‹ Conscience et science du devoirChapitre 119 sur 331 · PARTIE lY. — SCIENCE DU DEVOIR. — UVRB lY. lûft · texte numérisé non relu

PARTIE lY. — SCIENCE DU DEVOIR. — UVRB lY. lûft

589. La science du devoir telle quelle est^ renvœe à la patience des antiquaires, comme un jouet, le soin d'inventorier les trésors du passé ; à Timagination des rêveurs, ou à la l'esponsabilité des législateurs, le soin de chercher les progrès possibles dans Tavenir. — Elle s'attache seulement à la constatation de ce qui est actuellement eu vigueur, dans la distinction du juste et de Tinjuste.

Cette science du présent est toute l'ambition des étudiants qui n'ont pas le feu sacré. Dans la fréquentation des cours des Facultés, ils ne voient qu'un but accessoire et subordonné, la possibilité d'acquérir, par la plus petite somme possible d'efforts, un grade constaté sur un parchemin ^.

Il faut môme le dire avec regret, cette science est tout ce que demandent, pendant leur vie entière, beaucoup d'hommes revêtus d'honorables fonctions. Ds croient remplir convenablement ces fonctions, quand la connaissance de Yusus fori leur permet de suivre, sans y rien changer, le protocole de leurs prédécesseurs.

Pourquoi? Faut-il supposer qu'envisageant surtout, dans ces professions, l'occupation qu'elles fournissent aux forces intellectuelles, et l'émolument qu'elles rapportent, ils ont eu peu de souci de rechercher les bases

* Roussel {Encyclopédie du droit) rappelle dogmatiqtte. — Vico {De J^Unité et de la fin du droit universel) la nomme art d'approprier le droit mfait.

> Qu'ils relisent ces phrases de Montaigne {Essais^ liv. I, chap. xxir) : « n ne faut pas attacher le savoir à l'&me; il l'y faut incorporer. Il ne l'en < faut pas arroser, il l'en faut teindre. Tel devrait rapporter de ses études

rime pleine ; il l'a seulement enflée, au lieu de la grossir. •

SOe CONSCIENCE ET SCIENCE DU DKVOUI.

philosophiques du devoir? Ou bien est-il pluseluietde penser qu'ils ont cherché ces bases; mais que la didposiiion de leur esprit était sceptique, et qu'ils sont restés dans les rangs de ceux qui confondent le devdi' avec l'ordre arbitraire imposé par la force, créé par la convention, ou tracé par l'autorité*?

890. La science du devoir telle quelle est et teUe quelle a été, se contente moins aiséiqent. — Curieuie du passé comme du présent, elle croit, avec de Laupîère, « qu'il est difficile de faire de grands progrès ce dans la jurisprudence, sans remonter jusqu*à là ft source*. » Pour instruire le magistrat, l'avocat» le professeur, elle demande d'abord à ThistoirO dtt renseignements nombreux, qui jettent le plu» gt^àfld jour sur le sens des lois actuellement existantes.

591. En étudiant ce qui est et ce qui a été y oett^ science ne se renferme pas dans le cercle d'une seule nation. La comparaison, dans le présont et dans le passé, des législations positives des divers peuples, est une mine féconde où elle puise. « Se tenir, dans « l'étude de la législation, attaché à un seul pays et à « une seule époque, c'est être immobile sur un point. a -— Y joindre l'étude historique de la science, c'est (t se mouvoir en une seule direction, en remontant « vet s le passé. — Y ajouter enfin la méthode compfr « rative, c'est se mouvoir en tous sens ^. »

• Voir tom. I, n*« 156 à 171.

* Privilège en tôte de la Dissertation sur Vorigine du droit d'amWfUx^' ment, 1692.

' Ortolan, leçon d'ouverture du cours de législation pénale dMhptfél» Ajoutez d*Aguesseau, Ùeuxtème instruction à son fils, iur Féikiê dé Fhit' toire^ 2* point.

PARTIl lY. ^ 9CIBZfC£ DU DEVOU. — LIVUE lY. «|T

602. Ceux qui ne veulent constater, dans la sdèuce du devoir» que ce ^i est et ce qui fut, regarderaient comme une ambition blâmable, ou au moins hasardée, la prétention de s'occuper de Favenir, en rechei'chant ce qui doit être. -» Ce qui doit être... Ils réservent la découverte de ce mystère à une troisième science, à la science philosophique du devoir.

Les uns laissent aux législateurs la mission de l'étudier. C'est pour ceux-ci que Portails a tracé cette devise : « La science explique les lois par l'histoire ; « la philosophie travaille à les épurer par la morale, « source première des lois. »

Lies autres, ce sont les partisans de l'école historique {Voir tom. I^^, n« 308), refusent toute initiative aux législateurs eux-mêmes, et les condamnent à suivre seulement l'impulsion donnée par l'autorité générale»

S93. De Bonald * reproche à Montesquieu de s'être trop timidement arrêté dans les limites de ce deuxième système ; d'avoir cherché X esprit de ce qui est, plutôt que la règle de ce qui doit être; d'avoir trouvé la raison des lois les plus contradictoires y et même la raison des lois contre toute raison, bien plus que la raison générale des lois ^.

Pour nous, nous repoussons ce deuxième système, comme nous avons repoussé le premier. --^ Il nous suffira, pour cela, de bien définir ce que c'est que la science.

* Législation primitive.

* Rousse] {Encyclopédie du droite D'ist^vtn préliminaire) dit de tnéme : « Montesquieu n'A cherché que Tetprit des lois. Mais il reste h chercher « l'esprit de l'iateUigence humiiÉe sur h droit, *

« L'ayenir, a dit un littérateur \ est toute la vie du « sage; puisque le présent n'est jamais, et que le passé « ne sera plus. » Cette pensée est applicable à la science. L*avenir est toute la vie de la science ; puisque le présent n'est que Tignorance relative, et puisque le passé est Terreur. La science, c*est la vérité se révélant progressivement. Pour la voir, laissons Fombre derrière nous ! Regardons TOrient, où va rayonner la lumière !

La science du devoir est donc surtout la science de ce qui doit être. Étudier ce qui est et ce qui fut, c*est bien commencer : c'est employer deux moyens d'arriver au résultat définitif. Mais confondre ces moyens provisoires avec le résultat, ce ne serait pas seulement mutiler la connaissance; ce ne serait pas seulement en prendre un tiers, ou deux tiers au plus, pour Tentiez ce serait la nier. Ce serait du moins se borner, comme dit Roussel^, à des efforts « condamnés à la stériliti « perpétuelle. » — Les trois parties de la science sont indivisibles.

594. Oh! sans doute, en ce qui touche Faction à exercer sur le corps social, la puissance du législateur et celle de l'interprète, théoricien ou praticien, ne sont pas les mêmes. — Le législateur a pour mission de donner, s'il le faut, aux lois existantes, la plus grande marque de mépris, en les abrogeant. — Le professeur

' Charles Nodier, La Fée aux miettes*

* Encyclopédie du droit, partie I, section ii, chap. m.

Au chap. IV, S 100, il appelle le véritable jurisconsulte « un artiitt éuri' « nemment utile à l'état social et aux particuliers. »

Comparez le portrait de ce Jurisconsulte avec celui du simple Ugisi^t dans Ahrens {Cours de droit naturel. Introduction, chap. iv).

PAaTU: IV. ~ Sa£NG£ DV DEVOIR. — UVR£ IV. tOi

dans sa leçon, le juge dans ses arrêts, conserveront pour elles ce respect qui, suivant Texpression naïve d'un ancien auteur, est avant tout « la règle des règles, « et générale loi des lois. » Ils n'auront, sur leur réformation, qu'une action indirecte, en remplissant le devoir de signaler au législateur les imperfections qu'elles présentent * .

595. Mais la science! la science!... Elle est la même pour tous ceux qui veulent la conquérir et l'appliquer! C'est à vous que je m'adresse, hommes de foi sérieuse! Essayez, en étudiant une science, de vous arrêter avant d'avoir trouvé le point idéal le plus élevé que VOUS puissiez concevoir de son développement! Vous ne le pourrez ! Pas plus que la barre de fer, saisie par d'irrésistibles engrenages, ne peut s'empêcher de passer par tous les degrés du laminoir ! Pas plus que le vaisseau, surpris par un de ces tournants d'eau qui menacent, dans l'Océan , les navigateurs , ne peut s'empêcher de décrire des cercles dont le contour ira s'amoindrissant, jusqu'à ce qu'il trouve le point centml, où il lui sera seulement permis de s'arrêter!

596. Et d'abord, convenons-en, est-il vraiment un esprit sérieux qui puisse se contenter de la première des trois sciences énumcrées par le deuxième système? Qui osera dire : J'accepte la science seulement telle

quelle est? Supposer un homme qui s'interdirait

toute histoire et toute critique de la morale e| du droite

* « Une censure, a-t^n dit, n'est pas une conspiration. Critiquer ou bl|p c mer quelques lois, ce n'est pas renverser toutes les lois. Autant vaudrait « accuser quelqu'un d'assassiner les malades, lorsqu'il montre les fautes du « médecin. »

ttO CONSCIENCE ET SCIENCE DD DEVOIR.

est-ce définir un praticien?... Non! c'est donner le portrait d'un guetteur do télégraphe, transmettant des signes dont il n'a pas la clef!

Un esprit sérieux arrivera donc du moins à la deuxième science, à la science telle quelle est et tell^ quelle a été; il cherchera» dans les origines des lois, le moyen d'eu expliquer 1( s obscurités.

597. Mais s'arrétera-t-il là? — Nous ne pensons pas que la logique le lui permette. Il n'est pas vrai que le législateur seul ait besoin de l'étude philosophique du devoir. Si , avant de mettre son vote dans l'urne, un membre d'une assemblée délibérante doit avoir pris parti entre Descartes et Pascal sur la certitude, entre Herder et Vico sur la destinée de l'homme, entre la charité qui inspire Domat et l'égoïsme que préfère Helvélius*, croit-on que cela soit moins nécessaiie pour celui qui commente les lois votées? Erreur! A tout instant, professeurs et magistrats ont : i^ h combler les lacunes des textes existants; 2.<> à en expliquer les obscurités; 3^ a en classer méthodiquement les combinaisons; 4« à en signaler les défauts ; 5° à en provoquer la révision. — Or, comment rempliront-ils toutes ces parties de leur mission, sans chercher, dans les études philosophi-

• Ainsi que déjà nous Tavons dit, avec Leibnitz {Nouveaux Essais sur Ventendement humain^ liv. IV, chap. xii) : • Archélaiis, qui posera pour « principe qu% le juste, riionnùte et le déshonnCte, sont uniquement déter* « minés par les lois, et non par la nature, aura sans doute d'autres me- « sures du bien et du mal moral que ceux qui reconnaissent des obliga- « gâtions antérieures aux constitutions humaines : » à moins que, « la « théorie sommeillant, et le sens commun reprenant son empire » (Rossi, fruité de droit pénal)^ « une iîiconséquence honorable ne recule devant un « odieux principe » (Foucart, Cours de droit administratif).

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