PARTIE IV. — SCIENCE DU DEVOIR. — LIVRE VII
719. Première proposition. — Le matérialiste sta-^ tionnaire et le matérialiste progressif, le spiritualiste ascète et le spiritualiste progressif, peuvent s'accorder sur le premier principe du devoir. — Nous trouvons cette proposition (dont la vérité serait bien désirable) dans un remarquable ouvrage de M. Charma *.
D'après cet auteur, quelle que soit la substance de l'homme et celle du monde, quelles qu'en soient l'origine et les destinées ultérieures, un ensemble d'êtres existe. Tous ceux qui composent cet ensemble doivent en respecter la conservation ; ils doivent donc sacrifier Y amour de soi, pour accepter la loi du désintéressement.
L'amour de soi : Il a été invoqué par Moïse , par Pythagore, sous la forme de la terreur excitant au bien par la cl^ainte de la punition actuelle du mal ; il a été invoqué par Socrate, par les stoïciens, par le christianisme montrant, dans la pratique du bien, le bonheur le plus grand, soit déjà dans cette vie, soit au moins dans l'éternité;
JLe désintéressement : Il est temps qu'il devienne la base plus parfaite du devoir. Il contient le mot de Favenir, entrevu par le quiétisme de Fénelon, la théorie de la sympathie de Smith, l'école rationaliste de Kant : le mot suprême de l'avenir, c'est que l'homme fasse le bien pour le bien même, sans attendrCj même de Dieu, la récompense!
Telle est l'analyse rapide de l'ouvrage dont nous parlons.
^ Essai sur les hases de la moralité.
s» COlfSCIENGE ET SCIENCE DU DEVOIR.
720. Cette théorie est d'accord avec la nôtre dans son résultat, en remplaçant l'amour de soi par ledévouement. Bien plus, elle élève d'un degré la glorification du principe de dévouement^ en imposant ce principe aux matérialistes, et même aux athées (s'il existe des athées *). — Nous voudrions pouvoir adopter cette doctrine. Mais si le premier principe de la science du devoir est ainsi indépendant des systèmes philosophiques, que restera-t-il pour l'appuyer?.. • Rien que
l'iuspiration prétendue de la conscience Et en efiPet
tel est le point de départ de l'auteur que nous citons.
Or, vous le savez, lecteur, nous avons trouvé, dans l'inspiration, le premier principe du devoir, Assistance due par tout être à tout être : mais nous n'y avons point trouvé la science. — Quelle est l'étendue de l'assistance? Faut-il se contenter d'assister autrui pour se faire du bien à soi-même? ou faut-il assister autrui au prix du sacrifice complet de soi-même? Affirmer qu'il y a, dans toutes les consciences, une réponse identique à ces questions, c'est affirmer le contraire de l'évidence. Il faut donc rendre à la science la mission de chercher cette réponse Et cette réponse sera
nécessairement différente , en sortant des différents systèmes philosophiques^.
* Voir ci-dessus, n® 107.
* C'est ce que reconnaît Leibnitz : « Négliger, dit-il, la considération « d'une autre vie, et se contenter d'un plus bas degré de droit naturel^ qui « peut 8Toir lieu même par rapport à un athée ( de quoi J'ai traité sdl- « leurs), c'est priver cette science de la plus belle de ses parties, et détruire, « en même temps, plusieurs devoirs de la vie. En effet, pourquoi est-ce qu'on « s'exposerait à perdre ses biens, ses honneurs, ou sa vie même, en faveur « des personnes qui nous sont chères, ou pour le bien de la patrie et de « l'État, ou pour le maintien du droit et de la justice, quand on peut s'ao