‹ Conscience et science du devoir: introduction á une explication nouvelle duChapitre 95 sur 280 · PARTIE a. — FOI AU DEVOIR. — LIVRB, V. l · texte numérisé non relu

PARTIE a. — FOI AU DEVOIR. — LIVRB, V. l

« petite portion podfiilde Maiis si cette théorie (ut

« utile pour détruire , elle derait être impuissante « pour créer ^ » C'est en s'appuyant plus ou moins étourdtment sur elle qu'on est arrivé à oublier la raison d'être de la loi pour ne plus voir que son existence. Alors 011 a donné cette définition vide de tout sens : « La loi est répression de la volonté gêné- « raie *, » ou Von a dit un peu mieux, mais mal encore : « La loi est une règle tracée par une auto* « rite à laquelle on est tenu d'obéir. »

162. Reconnaissons que fonder le devoir sur la ooQVenli<ni, c'est intéresser à l'observer un sentiment compris par les intelligences les plus étrmtes et respecté même chez les bandits : le sentiment de loyauté qui garde la foi donnée. — Mais d'autre part, admettre ce système c'est commencer par une erreur de fait, pour finir par un cercle vicieux. L'erreur de fait consiste à fonder la société sur une base dont elle n'a pas besoin, la convention . La société, comme nous le verrons plus loin, a de tout temps existé sans convention. La sociabilité est un caractère essentiel de l'être humain. — Mais supposons qu'en réalité la convention ait été nécessaire pour établir la société. Faire sortir le droit de la convention c^est tourner dans un cercle vicieux. D'où

* Boifiseau, Des Peines (thèse soutenue de^nt la Faculté de droit de Paris).

« Rousseau, Destutt de Tracy, etc., etc.

Ck>mparez les mots commune prœceptumy communis reipublica^ sponsio, employa par Papinien (fr. 1, Dig. De îegîb.<t lib. I, tit. m), — Aj. Modeatfn (£r. éO, esdenO, qoi indiqtie conune «oorcd de la loi ^ eomentement {consensus).

iU CONSaENGE ET SCIBNCE DU DEVOIR.

sort la conyeution cjle-môme? Voilà ce qu'il r^te à savoir. Elle a décrété un certain ordre : soit. Mais pouJT cela, quelle lumière Ta éclairée? Par quelle idée préc(Hiçue la société a-t-elle été conduite en choisissant tel despote plutôt que tel autre, pour lui confier comme au plus digne ses destinées ; ou en traçant au roi constitutionnel la charte qu'il doit suivre; ou en écrivant entre les nationaux les pages du pacte so* cial? Ne voit-on pas qu'il a fally à la convention, pour l'inspirer, une direction supérieure {non hominum ingeniis excogitataj^'i et cette direction, que peut-elle être, sinon « la raison humaine gouvernant lés peuples « de la terre^? »

Ajoutons ce dilemn)e : Ou il faut reconnaître des lois antérieures à la convention, quand ce ne serait que la loi du respect de la convention ', ou, « s'il n'y a pas de « droit antérieur aux ccmventions, il ne peut pas y eu

a avoir en vertu des convention^ Si la nature a

c< donné à chacun le droit de faire ce qu'il veut, quel « que so|t le tort qui puisse en résulter pour les au- « très, le traité par lequel on renonce à ce droit est « contraire à la nature, par conséquent on est dis- « pensé de l'observer*. » Comment aurait-on pu aliéner le devoir de conserver sa vie et sa liberté? Comment surtout la génération qui a fait le contrat social

< Gic, De legihm,

* Montesquieu, Esprit des lois,

' Bénard, Précis de philosophie (Morale, chàp. m).

* Pestel, Fundamenta jusHtiûe na/ura/», traduit du latin sur. la deuxième éditbn (partie II, section vin, n« 303).

PARTOS H. ^ F£» AU DEVOIR, im tm(M Y. 445

aorait-eUepu endiainer, par cette aliénation, la gâsération suivante * ?

163. Troisième système. — Devoir confondu avec V ordre arbitraire créé par V autorité. — Entendonsnous d'abord sur le mot atUorité. Si Ton yexA désigner Vautorité des lé^slateurs humains» ce troisième système se confond avec les deux précédents. Les l^slateurs humsdns sont supposés avoir pris l'autorité par la force» ou Favoir reçue de là convention.

164. Mais si Ton remonte jusqu^à Fautorité divine, alors se présente une théorie à examiner. Cette théorie fait du devoir la volonté arbitraire de Dieu.

Ànaxagore disait, Gerson a répété : ce Dieu ne veut ce pas certaines actions parce qu'elles sont bonnes , « mais elles sont bonnes parce qu'il les veut; de c( même que d'autres sont mauvaises parce qu'il les « défend*. » Barbeyrac' se rapprodie de ce sentiment, qui constitue une des subdivisions du mysticisme. M. de Donald s'en est inspiré dans cette définition : c< La loi est la volonté de Dieu et la règle de ce l'homme. » — Pour soutenir ce système, on commence par poser ce prétendu principe, « qu'on ne a peut se tracer à soi-même une obligation*. » On

< Voir dans Comte, Traité de législation (li?. I, chap. vi), la réfutation du système du Contrat social,

* Dictionnaire des sciences philosophiques, t II. (Article de BL Jourdain sur Gerson).

3 Voir les remarques de Barbeyrac sur le petit ouvrage de LdbnitE r Monita qucedam ad Puffendorffii prindpia,

* Barbeyrac, /oc. cit.

« Nemo sibi débet Hoc verbum debere non habet nisi inter duos locum,»

(Sbnbc.)

u j coiBcrafCB m scbm» du devchr.

âpfriUque d'abord ce {»riiK^ipe à l'homme en disant que

sa raison c'est lui-même, qu'ainsi elle ne peut rien lui wdonnér. On le force à remonter à la yolonté d'un supériem», donc à celle de Dieu, pour trouver le fondement de Tobligation. Cela fait, il faut s'arrêter. En effet, Dieu, en face de lui-même et ce dans son éter-

c< ndle génération ne pouvant se diviser en supé-

« rieur et en inférieur n'a point de loi propre-

« ment dite*, » si ce n'est celle de sa volonté.

1^5. Nous répondons avec Leibnitz : a Étrange c< maxime de ceux qui, fondant toute obligation sur c< la contrainte, prennent la puissance pour la mec( sure du droit ' ! » — « On ne peut pas plus souc< tenir que la justice et la bonté dépendent de la « volonté divine, qu'on ne peut dire que la vérité « en dépend aussi : paradoxe inouï qui est échappé c( à Descartes! Comme si la raison pourquoi un c< triangle a trois côtés, ou poui^quoi deux choses conc< tradictoîres sont incompatibles, ou enfin pourquoi c< Dieu lui-même existe, c'était parce que Dieu l'a « ainsi voulu ! Exemple remarquable qui prouve que « les grands hommes peuvent tomber dans de grandes « erreurs^. »

Mais, dira-t*on, les lois morales ne sont que parce que Dieu est. Eh sans doute ! Comme celles de Télec-

< M.i'al)béBAutain, PhUosophiemofàle (t. H, partie théorique, chap. ni, S 33).

< Leibnitc, T^ëodieëé (préface).

t Fonder le bien sur Tobligation au Ked de fonder l'obligation sur le bien, * c'est prendre Tefifet pour la cause, c'est tirer le principe de la consé- « quence. » (Cousin, Le Vrai, le beau, le bien, ih* leçon.)

5 Leibnitz, Monita quiBdam ad PufTendorffii principia»

pabhb II. --. FOI AU Mvmit — unrm v. w

tridté, du sommeil, de la faim et de la soif. Mais condim*e de là que les lois morales sont la fantaisie du caprice de Dieu , c'est ne pas comprendre la souve* raineté.

16ft. La souveraineté n'est pas dans l'idée isolée de l'autorité. Burlamaqui la représente exactement comme c< l'alliance de la puissance, de la sagesse et c< de la bonté. » Cicéron la nomme oc imper andi ce prohibendique sapientia * . » A la souveraineté de Dieu, l'Écriture rend cet hommage : « Omnia in sac( pientia fecisti ^ . »

167. Ainsi, pour respecter la perfection de l'indépendance de Dieu , n'absorbons pas dans celle-là toutes les autres. Nous avons lu quelque part : « Dieu ce peut sans injustice condamner un innocent , puiscc que , dans cette supposition , il pourrait par sa « volonté rendre telle chose juste. » Mais, avec Leibnitz ^, avec Grotius^, avec saint Augustin*, nous repoussons ces téméraires allégations. — Au mystidsme de Scot et d'Occam qui fait résulter le bien de la volonté de Dieu, nous préférons le mysticisme de saint Thomas qui fait résulter le bien de la sainteté et de la justice essentielle de Dieu^.

* De legibm,

« L'autorité morale eet la grande fée qui produit Tobéissance. p

(Roussel, Encyclopédie du droit, !'• partie, i'* section, n" 4.)

« Psalm., 103, vers. 24.

5 Monita qucedam ad Puffendorllii principia»

* « Si Deus insontem jubet occidi, lex naturae non mutabitur.»

(Klenckids, Institutionee juris naturalisa d*après Grotîus.)

' Epist, cvi»

^ Consultez M. Charma, Notice sur saint Anselme (page 3$2, note 152).

449 CW8CIENGE ET SCIEMGE DU DEVOIB,

Nous reprochera-t-on de créer une tiorte de fatalité du bien, identique à Dieu lui-même? Nous répondrons que nous y sommes autorisépar les plus grands esprits. Pascal S d'après l'Ecriture * , ose reconnaître des devoirs de DieUf qui lui défendent de nous tromper. Leibnitz parle de la nécessité morale qui oblige Dieu à produire toujours le meilleur. Mallebranche le regarde comme ne pouvant suivre que les vmes les plus simples. Bur* lamaqui ^ appelle a impuissance faussement nommée j a la glorieuse nécessité de ne pouvoir se démentir luic< même. » Quand Socrate demande à Eutyphron : c< si le saint est aimé des dieux parce qu'il est saint, c( ou s'il est saint parce qu'il est aimé des dieux, » la réponse du sage Athénien est-elle douteuse? Et quand Bossuet a écrit : a Dieu lui-même a besoin d'à- « voir raison ; le bien n'est pas tel parce qu'il le veut, c( mais il le veut au contraire parce qu'il est bien ; » la logique sublime de l'orateur a-t-elle cru Mas* phémer?

168. Conclusion du rejet des trois systèmes PRÉCÉDENTS. — Affirmation de V existence spéciale du devoir. — Admis dans un moment de lassitude par la raison inattentive, les trois systèmes que nous venons de réfuter donnent au devoir une base illusoire. Ainsi le système indien donne à la terre une base impossible en la faisant reposer sur un éléphant, l'éléphant sur

* n y a un devoir réciproque entre Dieu et les hommes. »

(Pascal, Pensées,)

* « Quid est quod dehui ultra ? » (Isaïe, chap. v, § 1, vers 4.) —^Arguite • me! » (Isaîe, chap. i, S lii vers 18.)

' Principes du droit naturel (partie lî).

PARTO5 n. ^ ÏX)I AU DEVOIR, ^ UVRE V. 149

une tortue et la tortue 8ur liea ^ Repoussons ces er* reurs.

Croyons à Texistence spéciale du devoir. L'humanité tout entière pense, agit , parle sous l'impression de cette croyance.

169. L'humanité pense sous l'impression de la foi au devoir. — D'une part elle inflige le blâme à celui qui nuit au prochain , et elle croit au remords dont il est déchiré, a Ces sentiments ne sont pas un instinct <"< de la peur, réaction de l'égotsmcr que cause la «perspective d'un danger pour nous-mêmes; car « nous pouvons être parfaitement à l'abri et le savoir. « Ce n'est pas non plus pitié pour la victime, puisque, c( si le coupable était fou, quand nous l'apprenons, c< toute émotion s'efface *. » — D'autre part l'humanité réserve à celui qui rend ce qu'il doit au prochain l'estime, la louange, le respect, l'admiration; elle croît en outre qu'il a le contentement de lui-même.

170. L'humanité agit sous l'impression de la foi au devoir. — Prenons-la sur le fait. Nous la voyons se scinder en nations. Dans chaque nation , on confie à certains mandataires, appelés législateurs, le soin d'étudier les applications du devoir et de les formuler en règles. Les applications que la société proclame ainsi prennent le nom di obligations ; celles qu'elle oublie ou qu'elle omet à dessein de proclamer gardent le nom de devoirs proprement dits. Les premières sont garanties par une sanction intérieure et extérieure,

• Comte, Traité de législation (liv. I, chap. vi).

* Boisseau, Des Peines (Thèse soutenue à la Faculté de droit de Paris).

180 (KM^SCIENCE ET SCÏËNOB DU DEVOm.

les autres par une sanction intérieure seulement. Mentionnons ici ce point, sur lequel nous reviendrons plus d'une fois.

171. Enfin, l'humanité parle sous Fimpresàîon de la foi au devoir. — A côté des mots devoir, direction de la liberté, elle multiplie les synonymes pour exprimer son idée la plus chère * . Citons notamment les locutions t V lois proprement dites, ou lois; 2« distincti&n du bien et du mal moral; 3« distinction du bien et du mal proprement dits ; i* distinction du bien et du mat.

1® Lois proprement dites, ou lois. — Nous avons vu précédemment la grande généralité du mot lois.

Or les lois se divisent en deux grandes classes ; les lois physiques, irrésistibles, qui régissent fatalement les êtres matériels, grains de sable du rivage des mers, ou soleils éclairant des mondes; et les lois morales, non irrésistibles, qui montrent à la volonté intelligente une route dont elle est maltresse de s'écarter.

Les lois morales, dans doute à cause de leur importance qui les élève au dessus de toutes autres, ont été abusivement désignées Sous le nom de lois proprement dites, et même sous le nom de lois sans autre addition.

2® Distinction du bien et du mal moral; 3<> du bien et du mal proprement dits ; 4^ du bien et du mal. — De même que les lois sont physiques ou mol'ales, de même l'observation ou la violation des lois

1 « Gonnaissez-Tous une langue, un peuple, qui ne possède le mot de • vertu disintéressée? » (Cousin, Le Vrai^ le beau, le bien, 11® leçon.)

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