PARTIE UI. ^ CONSCIENCE DU DEVOIR. — UVRE III. S
le traître qui doit la livrer. En d'autres termes, cet amour n'est que pour être sans cesse combattu et vaincu par Tamour de Dieu et d'autrui. Je comprends très bien cette proposilicm : c< faime trop peu c< Dieu et autrui; » je ne comprends pas cette proposition : « Je m'aime. » Quand Pascal dit :*c< Il faut c< n'aimer que Dieu» et ne haïr que soi%)» il est d'accord avec nous sur ce point ^.
Je m'aime! Et comment le pourrais-je? Je puis bien me faire illusion sur autrui, croire que je vois dans autrui le bien digne d'amour, dans sa forme affirmative*. • Mais me faire illusion sur moi? voir en moi le bien sous sa forme affirmative? est*ce possible? En me considérant moi^mémCj n'ai-je pas avant tout, et pour ainsi dire uniquement, conscience de ce qui me manque? Ëst>il un homme qui puisse raisonnablement s'aiiher dans sa forme actudUie en ce monde? Non, répond saint Paul : « Erunt homines
iiseipsos amantes imipientia eorum manifesta
« erit^. »
Laissons le sentiment et raisonnons. Si la justice exige absolumetit qu'on s'aime, l'amour de soi ne pourrait disparaître d'un fait sans que ce fait devint, dans une certaine proportion, immoral. Or^ cela est si
^ Pensées*
^ Leibnitz ne comprend pas non plus cette proposition « Je m'aime^ n puisque, suivant lui, aimer c*est faire son bonheur du bonheur d*AUTBUi.
s Deuxième épître de saint Paul à Timoihèe^ chap. iii^ vers. 2 et 0.
n est vrai que Sénèque renvoie le reproche de folie à celui qui nie que Iliomme s*aime : « Modus ergo diligendi prsecipiendum est homini, id est <c quomodo se diligat aut prosit sibi. Quin autem se diligat aut prosit sibi, « dubitare démentis est. » (SéNiQUB.)
S3Î GONSaENGE ET SCIENCE DU DEVOUL
peu vrai que la vertu, c'est-à-dire le bien moral porté à sa dernière puissance, n'est précisément que le retranchement le plus complet de l'amour de soi, considéré ici-bas. C'est dans ce sens que nous entendons cette phi*ase de Cicéron : ce Virttis nulla po^ « test esse nisi erit grattUta. » — M. Jules Simon, après un peu d'hésitation, en tombe d'accord. Il est tenté un instant de croire que d'Âssas est mort pour choisir le bonheur personnel que lui donnait la vision de la gloire. Mais pourtant il prend parti en se^s inverse. Il décide que c< le bien pour le bien, sans arrièrepensée, n'est pa^ absolument impossible aux forces humaines»*.
236. Ainsi l'amour de soi n'est pas un des éléments essentiels de la justice. Loin de là : ce qui est essentiel, à notre avis, c'est une impulsion passionnelle tout opposée : c'est la défiance contre cet amour. Sévères envers nous-mêmes, ne nous demandons jamais : Telle chose nous plait-^elle? Demandonsnous toujours si elle notks plaît trop. Voilà, si nous ue nous trompons, la troisièitie disposition du cœur nécessaire pour constituer l'amour du devoir. — Hélas! quelle que soit, dans les âmes les meilleures, la bonne volonté de réunir les éléments de cet amour, la justice parfaite reste comme un type idéal dont nos efforts ne s'approchent qu'incomplètement. Qui peut reconnaître en soi cette constans et perpétua voluntas que demande la définition d'Ulpien ?