PARTIE IV. — SCIENCE DU DEVOIR. — LIVRE IH. iVi
morale et le droit en présence d'une abstraction* Dans le langage de la rhéioriciue ^Ih personnification donne une vie fictive à des êtres inexistants, Lajoersownification produit de beaux mouvements d'éloquence : je ne sache pas que, pour chercher le vrai, le physicien ou le chimiste en usent. Le jurisconsulte doit également s'en abstenir. En Fccartant en ce moment, il verra que les distinctions de l'homme et de la société, de l'homme social et de l'homme non social, n'évitent de tomber dans l'absurde, que pour rester dansY inintelligible. En effet, d'une part, « la société n'est pas « un être réel ayant une entité (comme disaient les c< sclîolastiques) , une individualité propre. C'est un « être de raison , une pure fiction. — En fait, il y a (( des hommes associés *• »
D'autre part, mettre, dans l'homme, une personne non sociale à côté d'une personne socia/e, c'est mettre la mort à côté de la vie. Comme le dit M. Laboulaie ^, € nous ne connaissons l'homme que sociable. » Rien de plus vrai. — Supposer des rapports de l'homme avec l'homme, sans que ce soit Vhomme de la société, c'est supposer des rapports avec le néant : c'est supposer les rapports de la vie du poisson avec un autre élément que l'eau, où seulement il peut vivre. La société pénètre l'homme, et Tidenlifie avec elle. — Écartons donc cette dernièie transformation des rêveries sur l'état anté-social et sur l'état extra-sociaP. Disons
* Bï. Boisseau, Des Peines, thèse soutenue à la Faculté de Paris.
* Journal des Débats du 5 mars 1854.
^ Je regrette de ne point transcrire ici, tout entière, une lettre qui m'a ^ écrite, un jour, par an des élèves de mon cours, sur la difficulté de
hardiment avec Âhrens : « Le droit et la morale €ona cernent également la vie individuelle et la vie sociale (( de l'homme*. »
811. 2^ SYSTÈME. — Morale : collection de nos rfevoirs envers Dieu et envers nous-mêmes. Droit : collection de nos devoirs envers autrui. — Des auteurs ^ présentent, dans ce sens, la distinction de la morale et du droit. Ils prétendent que la direction émanée du pouvoir social dégénérerait en intolérable tyrannie, si elle s'occupait de nos rapports avecfDieu et avec nousmêmes. Ces deux parties, tout intimes, de nos devoirs, disent-ils, doivent être abandonnées à nôtres appréciation individuelle.
812. Nous répondons : Cette formule est mathématiquement inexacte. Elle renferme une impossibilité. Nous avons reconnu l'indivisibilité de tout devoir : le triple aspect qu'il présente, dans toute occasion, en nous mettant simultanément en rapport avec Dieu, avec autrui, avec nous-mêmes. {Voy. ci-dessus, n®» 180 à 183.)
Mais faisons, si l'on veut, une concession. Accordons que, dans chaque devoir, un des trois aspects peut dominer les deux autres. — En priant Dieu, nous remplissons principalement notre devoir envers Dieu; le devoir envers autrui et envers nous-mêmes, c'est-àdire le devoir de nous rendre meilleurs par la prièi'6.
distinguer riiomme et la société. Cet élève, fils lui-même d*uu de mes plus chers maîtres, était M. Gabriel Demante, aujourd'hui professeur suppléant à la Faculté de droit de Toulouse.
1 Cours de droit naturel^ partie générale, chap. i, § 3.
' Consultez Roussel, Encyclopédie du droit, partie I, sect. i, chap. i, S ^
PAimE IV. — scik:ncë du DEVom. — livre m. «tr»
n'arrivera que comme conséquence. — En évitant le suicide, la mutilation volontaire, nous remplissons principalement notre devoir envers nous-mêmes; le devoir envers Dieu, c'est-à-dire le devoir de respecter son œuvre, et le devoir envers nos semblables, c'est-à-dire le devoir de rester en état de leur être utiles, n'anîveront que comme conséquence.... — Soit. Eh bien! même en accordant cela, serat-il raisonnable de dire que le droit doive entièrement s'abstenir dé régler tout devoir dont Taspect prédominant nous met en regard de Dieu ou de nousmêmes?
Il pourra être souvent raisonnable de le dire. Mais il n'est pas nécessairement raisonnable de le dire toujours. Les bûchers de l'inquisition sont, nous n'en doutons pas, éteints pour ne pas se rallumer. Mais si , pour prier Dieu chez soi, même sans publicité ni scandale, chacun, laissant tout travail, se livrait aux contemplations des fakirs de l'Inde, TËtat aurait parfaitement le devoir d'intervenir. — La loi française ne croit certainement pas être immorale, en permettant de rompre les vœux monastiques perpétuels. — Si, dans une nation, un accès de frayeur panique portait un grand nombre de jeunes conscrits à se mutiler la main droite, pour éviter le service militaire, croit-on que le législateur hésiterait à sanctionner le devoir de ne pas se mutiler? — Et la loi athénienne, qui arrêta le suicide des jeunes filles, en annonçant qu'elles seraient traînées nues, sur la claie, après leur mort volonlaire, no fut-elle pas l'ouvrage d'une heureuse inspiration? .
i» CONSCIENCE ET SCIENCE DU DEVOIR.
Puffendorff * , après Grotîus, fait observer que « les « devoirs même des vertus qui se terminent dans^ « l'agent sont du ressort de la loi, considérée dans « toute son étendue. — Sur ce fondement , on peut « (comme cela so pratique aussi), faire des lois contre c< l'ivrognerie, et les autres sortes d'excès, qui sont (( très nuisibles à celui qui les commet. Il faut dire la c< même chose des lois somptuaires, »
Ainsi, la distinction proposée par ce système n'est point vraie en principe. — Seulement, dans certaines applications, le législateur pourra, de l'aspect prédominant d'un devoir, tirer une des raisons qui, mêlées à d'autres, le décideront, en fait, à le laisser dans le domaine de la morale, ou à le faire entrer dans celui du droit : et cela suivant les temps et les lieux.
513. 3*^ SYSTÈME. — Morale : règle du devoir d'être utile à autrui. — Droit : règle du devoir de ne pas nuire à autrui. — Non seulement on veut retirer, du domaine du droit, les devoirs envers Dieu et envers nous-mêmes; mais on va plus loin. On veut encore en retirer une partie des devoirs envers autrui. On rapporte à la morale tous les deyoïrs positifs y ou d'amour, consistant dans l'action d'être utile à autrui : on laisse seulement au droit les devoirs négatifs, ou de respect^ consistant dans l'abstention de nuire à autrui *. On répète, avec Sénèque : (( Benefîcium nulli legi subjeC" « tum est ^. »
* Droit de la nature et des gens^ liv. II, chap. vi, S h.
* Voir ce que nous avons dit de la distinction de ces deux sortes cte devoirs, t. I, n<»» 205, 206.
» De henef.y vi. — Comp. Bénard, Précis de philosophie, pag. 488.