Qu'est-ce que la* liberté, si elle existe
La liberté n'est pas un attribut de la sensibilité. — Quelque chose nous plait, nous aspirons à la possession de ce quelque chose; nous avons le désir. Plusieurs choses nous plaisent, l'une nous plait plus que les autres; nous avons pour elle une préférence. Nous ne pouvons éviter d'une manière absolue ces impressions de la sensibilité. La cause des désirs et des pré*
pautib a -^ roi au devoir. — usw iv. m
férencesy dans leur apparition première, n*est pas la liberté.
125. La liberté n*est pas un attribut de l'intelligence. — Des idées nous apparaissent; nous en avons la perception. Nous n'avons pas la faculté d'en répudier les trésors, de rejeter les notions que la sensation apporte, et surtout de ne pas les incorporer dans les conceptions nécessaires de la raison. 11 ne dépend pas de nous notamment de faire naître ou d'effacer l'idée du devoir. La cause des opérations de notre intelligence n'est pas la liberté.
126. Qu'est-ce donc que cette liberté, dont, comme on l'a dit,' a le mot est si doux, l'usage si difficile, et € l'abus si amer? » C'est un attribut de la volonté. — Pour bien comprendre ce point, il faut éviter le trouble que le mot séduisant liberté opère dans l'esprit. Ce trouble porte à confondre la liberté physiquey la liberté morale, la liberté civile et politique (toutes choses qui ne sont que des attributs de l'action), avec la liberté proprement dite, la liberté métaphysique (attribut de la volonté).
127. On appelle liberté physique h. possibilité matérielle d'exécuter une action bonne ou mauvaise. Si mes muscles peuvent ou ne peuvent pas arracher tel arbrisseau, on dit que j'ai ou que je n'ai pas la liberté physique de l'arracher. Ma liberté physique est très restreinte, en présence des obstacles innombrables que toutes les puissances de la nature opposent à la mienne ^ Le mot qu'il faudrait mettre à la place du
« « Numquid mittes fulgura, et ibunt? Et revertentia dicent tibi : ad- « ftumus? > (Job, cap. xx&viu, § 6, vers. 3d.)
ii4 GONSGlElfCB ET SGIENCX DU DEVOIR.
mot liberté physique, c'est le mot mesure de la force (Tun être.
128. On demie le nom de liberté morale à la possibilité d'exécuter les actions bonnes qu'on désire commettre. Quand un être est empêché de nuire à lui et à autrui, mais que nul obstacle ne Tempéche c< de parvenir à sa fin naturelle S » de tendre» s'il le veut, à « sa perfectibilité*, » il a la liberté morale. — Il vaudrait mieux dire qu'il a la permission de bien faire.
129. Enfin qu'entend-on par liberté civile et poli' tique? C'est la possibilité légale, laissée par le pouvoir social à l'individu, d'agir d'une certaine manière. De quelle manière? Distinguons la liberté civile et poli^ tique idéalisée eu théorie, et la liberté civile et poli-tique pratique.
C'est sans doute à la liberté civile et politique idéalisée que fait allusion Montesquieu, quand il dit : (( La a liberté politique ne consiste point à faire ce que a l'on veut. Dans un État , c'est-à-dire dans une so- « ciété où il y a des lois, la liberté ne peut consister « qu'à pouvoir faire ce que Ton doit vouloir, et à n'être « point contraint de faire ce que l'on ne doit pas vou- « loir '. » Cette liberté n'est en réalité que la liberté morale dont nous venons de parler.
* De Bonald, Législation primitive, liv. D, chap. ii.
* W., article inséré au Mercure de France ^ n* 4.
» Esprit des lois, liv. XI, chap. m. — Aj. liv. XXVI, chap. xx.
Comparez Ahrens, Cours de droit naturel (partie spéciale de la philoso* phie du droit, chap. i, S 3) : « La liberté est la faculté de disposer ration. « nellement des divers moyens de développement qui nous permettent de « remplir, dans l'ordre général des choses, le but de notre existence. »
PARTIB n. -^ FOI AU DEVOIR. — UVRE IV. li«
L'homme tout à fait bon (homme imaginaire t) à qui le pouvoir social laisserait une liberté civile et politique aussi restreinte, pourrait être satis&it. Mais Thomme tel qu'il est» Thomme à la fois bon et mauvais, placé dans cette condition, se trouverait excessivement malheureux : le gouvernement qm essaierait de Ty réduire serait à ses yeux uii odieux despotisme.
Une révolte jalouse empêche notre esprit de s'abdi» quer tout entier, même pour se soumettre au bien K Impatient d*un i*ésedu trop serré de probitûtionsy même salutaires, il désire être avant tout son propre guide, parfois au nom de ses vertus, plus souvent au nom de ses vices. Le bourgeois gentilhomme veut pouvoir, au besoin, 9 se mettre en colère quand il lui en prend a envie. » En conséquence la liberté civile et po* litique pratique , c'est la possibilité laissée par le pouvoir social à la spontanéité de l'homme, de choisir dans certaines limites entre le bien et le mal. Destutt de Tracy^, d'après Locke, la définit : « L'i- « dée de la puissance d'exercer sa volonté. »
L'histoire de l'humanité nous montre les peuples demandant sans cesse aux gouveroants une plus grande liberté d'action, pour en user bien ou mal. Ils entendent par liberté l'affra nchissement de telle ou telle série d'articles de lois qui leur est plus antipathique que telle ou telle autre. Relisons la page spirituelle où Montesquieu oppose lui-même à la définition qu'il a
t Voyes Ahiens, Cowrt de droit naturel (préface), s Commentaire sur VEsprit des lois, chap. xi.
Il« GONSaENCE ET SCIENCE DU DEVOIIt
formulée de la liberté politiqiie idéalisée , les défînitions de la liberté pratique données par Thistoire :
« Il n'y a point de mot qui ait reçu plus de diffé- « rentes significations, et qui ait frappé les esprits de « tant de manières que celui de liberté. Les uns l'ont « pris pour la facilité de déposer celui à qui ils avaient c< donné un pouvoir tyrannique; les autres, pour la « faculté d'élire celui à qui ils devaient obéir ; d'auii très, pour le droit d'être armés et de pouvoir « exercer la violence ; ceux-ci , pour le privilège de « n'être gouvernés que par un homme de leur nation « ou par leurs propres lois ^ Certain peuple a long- « temps pris la liberté pour l'usage de porter une « longue barbe'. Ceux-ci ont attaché ce nom à une « forme de gouvernement et en ont exclu les autres. « Ceux qui avaient goûté du gouvernement républi- « cain l'ont mise dans ce gouvernement. Ceux qui « avaient joui du gouvernement monarchique l'ont « placée dans la monarchie ^. lïlnfin, chacun a appelé « liberté le gouvei'nement qui était conforme à ses « coutumes ou à ses inclinations. Et comme dans une « république on n'a pas toujours devant les yeux et « d'une manière si présente les instruments des maux « dont on se plaint, et que même les lois paraissent y 'i parler plus et les exécuteurs de la loi y parler
' « J'ai, dit Cicéron, copié Tédit de Scévola qui permet aux Grecs de « terminer entre eux leurs différends selon leurs lois ; ce qui fait qu'ils se re- « gardent comme des peuples libres. »
* « Les Moscovites ne pouvaient souffrir que le czar Pierre la leur fit couper. »
' c Les Cappadocien« refusèrent Tétat républicain que leur oAHrent les • Romains. »