‹ Conscience et science du devoirChapitre 44 sur 331 · PARTIE IV. — SaENCE DU DEVOIR. — LIVRE II · texte numérisé non relu

PARTIE IV. — SaENCE DU DEVOIR. — LIVRE II

Il en est cependant qui se sont aperçu qu^ils vantaient une chimère, contrairement à l'évidence des faits. Ils ont donc abandonné l'existence d'un état anté-social. Mais, chose étrange! Ils ont maintenu la supposition d'un état extra-social. Pourquoi ? Apparemment pour conserver un reste de la définition donnée dans les Institutes et dans ie Digeste! Comme si c'était chose sacrée, à laquelle on ne doive pas ton* cher ! Ainsi s'est produite une seconde application de la bizarre méthode suivie par le jurisconsulte Ulpien, quand il se demande ce que serait la direction de

rhomme, si l'homme n était quun animal^? On

s'est demandé de même ce que serait la direction de rhomme^ s'il n'était pas sociable ? Et c'est la direction de cet homme imaginaire qu'on a appelée morale ou droit naturel, en confondant ces deux mots.

Voilà bien le procédé le plus fantastique qui se puisse imaginer! Eh bien! Montesquieu lui-même^ n'a pu dégager sa haute raison de la fantaisie de le suivre. c< Les lois de la nature, dil-il, sont ainsi nommées c< parce qu'elles dérivent uniquement de la coustitu- « tion de notre être. Pour les connaître bien, il faut <c considérer un' homme avant l'établissement des so^ « ciétés. Les lois de la nature seront celles qu'iL re- « CEVRAIT dans un état pareil. » —Les judicieux commentateurs de ZacharidB se laissent aller à la même illusion, quand ils disent : « Nous ne considérons l'état

* Nous critiquerons plus loin la définition du droit naturel, donnée, en vertu de cette méthode, par Ulpien, en ces termes : « Jus naturae est, « natura omnia animalia docuit. »

^ Esprit des lois^ liv. I, chap. i.

70 CONSCIENCE ET SCIENCE DO DEVOm.

(c de nature que comme une abstraction. Nous défia nissons le droit naturel l'ensemble des principes a juridiques qui règlent les rapports des hommes, conr d sidérés fictiyement comme vivant dans un état « extrorSOciaL » *

Ceux qui raisonnent ainsi sont plus inconséquents que les partisans de Fexistence d*un état anté-social. Au fond, ils se confondent avec eux, et arrivent à la négation du droit. Le droit, ils le subissent, plutôt qu'ils ne l'acceptent Ils semblent regretter

que l'homme soit sociable. S'ils pouvaient refaire l'œuvre du Créateur, l'homme ne serait pas sociable; il serait régi par la seule morale : c'est là le type de perfection qu'ils conçoivent.

454. Funeste logomachie ! Le mal quontfait^ dans l'histoire de l'humanité, les quelques lignes des jurisconsultes romains qui ont donné cours à ces erreurs, est incalculable. Oh certes ! Retenus par le bon sens pratique, les hommes n'^ont pas conclu, de ces folles défîuitions, qu'il faut retourner dans les forêts pour secouer le gland des chênes ! Mais en acceptant cette étrange tradition d'une direction individuelle^ anté-rieure à la direction sociale, et meilteure quelle, les générations se sont succédé, gardant, au fond du cœur, un secret mépris pour les institutions sociales : Pourquoi? parce qu'on les leur présentait comme un pas rétrograde dans la science du devoir. L'individu s'est dit : La royauté suprême primitive que Dieu m'avait octroyée, m'a été enlevée par la nation. Si je me soumets, par prudence ou par intérêt, aux lois qu'on me dicte, du moins, dans le sanctuaire de mon âme,

Page 1