‹ Conseils à ma filleChapitre 2 sur 15 · DE MADAME COTTIN · texte numérisé non relu

DE MADAME COTTIN

Ceux qui s'attachent dans leurs écrits à peindre fidèlement la nature, à retracer les vertus et les vices, les charmes et les ridicules de la société, sont la plupart taciturnes, misanthropes ; ils ne paraissent dans les cercles nombreux que pour y prendre des notes, y choisir leurs modèles ; ils redoutent la moindre distraction, et voudraient, pour ainsi dire, se rendre invisible à tout le monde.

Telle était madame Cottin, qu'il suffit de nommer y pour désigner à-la-fois l'âme la plus sensible, le talent le plus vrai, la modestie la plus touchante. Indulgente pour les autres, elle n'était sévère que pour ellemême. Son plus grand plaisir était d'entendre disserter sur ses propres ouvrages, sans être connue des personnes qui pouvaient les critiquer. La censure même la plus amère l'intéressait constamment, parce qu'elle prétendait y trouver toujours à faire quelque profit; mais réloge lui paraissait un supplice insupportable, et pour la fuir, il n'est pas de précautions que ne prît cette femme modeste, pas de moyens qu'elle ne se fît un devoir d'employer.

Aussi ne Daraissait-elle que bien rarement sur la scène du monde, où la faisaient rechercher sa douceur inaltérable et sa célébrité reconnue. Privée du bonheur d'être mère, elle s'en était vengée en adoptant en quel- (pe sorte les trois filles d'une amie qui, dans les troubles

civils, avait perdu sa fortune et son époux : tous les momens que madame Cottin pouvait dérober à ses travaux particuliers étaient consacrés à l'éducation de ces charmantes orphelines. Les instruire en les amusant, les conduire dans le premier sentier de la vie, dont elle connaissait mieux que personne toutes les sinuosités, les préserver des dangers qui environnent l'adolescence, en un mot, verser dans leurs âmes tous les trésors de la sienne, telle était l'occupation favorite de cette femme aimante et généreuse, telle était sa plus douce jouissance.

Afin de s'affranchir à jamais des embarras de la toilette et surtout d'économiser le temps qu'elle exige, madame Cottin, depuis plusieurs années, s'était imposé l'obligation de porter toujours le même vêtement. Tl consistait dans une redingote de taffetas feuille-morte, et un ample chapeau noir, forme anglaise, sous lequel était rassemblés négligemment les plus beaux cheveux blonds. Ce chapeau cachait aussi de grands yeux bleus, d'où s'échappaient des traits de flamme, à travers l'immuable douceur qui en faisait le premier charme.

Ce costume uniforme était d'autant plus cher à madame Cottin, qu'il lui procurait le bonheur d'offrir à ses trois filles adoptives des étoffes, des bijoux dont elle se plaisait à les parer : on assure même que l'amitié l'avait tellement identifiée avec la mère de ces orphelines, qu'elle ne prélevait sur un revenu de douze à quinze mille francs que de quoi payer strictement son modeste entretien. Tout le reste était désigné comme le patrimoine de la famille.

A tant de traits de bonté qui caractérisaient madame Cottin, elle joignait une simplicité si vraie que souvent on la prenait pour une femme obscure, et qu'on

attribuait son silence et son maintien tantôt à un de'faut d'usage, tantôt à l'impuissance de s'exprimer et de sentir, tantôt à la crainte de se faire remarquer par des expressions impropres.

Ces méprises très-fréquentes amusaient beaucoup cette femme célèbre ; elles seules pouvaient la distraire des profondes rêveries où la jetaient ses occupations littéraires, qui l'ont conduite au tombeau dans la fleur de l'âge, et qui transmettent aujourd'hui son nom à la postérité.

Un jour, les trois jeunes sœurs qu'elle aimait si tendrement se trouvèrent invitées à une fête brillante où devait se réunir une jeunesse nombreuse et choisie ; madame Cottin voulut présider elle-même à la toilette de ses chères élèves : elle les avait ornées de tout ce qu'elle avait de plus précieux, mais au moment de monter en voiture, la mère des jeunes demoiselles obligée de vaquer à une affaire imprévue, ne peut les accompagner. " Il faut avouer que c'est bien dommage ! disait la plus jeune : une toilette si recherchée ! — Et qui a coûté tant de soins à la Bonne ! ajouta la cadette (c'est ainsi qu'elles appelaient leur aimable bienfaitrice qui ne leur avait permis que ce modeste surnom). Oh ! si la Bonne ne fuyait pas autant les cercles du jour, dit l'aînée des trois sœurs, nous la prierons de mettre le comble à ses bontés, et de nous conduire à cette belle réunion. N'est-ce pas chez un des plus riches banquiers de Paris ? leur demanda la Bonne, si bien nommée. Justement répondit l'une d'elles ; il doit y avoir bal, concert, et surtout des charades en action que j'aime à la folie. — Il serait cruel de vous faire renoncer à tant de bonheur. Je vous accompagnerai, mes l)elles petites ; mais c'est à condition que vous ne me nom-

merez point, que vous me laisserez jouir à ma manière de ce tableau mouvant, où je trouverai sans doute plusieurs croquis à faire, et surtout que vous laisserez chacun se méprendre sur mon compte, et s'amuser à mes dépens tout autant qu'il lui plaira. — Nous vous le promettons ! s'écrièrent à-la-fois les trois sœurs, impatientes d'assister à la fête tant désirée." Aussitôt madame Cottin se revêtit de sa redingote feuille-morte, de son grand chapeau noir bien rabattu sur ses yeux, et conduisit ses jeunes amies chez ce riche banquier, où elles trouvèrent en eiret la réunion la plus nombreuse et la plus imposante.

Les trois orphelines témoignèrent, au nom de leur mère à la dame de la maison, les regrets qu'elle avait eus de ne pouvoir les lui présenter ; et madame Cottin, les yeux baissés et d'une voix timide, annonça qu'elle s'était chargée d'accompagner ces demoiselles, pour ne pas les priver de participer aux plaisirs d'une aussi brillante assemblée.

L'accent expressif de l'inconnue contrastait avec la simplicité de son vêtement ; il n'échappa point à la dame qui la recevait ; elle devina sans peine, et dès le premier coup d'œil, que c'était une femme de mérite. Il n'en fut pas de même de sa fille unique, âgée de dix sept ans, et des jeunes étourdies qui l'emironnaient. Elles prirent madame Cottin pour une parente nouvellement arrivée de province, ou pour une femme de confiance, enchantée de se trouver une fois dans la grand monde. Placée dans un coin assez retiré d'an salon riche et spacieux, elle n'obtint que de ces politesses indispensables dont on s'imagine honorer beaucoup ceux qui les reçoivent; quant aux trois sœurs, brillantes de parure, de grâce et de fraîcheur, elles fu-

rent comblées d'égards, et bientôt se dispersèrent dans le bal.

Ce qui surtout excitait la critique mordante de la jeunesse folâtre qui passait et repassait devant madame Cottin, c'était la couleur de son vêtement: malgré la faiblesse de sa vue, elle s'aperçut facilement que sa robe feuille-morte était l'objet presque général de la conversation. " Oh la belle couleur ! disait un jeune élégant en souriant avec impertinence : il est inouï qu'elle ne soit pas à la mode. — Si maame était présentée, balbutiait un autre fat en la lorgnant, paole d'honneur, toutes les femmes de la cour seraient en robe feuille-morte. — C'est que tout pâlit auprès d'une robe feuiUe-morte, ajoutait un troisième. C'est que rien ne sied comme une robe feuille-morte. — Oh l'admirable chose qu'une robe feuille morte !

Madame Cottin riait sous cape de ces attaques passagères, et prenait en secret copie de tous ces originaux. Mais ce qui mit le comble à ces méprises, ce fut l'expression dont se servaient ses trois jeunes amies en la nommant. L'une d'elles ne pouvant, au sein même des plaisirs les plus enivrans, oublier l'extrême complaisance de leur bienfaitrice, et la voyant reléguée dans un coin et tout-à-fait isolée, dit à ses deux sœurs : " Nous nous amusons bien, mais je crains que la Bonne ne s'ennuie . . . . " Ces mots furent entendus par plusieurs jeunes personnes, et particulièrement par la fille de la dame de la maison. Elle s'imagine aussitôt que l'inconnue est la Bonne, c'est-à-dire la gouvernante de ces demoiselles. Choquée de ce qu'on ose introduire une femme de cette espèce dans une société si bien composée ; craignant que cela ne se répande et ne blesse les personnes comme il faut qui se trouvent réunies chez sa

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mère, elle va s'asseoir auprès de la robe feuille-morte, dont elle rit encore malgré elle, et entame ainsi la conversation: " Vous devez vous ennuyer beaucoup, ma chère dame, au milieu de tant de monde ? — Moi ! mademoiselle ? jamais je ne m'ennuie. — Si vous vouliez passer dans la première pièce, vous y trouveriez les gens et surtout la femme- de -chambre de ma mère, bonne personne tout-à-fait ; elle est à-peu-près de votre âge, de votre tournure, et se ferait véritablement un plaisir .... — J'irais volontiers, répondit en souriant madame Cottin, qui devinait l'intention de la jeune indiscrète, mais je me trouve si bien ici ! — Cependant l'immobihté constante où je vous vois depuis long-temps, le peu d'usage que nécessairement vous devez avoir. . . . — Ne m'empêche pas, je vous assure, de remarquer tout ce qui ce passe dans cette assemblée. — Vraiment, la Bonne ! ah: vous êtes observatrice; en ce cas vous avez dû vous apercevoir que votre robe feuille-morte. . — Est la seule livrée qui me convienne. Je suis morte pour la jeunesse, pour la beauté : je suis morte pour l'art de plaire. — Comment! est-ce que vous auriez été? — Pas aussi belle que vous, cela serait difficile, mais assez recherchée, assez fêtée, peut-être pour en conserver un tendre souvenir. — Eh quoi ! me serais-je méprise ? dit la jeune demoiselle, frappée des réponses de l'inconnue et changeant de ton : cependant j'ai bien distinctement entendu les trois jolies personnes que vous avez amenées vous appeler leur Bonne,, — Ce titre m'est trop cher, repartit vivement madame Cottin, pour que je puisse en faire mystère. Oui, mademoiselle, je suis leur Bonne. — Oh! Madame, je vois maintenant que ce n'est là qu'un surnom d'amitié : vous êtes, j'en suis sûre, l'institutrice, le mentor de ces demoiselles. — Leur mentor !

elles n'en ont pas besoin ; elles sont elles-mêmes si bonnes, si modestes ! et vous le prouvez mieux que personne ; la candeur dans une femme double les attraits dont la dota la nature."

L'etonnement et la curiosité de la jeune étourdie étaient au comble, et la conversation allait conduire à une explication plus sérieuse, lorsqu'un beau jeune cavalier, lui prenant la main, la conduisit à une danse anglaise où elle fit briller ses talens et ses grâces. Tout en dansant néanmoins, elle ne cessait de porter les yeux sur la robe feuille -morte, et, se rappelant avec quelle dignité, avec quelle charme surtout, l'inconnue avait su lui donner la leçon qu'elle méritait si bien, elle souffrait de sa méprise et s'occupait déjà des moyens de la réparer.

Dès qu'on eut fini de danser l'anglaise, on passa dans un second salon orné de fleurs et de feuillages, sous lesquels était servi le souper le plus splendide et le plus recherché. Les femmes seules se mirent à table. Madame Cottin, après y avoir installé ses trois filles adoptives et les avoir recommandées aux dames qui les environnaient, retourna s'asseoir dans son coin favori. La, reléguée et pour ainsi dire oubliée de tout le monde, elle ne fut distraite de ses rêveries que par la dame de la maison, qui vint lui offrir elle-même des rafraîchissemens, et par ses trois jeunes amies qui, tour-à-tour lui rendaient des devoirs si empressés, lui témoignaient des égards si tendres, que ceux qui s'en apercevaient n'osaient plus se moquer de la robe feuille-morte, et commençaient à craindre de s'être mépris sur son compte.

Cependant un grand nombre des aimables du jour, qui voltigeaient autour d'elle continuaient leurs railleries, et ne cessaient de rire aux dépens de la rêveuse, tandis

qu'un petit groupe d'hommes instruits s'entretenaient des ouvrages modernes qui se faisaient remarquer dans la littérature française. La conversation tomba naturellement sur l'ouvrage de madame Cottin, intitulé Mathilde, et qui venait de paraître : les uns le critiquaient, les autres le louaient à outrance ; mais les gens sensés et d'une érudition reconnue, avouaient unanimement que c'était le chef-d'œuvre de son auteur. ** Que j'aime cette vierge pure et timide au milieu des camps et du choc des passions !" disait un littérateur célèbre en tournant le dos à madame Cottin. " Qu'il est noble et touchant ! s'écriait un second, tout en marchant sur la robe feuille-morte ; oh ! qu'il est vénérable cet archevêque de Tyr, qui ne craint pas d'exposer ses jours pour sauver ceux du chef des infidèles !. . . . Voilà comme on peint la véritable piété; voilà comme on fait chérir et respecter la religion. ..." Tel autre admirait le caractère du vaillant Montmorency ; tel autre, la conduite sage et variée de l'ouvrage ; tel autre enfin, la couleur entraînante, et surtout la moralité du dénouement.

Pendant tous ces débats, le soupe finit. La dame de la maison, qui rentra dans le salon avec sa brillante société, prit à la conversation la part la plus active, et fit preuve de goût, de caractère et d'érudition. On passa en revue les différens ouvrages de madame Cottin. Chacun émit son opinion, établit sa critique, motiva sa préférence ; mais tous s'accordèrent à la classer parmi ces êtres privilégiés qui honorent et le pays et le siècle qui les vit naître. Les femmes surtout ne tarissaient pas sur son éloge; elles s'empressaient de répéter plusieurs passages de Mathitde, et citaient cet ouvrage comme la production de l'étude approfondie du cœur humain, comme l'épanchement de l'âme la plus sensible. Tout

le monde fut de cette opinion : il n'y eut pas jusqu'aux jeunes gens les plus superficiels qui ne rendissent hommage au talent reconnu de madame Cottin. " Je n'aime pas les femmes de lettres, disait en minaudant un de ceux qui avaient plaisanté le plus amèrement la pauvre robe feuille-morte, mais madame Cottin m'a subjugué. — Et moi donc : ma paole d'honneur, elle m'a cent fois mouillé l'z-yeux. — Je donnerais tout au monde pour la voir, pour la connaître, disait un autre en pirouettant, mais on ne la trouve nulle part ; elle est comme ces astres bienfaisans qui se couvrent d'un nuage. — Comment peut-on se soustraire à la société dont on fait le charme et le bonheur ? ajouta la maîtresse de la maison : que le commerce d'une pareille femme serait profitable, et que son amitié doit être chère à ceux qui la possèdent ! — Oh ! oui. Madame. . , répondit involontairement la plus jeune des trois sœurs, qui entouraient en ce moment leur modeste bienfaitrice. — Que dites-vous. Mademoiselle ? Auriez-vous donc le rare avantage de la connaître. . . ?'* La jeune personne allait parler encore ; mais un coup-d'œil de sa sœur aînée, et surtout un geste rapide de madame Cottin lui ferment la bouche. " Quel soupçon ! continua la dame en s'adressant à l'inconnue. Se pourrait- il que sous cet humble vêtement ! . . .Ah ! je ne suis plus surjmse de cet accent irrésistible qui m'a frappée, lorsque vous m'avez présenté ces demoiselles ; serait-ce donc en effet madame Cottin que j'aurais l'honneur de recevoir chez moi ? j'avoue que j'en serais heureuse et fière. — O ma Bonne ! reprit la jeune orpheline en se jetant dans ses bras, pardonnez si j'ai trahi votre secret, si j'ai manqué à ma promesse ; mais la transition subite de ces railleries amères à ces éloges si mérités, a tellement enivré mes sens, que je n'ai su

ce que je disais, ni ce que je faisais. — Oui, dit à son tour la sœur aînée avec autant d'émotion que de dignité, oui, c'est la célèbre madame Cottin, c'est notre Bonne ; oh ! notre bien Bonne. . Vous venez tous de faire l'éloge de ses talens ; mais c'est à nous qu'il appartient de faire celui de son cœur. ..." Malgré tous les eftbrts que fit leur généreuse amie pour les empêcher de parler, malgré la souffrance qu'elle exprimait par ses signes et des mots entrecoupés, les trois sœurs ne purent résister au plaisir de la venger des mépris dont on l'avait accablée, et divulguèrent tout ce qu'elle avait fait pour leur famille.

Quand on connut la véritable signification du surnom de la Bonne, et surtout l'honorable cause de la simplicité de ses vêtemens, toute l'assemblée, transportée de surprise et d'admiration, se pressait en foule autour de madame Cottin. Les femmes prenaient ses mains, les couvraient de baisers et de larmes ; les hommes baisaient les pans de cette robe feuille-morte qui leur avait paru si ridicule, et que les jeunes gens avaient si cruellement outragée. C'était à qui exprimerait ses regrets, à qui ferait amende honorable ; chacun briguait la faveur d'un regard, l'honneur d'une parole ; et cette femme qui peu d'instans auparavant n'était regardée que comme un être obscur, sur qui l'on se plaisait à réunir le sarcasme et le mépris, semblait tout-à-coup transformée en une divinité tutélaire qu'on entourait d'hommages, et dont on invoquait la clémence.

Mais de toute cette foule idolâtre, celle qui paraissait la plus empressée, la plus repentante, c'était la fille de la maîtresse de la maison ; restée aux genoux de madame Cottin, elle lui disait avec une expression touchante et d'une voix altérée : *' C'est moi. . . . , oui, c'est moi qui suis la plus coupable. . Quoi ! j'ai pu me

méprendre au point de vous croire indigne de rester dans ce salon!.. j'ai pu m'oublier jusqu'à vous proposer.... O Madame! si votre indulgence n'égale pas votre célébrité, je perds à jamais ce que j'ambitionnerais le plus, votre estime et votre amitié."

Madame Cottin s'empressa de relever la jeune désolée, la pressa sur son cœur, et lui prouva par les expressions les plus affectueuses, qu'elle était loin de conserver le moindre ressentiment : pour achever de l'en convaincre, elle lui proposa de devenir l'amie de ses trois filles adoptives, dont elle excusa l'indiscrétion ; car, bien qu'elles eussent fait souffrir sa modestie, elles venaient de lui faire éprouver une jouissance qu'on ne saurait payer trop cher.

La mère de la jeune personne, profitant en femme d'esprit de cette occasion pour achever de détruire dans sa fille une étourderie qui pouvait nuire à sa réputation et faire prendre le change sur la bonté de son cœur, lui donna le conseil de ne jamais juger sur l'apparence ; de songer que le vrai mérite se cache bien souvent sous les dehors de la simplicité, de la singularité même ; et lui désignant la robe de madame Cottin, elle ajouta du ton le plus aimable : " Vous, le voyez, ma fille, on peut trouver sous ime feuille morte la fleur la plus brillante, un fruit déhcieux."

Albkrtine de Rostanges avait fait, à l'âge de six ans, la perte la plus grande qu'on puisse éprouver ; la mort l'avait privée de sa mère. En la séparant de celle

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à qui elle devait le jour, elle lui ravit à-la-fois l'amie la plus vraie, un guide tutélaire, une institutrice qui joignait à beaucoup d'érudition une connaissance parfaite du cœur humain.

Albertine, trop jeune encore pour sentir toute l'e'tendue de cette perte, s'était trouvée sous la vigilance et l'autorité de M. de Rostanges, son père, capitaine de vaisseau, grand chasseur, ami des plaisirs de la table, joyeux conteur, et qui surtout avait pour principe de livrer l'enfance à elle-même et de tout confier à la nature. Albertine, douée de beaucoup d'esprit, se fit bientôt remarquer par de piquantes saillies, une volubilité brillante, un enjouement intarissable, qui faisaient les délices de M. de Rostanges. Il s'imaginait que rien n'était comparable à sa fille ; il soutenait qu'aucune jeune personne de son âge ne savait, comme elle, raisonner, discuter sur toute chose, et critiquer avec plus de justesse, de grâce et d'aimable folie.

Albertine, se trouvant sans cesse avec les hommes qui cultivaient la société de M. de Rostanges, parlait indistinctement sur tout, adoptait telle ou telle opinion émise au hasard, imitait le ton leste et tranchant de chaque interlocuteur, s'étudiait principalement à raconter, d'après son père, les anecdotes les plus gaies, à les broder à sa manière ; en un mot, elle était, à dix ans, un petit prodige de savoir, de babil et de naïveté qu'on ne pouvait s'empêcher de remarquer avec étonnement, et qu'on citait dans tout Paris.

Tant qu' Albertine conserva la taille, les traits et la voix du premier âge, les choses même les plus inconsidérées, qui s'échappaient de sa bouche innocente, ne blessaient aucunement ; il est une époque dans la vie où la candeur ne peut être altérée par les expressions les

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plus étranges qu viennent souiller ses lèvres ingénues ; cette profanation n'est jamais regardée que comme l'effet d'une mémoire trop facile ; On rit de l'innocence qui profère des mots que réprouve la pudeur, mais on blâme en secret la source dangereuse où les puisa son inexpérience.

Notre jeune conteuse ne cessait de se mêler parmi tous ces gens dont l'unique emploi est d'égayer un. cercle et de payer leur écot par mille fadaises racontées avec originalité. Enhardie par le plaisir qui brillait dans les yeux de son père, par les ris immodérés qu'elle excitait, et les félicitations de tous les beaux diseurs de riens qui l'entouraient, elle plaçait son mot partout, répétait les saillies bonnes ou mauvaises qu'elle avait pu recueillir, et devenait, pour ainsi dire, la chronique de toutes les sociétés où elle était reçue,

M. de Rostanges, dont les talents et les services ne pouvaient échapper aux regards observateurs du chef suprême de l'Etat, reçut l'honorable mission d'inspecter les constructions qui se faisaient dans tous les ports de France, et, par ce choix, fut contraint de quitter Paris pendant plusieurs années. Albertine, qui à cette époque avait près de douze ans, ne voulut jamais se séparer de son père : celui-ci, de son côté, ne pouvait se passer de sa fille unique, de son élève chérie. Elle obtint donc sans peine la permission de le suivre ; et quoique la capitale de l'empire eût pour elle bien des charmes par l'espèce de célébrité qu'elle s'y était acquise, elle partit avec M. de Rostanges, pour aller habiter tour-à-tour Brest, Anvers, Lorient, Toulon, Marseille et les différens ports de la Hollande.

On conçoit facilement que le commerce continuel d'Albertine avec les officiers marins, constructeurs et

matelots, ne fit qu'accroître son goût naturel pour les saillies et les récits anecdotiques. Son cœur, franc et généreux, trouvait en même temps l'aliment qui luv était nécessaire ; on la voyait chaque jour accompagner son père dans les difFérens ateliers de la marine, encourager elle-même les ouvriers, assister ceux d'entre eux qui se trouvaient dans le besoin, rire des jurons des uns, faire chanter aux autres des chansons, les répéter ensuite à son père et devant tous ceux qu'il réunissait chez lui : en un mot, eUe prit le ton, imita les manières et recueillit les lazzis des marins avec autant de zèle et de fidélité, qu'à Paris elle se plaisait à copier les ridicules, à répéter les fadaises des sots à la mode et des élégantes du jour.

Cette habitude, si peu compatible avec la pudeur et la discrétion, qui sont les premières qualités exigées dans une femme, établit à Albertine, dans les difierentes villes qu'elle parcourait, une réputation bien au-dessus encore de celle qu'elle s'était faite dans Paris. Chacun, croyant que son babil et sa jactance étaient le suprême bon ton de la capitale, riait aux éclats dès qu'elle parlait ; prenait ses plaisanteries les plus hasardées pour une gaieté naïve; citait les bons mots qu'elle répétait, comme des prodiges d'esprit et le fruit d'une éducation distinguée. C'était à qui recevrait, fêterait la charmante fille de monsieur l'Inspecteur de la Marine, qui, plus aveuglé que jamais sur le mérite d'Albertine, redoublait pour elle de tendresse, d'admiration, et ne cessait de répéter cette fausse maxime qu'il avait adoptée pour devise : Il faut livrer l' enfance à elle-même, et tout confier à la nature.

Le bonheur dont jouissait Albertine, ses voyages dans les différens ports de mer, ne tardèrent pas à développer

et ses traits et sa taille avec autant davantage, que son père s'imaginait voir se former son caractère. A peine âgée de seize ans, elle était d'une taille élevée, et ses traits, en se formant, avaient pris une régularité qui ajoutait à l'éclat de ses beaux yeux, à la fraîcheur de son teint. On eût désiré peut-être plus de douceur dans son regard, plus de réserve et de grâce dans son maintien ; mais, si l'on ne pouvait la voir sans l'admirer, on ne pouvait l'entendre sans être forcé de rire.

Au bout du temps prescrit pour les opérations importantes de M. de Rostanges, sa mission se trouvant remplie, il fut rappelé dans la capitale. Les nouveaux services qu'il venait de rendre lui attirèrent la bienveillance du souverain, et ne le rendirent que plus cher encore à ses anciens amis, à toutes les sociétés qu'il fréquentait avant son départ. Il y recevait à chaque instant des marques d'estime et d'honorables félicitations ; mais son plus grand bonheur était de présenter partout sa chère élève, sa belle et brillante Albertine qui, selon lui, devait éblouir tous les yeux, tourner toutes les têtes, réunir tous les suffrages.

En effet, dès que la belle voyageuse se présentait dans un cercle, elle attirait d'abord tous les regards, et commandait le plus vif intérêt ; on contemplait sa figure charmante ; on était ébloui par la volubilité de son langage, par l'expression de son coup-d'œil et la vivacité de ses manières ; mais bientôt cet enthousiasme du premier moment se dissipait comme une ombre légère. Albertine voyait tous les visages qui l'entouraient se couvrir d'un nuage qu'elle semblait rembrunir chaque fois qu'elle parlait. Elle croit d'abord que c'est l'effet de son absence de la capitale, dont elle craint d'avoir perdu dans ses voyages et les usages et le bon ton : elle re-

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double de zèle, récite les anecdotes les plus piquantes, raconte des aventures de toutes espèces, et fait pâmer de rire plusieurs étourdis et quelques femmelettes qui forment cercle autour d'elle. Mais à travers ces succès qui ne peuvent satisfaire son amour-propre, elle s'aperçoit que la masse imposante des gens sensés, et que surtout les mères de famille froncent le sourcil, se parlent à l'oreille en la regardant, et paraissaient critiquer tous les efforts qu'elle fait pour leur plaire. Surprise et confuse, Albertine se tait, et ne sait à quoi attribuer le changement étrange qu'elle remarque dans toutes les personnes dont elle faisait autrefois l'amusement et les délices. " Il faut, dit-elle à M. de Rostanges, que l'esprit et les mœurs de Paris soient bien changés depuis que nous en sommes éloignés. As-tu remarqué, mon père, comme on semble prendre en mauvaise part tout ce que je dis, tout ce que je fais ? et pourtant je ne crois être ni plus sotte, ni plus gauche qu'il y a quatre ans. Tu te rappelles qu'à cette époque, où j'en avais douze à peine, j'étais, grâces à tes soins, chérie, fêtée, recherchée. Seule, je faisais l'ornement d'un cercle ; on m'excitait à raconter ; on vantait ma gentillesse : on recueillait mes bons mots. . . . Maintenant on dirait qu'on veut me faire payer les succès de mon enfance. Les mêmes anecdotes, les mêmes saillies qu'on écoutait avec tant de plaisir, paraissent aujourd'hui déplaire et même indisposer contre moi ceux qui s'en amusaient et me les faisaient répéter avec tant d'empressement. — Ne vois-tu pas, ma fille, lui répondit M. de Rostanges, toujours aveuglé par sa tendresse pour elle et par son faux système, que c'est l'effet de la jalousie des uns et de l'infériorité des autres ? Tu reviens, après quatre ans d'absence, plus belle que jamais, réunissant tout ce qui peut faire de vives

impressions, et tu ne veux pas qu'on te redoute ! et tu es surprise que Ton souffre en secret lorsqu'on te compare les jeunes demoiselles de ton âge, qui, presque toutes élevées avec roideur et sévérité, n'ont ni ta gaieté, ni ta grâce, ni ton mérite ! Il faut braver la critique et les boutades de ces mères qui ne rient jamais, de ces guides austères qui ne sont que les tyrans de la jeunesse : et t'en venger, en faisant briller le plus que tu pourras les rares qualités qui te distinguent."

Albertine, encouragée, égarée par ces éloges d'un père enthousiaste et systématique, suivit aveuglément le plan qu'il lui avait prescrit, et dont elle croyait obtenir le plus grand succès. Elle ne se présentait dans aucune réunion, sans y étaler tout ce qu'elle présumait devoir la faire distinguer ; et plus ses escapades excitaient d'étonnement et d'improbation, plus elle redoublait de caquetage et de ris immodérés.

Cependant son amour-propre et sa sensibilité naturelle furent un jour mis à une telle épreuve, qu'elle ne put trouver assez de force pour la supporter. Elle était dans une société nombreuse où l'on avait eu principalement en vue d'amuser et de fêter plusieurs damea étrangères. Albertine, dont l'habitude était de s'emparer de la conversation, voulut dans cette circonstance faire briller tout son mérite.

On ne proférait pas une phrase qu'elle n'y mît son mot ; on ne citait pas un seul fait qu'elle n'y adaptât telle ou telle anecdote : mais dans ce tourbillon (le bavardage et de folie elle se livra à des tableaux si peu faits pour son âge, à des expressions si étranges, que toutes les mères de famiUe, écartant avec adresse leurs filles de la belle conteuse, la laissèrent seule au milieu de tous les hommes qui riaient de ses lazzis, et qui les improuvaient en secret. Al-

bertine, se voyant ainsi séparée des jeunes demoiselles qui composaient cette belle réunion, voulut s'en rapprocher; mais toutes, à un signe que faisait chaque mère attentive et surveillante, fuyaient peu à peu la diseuse de fariboles, et n'osaient lever les yeux sur elle. Enfin un siège se trouve vacant auprès d'une jeune et jolie personne, Albertine s'en empare et veut lier conversation. Celle-ci, trop timide ou trop bonne pour mortifier quelqu'un, même par obéissance, rougit d'abord, hésite, répond un mot, et finit par rire, malgré elle, des plaisanteries de la conteuse intarissable, quand, tout-à-coup, la mère de cette demoiselle, venant la prendre par la main, l'entraîne et lui dit, en jetant un regard terrible sur Albertine : " Voulez-vous donc, ma fille, vous perdre de réputation. ..."

Ces mots firent l'effet d'un coup de foudre. Albertine voulut en demander l'explication ; mais son orgueil et sa sensibilité venaient de recevoir une si forte commotion, qu'elle ne put proférer une seule parole. Passant donc tout-à-coup du babille plus extravagant au plus morne silence, elle alla s'asseoir dans un coin du salon, et se livra à toutes les réflexions qui faisait naître une aussi cruelle aventure.

M. de Rostanges, ne sachant à quoi attribuer la tristesse subite et le silence extraordinaire de sa fille, s'empressa de lui demander quel pouvait en être le motif. Celle-ci, encore toute troublée par le choc qu'elle venait d'éprouver, et craignant d'en informer son père, dont elle redoutait rextrôrae vivacité, prétexta une indisposition et sortit de la réunion brillante où elle venait de se, convaincre qu'elle n'inspirait plus que le mépris. Elle passa la nuit dans la ])lus ])énible agitation. Le lendemain, sa figure charmante paraissant tout-à-fait altérée

son père lui fit des questions avec tant d'instances, qu'elle ne put lui cacher plus long-temps la cause de son chagrin ; elle lui répéta mot à mot les paroles outrageantes dont on s'était servi à son égard. — ^Toi, perdre quelqu^un de réputation ! s'écria M. de Rostanges, suffoqué de colère ; un tel outrage ne peut être toléré ; viens avec moi, ma fille; je veux t'en faire obtenir la réparation la plus formelle. . . . Albertine accompagne son père chez la dame, qui d'abord se confond en excuses, de ce que les expressions qu'elle avait employées eussent été entendues par mademoiselle de Rostanges. S'exphquant ensuite avec la franchise et la sensibilité d'une femme de mérite et d'une tendre mère, elle se fit un devoir de dessiller les yeux du père, de faire connaître à la fille l'étendue de ses inconséquences, et de l'éclairer sur la réputation dangereuse qu'elle se faisait dans tout Paris. ** La bouche d'une jeune personne de votre âge, ajouta cette dame respectable, n'est jamais que l'organe de son cœur. Jugez, mademoiselle, de ce qu'on doit penser de vous lorsqu'on entend. . . . (pardonnez-moi l'expression) les extravagances que vous proférez sans cesse. Ou vous en ignorez l'importance, et alors on ne peut vous regarder que comme une insensée ; ou vous sentez la portée de ce que vous dites, et dans ce cas vous devez révolter toutes les mères de famille. . N'attribuez, de grâce, la sévérité de mon langage qu'au touchant intérêt que vous inspirez, qu'au regret qu'on éprouve de voir tant de charmes et d'esprit naturel altérés par des récits qu'improuve la pudeur ; par des expressions qui ne sont aucunement l'apanage de notre sexe ; en un mot, par cette habitude de parler sans relâche, et de jeter au hasard tout ce qui se retrace dans votre imagination. N'oubliez jamais qu'il ne nous suffit

LA ROMANCE DK d'aLAYRAC. 31

pas d'être pures dans nos actions, et que nous devons l'être également dans nos paroles."

Cette leçon produisit sur Albertine l'effet le plus heureux. Elle sentit que si l'indulgence excuse dans un âge tendre un babil hasardé, des expressions irréfléchies, elles deviennent intolérables à cette époque où les femmes acquièrent les premiers droits de plaire et de se faire aimer.

M. de Rostanges ne fut pas moins frappé que sa fille de cette vérité. Autant il avait pris plaisir à lui faire répéter les inconséquences qu'il appelait d'heureuses saillies, autant on le vit s'appliquer à ne lui laisser proférer que ce qui pouvait être approuvé par la décence et l'austérité même. Insensiblement elle recouvra l'estime générale qu'elle avait été sur le point de perdre à jamais. Parlant peu, mais toujours à propos et avec ce charme entraînant de la pudeur, elle se vit encore plus recherchée à dix-sept ans qu'elle ne l'avait été dans son enfance. Elle conserva la plus vive gratitude pour la dame dont elle croyait avoir été si cruellement outragée ; et souvent cette digne et véritable amie, la pressant dans ses bras, lui répétait ce conseil salutaire : " La décence chez les femmes est comme une onde Umpide qu'altère la moindre source impure ; et de même qu'il est des fleurs pour chaque saison, de même il est des nuances pour chaque âge."

M. de Saint-Marc vécut long-temps céUbataire. Ancien garde- du-corps à la cour de France, il s'était hé

32 CONSEILrS A MA FILLE.

d'une étroite amitié avec d'Alayrac, l'un de ses camarades, jeune alors, et qui déjà faisait présager la carrière brillante qu'il a parcourue dans la musique dramatique. M. de Saint-Marc avait reçu de la nature une sensibilité profonde ; mais elle n'était aperçue que des personnes qui vivaient dans son intimité. Le son mâle de sa voix, l'austérité de ses traits et la brusquerie de ses manières déguisaient les qualités de son âme aimante ; et lors même qu'il essayait de faire une caresse ou qu'il voulait dire une chose aimable, on était plutôt près de trembler et tenté de le fuir, que de se livrer à l'émotion qu'on ne pouvait lui supposer. C'était un de ces contrastes frappans qui tour-à-tour attachent et repoussent, un assemblage bizarre de douceur et de rudesse, d'abandon et de misanthropie, de patience et de vivacité. L'honneur et les arts étaient ses divinités chéries. Dédaignant Tamour, et lui préférant l'amitié, il n'avait de sa vie soupiré pour les belles : impassible en apparence, jamais le moindre sourire ne déridait son front; jamais ses yeux, qu'ombrageaient d'épais sourcils, ne versaient de larmes. . . . Mais aussi jamais Saint-Marc ne manquait d'essuyer celles qu'il voyait répandre.

La musique avait sur ses sens un empire auquel il ne pouvait résister : c'était surtout aux premières représentations des ouvrages de d'Alayrac qu'il était curieux à voir. Soit que l'amitié qu'il portait à l'auteur ouvrît son âme au besoin de s'épancher, soit que les chants si purs, les airs si naïfs, les romances si touchantes de son ami lui fissent partager les vives émotions de tous les spectateurs, il ne })(>uvait cacher ce qui se passait alors dans tout son être, et sortait malgré lui de cette impassibilité qui n'était que l'enveloppe trompeuse du goût le plus pur, du cœur le plus sensible.

LA ROMANCE DE D'aLAYRAC. 33

Je me rappelle m'être trouvé près de lui lors des premières représentations de Camille, qu'on doit placer au rang des chefs-d'œuvre de d'Alayrac. Au moment où l'actrice inimitable qui créa ce rôle si pathétique et si difficile, chantait la belle romance du troisième acte, et proférait ces mots :

'* Il n'est point de mots que n'efface " Un baiser qu'on donne à son fils. ... "

chacun, emporté par le charme de la musique et la force de la situation, exprimait sa vive émotion par mille applaudissemens mêlés des plus douces larmes. M. de Saint-Marc, immobile et silencieux, m'apercevant les yeux noyés de pleurs, me saisit une main, la presse avec force, et me dit d'une voix terrible : " Que vous êtes heureux de pouvoir pleurer! moi j'étouffe. ... et je m'en vais." Aussitôt il s'éloigne, sort de la salle, reste sous k péristyle jusqu'à la fin du spectacle, attend d'Alayrac à sa sortie, lui saute au cou, et le félicite. . . . du mal qu'il lui a fait éprouver.

Un autre jour, on représentait pour la première fois, les deux petits Savoyards, ouvrage charmant, où le talent des deux auteurs s'est en quelque sorte identifié Les accens montagnards que d'Alayrac avait peints si fidèlement : la gaieté, l'ingénuité des chansonnettes de la Savoie, excitaient dans tout l'auditoire un enjouement unanime. Chacun battait des mains et riait aux éclats. M. de Saint-Marc, dont le sérieux et l'immobilité frappaient singulièrement toutes les personnes dont il était entouré, s'écrie d'une voix retentissante et d'un sangfroid tout-ii-fait remarquable : " Voilà deux petits Savoyards qui décrotteront long-temps l'Opéra-Comique."

Cette apparente impassibilité est assez commune chez

les hommes qui, doués d'une force physique extraordinaire et d'une réflexion constante, rougissent en quelque sorte de laisser paraître leur sensibilité ; mais sous cette écorce rude et repoussante ils cachent quelquefois toutes les vertus qui font l'homme de bien, souvent même toutes les qualités qui constituent l'homme aimable.

Tel était M. de Saint-Marc qu'on méconnut longtemps dans les cercles les plus brillans de Paris, et que sut apprécier une jeune dame, veuve sans enfans, que sa beauté, ses talens et sa naissance faisaient rechercher par les hommes du jour et les partis les plus distingués de la capitale. Elle leur préféra M. de Saint- Marc, parce qu'elle était sûre de trouver en lui une âme franche, un attachement véritable, un caractère à toute épreuve. La rudesse même de cet officier avait pour elle des charmes, parce qu'elle ne pouvait lui ravir le présage de l'union la plus heureuse.

Elle ne fut point trompée dans son attente. Jamais l'homme le plus affable, l'amant le plus idolâtre, l'époux le plus fidèle n'eut autant d'égards, de soins et de tendresse que n'en montra M. de Saint-Marc pour celle qui lui avait confié ses destinées. La préférence qu'elle lui avait donnée sur tous ses rivaux la lui rendait si chère, qu'il ne croyait pas avoir trop de toute sa vie pour lui en prouver sa gratitude.

Il naquit de cet heureux mariage une fille qui fut nommée Isaure. Image vivante de sa mère, elle eut en partage sa beauté, sa grâce et surtout sa douceur. Bientôt elle embellit ces rares avantages de tous les talens que procure une éducation soignée. Ce qui rendait Isaure encore plus remarquable, c'était son tendre attachement pour son père. Que de soins eUe prenait pour lui plaire, prévenir tous ses goûts, pour

LA ROMANCE DE d'aLAYRAC. 35

adoucir l'apparente austérité qui le caractérisait, et cela par les moyens les plus délicats et sans qu'il s'en aperçût ! Elle n'exigeait de lui ni caresses, ni tendres épanchemens ; un seul coup-d'œil, un serrement de main lui suffisaient.

Tant qu'avaient duré les troubles civils, M. de Saint- Marc avait renoncé à toute espèce de service. Il vivait retiré dans une terre située en Touraine, où la simplicité de ses goûts, la franchise de son caractère et l'urbanité des bons habitans du jardin de la France, le mirent à l'abri des ravages de l'anarchie.

Là, M. de Saint-Marc se livrait tout entier aux charmes de l'agriculture et surtout aux soins qu'exigeait l'éducation de sa chère Isaure. Privé d'une partie de ses anciens amis et de presque tous ses frères d'armes, il concentrait ses affections dans sa famille et cherchait à se distraire de l'aspect douloureux du passé par le tableau consolant de l'avenir. Isaure, âgée de près de quinze ans, était un modèle accompli de tout ce qui peut faire aimer. Son moral, dirigé par son père, avait pris un aplomb qui donnait encore à ses charmes plus de dignité. Les épanchemens de sa belle âme et les bienfaits qu'elle répandait sur tout ce qui l'entourait avaient tellement établi sa réputation, qu'elle ne pouvait sortir du château de Saint-Marc sans recueillir les plus honorables félicitations, sans entendre les bénédictions de tous les indigens qu'elle avait secourus, de tous les heureux qu'elle avait faits.

M. de Saint-Marc n'était pas moins sensible que tout autre à ces jouissances qu'éprouvait sa fille ; mais il ne laissait rien paraître au-dehors, ne lui adressait jamais la moindre félicitation, et se bornait à laisser tomber

sur elle un regard qui semblait dire : "Tu n'as fait que ton devoir."

Cependant les nuages affreux qui pendant long-tempa avaient troublé la France, s'étaient entièrement dissipés. Tout ce qui portait un cœur français et conservait le souvenir de services honorables s'empressait de se ranger sous les drapeaux du génie et de la valeur. Saint-Marc s'y rendit l'un des premiers. Animé par l'idée de rendre à sa patrie son antique splendeur, fatigué d'une oisive inutilité, et sentant se réveiller en lui tout le feu de la jeunesse et l'honneur des braves il reprit sa carrière militaire, et ne tarda pas à s'y faire distinguer par ses talens, son expérience et son zèle infatigable.

Isaure entrait alors dans sa seizième année : elle revint à Paris avec sa mère, qui, bien qu'elle eût ellemême excité M. de Saint-Marc à reparaître dans les rangs de l'armée française, souffrait en secret des fréquentes absences de cet époux adoré; mais, attachée comme lui à la gloire tle son pays, elle dissimula ce qui se passait dans son âme, ne songea qu'à procurer à sa fille toutes les jouissances de son âge, et surtout à ne l'entourer que de personnes estimables et d'un commerce sûr.

M. de Saint-Marc, qui à cette époque était parvenu au grade de commandant d'artillerie, venait passer régulièrement à Paris, et dans sa terre de Touraine, tout le temps que lui laissait libre son service. Les épaisses moustaches qu'il portait augmentaient l'austérité de son regard et la dureté de ses traits. Le séjour des camj;» et l'habitude des combats avaient donné à sa voix un ton plus mule et plus imposant encore ; mais rien n'avait pu changer son cœur. Le bonheur de revoir une épouse

LA ROMANCE DE D'aLAYKAC. 3/

adorée, le charme inexprimable qu'il éprouvait dans les bras de sa fille, qui ne pouvait se rassasier de sa présence, tout remplissait l'âme de cet excellent homme de la plus douce ivresse, et lui donnait le digne salaire du guerrier qui revient dans ses foyers.

Les qualités que réunissait Isaure, et sa beauté remarquable qui en doublait le chcirme, lui attiraient tous les hommages et formaient autour d'elle une cour d'adorateurs, dont la plupart osèrent briguer l'honneur d'une alliance. Madame de Saint-Marc, soit par un pressentiment secret qu'elle ne prolongerait pas longtemps sa carrière, soit par le désir si doux pour une mère d'assurer le sort de sa fille unique, sollicitait souvent son époux de faire un choix parmi les partis les plus avantageux qui se présentaient. Mais celui-ci, qui préférait à toute autre la carrière militaire, refusait pour gendres les jeunes gens les mieux nés, les plu» opulens ; et, par une prédilection bien légitime, il s'était imposé lobhgation de n'accorder sa fille qu'à l'un de ses frères d'armes qui se distinguerait au champ d'honneur. Cependant après un séjour de quelques mois dans sa famille, M. de Saint-Marc reçut l'ordre de rejoindre son corps, et de se disposer à une campagne imjiortante, d'où dépendaient les destinées de la France. Jamais il n'avait éprouvé autant de peine à se séparer de son épouse. Cette dernière, qui de son côté avait depuis long-temps l'idée funeste d'une fin prochaine, mit dans ses adieux une expression si touchante, que son époux en tressaiUit involontairement, et parut ému pour la première fois de sa vie. " Que je suis fâchée, disait en pleurant madame de Saint-Marc, que vous n'ayez pas eu le temi)S de choisir pour Is;une l'époux qui doit fiiire son bonheur et le nôtre ! Que deviendrait-elle si vous péris-

siez dans les combats, ou si moi-même. . pendant votre absence j'allais succomber. ... ; enfin si je vous embrassais pour la dernière fois. ... !" En achevant ces mots, madame de Saint-Marc tomba presque sans connaissance dans les bras du commandant, qui, prenant cet abattement pour les simples regrets d'une longue séparation, rassura sa femme, consola sa cbère Isaure que cette scène attendrissante avait émue, et s'arracha furtivement de leurs bras pour ne pas leur laisser voir la profonde émotion qu'il éprouvait, et dont il craignait de n'être plus le maître.

Les pressentimens de madame de Saint-Marc n'étaient que trop bien fondés : peu de temps après le départ de son mari elle fut atteinte d'une maladie de langueur qui, chaque jour, mettait sa vie dans un nouveau danger. Les soins et la tendresse d'Isaure, secondés par les secours de l'art, retardèrent les progrès de ce mal incurable ; mais ils ne purent en empêcher l'effet. Au bout de quelques mois, madame de Saint- Marc, les yeux attachés sur sa fille, et invoquant le ciel pour la remplacer dignement sur la terre, expira dans ses bras, la laissant éloignée de son père, au milieu de toutes les séductions qui environnent la beauté, de tous les dangers qui menacent la jeunesse et l'inexpérience.

M. de Saint-Marc, qui recevait à chaque courrier des nouvelles de sa femme, dont on avait eu la prévoyance de lui cacher l'état dangereux, était loin de s'attendre à la perte de cette épouse adorée.

Etourdi par le fracas des armes, occupé sans relâche par un service actif et des travaux importans, il se contentait de répondre à la hâte aux lettres de sa fille, où madame de Saint-Marc avait toujours le soin de tracer quelques lignes pour le rassurer et ne pas le distraire des

LA ROMANCE DE d'aLAYRAC. 39

circonstances impérieuses où il se trouvait. Comment dépeindre le coup terrible dont cet homme sensible fut frappé lorsque, en ouvrant une lettre, dont il reconnaît difScilement l'écriture, il lit ces mots tracés par Isaure ?

**Vous n'avez plus d'épouse et je n'ai plus de

mère. ..." Immobile, ne respirant qu'à peine, et pour ainsi dire stupide de surprise et de douleur, il relut trois fois de suite ce cruel arrêt du destin, conservant toujours la même immobilité, lorsqu'un de ses frères d'armes entre sous sa tente et l'appelle : il ne répond pas ; appelé de nouveau, même silence. Enfin son ami lui prend la main, l'interroge, et reçoit pour toute réponse l'écrit fatal que lui présente le malheureux, en lui faisant signe qu'il lui est impossible de parler. Cet ami, qui tant de fois avait entendu Saint-Marc faire l'éloge de sa femme, la citer comme son trésor le plus cher, comme le modèle de toutes les vertus réunies, conçoit alors la cause de cet anéantissement, et s'empresse de lui offrir les consolations dont il a besoin. " N'espérez pas alléger ma souffrance, dit enfin Saint-Marc en poussant un long soupir, jamais, non, rien jamais ne pourra réparer la

perte que j'ai faite Et ma fille ! ajouta-t-il dans

la plus grande agitation ; ma chère Isaure !. . . . seule . . . abandonnée au milieu de Paris !. . Des chevaux, des chevaux ! et je pars à l'instant. — Vous ne le pouvez pas, lui répondit son ami ; je venais vous annoncer que l'ennemi s'avance, et qu'on attaque demain à la pointe du jour. — Vous avez raison, repartit Saint-Marc ; le bruit du canon de l'ennemi qui menace, est encore plus fort que le cri de la nature. . . . Une heure seulement, une heure, et je me rends à mon poste. — Souffrez, Saint- Marc, que je ne vous quitte pas. — Pourquoi ? J'ai de la force; je suis calme et résigné...." Comme il pro-

ferait ces paroles, une sueur froide inondait son visage . . . . " Plut à Dieu, reprit-il, que ce fussent des larmes 1 mais impossible ; tout se porte au cœur. — Saint-Marc, vous me déchirez : souffrez que je reste auprès de vous. — Eh bien, soit, restez. . Je veux, avant tout, répondre à ma fille, rassurer ma chère Isaure : lai dire que je n'ai pas été tué de ce coup de foudre : elle aura quelque peine à le croire." Aussitôt il se met à écrire une longue épître, qu'il interrompt souvent par de profonds soupirs et cette rêverie stupide que produit la douleur de l'âme ; il dépose un baiser sur le cachet de sa lettre, la remet à celui de ses domestiques qui lui est le plus dévoué ; lui ordonne de la porter lui-même en poste, et de la remettre à sa fille ; ensuite il prend ses armes, accepte le bras de son ami, pose sur son cœur l'écrit fatal, et se rend où l'appellent le devoir et l'honneur.

Pendant ce temps, Isaure guidée par une amie respectable, à qui sa mère l'avait recommandée en mourant, s'était occupée de l'exécution de ses dernières volontés. Elle fit transporter ses restes vénérés dans la chapelle de sa terre de Touraine, qu'elle avait désigr.ée pour son lieu de repos. Isaure eut elle-même le pieux courage d'orner ce dernier asile de la meilleure des mères, ainsi que le lui avait prescrit M. de Saint-Marc, dans sa lettre qu'elle reçut et qui fut sa première consolation. Elle fit sculpter à l'entrée deux figures : l'une représentait l'Hymen en pleurs, et laissant tomber son flambeau dont la lumière est éteint. Au bas étaient gravés ces mots ;

Mon bonheur s'est éteint pour jamais.

L'autre figure représentait le dieu Mars, triste et abattu, tenant d'une main la couronne de la Victoire, et de l'autre une branche ùs cyprès. Au bas on hsait:

Les lauriers h phs hrillans ne peuvent distraire de la douleur l

La tombe où reposait madame de Saint-Marc était en marbre noir. La partie supérieure se trourait ornée d'une armure égyptienne que son époux avait enlevée à un chef d'Arabes, en sauvant la vie d'un prince français qui combattait dans la mêlée. Le bas du tombeau, formant un gradin de plusieurs marches, était couvert des fleurs naturelles qu'ofire chaque saison, et qu'on renouvelait tous les jours. Les murs, tendus de noir, se trouvaient décorés de difFérens tableaux, qui tous ofraient des faits historiques de l'amour conjugal. Jamais le jour pénétrait dans ce temple de la douleur, au milieu duquel une lampe sépulcrale répandait une lumière pâle et perpétuelle : en un mot, Isaure avait suivi de point en point tout ce qu'avait imaginé son père, afin d'honorer les mânes de son épouse, et s'était imposé le devoir de n'y rien ajouter.

Les succès nombreux et les victoires éclatantes de Tarmée française, où M. de Saint-Marc se signala par des prodiges de valeur, amenèrent enfin les préliminaires d'une paix ardemment désirée, et qui permit à ce brave officier de retourner dans ses foyers. L'empressement qu'il mit à se rendre à sa terre était tout aussi vif que celui qu'il témoignait autrefois, lorsque, après de glorieuses campagnes, il rapportait à madame de Saint-Marc ses nouveaux lauriers. 11 voyagea sans s'arrêter, arriva à son château vers les sept heures du soir, moment funeste et mémorable où il savait que la compagne de sa vie avait exhalé le dernier soupir. 11 descend de voiture avec la rapidité de l'éclair, et sans dire un seul mot à tous ses gens qui l'entouraient et

bénissaient son retour, il entre dans le vestibule, traverse les différens appartemens ; et perçant rapidement jusqu'à la chapelle, il s'y enferme plusieurs heures ; peut-être n'en fut-il jamais sorti, si la voix et les prières d'Isaure ne l'eussent distrait de l'abattement douloureux où il était plongé.

Celle-ci, qui n'attendait le voyageur que dans le cours de la journée suivante, était, à l'instant de son arrivée, au fond des jardins, s'occupant des moyens de consoler un père adoré, de lui offrir par sa tendresse un faible dédommagement de la perte qu'il avait faite. Instruite par un domestique de l'apparition subite du commandant, elle court saisie et hors d'haleine, cherche partout l'auteur chéri de ses jours, regrette de ne s'être pas offerte la première à sa vue, traverse une vaste galerie qui conduit à la chapelle, et ne doute plus, en voyant la porte fermée, que son père ne se soit empressé de remplir le premier devoir que lui dictait son cœur. Elle n'ose l'interrompre, écoute d'abord dans un respectueux silence, réprimant, non sans effort, le désir qu'elle res- S3nt de revoir et d'embrasser l'unique objet de toutes ses affections. Une demi-heure, ou plutôt un demisiècle s'écoule ; Isaure prête sans relâche une oreille attentive : elle croit distinguer de longs gémissemens ; et craignant pour son père, dont elle connaît la sensibilité profonde, elle se nomme, l'appelle, frappe à la porte : aucune voix ne lui répond, aucun bruit ne se fait entendre. Effrayée, elle heurte de toute sa force, et s'écrie avec l'accent le plus déchirant : *' Mon père ! . . . . ô mon père!. . . . vous êtes de retour, et je ne suis pas dans vos bras !. . . . C'est votre Isaure ; cédez à sa juste impatience !. . . . Ne la privez plus long-temps du seul bien qui lui reste sur la terre !"

Comme elle achevait ces mots, M. de Saint-Marc paraît tout-à-coup à la porte de la chapelle, qu'il ferme et dont il prend la clef. Sa fille pousse un crie de joie, se jette dans son sein et le couvre de baisers ; mais lui, le regard fixe, la bouche béante, la pâleur de la mort sur le front et la démarche incertaine, est insensible aux caresses d'Isaure ; et promenant autour de lui ses yeux secs, égarés, il semble chercher sa fille qui s'est enlacée dans ses bras. Enfin, sortant peu-à-peu de cette douleur léthargique, il reconnaît Isaure, pousse un cri terrible et la presse sur son cœur ; puis la quittant et reculant quelques pas, il s'écrie à son tour avec un accent déchirant : ** Oui, c'est elle-même . . . Voilà ses traits Voilà cette voix. . . . Chère et fatale ressemblance ! — Eh quoi ! reprit Isaure avec une douceur angélique, ces traits dont m'a doté la plus tendre des mères, pourraient-ils augmenter vos regrets, accroître votre douleur ! — Pardonne, ma fille, pardonne ce mouvement que je n'ai pu réprimer, cet effet irrésistible d'une image si frappante et si chère !. . Viens, ah 1 viens ranimer ce cœur abattu ; soutiens cette tête éperdue,

anéantie Mais, par pitié, tâche de me regarder le

moins que tu pourras ; ne me fais entendre que le plus rarement possible cette voix dont la douceur me déchire, dont l'expression m'accable et me tue. . . . O mon Isaure ! tu ne pourras jamais concevoir tout ce que souffre ton malheureux père."

Depuis ce moment, à-la-fois si cruel et si doux, Isaure n'osait lever les yeux sur M. de Saint-Marc, ni même lui adresser un seul mot. Cliaque fois que sa piété filiale l'attirait vers son malheureux père, elle le voyait tressaillir: une pâleur effrayante se répandait sur son visage ; et, malgré tous les efforts qu'il faisait

pour ménager la sensibilité de sa fille, il ne pouvait dompter, ni lui cacher sa souffrance.

Tant de secousses, tant de combats altérèrent la santé de M. de Saint-Marc, au point qu'on craignit pour sa vie. Il ne prenait aucune nourriture ; jamais le sommeil ne venait rafFraîchir ses paupières brûlantes. Une oppression continuelle, une maigreur effrayante, et surtout une fièvre sans relâche, étaient les indices certains d'une désorganisation totale et d'une fin prochaine. Isaure redoublait en vain d'égards et de prévoyance : rien ne pouvait le distraire de son abattement. Dès qu'elle lui adressait la moindre parole elle n'obtenait pour toute réponse que ces mots accablans : ** Chère et fatale ressemblance!"

Les craintes d'Isaure augmentant chaque jour avec le mal de son père, elle osa lui proposer de quitter la Touraine et d'aller à Paris, y consulter et employer les ressources de l'art pour sa conservation. " M'éloigner de ce château ! reprit-il d'un ton menaçant ; eh ! qui viendrait chaque jour s'entretenir avec elle, déposer des fleurs sur sa tombe, rendre à ses mânes adorés les tendres et respectueux hommages qui leur sont dus ? Non, non, je ne quitterai cet asile où elle repose que pour aller l'y rejoindre : là du moins nous ne craindrons plus les coups du sort, et l'éternité même ne pourra nous séparer."

Isaure, accablée par une résolution aussi formelle, crut devoir s'abstenir de toute plainte, de toute observation. Renfermant dans son âme la souffrance que lui faisait éprouver son père, elle ne songea })lus qu'à le distraire par l'attrait de la musique, et résolut de le préparer à une éjireuve qu'elle regardait comme sa dernière ressource. Parmi les talens qu'elle possédait, elle s'accompagnait sur la harpe avec une expression très-

remarquable. Souvent elle avait vu le commandant s'arrêter pour l'entendre, et prêter une attention toute particulière aux romances de d'Alayrac, qu'elle chantait de préférence, soit par le charme et la vérité qu'elles offraient, soit pour faire pénétrer dans le cœur de son père le doux souvenir de l'amitié. Les médecins qu'elle avait consultés lui avaient assuré que le seul moyen de rappeler à la vie M. de Saint-Marc, c'était de lui faire épancher le chagrin qui dévorait son âme, et que les pleurs seuls pouvaient alléger. Occupée sans cesse de cette idée, Isaure choisit, essaya sur sa harpe les romances de d'Alayrac, qui lui semblaient les plus favorables à son projet; mais les productions de ce compositeur célèbre sont en si grand nombre, elles offrent un chant si ravissant, une expression si vraie, que la jeune virtuose fut quelque temps à fixer son choix. Enfin elle crut trouver dans la romance de B.enaud-d' Ast la mélancolie et la simplicité qu'elle voulait exprimer dans ses chants. S'adressant aussitôt à un homme de lettres, ami de M. de Saint-Marc, elle lui communiqua son dessein, et le pria d'adapter à l'air délicieux qu'elle avait choisi, des paroles qui fissent sur son père tout l'effet qu'elle en attendait.

Comme il fallait plus d'âme que d'esprit, une vérité touchante et dénuée de tout ornement étranger, l'homme de lettres, également entraîné par l'idée de sauver un ami et de seconder son intéressante fille, fut à son tour quelque temps à composer cette romance attendue avec tant d'impatience. Tantôt il craignait de n'avoir pas assez bien exprimé tout ce qui se passait dans le cœur d'Isaure; tantôt il croyait avoir employé des expressions recherchées et que proscrivaient le sentiment et la nature. Rien de plus difficile que d'émouvoir sans

faire souffrir : rien de plus rare que de frapper au cœur sans fatiguer l'oreille.

Cependant Saint-Marc tombait chaque jour dans un anéantissement total : sa tête, qui toujours avait été si fortement organisée, commençait même à s'égarer quelquefois par l'insomnie et le défaut de nourriture. Isaure, qui suivait avec une active inquiétude les progrès de la maladie, crut ne devoir pas différer davantage ; et sans donner le temps à l'ami de son père de retoucher les paroles qui devaient décider de son sort, elle résolut d'en faire l'épreuve le jour même. Elle se rendit le soir dans la galerie qui tenait à la chapelle oii le commandant ne manquait jamais d'aller s'enfermer à sept heures sonnantes, et d'y passer une grande partie de la nuit. C'était vers la mi-septembre, à l'époque de l'équinoxe. Un faible crépuscule éclairait cette galerie qu'une voûte très-élevée rendait vaste et sonore. Dès que Saint- Marc fut venu s'enfermer près du tombeau de sa femme, Isaure, vêtue de noir, ses longs cheveux épars, et dans l'attitude la plus noble et la plus touchante, se place vis-à-vis la porte de la chapelle, de manière à n'être vue que de profil, et s'accompagnant sur sa harpe avec l'inspiration de l'amour fiUal et de la douleur la plus vive, elle chante ce premier couplet :

** J'ai vu s'éteindre dans mes bras

" Celle qui m'a donné la vie :

" Ah ! pour une fille chérie

" C'est deux fois subir le trépas.

** En pleurant une tendre mère

" Sans cesse présente à mon cœur,

** Je me disais dans ma douleur ;

** Prends courage ; il te reste un père.'*

LA ROMANCE DE d'aLAYRAC. 47

Isaure suspend un instant ses lugubres accens, et tournant ses regards vers la chapelle, elle croit entendre un bruit léger : c'était en effet M. de Saint- Marc qui, surpris, attiré par cette voix mélodieuse et cet air si tendre, si mélancolique, avait entr'ouvert bien doucement la porte du petit temple où il se tenait enfermé, et prêtait toute son attention. Sa fille, enhardie par ce premier succès, reprend son attitude et fait entendre le couplet suivant :

" Je revois Tauteur de mes jours :

'* Et croyant calmer sa souffrance,

" J'offre à ses yeux la ressemblance

" De celle qu'il aima toujours ;

" Mais ces traits dont j'étais si fière

" Ne sont plus qu'un poids accablant. . . .

" Je ne les porte qu'en tremblant . . .

** Leur aspect déchire mon père."

M. de Saint-Marc, attiré malgré lui par ces plaintes si touchantes, prête une oreille encore plus attentive, et se place derrière Isaure, qui, feignant de ne pas l'apercevoir, se livre à tout l'élan de son âme, et cherche à porter dans celle de son père une dernière émotion qui puisse enfin le rendre à ses vœux et le conserver à son amour. Elle chante ce dernier couplet :

" Qui ne gémirait sur mon sort, " Quand le seul appui qui me reste, " Cédant à sa douleur funeste, " M'évite et n'attend que la mort ?.. . . " Je vais donc gémir sur la terre !

" Et, de mes jours pleurant l'auteur, ** Je me dirai dans mon malheur :

" Il oublia qu'il était père !

" Moi t'oublier ! s'écrie Saint-Marc, la pressant vivement contre son cœur ; l'oublier ! ah ! je serais le plus coupable des pères. ... ... Tu l'emportes, ma fille :

le moyen de résister à cet accent de la nature que seconde si bien celui de l'amitié;.. .. Oui, je sens couler

mes larmes. . . = , ce sont les premières de ma vie. ... ;

et, loin d'en rougir, j'éprouve un soulagement, une ivresse !. . . . ahl laisse-les se mêler aux tiennes, et que

désormais tu ne sois pas la seule qui mouille de pleurs

la tombe de ta mère ! " En achevant ces mots,

le commandant éperdu tombe aux genoux d'Isaure, qui soutient avec ravissement cette tête vénérable où le sentiment renaît par degrés. Elle voudrait faire cesser cette posture qui l'humilie, et tomber à son tour aux genoux de son père : mais elle craint de troubler cette émotion si précieuse. Elle tremble d'arrêter les larmes que versent par torrens ces yeux si long-temps inflexibles, et qui, maintenant attachés sur les siens, semblent lui dire : " Ton père te doit la vie, tu viens de t'acquitter."

Cette scène, qu'il est impossible de décrire, produisit tout l'effet que désirait Isaure. Saint-Marc, se rajjpelant tout ce qu'il avait fait souffrir à ce modèle accompli de la piété fihale, ne cessait de lui répéter : '* Oui, je vivrai pour te chérir; oui, je prendrai soin de mes jours ; ils ne sont plus à moi, ma fille; ils sont ton ouvrage, ils seront ta récompense. — Oh bonheur inexprimable ! reprit Isaure, qui n'avait pu trouver encore la force de parler ; il est donc vrai que vous éprouviez le désir de vous conserver pour moi ! j 'ai retrouvé mon père, et le Ciel a daigné bénir mes efforts. . . . Allons, je vous en supplie, allons ensemble l'en remercier sur la tombe de celle qui de l'heureux séjour qu'elle habite m'ins-

LA. ROMANCE DE d'aL^YRAC. 49

pira le seul moyen de vous sauver " A ces mots, le

commandant, toujours appuyé sur sa fille, la si^it dans la chapelle, où la vue du tombeau de son épouse et la touchante piété d'Isaure lui font répandre un nouveau déluge de larmes, bien moins brûlantes que les premières, et auxquelles il trouve un charme dont il ne peut se rassasier. La tendre et prévoyante Isaure lui fit d'abord promettre de ne jamais revenir seul sur ce tombeau. Elle parvint ensuite à ne lui laisser visiter ce monument que tous les soirs, à l'heure accoutumée, à n'y rester avec elle que le temps de renouveler les fleurs et d'y faire leur prière. Elle obtint insensiblement de son père qu'il ferait quelques promenades dans le parc, puis dans les environs, et enfin dans les châteaux voisins où chacun s'empressait de le fêter, de le distraire ; elle sut le ramener à ses habitudes, au commerce des arts et de la société. Bientôt il reprit son rang dans l'armée, et parvint à un grade supérieur. Isaure, dont la grâce et la beauté n'étaient que les moindres avantages, unit sa destinée à l'un des jeunes frères d'armes du commandant : elle trouva dans cette union la récompense de ses vertus, et fut, comme l'avait été sa mère, la plus heureuse des femmes. Saint-Marc vécut très-vieux : il semblait que le Ciel, en lui conservant la force et la santé, voulût donner à sa fille le juste prix de ses soins. Isaure devint mère à son tour de plusieurs enfans, qui faisaient les délices de Saint-Marc. Lorsqu'il les tenait sur ses genoux et se sentait rajeunir par leurs caresses, il leur racontait cette anecdote, qui prouve que plus une douleur est profonde, plus elle mérite d'égards, et qu'il n'est rien que ne puissent dompter la patience et la douceur. Pressant ensuite dans ses bras ses petits-enfans, ce digne vieillard s'écriait : "Oh ! si jamais votre mère éprouvait

TlO CONSEILS A MA FILLE.

une de ces peines qui brisent le cœur et ne permettent pas de pleurer, tâchez de découvrir une voix aussi touchante que la sienne, et faites-lui bien vite entendre une romance de (TAlayrac /'*

ou LES AMIES DE PENSION.

Les liens de l'amitié qui sont étroitement serrés dans l'enfance s'affaiblissent bien souvent dans un âge plus avancé ; la richesse et le rang, l'infortune et le malheur établissent promptement des distances parmi ceux qui long-temps se crurent égaux. Il en coûte à notre orgueil lorsque nous recontrons un ami dont les dehors annoncente indigence : le toi qu'il nous adresse par une ancienne habitude nous blesse l'oreille, nous fait rougir malgré nous, et n'est bien souvent payé que d'un vous sec, embarrassé, qui veut dire : " Appelez-moi de même." Ce n'est que dans les âmes fortes et généreuses que l'amitié semble être immuable, et qu'elle inspire à celui qui sut parvenir à un rang éminent le désir de se montrer plus familièrement encore envers ses anciens amis. C'est alors qu'il éprouve la plus douce jouissance réservée à la véritable grandeur, celle d'entendre répéter autour de lui : " La fortune ne l'a point changé; il est digne de tout le bonheur dont il jouit, de tout l'éclat qui l'environne.

Olympe et Céline furent élevées, dès l'âge le plus tendre, dans la même pension : la conformité de leurs goûts et de leurs penchans, l'analogie de leur âge et de leur caractère, les unirent de cette pure et vive amitié qui

s'efface difficilement, parce qu'elle est le doux échange de nos premiers secrets, de nos premiers plaisirs, et que, pour ainsi dire, elle reçoit et dispense toutes les prémices du cœur. Olympe était la fille d'un légiste célèbre, dont les talens et les travaux avaient contribué plus d'une fois à la prospérité de l'Etat. Céline avait pour père M. Dorval, homme de lettres distingué, mais qui, simple et modeste, ennemi de cotteries littéraires, satisfait d'une honnête aisance et consacrant tous ses momens au travail, n'ambitionnait aucun rang, se contentait de ses succès, et faisait consister le vrai bonheur dans l'indépendance, l'étude et l'amour des arts. Les deux jeunes amies, égales à cette époque et de rang et de fortune, sentaient chaque jour leur attachement se resserrer par ce mutuel avantage de pouvoir nommer avec honneur l'aufeur chéri de ses jours. Si le père d'Olympe faisait revivre à la tribune publique l'empire des lois trop long-temps méconnues, s'il y rétablissait les liens sociaux et les bases de l'antique splendeur de la France, le père de Céline consacrait également dans ses écrits les principes régénérateurs de la morale et de la civilisation, et faisait applaudir au théâtre les faits historiques propres à joindre l'exemple au précepte.

Aussi voyait-on toujours ensemble Olympe et Céline ; elles suivaient les mêmes études, cultivaient les mêmes talens; les succès que l'une d'elles obtenait dans les divers concours établis pour exciter l'émulation, faisait à l'autre le même plaisir que si la couronne lui eût été décernée : Elles avaient porté l'attachement qu'elles s'étaient voué jusqu'à obtenir de leurs parens la faculté d'être toujours vêtues de la môme manière. Olympe n'avait pas une seule robe, ni le moindre bijou, que Céline n'en eût autant ; celle-ci ne portait pas un chapeau, ni le plus sim-

pie ruban, que son amie ne lui ressemblât, par l'habilleirent et la coiffure ; on eût dit enfin que la nature avait tout disposé pour leur amitié si constante, en leur donnant quelque ressemblance dans les traits, dans la démarche et jusque dans le son de la voix. Chacun, en les voyant, croyait voir les deux sœurs.

Ce tendre attachement, qui ne faisait qu'augmenter chaque jour, fut bientôt cimenté par la reconnaissance. Olympe éprouva une maladie qui mit sa vie en danger. De tous les soins dont elle fut entourée, aucun ne lui fut aussi profitable que la surveillance active et continuelle de Céline, qui passa plusieurs nuits auprès de son amie, et contribua plus que tout autre à son rétablissement. Cet événement, du nombre de ceux que les cœurs délicats appellent en amitié des assurances, combla de joie les deux inséparables, au point qu'elles ne pouvaient décider qui des deux était la plus heureuse ; ou celle qui pouvait dire à l'autre, " Je t'ai sauvée, " ou celle qui répétait sans cesse; "Je te dois la vie."

Elles vécurent dans cette intimité tant qu'elles restèrent à la pension, se promettant bien d'en sortir l'uncet l'autre le même jour : cette époque fut plus prompte qu'elles ne le pensaient. Le père d'Olympe, que ses services signalés et sa haute réputation rendaient l'un des hommes les plus recommandables, fut appelé à un poste éminent, et se vit élevé à toutes les dignités qui honorent le -mérite et la vertu. Forcé de quitter sa modeste demeure pour aller habiter le riche hôtel destiné à ses importantes fonctions, il reprit aujTcs de lui sa fille unique, afin qu'elle pût s'habituer aux grandeurs sans en être éljlouie. Olympe avait alors seize ans ; et la douce émulation de l'amitié ayant développé les heureuses dispositions dont elle était pourvue, son éducation se trouvait

à-peu-près terminée. Il lui fallut donc, d'après l'ordre de ses parens, quitter l'asile heureux où s'était écoulé son enfance. Céline, qui, d'après le pacte fait entre elles, n'aurait pu supporter un séjour que n'habitait plus son amie, obtint bientôt le consentement de son père et de sa mère ; et. le jour fixé, les deux inséparables sortirent ensemble de la pension, non sans verser quelques larmes d'attendrissement, et se proposant bien de continuer et de faire remarquer dans le monde l'attachement qu'elles se promirent encore de conserver toute leur vie. Olympe se rendit à l'hôtel de son père, où elle trouva un appartement qu'on lui avait fait préparer. Il était composé d'une chambre à coucher, d'un boudoir et d'un salon d'étude. L'ameublero.ent de chaque pièce était du dernier goût : dans l'une, un lit d'acajou et des rideaux de mousseline brodée ; un somno de forme ronde et à des»^ sus de marbre blanc, sur lequel était un beau vase de porcelaine contenant un rosier chargé de fleurs ; un canapé en niche, dont les draperies bleues-lapis étaient rehaussées d'ornemens de soie orange ; un riche secrétaire à colonnes, de bois de citronnier, orné de bronzes dorés, un chiffonnier pareil et des sièges analogues. Sur la cheminée, une belle pendule représentant Sapho qui pince la harpe, et de chaque côté un vase de fleurs artificielles. Dans le salon d'étude se trouvait une bibliothèque, composée des meilleurs ouvrages, dont la reUûre variée et les dorures sur tranche semblaient annoncer toutes les belles productions de la littérature ; auprès, un riche piano à queue, de la fabrique des frères Erard, et les partitions des opéras des plus grands maîtres. D'un autre côté, un chevalet d'acajou, une boîte à couleurs et plusieurs grands portefeuilles de maroquin remplis des plus beaux dessins et des estampes les plus rares. Quant

au boudoir, c'était un véritable petit temple : le jour n'y pénétrait qu'à travers une gaze rose, ce qui répandait une lueur ravissante. Au milieu du plafond, qui représentait une voûte céleste, était suspendue une lampe d'albâtre décorée de la plus riche ciselure, et couverte d'étoiles d'or. Un divan de lampas gris de lin régnait au pourtour ; au milieu se trouvait une table à thé, dont le dessus était en mosaïque, et sur laquelle était étalé le plus beau déjeûner de porcelaine. C'était la mère d'Olympe qui avait pris plaisir à décorer ainsi cet appartement, oii sa tendresse aveugle avait réuni tout ce que peuvent inventer le goût et l'opulence.

Céline fut loin de trouver les mêmes choses dans l'appartement qu'elle occupait chez ses parens. Il consistait en une seule chambre, dont la propreté faisait le principal ornement ; un simple lit de bois de merisier, et des rideaux blancs de toile de coton, sur une flèche fichée dans le mur ; un petit secrétaire à cylindre sur lequel se trouvaient une sphère et un globe céleste ; auprès, une causeuse de bois blanc couverte en velours d'Utrecht jaune ; une table pour écrire ; deux ou trois chaises empaillées et une tenture de papier à un franc et demi le rouleau : tel était l'ameublement. La cheminée, audessus de laquelle était une petite glace en deux morceaux, n'avait pour garniture que les ustensiles de toilette et deux tasses de porcelaine ancienne : mais on remarquait sur l'un des côtés le portrait d'Olympe, sur l'autre celui de M. Dorval, et çà et là plusieurs dessins représentant les prmcipales scènes des ouvrages dramatiques de ce dernier.

Peu de jours a])rès que les deux jeunes amies furent installées chez leurs parens. Olympe, impatiente de faire connaître à Céline son riche appartement, vint la

visiter et lui témoignant la même tendresse, le même empressement, elle l'emmena dîner à l'hôtel de son père, de qui cette aimable personne reçiit l'accueil le plus flatteur. A peine y fut-elle arrivée, que son amie la conduisit dans sa chambre à coucher, lui faisant remarquer tout ce qui la décorait; ensuite dans son boudoir, où régnait un demi-jour délicieux, et enfin dans son salon d'étude. Céline, éblouie de tout ce qui frappait ses yeux, félicita son heureuse compagne sur la richesse et l'élégance qui brillaient de toutes parts, mais sans enthousiasme et sans paraître en désirer autant. De tous les objets qui l'environnaient, ce qui fixa ses regards et mérita sa préférence, ce fut l'excellent piano à^ Erard et la belle collection des partitions qui se trouvaient auprès. Avec quel plaisir elle se mit à exécuter plusieurs morceaux, à parcourir les œuvres des compositeurs les plus célèbres! Elle se livrait encore à cette jouissance, lorsqu'un domestique en livrée vint avertir qu'on était servi ; Olympe, arrac hant avec peine son amie de l'ivresse où elle était plongée, et s'étonnant qu'elle ne fût pas plus extasiée de tout ce qui s'oflTrait à ses regards la conduisit à table, commençant à remarquer en secret, et pour la première fois, la distance qui s'établissait entre elles deux.

Après le dîner, elle proposa à Céhne d'aller au bois de Boulogne en calèche, avec sa mère. Oh! bien volontiers, dit naïvement celle-ci ; je n'ai jamais été dans cette espèce de voiture, et je m'en fais une fête. . Mais, ajouta-t-elle, je suis vêtue bien simplement ; et, d'après la promesse que nous nous sommes faite d'être toujours habillées de même, je te vois, ma bonne, forcée de paraître à ce rendez-vous de toutes les élégantes de Paris, avec un habillement pareil au mien. — Que m'importe?

reprit Olympe en balbutiant et rougissant malgré elle, je prétends. . je dois être fidèle au pacte que nous avons fait, et je vais recommencer une toilette toute semblable à la tienne." A ces mots, elle prit une petite robe de perkale sans garniture, un fichu de mousseline festonnée, chapeau de paille attaché par un simple ruban blanc, des bas de coton tout unis, des souliers de prunelle noire et un schall de laine blanche. Elles montèrent en voiture et bientôt parcoururent les belles allées du bois de Boulogne, oii chacun les prit pour deux pensionnaires que l'on promenait en calèche, ce qui causait à Olympe un dépit qu'elle ne connaissait pas encore, mais qu'elle eut grand soin de cacher. Le soir, on reconduisit Céline chez ses parens, à qui elle ne cessait de faire l'éloge de son çimie, et d'assurer que rien jamais ne pourrait altérer le tendre attachement qui les unissait.

Quelque temps après, l'inséparable venant de faire avec sa mère plusieurs visites, descendit chez Céline, qui voulut à son tour la retenir en lui disant : ** Je ne pourrai t' offrir une promenade en calèche au bois de Boulogne; mais je te propose, pour ma revanche, de te conduire ce soir à la première représentation d'un ouvrage qu'on donne à l'Opéra-Comique, et dont la musique est d'un de nos plus célèbres compositeurs. Olympe, d'après l'aveu de sa mère, qui regagna son hôtel, accepta cette aimable proposition, en avouant que cette soirée vaudrait bien celle du bois de Boulogne, oîi elle ne s'était point amusée ; mais les deux amies eurent à résoudre une nouvelle difficulté. Olympe, qui avait tait des visites de cérémonie, était d'une parure très-recherchée : Céline, dans toute sa garde-robe n'en avait point de semblable. Il fallait donc que la brillante

Olympe renonçât à sa ricîie toilette, qui lui allait à ravir, pour reprendre un vêtement pareil à celui de son amie : celle-ci qui s'imaginait que rien ne pouvait rompre le pacte sacré de l'amitié, se disposait bonnement à procurer à son inséparable un négligé conforme à celui qu'elle portait ; déjà sa confiance aveugle lui faisait déplier la simple robe de perkale et le fichu festonné, lorsque M. Dorval, accoutumé à prendre la nature sur le fait, et s'apercevant de la souflfrance qu'Olympe ne cachait plus qu'avec peine, fit observer adroitement à sa fille que cette conformité de vêtemens dont elles avaient contracté l'habitude à leur pension, devenait impossible maintenant qu'elles vivaient séparément dans le monde. Puis s'adressant à son amie, il lui dit du ton le plus affable : ** Je conçois, Mademoiselle, combien il vous en coûtera de rompre l'engagement que vous aviez pris avec ma fille; mais le haut rang oii M. votre père a été si justement élevé ne vous permet plus de conserver ce costume uniforme de la tendre amitié. Il vous faudrait, dans votre parure, descendre jusqu'à Céline, qui jamais ne pourrait monter jusqu'à vous ; et là oii ne se trouve plus égalité de sacrifices, il n'y a plus égalité de jouissances. Croyez-moi, dégagez -vous l'une et l'autre de votre promesse, et faites désormais consister votre attachement, non dans la conformité de votre parure, mais dans celle de vos sentimens."

Olympe, ravie de ces observations de M. Dorval, rougissait et n'osait y acquiescer la première : Céline, convaincue de leur justesse, s'empressa de s'y rendre ; et prenant une main de son amie qu'elle posa sur son cœur, elle lui dit avec une douceur mêlée d'une sorte de dignité : C'est à moi de rompre un traité où je ne pourrais plus fournir ma quote-jiart. Je te rends donc

ta parole, bien sûre, que sous les plus riches comme sous les plus simples habits, je retrouverai toujours l'amie de mon enfance, ma chère et bonne Olympe. ..." Celle-ci, pour toute réponse, la pressa dans ses bras et la couvrit de baisers. On partit pour l'Opéra-Comique, non dans une élégante calèche, mais dans un fiacre assez dur : et les deux inséparables se montrèrent pour la première fois en public sous des habits difFérens.

Depuis cette époque. Olympe, qui n'était plus retenue par un assujétissement qui contrariait sa coquetterie et blessait son orgueil, vint visiter fréquemment son amie ; et, soit que l'amitié eût encore quelques droits sur son cœur, soit que nulle part elle ne trouvât un plaisir plus réel que dans ses entretiens avec l'aimable Céline, elle passait souvent des journées entières auprès d'elle. M. Dorval se plaisait quelquefois à charmer leurs entretiens par des lectures intéressantes ou des récits amusants ; Olympe les écoutait avec un intérêt d'autant plus vif, qu'elle en faisait son profit pour briller dans le grand monde; et Céline, prenant cet intérêt pour celui de l'amitié, ne cessait de répéter: ** que rien jamais ne pourrait altérer le tendre attachement qui les unissait."

Ce qui la confirma dans cette opinion, c'est qu'un jour Olympe étant venue la voir, et faisant tomber la conversation sur le bonheur mutuel dont elles jouissaient, elle lui dit, en regardant les nombreux dessins qui retraçaient chaque ouvrage de M. Dorval, et qui décoraient une partie de la chambre de Céline, " Saistu, ma chère, que, malgré tout l'éclat qui m'environne, ton sort est presqu'aussi brillant que le mien; je changerais volontiers mes mosaïques et mes bronzes dorés pour c?tte honorable collection. — Il est certain, répartit Céline, qu'un pareil ornement n'est pas commun; et j'a-

oue que je ne le troquerais pas pour tout l'or du monde : Il est si doux de pouvoir parcourir d'un coup-d'œil tout

ce qui rappelle l'auteur chéri de son être ! ce

sont là mes trésors, à moi : chaque jour le public me confirme qu'il m'est permis d'en être fière. — Vraiment, répartit Olympe, ta chambre à coucher, quoique simple, et sans prétention, est d'un genre délicieux. — Ton portrait, ma bonne, n'en est pas le moindre ornement ; il est d'une ressemblance ! souvent je me surprends les yeux attachés sur cette image chérie, il me semble que tu me souris, que tu me parles. — En ce cas, s'écrie Olympe avec un mouvement spontané, il faut que j'écrive ce que je suis censée te dire dans ce portrait. Tu sais qu'il fut fait peu de temps après la maladie cruelle

où je succombais sans tes soins " Aussitôt elle

prend une plume, de l'encre, s'approche du portrait et trace rapidement ces mots sur la bordure : " Je te dois la vie. ..." Céline touchée de cet hommage, ne peut résister à l'émotion qu'elle éprouve ; et pressant son amie sur son cœur, elle répète encore avec ivresse " Jamais, non, rien jamais ne peut altérer le tendre attachement qui nous unit."

M. Dorval, témoin de ce doux et sincère épanchenient, crut un instant s'être mépris sur le caractère d'Olympe, et se flatta que sa fille conserverait son amie; mais il fut bientôt détrompé, et, sans vouloir faire partager ses craintes à Céline, plus que jamais aveuglée sur l'inséparable, il voulut la laisser provoquer elle-même la conviction qu'il attendait. 11 ne fut pas très long-temps à l'obtenir. Les deux amies se virent d'abord un peu moins fréquemment. Olympe ensuite convint avec Céline de la prévenir des jours où elles pourraient se réunir. Ils furent fixés li deux fois par

semaine, puis à chaque dimanche. — " Comme nous recevons presque tous les soirs, dit Olympe, ou que nous allons dans des cercles à n'en plus finir, si tu veux que nous puissions rester ensemble quelque temps, viens me voir le matin : le grand monde donne tant d'embarras, tant d'occupations !.. le matin, entends-tu, ma chère? au moment du déjeûner." Céline, toujours bonne et confiante, se fit un plaisir de se conformer aux volontés de son amie ; la dispensa de venir la voir aussi souvent qu'elle se présentait chez elle; alla plusieurs fois à son hôtel sans la trouver, et crut enfin remarquer qu'Olympe apportait dans leurs entrevues une gêne, un embarras qu'elle cherchait vainement à dissimuler. Trop sensible pour n'en être pas affligée, mais trop fière pour s'en plaindre, elle renferma dans son âme tout le chagrin qu'elle éprouvait, et résolut de hasarder une dernière épreuve qui lui fît connaître la vérité.

Depuis plus d'un mois Olympe avait écarté avec adresse les occasions d'inviter Céline à dîner: celle-ci n'avait vu d'abord dans cet oubli que TefiTet involontaire du tourbillon continuel dans lequel vivait son amie, mais, voulant en connaître le véritable motif, elle dit un jour à ses parens qu'elle irait chez l'inséparal^le le mercredi suivant, jour où elle savait que le père d'Olympe recevait habituellement beaucoup de monde. Elle affecta donc de prendre le vêtement le plus simple, et se fit conduire })ar le vieux domestique de M. Dorval chez son amie, à qui elle dit en arrivant : " Mon père et ma mère étant obligés de s'absenter pour une affaire indispensable, je viens, ma bonne, te demander à dîner. Sois la bien venue, lui répondit Olympe en rougissant, et achevant en ce moment la toilette la plus brillante ; mais je te préviens que nous avons beaucoup de monde et

surtout de très grands personnages. — Que m'importe? je serai près de toi. — Sans doute ; mais l'étiquette, la grande tenue exigent une réserve ! . . . . nous ne pourrons nous dire un seul mot. . . . Au reste, attends un instant, je vais prévenir ma mère de ton arrivée, et tout arranger pour le mieux . . "A ces mots, elle sort furtivement laissant Céline interdite, et plus qu'à demi convaincue que l'orgueil et les grandeurs avaient égaré l'inséparable, et qu'elle n'avait plus d'amie. Olympe s'était en effet rendue auprès de sa mère, et lui fit accroire que sa chère Céline, se trouvant n'avoir fait aucune toilette, ne voulait absolument pas se montrer dans une réunion aussi imposante : elle demanda qu'à cet effet on les fît servir toutes les deux dans son appartement, se chargeant de présider à tout, et renonçant à paraître au grand dîner plutôt que de se priver de l'amie de son enfance. Revenant aussitôt retrouver cette dernière, elle lui annonça que sa mère craignant qu'elle ne s'ennuyât dans un repas de cérémonie où elle ne connaissait personne, où sans doute elle souffrirait de paraître sans toilette, lui proposait de faire un petit dîner dans l'appartement de sa fille, où l'on aurait grand soin d'elles, et surtout où l'on servirait de bonne heure. Céline lut facilement dans les yeux d'Olympe que cette démarche n'avait d'autre but que de se dispenser de présenter à sa société la simple fille d'un homme de lettres modestement vêtue. Elle voulut, dans son premier mouvement, se retirer; mais c'eût été faire un éclat, et d'ailleurs tous les gens de l'hôtel étaient troj) occupés pour que l'un d'eux pût la reconduire chez ses parens. Réfléchissant ensuite qu'il fallait pousser l'épreuve jusqu'au bout, elle feignit de croire tout ce qu'Olympe lui disait, et accepta la proposition. Cette

dernière, qui ne songeait qu'à se débarrasser de l'importune, afin de se montrer au salon dès qu'elle serait partie, fut aussitôt donner ses ordres ; et A^ers quatre heures et demie on apporta, dans sa chambre à coucher un pota^re au riz, qu'elle fit poser sur le dessus de marbre de son somno. Prenant aussitôt sur ses genouxune servdette et un couvert, elle s'assit auprès et invita Céline à l'imiter. Comme le grand dîner ne devait avoir lieu qu'à six heures, et que la plupart des mets n'étaient })as encore préparés, le petit dîner ne fut composé que des restes de la veille. On ne servit donc après le potage, et cela l'un après l'autre, vu la petitesse de la table, qu'un reste de volaille au gros sel, deux mauviettes froides et desséchées, un artichaut à l'huile et deux pots de crème tournée : le dessert fut à l'avenant.

Céline, chez qui la sensibilité naturelle combattait en ce moment avec l'indignation, eut d'abord quelque peine à dissimuler tout ce qu'elle souffrait ; elle mangea i)eu ; elle n'osait lever les yeux sur Olympe, qui cherchait tous les moyens d'abréger encore ce modique repas, afin de la renvoyer et de pouvoir assister au grand dîner. Céline jugea, par ce dernier trait, que tout était à jamais rompu entre elles deux, et prétextant une légère indisposition, elle se fit reconduire chez elle par une femme-de-chambre de l'hôtel. La souffrance qu'elle avait éprouvée, et les efforts inouïs qu'elle avait faits pour la dissimuler, avaient tellement froissé son cœur, qu'aussitôt qu'elle fut rentrée chez ses parens elle se livra à toute sa douleur, et ne fut soulagée du poids affreux qui l'oppressait que par im déluge de larmes. Retirée dans sa chambre, elle dirige ses regards vers le portrait d'01ym])e suspendu à sa cheminée. En

relisant cette inscription tracée au bas : " Je te dois la vie. ..." elle tressaillit involontairement, et saisissant une plume, elle ajouta ces mots : "Et j'ai pu t'outrager!"

Son père entra dans sa chambre au moment même où sa main tremblante achevait la nouvelle inscription. A la vue de ce qu'elle renfermait, à la contenance de Céline, dont la figure était altérée et les yeux encore mouillés de larmes, il ne douta plus que l'inséparable n'eût mis à découvert l'égoïsme et l'orgueil dont il la soupçonnait d'être atteinte, et pressant sa fille de lui expliquer la cause de son trouble, il apprit dans le plus grand détail tout ce qui s'était passé : " je n'en suis pas surpris, lui dit ce peintre fidèle des ridicules et des vices ; il est si difficile et si rare de résister au tourbillon des grandeurs et de l'opulence ! — Qui croirait, ajouta Céline, les yeux toujours attachés sur le portrait, qu'avec des traits si doux et cette touchante expression de la gratitude, on pût outrager à ce point l'amie de son enfance ? — Si du moins, reprit M. Dorval en souriant, et pour la distraire de son chagrin, on t'avait fait faire un bon dîner 1 mais deux mauviettes de la veille et deux pots de crème tournée ! c'est un peu mince. . . . Que je te plains, ma bonne Céline, et combien je prends part à ta souffrance ; mais ce qui t'arrive aujourd'hui, ma fille, je l'ai éprouvé phis d'une fois en ma vie : les amis sont comme la fortune, dont ils suivent le char : faciles à faire, difficiles à conserver."

Cependant Olympe, qui avait cru remarquer de l'altération sur la figure de Céline au moment où elle s'était retirée, et qui n'avait point été dupe de l'indisposition subite qu'elle avait prétextée, envoya, dès le lendemain matin, sa femme-de-chambre en demander des non-

velles. Céline répondit avec froideur qu'elle allait beaucoup mieux, mais que le dîner de la veille, fait si fort à la hâte, l'avait incommodée. . • Ces propres paroles furent reportées à Olympe, qui, convaincue alors que son amie s'était trouvée blessée de sa réception, vint quelques jours après avec sa mère, pour dissiper ce qu'elle ne regardait que comme un nuage passager.

Céline était à travailler avec son père lorsqu'on annonça ces dames. Après l'avoir supplié de ne rien dire qui pût amener une explication, elle courut à sa chambre, détacha de la cheminée le portrait où elle avait tracé la seconde inscription, et le serra dans une armoire ; habituée à remplir les devoirs de l'amitié, son âme indulgente et généreuse, oubliant en ce moment l'outrage qu'elle avait reçu, ne voulut pas encore en punir la coupable. Olympe ne fut jamais ni plus humble, ni plus caressante ; elle sut s'emparer de la conversation et l'animer de manière qu'il fut impossible de parler du petit dîner. Profitant ensuite de l'instant oii sa mère, femme de mérite, entamait un entretien sur l'éducation avec M. Dorval, elle conduisit CéUne dans sa chambre, pour avoir une explication particuhère. " Tu t'es enfuie, l'autre jour bien brusquement, ma chère !— Je ne voulais pas te priver de paraître au grand repas que vous donniez, et surtout d'aider ta mère à en faire les honneurs. — Est-ce que tu aurais été blessée de la proposition qu'elle te fit faire de dîner dans mon appartement ? — J'avais une toilette si simple ! crois bien que je sais rendre plus de justice à ton excellente mère et que je n'ai contre elle aucun ressentiment. —

Tu n'as pas d'idée du poids dont tu me soulages

Mais je ne vois plus à ta cheminée mon portrait. — C'est qu'un événement inattendu en avait altéré les traits, la

ressemblance, et je l'ai donné à restaurer. — A. la bonne heure ; tu sais que je tiens beaucoup à figurer dans la chambre de mon amie, et surtout à l'inscription qu'a tracée au bas la plus vive reconnaissance. — Oh ! cette inscription est plus que jamais présente à ma pensée. — Mais qu'as-tu donc, Céline ? je te trouve l'air distrait, préoccupé. — Tu sais que c'est le vingt-quatre, la fête de naissance de mon père, que ce jour-là nous avons une grande réunion de littérateurs, d'artistes et de femmes charmantes : tout cela me donne d'avance une occupation. . . . Mais nous oublions que ta mère est restée dans le cabinet de mon père ; et quoique je présume qu'elle ne s'ennuie pas avec lui, je serais fâchée de la faire attendre." A ces mots, elle sortit de la chambre avec Olympe, qui rentrée auprès de sa mère, essaya d'animer encore la conversation; mais elle ne put le faire avec assez de succès pour que M. Dorval ne demeurât pas convaincu que les parens de l'inséparable avaient trop de mérite et d'usage pour avoir refusé d'admettre à leur table la fille d'un homme de lettres, et qu'Olympe était la seule coupable de l'outrage que Céline avait reçu.

De retour à l'hôtel, l'inséparable réfléchit sur la réception froide et mesurée que Céline lui avait faite, et ne put s'empêcher de reconnaître que son cœur gardait le souvenir du petit dîner. Voulant achever d'en effacer la trace, elle projeta de saisir l'occasion de la fête du père de son amie, pour lui prouver qu'elle ne mettait entre elles deux aucune difîérence. Elle fit donc accroire à ses parens qu'elle était invitée par M. et madame Dorval à la nombreuse réunion qu'ils avaient le vingt - quatre ; et ce jour-là, faisant uns toilette simple.

mais toujours élégante, elle se rendit vers les trois heures chez Céline, à qui elle dit, en entrant, du ton le plus caressant : " La fête du père de mon amie ne peut m'être indifférente ; je A^ens t'ofFrir de partager les soins, les jouissances de ce beau jour, et te demander à dîner." Céline, quoiqu'interdite de cette démarche, se laisse embrasser par Olympe, ne peut s'empêcher de lui rendre quelques caresses, et s'empresse d'aller l'annoncer à ses parens. " Comment ! lui dit M. Dorval, elle vient te demander à dîner ?. . — Oui, reprit CéHne ; mais c'est avec tant de grâce, avec une affabilité si touchante, qu'elle m'a désarmée. — Je sais, ma fille, qu'il faut de l'indulgence en amitié ; mais je pense en même temps que tu sais trop bien ce que tu te dois à toi-même, pour craindre de donner à l'orgueilleuse Olympe la forte leçon qu'elle mérite : retourne auprès d'elle ; je me charge de tout." Il sonne aussitôt son ancien et fidèle domestique et lui dit : " Ne pourrais-tu pas, mon bon Joseph, me procurer d'ici à quelques heures deux mauviettes rôties d'hier, mais tout ce qu'il y a de plus mince et de plus sec ? — Qu'est-ce que Monsieur veut donc faire d'un morceau si friand ? • — Fais ce que je te demande, et je t'instruirai de tout quand il en sera temps. — Je vais voir chez le petit rôtisseur du coin. . . . — Autre chose essentielle, mon ami, dis à Marguerite qu'il me faut, pour cinq heures précises, deux petits pots de crème tournée. — Comment ! de la crème tournée ? — Eh oui, tournée. . . . Au moyen d'un peu de crème de tartre ou de jus de citron, cela doit être très-facile. — Je vais le dire à ma femme ; mais je ne réponds pas à Monsieur qu'elle veuille consentir à faire tourner de la crème Et puis elle a

ce matin tant d'occupation! — Eh bien, je vais moimême lui expliquer mon idée : toi, songe à me procurer ce que je t'ai demandé."

Pendant cet entretien, Céline avait conduit Olympe dans sa chambre, et causait avec elle du divertissement que tous les amis de son père lui préparaient pour l'anniversaire de sa naissance. On devait jouer plusieurs proverbes, et surtout une parade-vaudeville, où chacun avait mis son couplet ; en un mot, un de ces ouvrages où le cœur a plus de part que l'esprit, et sur lequel cette gaieté franche, ce délicieux abandon, qui n'appartiennent qu'aux artistes, devaient répandre un charme inexprimable. " Ne pourrais-je donc pas me joindre à vous, dit Olympe, et témoigner à ton digne père l'estime profonde que je lui porte? — Un mot de ta bouche, une fleur de ta main lui suffiront, répliqua Céline ; et tu voudras bien figurer parmi nos spectateurs, où je te préviens que tu trouveras des femmes d'un mérite distingué, d'une grâce sans afféterie, d'une dignité sans roideur, et surtout d'une aisance, d'un naturel!. . ..Oh! rien dans Paris de plus aimable que les femmes d'artistes. — Mais, reprit Olympe, je ne vois point encore ici mon portrait ? — C'est qu'il n'est pas restauré. — Il est donc tombé dessus une tache bien forte? — Oh oui, bien forte !.... Mais j'espère que nous parviendrons à l'effacer."

Comme elles s'entretenaient ainsi, l'on vint avertir Céline que M. Dorval la demandait. L'inséparable, restée seule, se félicita du projet qu'elle avait conçu de venir ainsi surprendre son amie; et déjà elle se proposait d'attirer dans cette nombreuse réunion tous les regards, tous les suffrages : mais quel fut son étonneraent lorsque Céline, rentrant, lui dit avec un embarras et une rougeur qui peignaient toute la peine qu'elle éprouvait: " Je

viens, ma bonne, te faire part d'un scrupule de mon père,

que moi-même je ne puis blâmer Il pense que la

haute dignité dont le tien est revêtu, ne te permet pas, à toi, sa fille unique, de te trouver avec des auteurs, de simples artistes. . . ; et il m'a chargée de te proposer

de dîner tête-à-tête dans ma chambre." Ces mots firent pâlir l'inséparable. Elle commença à se douter que l'insulte dont elle s'imaginait avoir effacé jusqu'à la moindre trace, était toujours présente à l'esprit de M. Dorval, et qu'il cherchait à s'en venger. Ce doute fut changé promptement en certitude, lorsqu'elle vit le fidèle Joseph, dont le sourire goguenard annonçait qu'il était instruit de tout, entrer vers quatre heures et demie, roulant un somno d'acajou à dessus de marbre, sur lequel il pose un potage au riz; il présente ensuite un siège et un couvert à la belle Olympe, qui se trouve à son tour obligée d'imiter Céline, et de manger sur ses genoux : en un mot, le vieux domestique sert, l'un après l'autre, les mêmes plats que l'inséparable avait fait servir chez elle, et surtout les deux mauviettes froides et les pots de crème tournée. En posant sur le somno ce dernier mets, Joseph était d'une joie remarquable, et croyant venger, pour son compte sa jeune maîtresse, il eût éclaté de rire, s'il n'eût été retenu par la souffrance qui se peignait en ce moment sur la figure de Céline. Le dessert qui suivit ce petit dîner, fut absolument aussi sec, aussi mesquin que celui qui fut offert dans l'appartement d'Olympe.

Celle-ci, qui lisait dans les yeux de son amie combien il lui en coûtait d'obéir à son père, ne voulut point augmenter sa souffrance par une explication : elle feignit donc de ne s'apercevoir de rien ; et s'armant de courage et de résolution, elle conserva pendant le petit dîner la meilleure contenance possible. Céline, de son côté, vou-

lant dédommager Olympe du dépit cruel qu'elle éprouvait, s'empressa de la distraire par le souvenir de leur séjour à la pension, et le récit des tours sans nombre qu'elles y avaient joués. Enfin sept heures venant à sonner, M. Dorval, qui déjà avait réuni dans le salon plusieurs personnes invitées à la soirée, s'empressa de venir retrouver les deux recluses, et s'adressant à la belle Olympe, qui baissa les yeux à son aspect, il lui dit: " Maintenant, Mademoiselle, que j'ai réuni plusieurs personnes de distinction qui ne dédaignent pas la société des gens de lettres, je vous supplie de me faire l'honneur d'accepter ma main, et d'assister à la fête qui va s'embellir de votre présence." 11 la conduit au salon, où bientôt elle se trouve entourée de tout ce que la littérature et les arts comptent de plus célèbre et de plus aimable. Chacun la comble d'égards, l'entoure d'éloges et d'hommages. Après un concert, composé de ce que Paris offre de plus parfait en tout genre, on joue plusieurs proverbes, et enfin la parade-vaudeville dans lequel Cassandre à qui M. Dorval avait donné le mot, fait le portrait le plus flatteur du père d'Olympe ; et le représente comme digne à-la-fois de la confiance du souverain et de l'estime générale : cet heureux à-propos est couvert d'applaudissemens unanimes. L'inséparable ne peut résister à ce dernier trait, et laisse couler une ou deux larmes que chacun prend pour l'effet de l'amour filial, mais dont la cause réelle est le remords cuisant d'avoir outragé des cœurs qu'elle reconnaît plus grands et plus généreux que le sien.

A cette parade succède un souper délicieux d'où sont bannis le faste et l'étalage, où chacvin prend sa place sans distinction de rangs et de célél)rité ; les bons mots les piquantes saillies jaillissent de toutes parts, mais sans

blesser la décence et sans effaroucher la pudeur. Ils sont bientôt interrompus par des couplets ingénieux qui célèbrent l'union des arts, et Céline, à un signe que lui fait son père, chante une chanson nouvelle sur les devoirs de l'amitié, et qui ramène ce refrain remarquable :

" Souvent on perd le bonheur de la vie " Pour un moment d'oubli."

Olympe, placée vis à- vis de M. Dorval, prouve en rougissant qu'elle sent toute l'application de la chanson dont il est l'auteur, et celui-ci laisse tomber sur elle un regard qui semble dire : " C'est ainsi que nous nous vengeons."

Enfin l'on sort de table et l'on danse jusqu'au jour ; mais un grand laquais paraît et annonce à Olympe qu'il a l'ordre de l'emmener : Céline et son père l'accompagnent jusqu'à sa voiture. Au milieu de l'escalier, l'inséparable, s'arrêtant tout-à-coup, leur dit d'une voix altérée : " Oh ! combien vous m'avez rendue coupable ! jamais la leçon que j'ai reçue ne s'effacera de mon sou- ■\'enir. ..." Serrant ensuite les mains de M. Dorval, elle ajouta du ton le plus suppliant : " Si j'ai quelques droits à votre indulgence, promettez-moi, monsieur, oh ! promettez-moi bien de ne point instruire mon père ou ma mère de mes torts envers Céline ; ils ne me les pardonneraient de leur vie." A ces mots, elle embrasse cette dernière, qui lui prouve, en la pressant dans ses bras, qu'elle a déjà tout oublié : Olympe redouble de protestations et de remercîmens, et après avoir reçu de M. Dorval l'assurance que ses parens ne seraient point instruits de ce qui s'était passé, elle donne et reçoit encore un baiser, monte en voiture et disparaît. " J'avais bien raison de dire que mon amie me serait rendue ! s'écrie

Céline ivre de joie ; et je puis maintenant effacer la pénible inscription que j'avais ajoutée à celle de son portrait. — Ne te presse pas tant, lui dit M. Dorval, qui avait suivi tous les mouvemens d'Olympe. La crainte et la confusion sont les seuls sentimens qui l'animent ; et son orgueil a d'autant plus souffert, qu'elle se trouve humiliée par ceux qui ne sont à ses yeux que ses inférieurs.— Cependant, mon père, son trouble tandis que je chantais le refrain de ta chanson, cette rougeur subite qui s'est répandue sur son visage. . . . — N'était que le signe du dépit et de la honte : je n'ai point trouvé cet abandon, ce repentir que j'attendais ; ses yeux étaient secs lorsque les tiens étaient mouillés de larmes." Ce jugement ne fut que trop bien fondé : Olympe ne revit jamais Céline sans éprouver une souffrance qu'elle cherchait en vain à dissimuler. Celle-ci, de son côté, ne tarda pas à sentir, que, si l'amitié pardonne un outrage, il n'est pas toujours en son pouvoir de l'oublier. Peu à peu les deux inséparables se virent moins souvent, et finirent par éviter les occasions de se rencontrer. Céline fut la première qui se fit un devoir de rompre entièrement ; et lorsque son père redoublait pour elle de tendresse, afin de la consoler d'avoir perdu l'amie de son enfance, il ne cessait de lui dire: "L'amitié, ma fille, est un miroir fidèle qui ne peut souffrir le moindre souffle impur : souviens-toi que rien n'est plus rare qu'une intimité mutuelle et parfaite, et qu'on ne la trouve que parmi ses égaux."

Le jeune Arthur de Weymar, l'un des élèves les plus distingués de l'Ecole militaire de Saint-Cyr, avait été nommé sous-lieutenant dans un régiment de cavalerie où il s'était fait remarquer par sa bravoure et son exactitude à remplir tous les devoirs de la discipline : il avait su mériter l'estime et la confiance de ses chefs, et particulièrement du comte de Saint- Géran, officier-général, qui le choisit pour un de ses aides-de-camp. Arthur, enflammé par ce nouveau grade, et surtout par les preuves du plus tendre attachement que lui donnait sans cesse le comte, se signala par des prodiges de valeur, et se montra dans plusieurs occasions comme le digne élève de l'école célèbre où il avait appris le métier des armes. Dans un de ces combats mémorables qui décident à la fois du sort des Etats et de la gloire des Souverains, Arthur, à peine âgé de dix-huit ans, combattait dans la mêlée auprès du comte de Saint-Géran. Au moment où plusieurs soldats ennemis venaient d'entourer ce général et se disposaient à le faire prisonnier, le jeune aide-de camp s'élance au milieu d'eux, en terrasse un grand nombre, et parvient à sauver le comte de la fureur qui les anime ; mais ce dernier, dont le cheval venait d'être tué sous lui, se trouvant blessé grièvement, n'a plus assez de force pour achever de se dérober à la poursuite des ennemis : encore quelques instans, et il va tomber en leur pouvoir. Le jeune aide-de-camp, qui soutient depuis quelque temps les pas chancelants du général, le conduit jusqu'auprès d'un tronc d'arbre qu'il aperçoit.

l'y fait monter, le charge sur ses épaules, et renouvelant ainsi le trait mémorable du grand Turenne, qui sauva de la même manière un simple soldat blessé, Arthur a le bonheur inexprimable d'emporter le comte de Saint- Géran jusqu'à la première ambulance, et par ce moyen de lui conserver la liberté, de lui sauver la vie !

Le soir même de cette action, qui fut admirée de tous ses frères d'armes, Arthur reçut l'ordre de se rendre à la tente du général : '* Venez, mon digne ami, lui dit le comte, car désormais je ne puis vous donner un autre nom. Ne m'avez-vous pas dit que vous étiez orphelin, sans aucun espoir de fortune ? — Oui, général ; mais, quand on a l'honneur de servir sous vos ordres, on retrouve un père, et l'on n'a besoin de rien. — Je suis sans famille aussi, moi ; jamais je ne contractai les doux nœuds du mariage, et ne connus le bonheur d'être père. Pendant que vous combattiez à mes côtés, votre sang, en se mêlant au mien, m'a fait trouver en vous un véritable fils. En attendant que le chef suprême de l'état vous accorde l'honorable distinction que vous méritez, acceptez cette preuve de mon éternelle reconnaissance : c'est un acte en forme par lequel je vous adopte et vous nomme l'unique héritier de celui que désormais vous voudrez bien n'appeler que votre père." — A ces mots, Arthur se jette dans les bras du comte, ne respirant qu'à peine, et lui témoigne, par ses protestations et ses caresses, qu'il est digne du titre honorable qu'il reçoit.

Depuis ce moment, le comte ne cessa d'éprouver en effet de son fils adoptif tout ce que l'amour filial peut inspirer à un homme d'honneur, à un cœur généreux et sensible- Il ne tarda pas à le voir décoré du signe des braves et promu, quelque temps après, au grade de chef d'escadron. Il semblait que plus Arthur accumulait de

dignités, plus il cherchait à les justifier par son génie et son courage. Combien de fois seconda-t-il le général dans ses plus beaux faits d'armes ! Combien de fois l'escadron qu'il commandait décida-t-il seul du gain de la bataille !. . . . Mais ce bonheur ne fut pas de longue durée : dans un combat nocturne, oii les dangers redoublent en proportion du courage, le comte de Saint-Géran fut tué d'un éclat de bombe, et n'eut que le temps de s'écrier en expirant dans les bras d'Arthur : " Je meurs content ; je laisse un fils digne de moi."

Le désespoir de Weymar fut inexprimable : en vain ces dernières paroles si consolantes, une grande fortune et l'héritage d'un beau nom, vinrent à-la-fois s'offrir à sa pensée ; il ne songeait qu'à la perte qu'il avait faite, et répétait à chaque instant: "Je n'ai plus de père ; je n'ai

plus de bienfaiteur " Il se trompait. Peu de temps

tiprès la mort du général, le maréchal qui commandait en chef lui annonça que l'Empereur, approuvant l'adoption du comte de Saint-Géran, et ne voulant pas que ce grand nom s'éteignît dans l'armée française, nommait son fils adoptif colonel du régiment où il servait, et lui accordait les mêmes armes, qualités et prérogatives dont jouissait le général : Arthur de\'int par ce moyen comte de Saint-Géran, et se trouva, à vingt-sept ans, colonel, officier de la légion-d'honneur et propriétaire d'une fortune considérable.

Comblé de toutes les faveurs que l'on puisse ambitionner, le jeune comte n'en conçut pas la moindre fierté. Toujours simple dans ses goûts, modeste dans ses manières, il cachait, sous les traits les plus aimables la valeur et l'impétuosité qui le signalaient sur le champ de bataille. De retour à Paris, il s'empressa d'aller visiter l'Ecole militaire de St-Cyr, qu'il regarda toujours

comme son berceau, et surtout le vénérable chef de cette institution qu'il nommait son premier guide dans la carrière de l'honneur. Reçu chez madame de Sur ville, sa parente, femme d'un mérite distingué, il y rencontra un grand nombre de jeunes personnes, parmi lesquelles il projeta de choisir une épouse ; mais, craignant de s'égarer dans un choix aussi important, il pria madame de Surville de le seconder par ses conseils et son grand usage du monde. " Je ne veux pas, lui disait-il, avoir pour compagne une de ces femmes brillantes qui mettent toutes leurs jouissances à paraître avec éclat, à ne s'entourer que des prestiges de l'opulence; je ne veux point de ces coquettes impérieuses qui ne regardent les nœuds sacrés de l'hymen que comme un lien de convenance, et s'imaginent qu'on ne doit exercer sur son autel qu'un culte servile qui prévienne toutes leurs fantaisies, qui se soumette à tous leurs caprices. ... Je voudrais pour épouse une jeune personne qui, sans être belle, fût d'une figure expressive, d'un maintien modeste, d'une éducation soignée, mais sans prétention, et dont les talens charmeraient sans éblouir. Je voudrais surtout que la douceur de sa voix fût l'interprète fidèle de son âme ; qu'enfin elle fût sans fortune et d'une famille nombreuse, afin de pouvoir répandre sur eux tous une partie des bienfaits dont le sort m'a comblé. . . Daignez, ô ma précieuse amie, ajoutait Arthur en pressant les mains de madame de Surville, daignez me faire rencontrer cet objet» idéal peut-être, mais qui doit exister dans votre sexe, et vous n'aurez pas contribué le moins au bonheur de ma vie.'*

Mme. de Surville, guidée par le désir de faire à-la-fois deux heureux, chercha dans sa société les jeunes personnes qui semblaient réunir, sinon toutes les qualités, du

moins une partie de celles que désirait le comte. D'abord elle en fit paraître à ses yeux quelques-unes qui, s'imaginant déjà qu'elles allaient appartenir à un jeune colonel dont le nom, le rang et la fortune chatouillaient leur vanité, laissèrent percer ce désir ardent de briller, cette ambition de devenir titrées et de paraître à la cour : Arthur les jugea dès le premier coup-d'œil, et les sépara pour jamais de la classe où il projetait de faire un choix. Enfin madame de Surville parvint à réunir dans sa société habituelle trois jeunes personnes qui parurent fixer l'attention particulière du comte de Saint-Géran. La première, nommée Adrienne, fille unique de la veuve d'un médecin célèbre, unissait à la figure la plus intéressante, une modestie et un son de voix qui peignaient toute la bonté de son cœur. Mais Arthur remarqua bientôt que cette douceur, qui d'abord charmait tant, était poussée jusqu'à la nonchalance et la fadeur, ce qui annonçait dans Adrienne une froide indiflférence et surtout une nullité de caractère. La seconde, appelée Euphémie, orpheline et nièce d'un des premiers avocats de Paris, joignait à tout l'éclat de la beauté une grâce naturelle et l'expression la plus touchante. A sa vue, on devinait facilement une âme aimante, franche et sensible ; mais, dès qu'elle parlait, l'oreille désenchantait les yeux : une voix rauque et des expressions communes dissipaient tout-à-coup la première impression favorable, et formaient une discordance à laquelle on ne pouvait s'accoutumer. Enfin la troisième, dont le nom était Elisca, fille d'un peintre fameux de l'Ecole française, paraissait ] 'emporter sur les deux premières par cette ensemble qui fiatte, intéresse et séduit. Sa figure, sans être correcte, avait un charme inexprimable. Sa taille élevée était majestueuse et d'une grâce imposante ; et le son de sa

voix, sans avoir rien de séduisant, trouvait quelquefois le chemin du cœur ; mais une pétulance indomptable, et surtout une manie de parler qui conduit infailliblement à l'inconséquence, venaient souvent altérer les qualités qui distinguaient Elisca. Son cœur était excellent, ses intentions toujours pures, et cependant on était tenté de la prendre pour une de ces étourdies dont le commerce est dangereux, ou pour une enthousiaste incapable d'aucun sentiment durable. C'était principalement lorsque Elisca voulait briller et plaire, qu'elle intéressait le moins et perdait tous ses droits. Sa physionomie prenait alors une expression désavantageuse: la grâce et la majesté de sa taille se changeaient tout-à-coup en attitudes gauches et guindées ; sa voix devenait tellement aigre et glapissante, qu'elle fatiguait tous ceux qui d'abord avaient éprouvé du plaisir à l'entendre.

Tous ces défauts n'avaient point échappé sans doute à la pénétration d'Arthur; mais, soit qu'ils lui parussent faciles à corriger, soit qu'ils fussent à ses yeux rachetés par mille qualités aimables, on remarquait qu'il cherchait à combattre les uns en faisant l'éloge des autres, et qu'Ehsca lui devenait chaque jour plus chère. Mme. de Surville, à qui le colonel n'avait pu dissimuler sa préférence qu'il tenait encore secrète, crut néanmoins qu'il était de son devoir de consulter d'abord les parens de la jeune personne. Ils témoignèrent le plus vif empressement de voir leur fille unie à un homme aussi distingué qu'Arthur, et sans dire positivement à cette dernière, que le comte de Saint-Géran la demandait en mariage, ils lui firent connaître qu'il la distinguait, et que peut-être avait-i] des projets d'établissement.

Elisca, sur qui le colonel avait de son côté fait une assez vive impression, non par son rang et sa fortune

mais par cette haute réputation de brave, qui a tant de droits sur tous les cœurs ; enhardie par l'aveu tacite de ses parens, dont elle désirait si ardemment embellir la vieillesse, mit tout en œuvre pour achever de fixer le comte et l'amener à une déclaration formelle. Se livrant donc à toute la vivacité de son imagination autant qu'au penchant naturel de son cœur, elle ne cessait de retracer avec une chaleur enivrante combien est respectable et cher à la patrie celui qui tant de fois expose sa vie pour la défendre. Elle faisait l'éloge de tous les héros que compte la France, énumérait avec autant d'éloquence que de fidélité toutes les belles actions qui transmettent leurs noms au temple de Mémoire: elle exprimait ensuite avec adresse le bonheur de leur appartenir, de s'associer à leurs dangers, à leurs succès, de les suivre par la pensée au champ d'honneur, d'invoquer le Ciel pour leur conservation, d'entendre tout le peuple et le souverain lui-même proclamer leurs victoires, attacher à leur nom l'estime des contemporains et le souvenir de la postérité. Arthur, en l'écoutant, ne pouvait cacher sa surprise et son ravissement : emporté par la force des tableaux et l'élan de la jeune enthousiaste, il ne voyait dans son extase rien qui fût comparable à la brillante Elisca. "Le moyen, se disait-il, de résister à cette imagination si féconde, et comment n'être pas entraîné par cette âme de feu qui vous électrise, vous étonne et vous enchante ! Oh ! qu'elle mérite bien d'être l'épouse d'un guerrier. ... !" Mais dès que la réflexion succédait à ce premier mouvement d'enthousiasme, il ne pouvait s'empêcher de remarquer que cette chaleur héroïque était exagérée, que ces mouvemens convulsifs, ces yeux étincelans nuisaient à la grâce, blessaient la modestie, et qu'enfin cette voix

perçante et cette volubilité, qui laissaient à peine le temps de respirer, n'avaient plus cette douceur si charmante, ce pouvoir irrésistible qu'ont ]a retenue, la pudeur, et la timidité. Si la froide et nonchalante Adrienne n'avait pu pénétrer jusqu'au cœur du colonel, il sentait qu'Elisca s'y faisait place avec trop de fracas et de pétulance pour y demeurer long-temps. L'amour passager que fait naître la fantaisie et que détruit l'inconstance allume tout-à-coup un incendie dont bientôt il ne reste aucune trace ; mais l'amour vrai qu'inspire la délicatesse et qu'escorte la prudence ne pénètre dans nos âmes que par degrés, et le feu qu'il allume ne s'éteint qu'à la mort.

Le comte se trouva donc dans la lutte la plus cruelle ; et, pour être libre d'y réfléchir mûrement, sans être ébloui par la présence de la séduisante Elisca, qui sans cesse, redoublait de citations héroïques et de grands sentiments, il s'absenta pendant quelques jours, pour les passer à une terre que possédait madame de Surville, dans les environs d'Ecouen. Cette dame, qui jouissait d'une haute réputation, allait retirer de cette maison impériale une des élèves, nommée Nanine de Saint- Ange, laquelle, ayant terminé son éducation, devait retourner auprès de sa mère qui habitait les environs d'Angers. Mme. de Surville, ancienne amie de Mme. de Saint-Ange, s'était chargée de recevoir sa chère Nanine, à la sortie d'Ecouen, et de la reconduire elle-même à la petite terre où elle s'était retirée.

Nanine, fille aînée d'un officier du génie, mort au champ d'honneur, était un de ces êtres auxquels on ne fait pas d'abord la moindre attention, mais qu'on ne perd plus de vue dès qu'on a pris la peine de les examiner. Elle avait div-huit ans, la taille moyenne, mais assez

bien proportionnée ; sa démarche était si simple et tellement sans prétention, qu'on n'y trouvait aucune grâce remarquable, mais aussi pas la moindre gaucherie. Tous ses mouvemens étaient naturels: ils annonçaient plutôt la défiance et la timidité, que le désir de plaire. Elle avait le front étroit, la bouche grande, mais bien meublée, les yeux petits et toujours baissés; son teint, sans fraîcheur, semblait être altéré par le travail : en un mot, sa figure était un composé de traits irréguliers qui, pris séparément, étaient désagréables, mais un seul de ses regards ôtait la force d'avouer qu'elle était laide.

Lorsque madame de Surville, qu'avait accompagnée le comte de Saint-Géran, la vint chercher à Ecouen, et la reçut des mains de la surintendante de cette maison impériale, celle-ci, dont le suflfrage est un éloge, ne put s'empêcher de presser Nanine dans ses bras et de dire avec une altération remarquable : ** Je vous remets. Madame, l'une de mes élèves les plus chéries ; je serais bien trompée si elle ne faisait pas le bonheur de ses parens, et ne justifiait pas dans le monde l'idée qu'on a des filles adoptives de l'Empereur. ..." La jeune de Saint-Ange voulut répondre, mais ses larmes, qui coulaient en abondance, l'en empêchèrent. Après avoir baisé les mains et reçu la bénédiction de celle qui depuis plusieurs années lui tenait lieu de mère, elle suivit madame de Surville, qui l'emmena le soir même à Paris.

Arthur qui, au premier coup-d'œil, n'avait regardé cette jeune personne que comme un être commun, peu fait pour intéresser, ne put s'empêcher d'être frappé des adieux de madame la surintendante, et conçut pour la pauvre Nanine un premier sentiment d'estime qui n'était que le préInde de tous ceux qu'elle devait lui faire éprouver. Elle avait fait le voyage d'Ecouen à Paris

sans proférer une parole : elle quittait une institution célèbre, un guide tutélaire, les aimables compagnes de son adolescence ; et, quels que fussent ses désirs de rejoindre une mère adorée et sa nombreuse famille, elle ne pouvait résister aux regrets de l'amitié, à l'émotion de la reconnaissance. En descendant de voiture, elle s'appuya sur le bras du colonel, et dans ce moment une rougeur très-vive, sa main tremblante et ses yeux baissés annoncèrent la plus aimable pudeur. Enfin, se trouvant dans l'appartement de Mme. de Surville, elle se remit par degrés, et le sourire le plus naïf vint animer ses traits incorrects et briller dans ses petits yeux encore gonflés de larmes : " C'est en vain, lui dit Arthur, que nous vous avons amenée à Paris, vous êtes encore à Ecouen. — Eh! comment oublier jamais, lui répondit Nanine, le lieu qui nous fit connaître les premiers epanchemens de l'amitié ! — Oh ! quelle voix ! se dit tout bas le colonel ; est-ce un ange qui vient de parler. . . ?" La conversation s'engage ; chaque mot qui sort de la bouche de l'intéressante élève transporte le comte d'étonnement, de respect et d'admiration ; c'était une pureté de langage, une instruction cachée sous tant de modestie ! c'était une connaissance profonde de tout ce qui est bien, une ignorance absolue de tout ce qui est mal ; et toujours ce son de voix angélique ne s'élevant

jamais au-dessus du ton de la candeur Oh ! si

Nanine eût osé regarder le colonel en lui parlant, il eût ■été subjugué pour toujours.

Ceiïendant les trois jeunes rivales, instruites de l'arrivée de Mme. de Surville, furent curieuses de connaître la jeune élève d'Ecouen, et de juger par elle de l'éducation si vantée de cette maison impériale. Elles vinrent donc rendre visite dès le lendemain. EUsca

joignait à cet empressement un désir plus vif encore, celui de revoir le comte Saint-Géran, qu'elle croyait avoir séduit par ses charmes, qu'elle était sûre d'avoir ébloui par toutes les richesses de son imagination ; mais il ne vint pas ce jour-là chez sa parente, et la soirée se passa à l'examen scrupuleux et très-détaillé de mademoiselle de Saint-Ange. Le premier aspect ne lui fut pas avantageux. Sa petite taille, son minois chiffonné, ses yeux enfoncés, rouges encore des pleurs de la veille, la simplicité de sa mise et de ses manières ne produisirent sur Adrienne et Euphémie que l'effet de l'indifféririce : Elisca ne balança pas à la trouver détestable.

Quelques jours après, eut lieu la seconde entrevue ; le colonel y fut présent. Elisca, voulant prouver toute sa supériorité sur l'élève d'Ecouen, la provoqua avec ce ton qui semble dire : ** Tu es bien peu de chose auprès de moi." L'humble Nanine, qui ne levait qu'à peine les yeux sur elle, semblait lui répondre : " Je n'ose entrer en lice avec vous." On fit de la musique : Adrienne et Euphémie chantèrent un duo moderne où se trouvaient réunies toutes les difhcultés, toutes les roulades et broderies qu'on est convenu d'a])peler la belle école : Elisca les accompagna avec autant de goût que d'assurance ; et, après ce morceau, qu'elle appelait exquis, délicieux, divin, elle exécuta une sonate du même genre où elle développa toutes les richesses de l'harmonie, toutes les ressources de l'instrument qui obéissait à la légèreté de ses doigts. Nanine, étourdie elle-même par une exécution si brillante, voulut se dispenser de se faire entendre ; mais craignant qu'on n'attribuât ce refus à l'amour-propre humilié, vaincue en outre par les vives sollicitations de madame de Surville, elle se borna à s'accompagner sur la partition d'Œàijie à Colonne, cet

air d'une expression si vraie, et qui commence par ces mots :

** Je ne vous quitte point sans répandre des larmes."

L'analogie était si frappante, que Nanine, en chantant ces paroles, ne put se défendre d' une émotion qu^ ajoutait à la douceur inexprimable de sa voix. Elle ne fit aucun trait improvisé, ne se permit pas de changer une seule note de ce morceau parfait ; mais chaque mo dulation était si vivement sentie, exprimée avec tant de vérité, que tous ceux qui entouraient en ce moment l'intéressante élève, crurent qu'elle s'adressait aux jeunes compagnes dont elle venait de se séparer, et ne purent s'empêcher de mêler leurs larmes à celles qui s'échappaient de ses yeux. Comme ce chant naturel, dit Arthur extasié, l'emporte selon moi, sur tout ce luxe de difficultés et de roulades dont notre musique moderne est infectée ! les morceaux exécutés par ces trois demoiselles m'ont ébloui sans doute, ont charmé mes oreilles , mais celui que vient de nous faire entendre mademoiselle de Saint-Ange a mouillé mes yeux, a pénétré jusqu'au fond de mon cœur. ..." Adrienne et Euphémie témoignèrent par un léger mouvement de tête une approbation forcée ; EUsca rougit et garda le plus morne silence.

Madame de Surville, qui savait que le comte réunissait un grand nombre de talents, le prie de faire entendre à son tour quelque chose de son choix : il se rend à cette invitation, et se dispose à chanter le grand air d'Achille, dans Iphigénie en Auhde de Gluck, dont la partition se trouvait sur le piano; s'adressant donc à Elisca, il l'invite à vouloir bien l'accompagner, *' Moi ! lui répondit-elle étourdiment, je ne connais point cette

musique. — Cependant la manière brillante et soutenue avec laquelle vous avez fait valoir le talent de ces demoiselles — Oh 1 c'est bien différent : j'ai tant de

fois exécuté ce morceau détaché ! mais je ne rc})ondrais pas d'accompa^er à la première vue, et surtout la musique de Gluck. . . . Cependant essayons.*'

Arthur commence. Elisca, entraînée par le désir d'unir son jeu savant à la voix du colonel, fait en vain tous ses efforts pour le suivre. Peu accoutumée à lier ensemble tout ce qui compose une partition, elle tronque des passages, saute des mesures, et finit par rester court, en avouant, à son grand regret, qu'elle ne peut continuer. " Si mademoiselle de Saint-Ange, dit madame de Surville, voulait avoir cette complaisance ? elle a, m'a-t-on dit, remporté cette année le ])remier prix d'accompagnement. — Oh madame, je tremblerai beaucoup, reprit la timide Nanine; mais il n'est rien que je ne surmonte pour ne pas priver ces demoiselles du plaisir d'entendre monsieur de Saint-Géran. . . . '* Elle se met aussitôt au piano, hésite d'abord, ainsi qu'elle l'avait annoncé, mais bientôt, recueillant toutes ses forces, elle accompagne le Comte avec un aplomb et une connaissance si parfaite de Fart, qu'elle surprend et ravit tous ceux qui l'écoutent ; Elisca elle-même ne peut lui refuser un léger tribu d'éloges ; et le colonel, dont elle a su couvrir avec adresse quelques fautes de chant, et qui s'en est aperçu, ne doute })lus que la trop modeste Nanine ne soit une habile musicienne qui, dans ses études, avait eu le bon esprit de préférer la science à l'éclat.

Dans les différentes réunions qui suivirent ce premier jour de triomphe, Nanine ne cessa de l'emporter par le savoir et l'expression. Vainement on cherchait à l'é-

dipser par une exécution riche et compliquée ; dès qu'elle chantait, elle enivrait tous les cœurs ; dès qu'elle tenait la partition la plus moderne ; ou la plus difficile, elle réunissait tous les suffrages !

Elle prouva, quelque temps après, que la musique n'était pas le seul art qui lui fût familier ; Elle avait souvent entendu le colonel raconter la mort du général de St.-Géran ; elle avait remarqué qu'il portait sur sa poitrine et suspendu à une chaîne de cheveux blancs le portrait en miniature de son père adoptif, elle conçut le projet de retracer l'instant mémorable où. ce guerrier célèbre expire au champ d'honneur, et d'en composer un dessin pour madame de Surville. Elle mit donc cette dernière dans sa confidence, et la supplia de déterminer Arthur à lui confier, pour quelques jours seulement, l'image fidèle du héros qui l'avait fait son digne légataire, en lui donnant pour prétexte qu'elle désirait en avoir une copie. Ce projet fut exécuté : Nanine se mit aussitôt à l'ouvrage, et quelque temps après, elle offrit à madame de Surville la scène exacte des derniers momens du comte de Saint-Géran. On le voyait blessé d'un éclat de bombe, tomber expirant dans les bras d'Arthur, en costume d'aide-de-camp ; le général avait les yeux attachés sur lui, et paraissait proférer ces touchantes paroles écrites au bas du dessin : " Je meurs content ; je laisse un fils digne de moi." Ces deux personnages étaient d'une ressemblance si frappante, le lieu de la scène se trouvait tellement semblable à celui que tant de fois avait dépeint le colonel ; enfin tout dans cet ouvrage était rendu avec tant de goût, d'expression et de fidélité, qu'on ne pouvait s'empêcher d'être ému de cette touchante et ingénieuse production.

Madame de Surville, ayant fait encadrer ce dessin

d'une manière analogue à V heureuse idée qu'il offrait, voulut savoir l'effet qu'il produirait sur Arthur. Un jour qu'il vint la voir, pendant que Nanine était occupée dans son appartement à tout préparer pour son départ, elle lui dit qu'elle désirerait le consulter sur un dessin dont le sujet l'intéressait vivement. Aussitôt elle offrit à sa vue l'ouvrage de la jeune élève d'Ecouen, sans la nommer. Le comte surpris, ému, transporté, change de couleur, et s'écrie en pleurant : C'est lui. . . . c'est moi-même. ... je crois voir mon bienfaiteur, mon père ....je crois l'entendre., .tout l'or que je possède ne pourrait payer ce délicieux tableau. — L'auteur cependant n'accepterait de vous qu'un simple remercîment. — Eh ! quel est-il donc cet auteur si habile à peindre la nature, à saisir toutes ses nuances ? — Vous le voyez, lui dit madame de Surville en désignant mademoiselle de Saint- Ange, qui rentrait au salon. — Quoi ! reprit Arthar, frappé d'étonnement, tant de talens et tant de modestie ! il se pourrait que ce chef-d'œuvre !. . . . — De grâce. Monsieur, ne qualifiez pas ainsi ce faible essai que j'ai voulu faire pour laisser à l'amie de ma famille un souvenir de ses bontés ]iour moi. — Il me serait bien cher sans doute, ajouta madame de Surville ! mais, bonne Nanine, je vous demande la permission de l'offrir au comte de Saint-Geran, comme le don le plus précieux que puisse faire l'amitié. — Jamais, non jamais ce délicieux ouvrage ne sortira de mon appartement : il sera mon guide, ma consolation, mon trésor le plus cher ; et chaque fois que j'y porterai mes regards attendris, je pourrai dire : " il n'appartenait qu'à toutes les vertus réunies d'exprimer aussi fidèlement et le bienfait et la reconnaissance." Nanine, pour toute réponse, rougit ; et prenant le cadre des mains de madame de Surville, elle le remit en trem-

blant au colonel, qui lut dit avec une émotion très-remarquable : " Souffrez, Mademoiselle, que je vous supplie d'ajouter à ce double présent de l'amitié ce qui doit en faire le plus bel ornement. — Quoi donc. Monsieur ? — Il est d'usage qu'un artiste embellisse de son nom les productions qu'il avoue ; oh combien le vôtre me serait cher, tracé de votre main au bas de cet ouvrage ! — Arthur, vous m'étonnez ; vous n'êtes ni le parent de mademoiselle de Saint-Ange, ni l'ami de sa famille ; et ne serait-ce pas en quelque sorte blesser les convenances que son nom. . . . — Ce n'est point non plus Nanine de Saint-Ange que j'ose demander à Mademoiselle d'écrire au bas de ce dessin. — Eh! quel nom. M, le colonel? dit en souriant la jeune élève. — Nanine de Saint-Géran ! s'écrie Arthur en tombant à ses pieds. Enfin je l'ai trouvé cet objet idéal que le ciel a formé pour mon bonheur ! Oh ! ne soyez point eifrayée de cet épanchement d'un cœur que vous avez fixé pour jamais. Oui simple et modeste Nanine, c'est vous que je choisis pour la compagne de ma vie. . . ; un mot de votre bouche, et je vous nomme comtesse de Saint-Géran. — Moi, M. le

colonel, moi votre épouse! Oh! relevez- vous,

je vous supplie ! — C'est à madame de Surville, qui représente ici votre digne mère, que je vous demande, que je promets de vous entourer de tout le bonheur que vous méritez. — Excusez mon trouble, M. le comte, un pareil langage .est si nouveau pour moi. ... ; je me trouve honorée sans doute. ... ; à peine ai-je la force de parler. — Remettez-vous, adorable Nanine. — Adorable! dites-vous, songez donc que je suis laide. — On ne l'est jamais avec l'expression de votre figure. — Que je suis petite. — Votre âme est si grande! — Sans aucuns charmes. — Et vous charmez tout le monde. — Enfin que je suis pauvre, —

Mais si riche en vertus ! — D'une famille nombreuse. — Tant mieux. — L'aînée de sept enfans, dont cinq garçons en bas âge. — Eh bien ! je serai pour eux ce que fut pour moi le comte de Saint-Géran. — Sachez que ma mère est infirme.— Raison déplus pour lui porter des secours. Oh ! qu'il me tarde de l'entourer de nos soins et de notre tendresse ! — Vous m'accablez de tant d'honneur, de tant de bontés, que je ne sais plus que répondre.— Plus vous parlez, plus vous m'affermissez dans ma résolution, plus vous me faites bénir mon choix. Ce ne sont point vos talens seuls qui m'ont séduit, mais les qualités de votre âme, et surtout leur fidèle organe ; cette voix si douce qui semble descendre du ciel pour annoncer le bonheur sur la terre ; mais ce qui met le comble à ma félicité, c'est de trouver en vous une élève de la maison d'Ecouen. Eh quelle plus douce ivresse peut éprouver un militaire honoré des bienfaits de l'Empereur, que de les partager avec une de ses filles adoptives ?

Ces derniers mots d'Arthur furent prononcés avec tant de franchise et d'expression, que Nanine en fut touchée aux larmes ; et se jetant dans le sein de madame de Surville, qui n'était pas moins émue, elle lui dit : ** O mon guide ! ô mon amie ! je m'abandonne à vous : parlez, que faut-il faire ? — Accepter la main du plus galant homme que j'aie connu jamais, lui répondit celleci : j'ai su, plus que tout autre, étudier le cœur du colonel, et je suis son garant." Dès le lendemain cette dame respectable écrivit à madame de Saint-Ange qui, peu de jours après, envoya son consentement à cet heureux mariage, et chargea son amie de la représenter. Les noces furent célébrées sans pompe et sans éclat, ainsi que l'exigea Nanine, dont le rang et l'opulence n'altérèrent

jamais la modeste simplicité. Son bonheur fut parfait et d'autant plus grand qu'il se répandit sur toute sa famille : cette union fut approuvée de tout le monde. Elisca elle-même, qui se voyait déçue dans ses grands projets, ne put s'empêcher d'applaudir en secret au choix du comte de Saint-Géran ; et lorsqu'elle apprit, par madame de Surville, que, sans cet enthousiasme et cette volubilité fatigante qui changeaient la douceur naturelle de sa voix, elle eût été nommée comtesse de Saint- Géran, elle fit de sérieuses réflexions, modéra par degrés cette chaleur qui Fégarait sans cesse, et fut convaincue que le plus grand avantage d'une femme, que l'attrait le plus puissant qui lui soumet tous les cœurs et l'emporte sur les talens, la grâce et la beauté même, c'est le charme de la voix.

Monsieur de Mérinval exerçait à Nîmes la profession d'avocat, où il s'était acquis l'estime générale et la ])lus haute réputation : livré à cette carrière honorable, il ne contracta que fort tard les nœuds de l'hymen, et ne connut le bonheur d'être père qu'à l'âge de cinquante ans. Il eut une fille nommée Agathine, dont l'éducation, dirigée par une mère impérieuse et vaine, fit germer dans son cœur un orgueil que ni le temps ni la réflexion ne purent déraciner. Madame de Mérinval s'imaginait que rien n'était comparable au mérite de son époux ; et la richesse, juste prix des travaux de ce der-

nier, ne faisant qu'augmenter chaque jour la morgue de cette femme insensée. Elle avait élevé sa chère Agathine dans la persuasion qu'elle était au-dessus des demoiselles les plus distinguées de la ville, et ne cessait de lui répéter que la fille d'un légiste célèbre, et surtout opulent, méritait tous les hommages et n'en devait rendre à personne.

La jeune Agathine, quoique née avec une sensibilité qui souvent perçait à travers sa ridicule vanité, ne suivit que trop bien les conseils de son orgueilleuse mère ; elle ne tarda pas à se faire remarquer dans toute la ville de Nîmes, par un ton de hauteur que souvent elle poussait jusqu'à l'impertinence. Entrait-elle dans un cercle, elle s'emparait toujours d'une des premières places et promenait autour d'elle ses regards avec une assurance et un dédain qui semblaient dire qu'on devait être honoré de sa présence. Paraissait-elle au spectacle ou dans une promenade publique, sa démarche altière, son attitude maniérée, sa voix haute et son air empesé, tout annonçait qu'elle se croyait au moins l'égale des personnes que signalaient le rang et la naissance : en un mot, madame de Mérinval avait trouvé dans Agathine une imitatrice de tous ses travers : la fille était l'image vivante, la fidèle copie de sa mère.

Dans une ville de province, où tout se classe d'après le rang ou la fortune, on ne peut impunément empiéter sur les droits de ceux que l'estime générale met au-dessus de nous ; vouloir braver cet usage est une duperie qu'on paie tôt ou tard par de rudes épreuves : en vain l'on croit faire pencher à son gré la balance qui donne à chacun son juste poids, l'opinion publique est toujours là qui maintient l'équilibre.

Agathine eut donc à supporter de nombreuses humilia-

tions. Elle reçut plus d'une fois des leçons qui l'eussent corrigée sans doute, si, continuellement égarée par sa mère, elle n'eût regardé comme une injustice la ligne de démarcation que les habitans de Nimes, tout en estimant son respectable père, mettaient toujours entre la fille d'un légiste et celles des premiers magistrats de la ville.

M. de Mérinval, occupé sans cesse de travaux importants, et confiant trop aveuglément à son épouse l'éducation de leur fille unique, fut quelque temps à s'apercevoir des ridicules prétentions d'Agathine, alors âgée de quinze ans. Instruit cependant, par quelques amis vrais, du caractère impérieux que prenait insensiblement la jeune personne, et jugeant en homme d'esprit que jamais ce défaut ne pourrait être détruit par sa mère, qui le regardait comme une Vêftu, il prit le parti de se séparer de la jeune orgueilleuse, et de la conduire à Paris, dans une pension bien famée, où régnerait l'égalité la plus parfaite. Madame de Mérinval eut de la peine à se séparer d'Agathine ; mais l'idée seule que sa fille prendrait, à Paris, une dignité plus imposante encore, et pourrait acquérir par ses talens des droits réels à se faire distinguer et à l'emporter sur toutes les demoiselles de Nîmes, la fit consentir à son départ. Elle donna pour raison, à tous ceux qui s'en étonnaient, que l'éducation d'une ville de province ne pouvait convenir à mademoiselle de Mérinval, et que la capitale seule offrait les ressources nécessaires pour la rendre digne des hautes destinées que lui promettaient la fortune et la célébrité de son père.

M. de Mérinval, qui n'avait pas les mêmes intentions que son épouse, et dont l'unique but était de détruire cette ridicule fierté qui déplaît dans les personnes mêmes dont le haut rang pourrait être ime excuse, con-

duisit Agathine dans une des maisons d'éducation de Paris, où les principes établis ; et le grand nombre d'élèves devaient produire l'effet salutaire qu'il attendait : la nouvelle pensionnaire ne tarda pas à essuyer de vives secousses. Ses grandes manières et son ton de hauteur lui attirèrent les plus mordantes railleries ; et sa voix impérieuse fut bientôt réduite au silence. Là, point de place distinctive que celle accordée à l'étude, au mérite : là, point de ces prévenances flatteuses ; et toujours service pour service : là, surtout, ni rangs, ni prérogatives : la fille d'un simple artisan y tutoie celle d'un ministre : l'héritière opulente n'y possède rien de plus que la pauvre orpheline ; et les jeunes cœurs, ainsi rangés sous le niveau de l'égalité, ne reçoivent que des leçons de modestie, ne voient que des sujets d'émulation, n'éprouvent que des mouvemens d'amitié franche et désintéressée, enfin, prennent cette habitude inappréciable de se faire distinguer j)ar ce qu'on vaut, et non par ce qu'on est : heureux séjour d'une institution bien dirigée ! douce époque de la vie où l'ambition consiste à se faire aimer, où le mérite est toujours sûr de sa récompense ! temple sacré de la jeunesse que ne souille aucun souflfle impur, aucun œil profane, où les talens sont à-la-fois rivaux et frères ; où la pudeur s'allie à la gaieté, où la beauté naissante et les grâces enlacées trouvent le bonheur aux jeux de l'innocence ! qui ])ourrait vous connaître sans éprouver un tendre et respectueux intérêt ? Et quelle femme, élevée dans votre enceinte sacrée, n'en conserve toute sa vie le plus délicieux souvenir ?

Agathine fut quelque temps sans pouvoir s'habituer à cette nouvelle existence : on ne ])asse pas facilement d'une aveugle présomption à la certitude qu'on est peu de" chose ; du plaisir d'être adulée à l'ennui des remon-

trances ; du droit de commander à la plus humble soumission: mais comme la nouvelle pensionnaire avait assez d'esprit pour sentir qu'une résistance inutile ne lui causerait que de nouveaux chagrins, elle feignit de s'accoutumer par degrés à toutes les règles établies dans la maison où son père l'avait déposée, et ne tarda pas à s'y faire remarquer par une scrupuleuse exactitude à remplir ses devoirs, par des succès en plusieurs genres ; en un mot, elle parvint à gagner l'amitié de ses nombreuses compagnes.

Mais comme à quinze ans les défauts sont en quelque sorte enracinés, et que l'orgueil surtout, auquel on fut habitué dès l'enfance, ne se détruit pas facilement, Agathine conserva toujours, sous les dehors de la plus douce familiarité, une retenue très-remarquable avec les élèves qui restaient dans la foule commune ; elle ne se liait d'amitié qu'avec celles qui se distinguaient par leurs talens : cette prédilection produisit une rivalité qui, développant les heureuses dispositions qu'elle avait reçues de la nature, la conduisit rapidement à ce haut degré de perfection qui lui mérita les plus grands éloges et la tendre affection de la femme de mérite qui dirigeait son éducation. Tout ce qui tient à l'instruction lui était familier ; et les talens d'agrément, qu'elle possédait presque tous, semblaient n'être que la simple parure des connaissances profondes qu'elle avait acquises. On ne parlait que d'Agathine dans toutes les maisons de Paris qui avaient des rapports avec la pension oîi elle était : chaque année elle recueillait toutes les couronnes, et sa fierté naturelle, dont elle n'avait masqué que les apparences, trouvait encore un aliment qu'on ne pouvait blâmer, puisqu'il était le juste prix de son travail et de son intelligence. Madame de Mérinval, qui recevait à Nîmes de fré-

quentes félicitations sur les succès prodigieux de sa fille, éprouvait une jouissance qui ne pouvait être comparée qu'à sa vanité. Bientôt elle solicita son époux de retirer Agathine de pension, pour qu'elle vint faire briller son mérite et ses charmes dans le pays qui l'avait vue naître et y former un établissement avantageux. M. de Mérinval, qui joignait à la plus aimable urbanité le cœur du meilleur des pères, se rendit donc à Paris, afin de s'assurer par lui-même si sa fille avait en eflfet dompté cet orgueil insupportable dont il avait tant souflfert. Celleci, impatiente de retourner auprès de sa mère qui, dans ses lettres, l'égarait sans cesse, redoubla de familiarité, avec ses compagnes, de déférence et de soumisson pour la dame à qui elle était confiée : elle se contrefit avec tant de charme et d'adresse, que chacun, dans cette maison si justement renommée, s'empressa de faire à M. de Mérinval l'éloge le plus flatteur d'Agathine. Cet heureux père, cédant aux instances de sa fille, autant qu'à son penchant naturel, résolut donc qu'elle sortirait de pension sur-le-champ. Elle fit, non sans quelque émotion, ses adieux à celles de ses compagnes qui flattaient son orgueil ; feignit de quitter les autres avec peine ; et après avoir pris congé de la femme respectable qui, pendant deux ans, lui avait tenu lieu de mère, elle resta plusieurs jours à Paris, pour connaître tout ce que la capitale oflfre à la curiosité des amis des arts, et partit en poste pour Nîmes, où elle arriva riche de talens et d'attraits, âgée de dix- sept ans, et ardemment attendue par sa mère dont elle ne fit qu'accroître l'extravagance et l'orgueil Peu de jours après l'arrivée d'Agathine on devait célébrer à l'hôtel-de-ville de Nimes, la naissance d'un Prince l'espoir et l'amour des Français. Tout ce que cette antique cité possède de magistrats, militaires,

de personnages marquants, se trouvait invité à cette fête, que devaient orner encore les femmes les plus belles et les plus distinguées.

M. de Mérinval, qui appartenait au corps municipal, fut choisi pour l'un des commissaires de cette imposante réunion : chacun instruit du retour de la belle Agathine, brûlait du désir de la voir et de s'assurer si elle était véritablement digne de la haute réputation qu'elle s'était acquise à Paris. Madame de Mérinval, à qui l'amour maternel faisait tourner la tête, préparait déjà pour sa fille la toilette la plus éclatante et se disposait à réunir tout ce que peuvent inventer le luxe et l'opulence : M. de Mérinval s'opposa formellement à ce projet. Il voulut qu'Agathine, en paraissant sous un costume analogue à son âge, ne fût remarquée que par une élégante simplicité, et fît consister principalement sa parure dans son affabilité, sa grâce et la modestie de son maintien. S'adressant ensuite à elle en particulier, et la désignant comme le charme et la consolation de sa vieillesse, il lui dit du ton le plus pénétrant : " Il y a bientôt deux ans, ma fille, que vous avez quitté cette ville où vous reçûtes le jour. A cette époque, un orgueil indomptable, une présomption ridicule vous faisant croire que vous étiez fort au-dessus de ce que vous êtes, de ce que je suis, vous attirèrent les railleries et l'aversion de tous nos habitans ; long-temps aveuglé par mon amour pour vous, je ne pus déraciner à sa naissance ce vice dangereux qui pour jamais eût détruit mon bonheur et le vôtre ; il m'a fallu, pour y parvenir, me séparer de ce que j'ai de plus cher au monde, et confier les restes de votre éducation à des mains étrangères; le Ciel m'a payé de ce grand sacrifice : vous revenez dans votre patrie, précédée de la réputation la plus flatteuse ; demain vous paraîtrez aux

yeux de toute la ville, qui vous attend et vous désire ; demain, ma chère Agathine, vous faites votre premier pas dans le monde. . Ah ! si mes soins et ma tendresse méritent de votre part quelque retour ; si vous êtes autant que moi jalouse de l'estime publique, montrez- vous à la fête qui se prépare, avec cette aimable urbanité, compagne inséparable du vrai mérite ; expiez, s'il est possible, envers tout le monde les erreurs de votre enfance, et faites que j'aie le bonheur d'entendre dire: '* Autant elle fut vaine et ridicule, autant elle est modeste et sensée."

Agathine, touchée en apparence de ces conseils, et feignant d'être convaincue de toute leur importance, promit à M. de Mérinval de se conformer fidèlement à ce qu'il désirait et de se montrer digne de lui appartenir : elle se priva donc, non sans beaucoup de regrets, de la riche parure que lui destinait sa mère, et se résigna à faire une toilette où, sous une simplicité simulée, elle pût néanmoins laisser percer l'élégance la plus recherchée

L'heure fixée pour la réunion étant arrivée, Agathine se rendit avec ses parens à l'hôtel-de-ville, où déjà une partie des habitans étaient rassemblés. Dès qu'elle paraît, on l'entoure, on la regarde, on examine sa démarche, son maintien, on suit tous ses mouvements, on recueille le moindre mot qui s'échappe de sa bouche ; fidèle à ses engagemens, elle marche les yeux baissés, ne parle qu'en tremblant, rougit à chaque éloge qu'on lui adresse, et gagnant avec son père une des places occupées par les jeunes personnes d'une classe commune, elle cause une surprise générale, s'agrandit à mesure qu'elle feint de s'abaisser, et finit par réunir tous les suffrages. L'ivresse de M. de Mérinval est au comble : les félicitations dont il est entouré mouillent ses yeux des plus douces

LE PREMIER PAS DANS LE MONDE. gf

larmes : il s'approche de sa fille, saisit une de ses mains qu'il pose sur son cœur, et son regard semble lui dire encore qu'elle fait le charme et la consolation de sa vieillesse.

Après un concert où l'on célèbre la naissance du nouveau Prince, pour la conservation duquel dix mille voix invoquent l'Etre Suprême, commence un bal magnifique qu'ouvrent d'abord les quatre premières dames de la ville ; Mme. de Mérinral exprime par un sourire dédaigneux qu'elle est surprise que sa fille ne soit pas du nombre : mais bientôt Agathine est invitée à leur succéder. Sa danse noble et brillante est remarquée de tous les connaisseurs ; son ton de candeur et de modestie lui donne encore plus de charmes ; tous les jeunes gens, parmi lesquels se trouvent plusieurs oflEîciers de différentes armes, briguent l'honneur de danser avec la nouvelle arrivée. Elle promet d'abord aux danseurs dont la tournure annonce une grande fortune, une éducation distinguée, et sait écarter avec adresse tous ceux qui ne lui paraissent pas avoir l'un ou l'autre de ces avantages. Parmi ces derniers se présente un jeune cavalier dont l'extérieur modeste et la timide émotion cachent aux yeux d'Agathine le mérite personnel et le rang qu'il occupe dans la ville. Econduit d'abord par mademoiselle de Mérinval enivrée des hommages qu'on lui prodigue, et qui se livre plus que jamais à sa fierté naturelle, il ne se rebute pas, attend le moment favorable et revient l'inviter, pour la troisième fois, à danser une walse qui va commencer. Refus réitéré, avec un léger mouvement d'impatience. L'inconnu ose insister encore. ..." Non, Monsieur; cela m'est impossible.— Mademoiselle doit plus qu'une autre excuser l'empressement qu'on a d'être son cavaUer. — Il y €n a tant qui m'ont invitée, que je ne sais plus où j'en

suis. — Il paraît néanmoins que Mademoiselle n'a point d'engagement pour cette walse. — Il est vrai ; mais je suis bien aise de me reposer. — Je n'ai plus rien à dire." A ces mots le danseur fait un salut respectueux qu'Agathine lui rend à peine, et se retire surpris et confus du ton brusque et du coup-d'œil dédaigneux de celle dont réloge retentit dans tout le bal.

Enfin la walse commence : l'inconnu se livrait à toutes ses réflexions et souffrait encore, non du refus qu'il venait d'éprouver, mais de la manière dont on l'avait prononcé, se promettant bien de ne jamais inviter Mlle, de Mérinval, quelque séduisante qu'elle fût ; mais son étonnement redouble lorsque peu d'instans après il l'aperçoit conduite par un lieutenant de vaisseau, et 'se disposant à walser avec lui. Il s'élance aussitôt, aborde Agathine, et lui dit avec un ton qui n'était plus celui de la flatterie et de la timidité : " Mademoiselle, vous ne pouvez danser. — Comment dites-vous ? répondit vivement l'ofîicier de marine. — J'ai l'honneur de faire observer à Mademoiselle qu'elle m'a déclaré n'avoir point d'engagement pour cette walse; qu'alors son refus deviendrait une insulte, et qu'elle ne dansera pas. — Mais, Monsieur, vous le prenez sur un ton. . — Il n'est que celui d'un homme d'honneur qui ne peut supporter un outrage. — Vous direz tout ce qu'il vous plaira ; mais Mademoiselle dansera. — Elle en est bien la maîtresse ; mais ce ne peut être qu'avec moi. — Avec moi, vous dis-je ; ou je vous ferai danser vous-même. — Je n'ai jamais refusé d'invitation de cette espèce, et vous retiens après la walse.— Il est taquin ce petit Monsieur," dit tout bas l'officier de marine en faisant faire quelques pas à Agathine, qui tremblante, et sentant, mais trop tard, oute l'étendue de sa faute, s'arrête et supplie l'oflicieT

de la reconduire à sa place. Il veut en vain continuer de walser avec elle, afin de braver son adversaire : pâle, égarée, elle le quitte brusquement et cherche partout son père, afin de prévenir l'éclat qu'elle redoute. A peine s'est-elle éloignée du lieutenant de vaisseau, qu'il sort à un signe que lui fait le jeune inconnu, et disparaît. Agathine, dont les pas sont chancelants, dont l'âme est bouleversée, est quelque temps à découvrir M. de Mérinval, qui, en qualité d'un des commissaires de la fête, était en ce moment occupé à donner quelques ordres. Elle perce la foule pour arriver jusqu'à lui, le saisit par le bras et lui dit avec l'égarement de la souflfrance et du remords : " Venez, mon père, venez empêcher un grand malheur." Aussitôt elle l'emmène hors du bal, du côté où elle avait vu sortir les deux rivaux, et lui raconte ce qui s'est passé. M, de Mérinval, qui partage la crainte et la, douleur de sa fille, sort avec elle, s'informe aux diflTérents gardes qui environnent l'hôtel si l'on n'a pas vu passer deux hommes se disputant ; il ne peut obtenir aucun indice ; il erre çà et là dans les cours de l'hôtelde-Aàlle ; bientôt il entend de loin le bruit de deux épées qui se. croisent; il appelle; plusieurs gardes s'avancent avec des flambeaux, et l'on trouve étendu sur la terre et noyé dans son sang le jeune inconnu, qui d'abord avait blessé son adversaire, mais pas assez grièvement pour le mettre hors de combat, et qui succombe victime de l'orgueil d'Agathine et de l'honneur outragé. Celle-ci, dans les bras de son père, se livre à toute sa douleur et s'empresse de porter des secours au mourant, que les gardes ont enlevé de terre pour le transporter à la maison la plus voisine ; mais cette douleur si légitime du père et de la fille redouble encore et devient le désespoir le plus déchirant, lorsque M. de Mérinval, s'approchant

reconnaît à la lueur des flambeaux le blessé qu'on emporte expirant. " Dieux ! s'écrie-t-il d'une voix qui retentit de toutes parts ; c'est le jeune d'Audicourt, le fils d'un de nos premiers magistrats, l'honneur et l'espoir de la plus respectable famille!....©, ma fille, que ta faute est énorme, et que ton premier pas dans le monde coûtera cher à ton père !" Agathine, accablée par ces reproches mérités et par le spectacle déchirant dont elle vient d'être le témoin, pousse à son tour des cris épouvantables et tombe sans connaissance sur le sein de M. de Mérinval ; il emploie le peu de force qui lui reste à la conduire jusqu'à la première voiture qui se présente à sa vue, et parvient à regagner avec elle sa demeure. Bientôt le bruit se répand dans tout le bal, que le fils de M. d'Audicourt vient d'être blessé mortellement dans un duel excité par l'impertinence de Mademoiselle de Mérinval ; la danse est tout-à-coup suspendue: on se trouble, on s'agite ; la consternation, les murmures et les gémissemens succèdent à la joie et aux chants d'allégresse. Le vénérable M. d'Audicourt et sa famille sont soutenus dans les bras de leurs amis ; ils cherchent, ils invoquent des secours, ils sortent navrés de douleur, et noyés de larmes, pour se rendre auprès du blessé dont tout annonce que la vie est dans le plus grand danger. Madame de Mérinval se trouve alors entourée de tout ce qui compose cette imposante assemblée ; vainement elle veut fuir et se dérober à tous les reproches dont elle est asssaillie ; son insolent orgueil éprouve enfin le juste châtiment qu'il mérite. Chacun la désigne comme la cause première du malheur qui vient d'arriver. " C'est elle, dit l'un, qui par sa vanité ridicule, a corrompu la bonté naturelle de sa fille.— C'est elle, ajoute un autre, qui voulant l'élever trop haut, a détruit pour jamais son bon-

heur, et l'a privée de l'estime que nous portons à son malheureux père. — Elle nous répond sur sa tête, s'écrie un troisième, delà vie du jeune d'Audicourt: malheur à elle si nous perdons ce jeune homme qui devait être l'honneur de son pays ! — Qu'elle sorte à l'instant de cette fête, prononcent à-la-fois mille voix unanimes, et qu'elle cesse, par sa présence, d'ajouter au mal que nous éprouvons tous !"

La fière madame de Mérinval ne peut résister à une atteinte aussi violente; et sentant combien sont justes et mérités les reproches cruels dont on l'accable, elle sort éperdue, au milieu des huées et des vociférations. La nuit qu'acheva de passer le jeun blessé fut orageuse : la journée qui suivit le fut encore plus ; en un mot, il fut expirant pendant près de trois jours. Le peuple de Nîmes ne cessait d'entourer l'I^ôtel du président d'Audicourt: hommes, femmes, vieillards, enfans, tous invoquaient le Ciel pour le salut de ce fils unique ; tous juraient de le venger s'il succombait aux dangers qui le menaçaient.

M. de Mérinval ne se contenta pas d'envoyer à toute heure s'informer de l'état du blessé, il eut le courage de se présenter lui-même pendant la nuit à l'hôtel de M. d'Audicourt ; et s'adressant à ce dernier avec la franchise et l'élan qu'inspire une douleur profonde, il chercha, non à excuser Agathine, mais à persuader ce magistrat respectable de toute la soufirance qu'il éprouvait : " Elle est peinte sur votre figure, lui répondit M. d'Audicourt; mais tâchez de me la cacher, elle ne ferait qu'augmenter la mienne : et c'est assez d'un père malheureux." M. de Mérinval, ému par cette réponse touchante, demanda par grâce qu'on voulût bien le conduire auprès du malade, afin, disait-il, de laver par ses

larmes le sang que sa fille avait fait couler ; il protes» tait qu'il ne survivrait pas au refus qu'on lui ferait de cette dernière consolation : on se fit donc un devoir de céder à ses instances. M. d'Audicourt, lui-même le conduisit au lit de son fils, qui, dans ce moment plongé dans le délire d'une fièvre violente, ne cessait de répéter d'une voix tantôt faible, tantôt exaspérée : " Beauté fatale. ... je meurs donc ta victime. . . . O mon père, ô ma famille l. ... et vous tous, habitants de mon pays, dont les regrets ont pénétré jusqu'à moi, daignez lui pardonner. . . " Puis il ajoutait du ton le plus expressif: ** Elle est si belle!. . . . l'impression qu'avait faite sur moi sa première vue était si profonde !. ... oh 1 si son âme eût répondu à sa figure céleste, je sens que j'aurais tout tenté pour lui plaire et la nommer mon épouse ; et c'est par elle que je meurs à la fleur de l'âge, estimé, chéri, destiné à courir la noble carrière de mes ancêtres. . . . Funeste orgueil ! malheureuse Agathine 1 ô mon père, ô ma famille, daignez lui pardonner!"

Chaque mot que proférait cette bouche expirante se gravait au fond du cœur de M. de Mérinval, qui, baisant à plusieurs reprises les mains glacées du mourant et les arrosant de ses larmes, répétait en sanglottant! "Funeste orgueil ! malheureuse Agathine !. . O vous, son père, sa famille, daignez lui pardonner !" Accablé par cette scène déchirante, M. de Mérinval hors d'état de regagner sa demeure, fut reconduit chez lui par un des domestiques de l'hôtel, et s'empressa de répéter à sa fille les propres paroles du jeune d'Audicourt. Comment dépeindre toute rimj)ression qu'elles firent sur cette infortunée ? " Quoi, se disait-elle dans un délire presqu'aussi fort que celui du blessé, j'avais été distinguée par le plus modeste et le plus généreux des hommes ! j'aurais pu fixer son choix.

devenir son épouse !. . . . il ne cédait, en m'abordant,

qu'à ce noble sentiment dont j'aurais été si fière !

ah ! j'ai fait le malheur du reste de ma vie."

Cependant l'état du blessé devint chaque jour plus alarmant ; et malgré les secours de l'art et tous les soins dont il était entouré, la mort le ravit à sa famille dont il était l'unique espoir, à ses nombreux amis qui le citaient comme leur modèle, et à tous les habitants de Nîmes qui le chérissaient et révéraient en lui les vertus de son père. La douleur de ce dernier fut inexprimable : toute la ville était dans une telle consternation, qu'on eût dit qu'il venait d'arriver quelque malheur public. Mais qui pourrait dépeindre la souffrance d'Agathine lorsqu'elle apprit que le jeune d'Audicourt avait cessé de vivre ? On voulut en vain lui en faire mystère : les murmures et les imprécations qui se faisaient entendre devant l'habitation de M. de Mérinval lui révélèrent cet affreux événement. " Il n'est donc plus ! se disaitelle dans l'égarement de son désespoir ; et c'est moi qui suis la cause de sa mort ! Oh ! quelle horreur je dois inspirer à ses parents, à tous les habitants de Nîmes !. . . . J'entends déjà leurs cris vengeurs . . .ah ! fuyons, bannissons-nous à jamais de cette ville où j'ai reçu le jour : je n'y pourrais faire un pas sans danger, supporter un regard sans frémir."

Comme l'émeute populaire augmentait jusqu'à menacer M. de Mérinval lui-même, il profita d'une issue qu'avait sa maison sur les remparts de Nîmes, pour en sortir à la chute du jour, et rejoindre une voiture qu'il avait envoyée au-delà des barrières. Agathine, appuyée sur son père, marchait d'un pas chancelant ; mais à peine était-elle au milieu du trajet, que les cloches funèbres retentirent dans toute la ville pour an-

noncer la perte irréparable qu'elle avait faite. Ce broit lugubre et déchirant porta dans l'âme d'Agathine la plus terrible impression ; chaque son qui frappait son oreille était un coup de poignard ; et ce ne fut qu'avec des efforts inouïs qu'elle pût gagner avec ses parens la voiture qui les attendait et les conduisit à une habitation pu'ils possédaient à quelques lieues de la ville.

Madame de Mérinval, dont le caractère avait été jusqu'alors inflexible, reconnut, mais trop tard, le précipice où son orgueil avait plongé sa malheureuse fiUe i il lui fallut renoncer à ses projets ambitieux et rabattre des hautes espérances qu'elle avait conçues pour son établissement. M. de Mérinval, qui ne pouvait plus se montrer devant le président d'Audicourt, au barreau de Nîmes dont il fut long-temps l'honneur et le soutien, perdit à-la-fois la considération pubhque, son état et sa fortune. Agathine, reléguée au fond d'une campagne solitaire, ne trouva point à contracter les nœuds d'un mariage assorti. Bornant les jouissances qui lui restaient sur la terre à soigner la vieillesse de ses parents, elle ne cessait de raconter cette anecdote à toutes les jeunes personnes que le hasard lui présentait, afin de leur prouver que ce qui contribue le plus spécialement au bonheur ou au malheur de la vie, c'est le premier qas que l'on fait dans le monde.

Monsieur Naze, l'un des plus fameux libraires de Paris, dont l'opulence égalait la probité, fut père d'une

nombreuse famille. Plus elle croissait, plus il redoublait de zèle dans son commerce ; et, ce qui toujours arrive dans une maison où l'industrie et l'activité ne permettent pas au vice de pénétrer, tous les enfants de ce di^ne homme se portaient au bien, et l'entouraient de ce bonheur inaltérable auquel on voudrait en vain comparer toutes les jouissances de la terre.

Cet excellent chef de famille n'était pas seulement chéri de ses enfants : les gens de lettres lui portaient une affection particulière, une estime profonde qui, tout en contribuant à sa haute réputation, étaient sa plus douce récompense. M. Naze ne cherchait point, comme le faisaient la plupart de ses confrères, à s'engraisser du travail et des talents de ceux qui lui présentaient leurs ouvrages : son plus grand plaisir était de les voir en obtenir le juste salaire que lui-même leur offrait, lorsque le succès de leurs productions avait passé leur espérance ; en un mot, il ne se regardait que comme l'agent des hommes de lettres, non comme leur spohateur et leur tyran : aussi était-il l'éditeur de presque tout ce qui paraissait de nouveau dans la httérature française, à laquelle il donnait chaque jour une splendeur nouvelle, et qu'il propageait dans tout le monde éclairé.

Sa maison était le rendez-vous des littérateurs les plus distingués. Souvent ces réunions, libres et dégagées de tout esprit de système et de coterie, furent recherchées par les princes, les grands de l'Etat, et surtout par les étrangers qui, là, plus qu'ailleurs, étudinient notre esprit, nos mœurs, nos usages, et pouvaient apprécier notre nation à sa juste valeur. Le jeune auteur qui s'y présentait, trouvait toujours des modèles à suivre ; l'écrivain célèbre y jouissait de sa réputation ; le grand seigneur, s'y dépouillant de sa dignité, ap-

prenait à juger le vrai mérite ; et le bon, le respectable monsieur Naze, toujours prêt à fournir telle ou telle note, à donner les citations les plus utiles, avait acquis insensiblement des connaissances en tout genre, et s'était fait distingue^* par une érudition profonde, qu'il communiquait à tous ceux qui venaient le consulter.

Monsieur Naze avait eu le bonheur d'établir huit enfants, qui formaient autour de lui le spectacle attendrissant de huits bons ménages. Il ne lui restait que la plus jeune de ses filles, nommée Camille, âgée de dix-sept ans, d'un caractère aimable, et réunissant toutes les qualités que donne une éducation soignée. Mais accoutumée dès l'enfance à n'entendre parler chez son père que science et littérature : séduite par les éloges qu'on faisait chaque jour devant elle des Sapho, des Deshou-^ Hères, des Bacier, des Duboccage, et voulant imiter les femmes modernes qui marchent aujourd'hui sur les traces de ces illustres favorites d'Apollon, Camille se livrait à la poésie et lui consacrait tous les moments qu'elle pouvait dérober aux travaux du magasin et aux soins du ménage. La facilité qu'elle avait à se procurer les Ijons modèles en ce genre, et les réunions littéraires qui se formaient si fréquemment chez M. Naze, n'avaient fait qu'augmenter cette métromanie qu'elle tint secrète assez long-temps, mais à laquelle son aveugle prévention ne tarda pas à donner l'essor. Elle commença donc par consulter, de la part d'un modeste anonyme, des gens éclairés sur quelques poésies légères qu'il lui avait confiées, disait-elle, pour les soumeitre à leur jugement. Ces premiers essais n'offrant rien de remarquable, et se trouvant môme quelquefois dénués des règles de la versification, ne firent qu'exciter les plaisanteries des poètes auxquels Camille les présentait.

Cette Muse norice, quoique piquée au vif, ne fut point découragée par ce premier échec; elle se livra plus que jamais à l'étude des principes, et parvint à connaître la construction et les différentes espèces de vers dont se compose la poésie française]: rien n'est impossible à l'imagination qu'entraîne un goût dominant, qu'aiguillonne l'amour-propre offensé. Notre apprentie Sapho remit donc sur le métier ce qu'elle n'avait fait qu'effleurer encore, et présenta de nouveau, toujours au nom du timide inconnu, ses nouvelles productions au comité redoutable. Elle eut cette fois la jouissance d'entendre prononcer que rien n'était défectueux quant à la versification, mais on ne put s'empêcher d'avouer en même temps que cette versification, toute correcte qu'elle fût, était lâche, sans harmonie et dénuée d'imagination On prétendit enfin que l'anonyme semblait n'être point appelé par la nature au commerce des Muses, et qu'on devait lui appliquer ce vers d'un grand poëte dont l'arrêt est irréfragable ; ^

*' Pour lui Phébus est sourd, et Pégase est rétif."

Camille ne fut point encore intimidée par cet anathème qui, sans doute, eût effrayé tout autre qu'elle ; et voulant, à quelque prix que ce fût, passer pour femme bel-esprit, elle résolut d'employer un moyen dont se servent quelques soi-disant poètes, qui, pressés de produire, ne se font aucun scrupule de s'approprier le talent des autres Notre jeune Muse fut occupée, nuit et jour, à parcourir tous les anciens recueils, toutes les vieilles chroniques qui se trouvaient dans le riche magasin de son père ; et lorsqu'elle y découvrait une idée neuve et brillante, elle la retournait à sa manière, la rafraîchissait, ou plutôt la défigurait par un style mo-

108 CONSEIiS A MA FILLE,

derne, et l'ofFrait ensuite à ses juges inflexibles, toujours au nom de l'auteur inconnu.

Ceux-ci frappés des idées originales et des expressions piquantes qui se trouvaient dans les ouvrages soumis à leur décision, s'empressèrent de revenir sur l'injuste arrêt qu'ils avaient prononcé : ils déclarèrent à l'unanimité que les dernières productions de l'anonyme annonçaient un talent véritable, une inspiration émanée de Phébus lui-même. En vain le bon M. Naze affirmait-il que ces idées ne lui semblaient pas neuves, et qu'il croyait les avoir vues quelque part ; l'aréopage littéraire ne s'attachant qu'à ce qui le frappait, et ne présumant pas qu'on pût aussi facilement donner une couleur moderne à de vieilles poésies, proclama l'auteur trop modeste, fils légitime d'Apollon, et chargea Camille de lui transmettre les plus honorables félicitations. Cette dernière éprouva une jouissance si vive, qu'elle ne put y résister, et finit par se trahir. Tous les habitués du comité l'entourèrent aussitôt, louèrent sa modestie, sa persévérance, et l'admirent ensuite dans leurs diflférentes réunions. Bientôt on ne parla plus que du talent poétique de Camille Naze; et quoique sa réputation fût usurpée^ elle se vit prônée dans les journaux, citée comme une dixième Musej; en un mot, proclamée l'émule des d'Houdetot, des Salm, des Huutpoul et des Dufresnoy, qui prouvent avec succès que les grâces peuvent s'unir aux Muses, et se montrer avec elles sur le Parnasse.

Camille, éblouie par un triomphe aussi flatteur^ n'osait néanmoins faire un retour sur elle-même sans s'avouer qu'elle n'en était pas digne : on peut fasciner les yeux d'un aréopage indulgent et crédule, mais il n'est pas possible d'échapper à sa propre conscience.

" Cependant, se disait-elle, on a vu les plus grands génies emprunter des idées originales à leurs prédécesseurs : Corneille lui-même a puisé le Cid dans Guilain de Castro j Molière a trouvé son Amphytrion dans Plante ; et ^l'on assure que madame JDeshoulières n'est pas tout-à-fait l'auteur de la charmante idylle adressé à ses moutons. Bannissons donc tout scrupule, et disons, comme l'un de ces grands hommes à qui l'on reprochait quelques réminiscences : ** Je reprends mon " bien où je le trouve."

Monsieur Naze avait, au \àUage de Sceaux, une maison délicieuse, où, chaque dimanche il réunissait tous ses enfants et ses nombreux amis. Elle touchait au parc immense appartenant alors au duc de Penthièvre, si connu par sa bienfaisance et sa simplicité. Le Chevalier de Florian, secrétaire des commandements de ce prince, avait pour l'estimable M. Naze un attachement particulier; il l'avait fait l'éditeur d'une partie de ses ouvrages qui le classent parmi les littérateurs français les plus féconds et les plus aimables. Souvent il allait le matin causer avec son libraire, dont il savait plus que personne apprécier le mérite, et qui plus d'une fois lui donna d'utiles conseils.

Camille, qui trouvait dans Florian le genre de talent qu'elle désirait cultiver, éprouvait un plaisir inexprimable à le consulter sur ses nouvelles productions. Celui-ci, qui joignait à cette entraînante suavité répandue dans ses ouvrages une causticité souvent enjouée dans la conversation, voulut cent fois détourner Camille de la manie qu'elle avait de passer pour bel-esprit! il lui retraça tous les tourments d'une femme auteur, les sarcasmes, les calomnies, les dédains et l'isolement qui presque toujours étaient son partage. Lui faisant

ensuite remarquer ses sœurs aînées empressées de faire partager à leurs époux le bonheur dont elles jouissaient, il l'invitait à les imiter ; à préférer aux Muses le dieu de l'Hymen ; à ne choisir, pour son Apollon, qu'un bon mari qui lui prouvât que de toutes les productions d'une femme, celle qui la rend et plus heureuse et plus chère, c'est la réunion de jolis enfants de qui le babil est l'éloquence de la nature, et dont les innocentes caresses valent bien les ruades de Pégase.

Camille fut loin de se rendre à ces sages avis. Son amour-propre et son enthousiasme l'égarèrent même jusqu'à lui faire croire que Florian, qu'on lisait partout avec tant d'empressement, était jaloux des hautes espérances qu'elle donnait, et craignait de la voir un jour le devancer sur le Parnasse ! Elle se livra donc plus que jamais à ses études chéries, saisit toutes les occasions de se faire citer comme une femme célèbre, et s'occupa sans relâche à mériter ce beau titre.

Une circonstance favorable se présenta. La fête de naissance du respectable M. Naze approchait : on avait coutume, ce jour-là de jouer, à sa campagne, quelque petite pièce analogue ; tribut d'amitié des hommes de lettres qui fréquentaient le plus sa société. Camille annonça que cette fois elle se chargeait du divertissement. En conséquence elle se mit à composer une pastorale dont les rôles devaient être remplis par les petits enfants de M. Naze, parmi lesquels il s'en trouvait de huit à dix ans, qui paraissaient doués de beaucoup d'intelligence.

Mais ce genre de poésie, qui souvent n'est pas apprécié à sa juste valeur, exige un talent vrai, une ârpe expansive, et surtout une naïveté que dédaignent la plupart des jeunes poètes, qui s'imaginent du premier vol

s'élever jusqu'aux cieux. Aussi Camille éprouva-t-elle les plus grandes difficultés à composer sa pastorale, et n'en fût jamais venue à bout sans les ressources qu'elle avait dans la bibliothèque qu'elle s'était formée. Munie de matériaux suffisants, parmi lesquels il ne s'agissait plus que de faire un choix pour les lier ensemble et les adapter à la circonstance, elle allait souvent rêver à cette importante production dans les belles campagnes qui environnent le village de Sceaux. Un jour, c'était environ la huitaine avant la fête de M. Naze, Camille parcourait avec une partie de sa famille les allées d'un bois spacieux, situé à une demie-lieue de leur habitation. Restée seule derrière tout le monde, elle s'occupait de sa pastorale annoncée avec éclat dans le pays et attendue avec impatience. Chacun, la voyant ainsi livrée à ses vastes conceptions, n'osait la troubler et s'éloignait d'elle pour laisser un champ plus libre à sa verve poétique. Elle cherchait dans la compilation qu'elle avait faite, à former une romance bien naïve pour l'aînée de ses petites nièces, jolie comme un ange, et chargée, dans la pastorale, du principal rôle ; c'était le seul morceau qui lui manquait pour compléter son ouvrage. Mais il fallait allier ensemble candeur et gaieté, grâce et simplesse ; il fallait entr'autres trouver ce tour heureux qui va droit au cœur sans frapper trop fort, et n'employer que ces expressions où l'esprit se cache sous le sourire de l'innocence. Camille cherchait, se tourmentait, se désolait: rien de plus difficile que d'exprimer fidèlement la simple nature.. ..En traversant une allée séparée de celle où l'attendait sa famille, elle aperçoit au pied d'un platane de simples tablettes qui paraissaient entr'ouvertes ; le crayon, qui les fermait ne s'y trouvant plus, elle les ramasse, cherche au premier feuillet à

qui elles peuvent appartenir : aucun nom, pas le moindre indice. Elle parcourt plusieurs pages de ce recueil anonyme, et lit d'abord quelques phrases détachées, telles celles-ci :

" Heureuse l'âme sensible pour qui l'aspect d'une campagne riante et le bruit d'une source d'eau vive sont des plaisirs presqu'aussi touchants que celui de faire une bonne action !"

** C'est n'avoir rien que n'avoir que pour soi."

" Que faire quand on est pauvre et sensible ? Ne pas aimer. Ah ! c'est encore pis."

** Douce mélancolie, les larmes que tu fais couler sont aux âmes tendres ce que la rosée est aux fleurs."

Enfin, parmi un grand nombre de pensées de ce genre, Camille aperçoit sur les dernières feuilles des tablettes trois quatrains d'un rhythme semblable, et dont le style lui paraît si doux et si naïf, qu'elle les relit trois fois de suite et toujours avec un nouveau charme. Ils semblaient être le langage d'une jeune pastourelle qui s'exprimait ainsi:

Le soin de mon troupeau m'occupe tout entière ; C'est de mes seuls agneaux que dépend mon bonheur : Quand j'ai trouvé pour eux une fontaine claire.

S'ils sont heureux, rien ne manque à mon cœur.

Je dors toute la nuit : quand l'aube va paraître. Sans crainte et sans désir je vois venir le jour ; Ce doux repos m'est cher ; je ne veux point connaître Ce bel enfant que l'on appelle Amour.

Que les loups et l'Amour soient loin de ma retraite ! Trop heureuses brebis, un seul chien vous défend : Pour me défendre, hélas ! je n"ai que ma houlette j Mais c'est assez pour combattre un enfant.

" Quelle grâce ! et quelle touchante simplicité ! s'écrie Camille en répétant les deux derniers vers du troisième couplet. Oui, c'est ainsi que s'exprime la nature et que parle l'innocence. Oh! si j'osais employer ces trois jolis quatrains dans ma pastorale, comme ils me feraient honneur 1. . . . Pourquoi non ? ces tablettes n'indiquent point à qui elles appartiennent ; la main qui a tracé ces vers m'est absolument inconnue : peut-être les a-t-on pris dans un de ces vieux recueils devenus propriété publique ; c'est un diamant que je trouve, il faut m'en emparer." A ces mots, Camille serre les tablettes dans son sein ; et, rejoignant sa famille qui l'attendait, elle annonce qu'elle a terminé sa pastorale, et qu'il ne reste plus qu'à faire un air pour la romance nouvelle qu'elle vient de composer.

Dès le lendemain on se mit donc à répéter le chefd'œuvre de la Muse de Sceaux ; on construisit un charmant théâtre dans les bosquets qui devaient être illuminés en verres de couleur ; enfin la société la plus nombreuse, et dans laquelle on distinguait beaucoup de gens de lettres, s'y réunit le dimanche suivant, à l'heure indiquée. Une ouverture, dont les pipeaux légers et la gaieté naïve annonçaient Dezède, inimitable dans ce genre, fut exécutée par les artistes les plus célèbres de la capitale. Les petits-enfants de l'heureux M. Naze, à qui Camille avait tant de fois fait répéter leurs rôles, produisirent le plus grand effet ; tous firent valoir, par leurs grâces ingénues, jusqu'aux moindres détails de la pastorale. Chacun était surpris, extasié ; chacun applaudissait avec transport les aimables petits acteurs, et portait ensuite des regards satisfaits sur Camille, qui n'avait éprouvé de sa vie un moment aussi délicieux. " Que ce style est pur et coulant ! disait un des

littérateurs au milieu de l'auditoire. — Que ces couplets sont faciles et bien tournés! ajoutait un autre. — Comment' donc ? s'écriait un troisième, des pensées fortes et piquantes ! bravo i bravissimo. ... !" Arrive enfin la romance trouvée sur les tablettes. La petite fille à qui sa tante l'avait recommandée comme le morceau le plus marquant, chante d'abord le premier couplet avec une expression ravissante; mais au second, l'excès de zèle lui faisant perdre la mémoire, elle s'arrête après ce vers :

** Je dors toute la nuit : quand l'aube va paraître. ..."

et répétant plusieurs fois quand Vaube va paraître, . . . elle allait rester court, lorsque Florian, impatienté sans doute de ce que l'aube ne paraissait pas, et se trouvant placé près du théâtre, réprime un grand éclat de rire, et souffle tout bonnement à la jolie pastorale ce second vers:

" Sans crainte et sans désir je vois venir le jour."

La petite actrice continue : chaque spectateur s'imagine alors que le souffleur, consulté par Camille avait retenu ce couplet ; mais celle-ci, ne doutant plus que la romance ne fût de Florian lui-même, et qu'il était le propriétaire des tablettes qu'elle avait trouvées, éprouva une confusion qu'elle eut de la peine à dissimuler. Plus elle était accablée d'éloges et de félicitations plus son supplice redoublait et lui faisait reconnaître la vérité de ce que Florian lui avait répété tant de fois.

Cependant ce littérateur, aussi généreux que délicat, ne voulut point ajouter aux tourmens de Camille en divulguant le larcin qu'elle avait fait : il s'empressa même de la rassurer en disant à tout le monde, après la re-

présentation du divertissement, qu'il était à la vérité pour quelque chose dans la romance de la petite pastourelle ; " mais ajouta-t-il, c'est d'honneur le seul morceau que je connusse ; tout le reste m'est absolument étranger, et la gloire en est tout entière à son charmant auteur." Les applaudissements redoublèrent ; et Camille, plus confuse encore de l'adresse et de la bonté de Florian, ne put se défendre d'un trouble, d'une rougeur que chacun prit pour de la modestie, et qu'on approuva par de nouvelles acclamations.

Florian voulut néanmoins s'assurer si la leçon qu'il venait de donner à CamiUe produisait sur elle tout l'effet qu'il attendait ; se mêlant donc à la conversation générale, il annonça qu'il avait perdu depuis quelque temps, en se promenant dans la campagne, des tablettes qu'il regrettait beaucoup, parce qu'elles contenaient plusieurs fragments du poëme pastoral de Galatee, auquel il travaillait depuis plusieu rs mois : ** Ces fragments, ajoute-t-il, ne peuvent être d'aucune utilité pour la personne qui les a trouvés, et je m'engage à donner une récompense importante à quiconque me les remettrait," En achevant ces derniers mots, il laissa tomber un regard sur Camille, qui le comprit et se promit bien de lui restituer les notes qu'il désirait. Retirée dans son appartement, elle ne put s'empêcher de relire avec un nouvel intérêt mêlé de la plus vive reconnaissance toutes ces pensées remplies d'une si douce morale, et qui se trouvent en effet dans le charmant poème de Galnfée. Quand elle fut à ce joli vers de la romance, où s'était arrêtée la petite pastourelle, et que Florian avait soufflé si naturellement, elle ne put retenir un mouvement de dépit ; mais, songeant avec quelle amabilité le Gessner français avait su ménager son amour-propre

et lui éviter l'affront qu'elle méritait, elle réfléchit, s'arma de résolution, et dès lendemain matin elle chargea secrètement un émissaire de reporter à Florian ses tablettes, après avoir écrit au crayon ces mots sur le premier feuillet :

** Je vous renvoie votre trésor, que j'ai eu la sotte vanité de vouloir m'approprier : le succès que j'ai obtenu est votre ouvrage ; c'est la dernière usurpation que je ferai. La leçon que vous m'avez donnée ne sortira jamais de ma mémoire ni de mon cœur. Je renonce

pour toujours à la manie des vers Me faudra-t-il

renoncer de même à votre estime et à votre amitié ?

" Camille Naze."

Florian ne put se défendre d'une vive émotion en lisant cette amende honorable d'une jeune tête exaltée qu'il ramenait à la raison. Ce succès lui donna la conviction que ce n'est point en heurtant l'amour-propre, mais en le ménageant, qu'on peut lui faire connaître ses erreurs. Il voulut féliciter lui-même Camille, sur la résolution qu'elle avait eu le courage de prendre, et la rassurer sur les craintes qu'elle lui témoignait. Il profita donc du discret émissaire qu'elle lui avait dépêché pour lui faire cette réponse :

** Je vous dois. Mademoiselle, la plus douce jouissance que puisse éprouver un homme de lettres, celle de sauver du ridicule toutes les vertus réunies qu'embellit la beauté. Jugez, d'après cela, si vous devez craindre de perdre mon attachement et mon estime ! .... Ne l'oubliez jamais, les Muses sont de vieilles coquettes qui ne se plaisent qu'avec les hommes ; jalouses de toutes les femmes, elles ne fonts emblant de leur

accorder quelques faveurs que pour les tourmenter. Aussi furent-elles assez souvent brouillées avec les Grâces, qui leur préfèrent la vérité, toute nue qu'elle soit, et lui font répéter cet adage que je vous offre ici pour la récompense promise à qui me rendrait mes tablettes.

" Sans esprit, femme belle et bonne " Vaut mieux que femme bel- esprit.

" Le Chevalier de Florian."

Tout effleurer, sans jamais rien conduire à son degré de perfection, au moindre but d'utilité, telle est la manie du jour, tel est le résultat de l'éducation moderne, On ne rencontre dans le monde que de ces esprits superficiels qui jasent sur toutes choses sans jamais avoir réfléchi sur aucune; que de ces perroquets de salon qui s'en vont reporter dans l'un ce qu'ils ont entendu dire dans l'autre. On croit avoir le génie de Grétry, l'expression de Méhul et la science de Chéruhini, parce qu'on a fait une romance : on s'imagine rivaliser Gérard, Girodet et Guerin, parce qu'on a copié, d'après Raphaël, le tableau de la Transfiguration ; madame Le Brun, Robert Lefévre et Riesner j parce qu'on a fait le portrait de la petite sœur ou du petit frère ; Valenciennes, Demame et Bertin ; parce qu'on a croqué un paysage, Van-Spaendonck, Van-Daël et Redouté ; parce qu'on a dessiné quelques fleurs des champs j enfin mesdames Cottin, Genlis et de Staël,

parce qu'on s'est avisé d'écrire un roman de deux cent pages. ... La plupart de ces réputations de société ressemblent au platane, qui change d'écorce tous les ans. On ne s'attache qu'à la superficie ; on ne veut que se faire remarquer en passant, et l'on sacrifie, au vain plaisir de briller quelques heures, les jouissances durables d'un talent réel, et souvent le bonheur le plus vrai, le plus constant de la vie.

Le comte d'Harcourt avait trois filles qui montrèrent dès leur enfance un caractère et des goûts différents. L'aînée, qui se nommait Armande, s'adonnait à la peinture ; la cadette appelée Estelle, cultivait la musique, et Zélie, la plus jeune des trois, voulant posséder tous les talents, n'en perfectionnait aucun : " Quelle duperie, disait-elle à ses deux sœurs, quand on a notre nom, n-otre fortune, de ne pas se familiariser avec tous les arts ! Armande ne connaît que ses pinceaux ; Estelle n'est heureuse qu'à son piano ; pour moi, qui prétends agrandir le cercle de mes idées et mettre à profit les heureuses dispositions que j'ai reçues de la nature, je cultive à-la-fois la danse, la musique, la peinture et les langues. — C'est fort bien, lui répondit Armande ; mais comme chacun de ces beaux arts exigerait seul tous tes instants, toutes tes facultés, il s'ensuit que tu n'en connais que les préliminaires ; et, à l'exception de la danse, qu'à la vérité tu possèdes au })lus haut degré, avoue,, ma bonne Zélie, que tu ne sais pas grand'chose. — Je mourrais sur place, répartit vivement cette dernière, s'ilme '^fallait, comme vous deux, passer des journées entières sur un siège ; avoir toujours l'esprit fixé sur le même objet. Il me faut du mouvement à moi, de l'agitation, de la variété : aussi je soutiens que rien n'est comparable à la danse, et surtout à la walse sautée. Quel plaisir de raser le parquet d'un

vaste salon, comme Zéphyr sur la surface de l'onde ! Quelle ivresse on éprouve, en traversant au milieu des groupes formés sur votre passage, d'entendre dire : " que de grâces et de légèreté ! que tous ces mouvements ont à-la-fois de décence et d'abandon ! quels pieds divins et que cette tête est bien posée I on dirait Flore qui parcourt l'univers, annonçant le retour du printemps ! ou plutôt Atalante qui court en ramassant des pommes d'or cueillies dans le jardin des Hespérides. — • Un pareil triomphe est sans doute bien doux, répondit à son tour Estelle, qui venait d'exécuter une sonate longue et très-compliquée. Mais chaque genre a ses jouissances. Est-il rien de plus flatteur, de plus enivrant, lorsque dans un grand cercle vous vous présentez au piano, que d'entendre répéter de bouche en bouche : *' C'est Estelle d'Harcourt, un talent d'exécution du premier ordre. . . " Vous vous asseyez ; et promenant autour de vous des regards qui font accroire que vous avez peur et que vous réclamez l'indulgence, vous préludez : aussitôt le plus profond silence règne dans tout l'auditoire; chacun reste immobile et retient pour ainsi dire son haleine. Au prélude le plus brillant que vous avez l'air de jouer de tête, succède une sonate savante de Dussek, l'Orage ou les Papillons de Steibelt, et les airs variés de Jadin. On ne sait à quoi donner la préférence. " Que de charme et d'expression ! quel aplomb ! quelle main brillante ! s'écrie-t-on de toutes parts : les auteurs eux-mêmes de ces divins morceaux ne les exécuteraient pas mieux. ..." Vous vous levez : aussitôt mille bravo se font entendre : c'est à qui se présentera pour vous conduire à votre place ; tous les yeux sont fixes sur vous ; chacun vous entoure, vous félicite et vous proclame une virtuose. . une virtuose ! ie moyen qu'un pareil titre ne fasse pas

tourner la tête ! — Je conçois, reprit Armande, combien vous devez jouir toutes les deux de succès aussi flatteurs : quant à moi, qui préfère à l'éclat une félicité du rable, j'ai choisi la peinture, parce qu'elle donne plus de jouissances réelles. Vous avez besoin, pour briller l'une et l'autre, du grand monde et d'un cercle nombreux ; moi, je n'ai besoin de personne ; je ne suis jamais plus contente que dans la solitude. Quel bonheur de pouvoir retracer sur la toile une scène touchante dont on fut le témoin, un site champêtre qui présente un doux souvenir, les traits d'une amie, la fleur que l'on chérit 1 II ne me faut ni de ces applaudissements outrés pour la plupart, ni de ces éloges que la bouche profère et que le cœur dément : je me suflis à moi-même ; et quand je suis devant mon humble chevalet, j'oublie l'univers dont je retrace une faible partie. — Oh! réphqua Zélie, tu ne parviendras jamais à me prouver que les jours entiers que tu passes à ta peinture, sans toilette, toujours assise et barbouillée de couleurs, puissent être comparés à une soirée de bal. — Ni au plus simple concert, reprit Estelle. — Vous vous trompez, mes bonnes amies : plus je considère mes occupations et les vôtres, plus je m'applaudis de m'étre livTée tout entière à un art qui me fait trouver si bien avec moi-même, et qui pourrait, dans toutes les circonstances, devenir une ressource utile.

Bah, répondit Zélie en faisant une pirouette, en battements et fredonnant l'air de lagavotte : " Nous sommes si riches et d'im si grand nom ! Nous ne pouvons être destinées qu'à donner et non jamais à recevoir. — Ma chère Zélie, on a vu des malheureux dont l'opulence avait été pareille à la nôtre. — Eh bien, reprit Estelle, il me semble que dans ce cas la musique oflfre des secours.

tout aussi bien que la peinture — Sans doute, ma chère Estelle, si tu ne préférais pas dans l'art que tu cultives, l'exécution au savoir. Franchement, ton talent, quoique très-remarquable, n'est que l'effet d'une routine exercée ; il se borne à faire entendre chaque note après l'avoir répétée, à donner telle ou telle expression aux différents passages que tu retiens par cœur, et dont tu fais sentir si parfaitement toutes les modulations ; mais tu ne sais pas ce qui forme ces modulations, ce qui produit ces notes dont tu n'exprimes que la valeur sans en connaître l'origine. Tu ignores en un mot les premières règles de l'harmonie. Oh ! si j'étais à ta place, je voudrais, avant six mois, être initiée dans tous les secrets de la musique, et lire à livre ouvert les partitions de Gluck, de Saccfiim et de Grétry, comme on lit les chefs-d'œuvre de Corneille, de Racine et de Molière. Parvenue à ce point, tu t'assurerais du bonheur pour toute ta vie, tu te ménagerais des consolations dans le malheur et des ressources dans l'indigence."

Les trois sœurs ne cessaient de disputer ainsi quand elles étaient ensemble. Estelle, qui ne pouvait résister à la force des raisons d'Armande, essaya plusieurs fois d'étudier l'harmonie, et de ne pas se borner au genre de l'exécution : mais la facilité de briller par un talent qu'on possède, rend si fastidieuse l'étude qu'exige un talent qu'on n'a pas ! la jeune virtuose, entraînée par son goût superficiel et séduite par les éloges qu'elle ne cessait de recueillir, se contenta de porter au plus haut degré l'exécution des morceaux qui se gravaient dans sa mémoire; mais elle ne pouvait former le moindre accord, ni lire à la première vue la partition la plus facile. Quant à Zélie, qui ne concevait pas comment on se laissait captiver par l'étude, .et dont la devise était de tout effleurer, elle ne cessait de plaisanter Armande

eur son application à la peinture, et cherchait tous les moyens de la distraire du travail, dont celle-ci ne s'arrachait qu'avec peine. Souvent elle préférait, aux nombreuses réunions qui avaient lieu chez le comte d'Harcourt, aux spectacles et môme à la promenade, le plaisir de recommencer dix fois de suite l'esquisse d'une tête d'après l'antique, ou celle d'un paysage de Claude Lorrain et de Ruisda'èL En un mot, elle s'était imposé l'obhgation de se livrer entièrement à l'art qu'elle avait choisi, et d'y atteindre le degré de perfection que lui permettaient ses facultés. Elle ne tarda pas à obtenir le juste salaire de son travail et de son zèle : plusieurs charmants tableaux de genre, et surtout des paysages, qu'elle fit exposer au salon en gardant l'anonyme, fixèrent tous les regards, obtinrent les éloges des plus grands maîtres ; et cette récompenseimpartiale et secrète fut, pour Armande, mille fois préférable aux acclamations réitérées que ses deux sœurs excitaient dans les cercles brillants de la capitale.

On touchait en France à cette époque funeste qui, changeant l'ordre de ses destinées, détruisit tant de fortunes, moissonna tant d'innocents, et choisit pour ses victimes tous ceux que signalait le mérite ou la naissance. M. d'Harcourt ne put échapper, ainsi que sa famille, à cette proscription générale. Il fut d'abord conduit avec ses trois filles au château de Saint-Germain, près duquel il possédait une terre considérable, et de là, transféré seul, à Paris, dans l'une de ces prisons d'où l'on ne sortait que pour aller à la mort. Echappé comme par miracle aux cruels qui le persécutaient, il s'était sauvé chez un ancien domestique de ses pères, nommé Antoine, qui vivait dans un humble réduit, sur les bords de la Marne. Ce fut là que le comte reçut, pendant près de deux ans, toutes les douceurs et les consolations

de l'hospitalité. Ce vieux serviteur, ayant perdu ses petites épargnes, qu'il avait placées chez un intrigant, s'était étabU pêcheur à Saint-Maur, au bout du parc de Vincennes. Après avoir aidé lui-même le comte à s'évader de sa prison, il l'emmena dans sa cabane, sous des vêtements grossiers, et le nom d'un parent dont il^avait su se procurer le passe-port, dans lequel se trouvait un signalement qui offrait quelque ressemblance avec le respectable M. d'Harcourt. Celui-ci, qui joignait à des goûts simples, à des habitudes champêtres, l'âme la plus aimante, et qui, par un juste retour, après avoir répandu tant de bienfaits, éprouvait le charme de la reconnaissance, n'eut pas de peine à se faire au nouveau genre de vie qui lui était offert. Connu dans Saint-Maur, comme le neveu du père Antoine, que tout le monde estimait, il aidait ce dernier dans ses travaux, sous le déguisement qu'il avait pris, et passait avec lui des journées entières, tantôt à ramer sur la Mairne, tantôt à préparer ou à raccommoder des filets. Il était même parvenu à se faire une réputation dans ce métier, et passait pour le plus habile pêcheur de tous les environs. Il finit enfin par chérir cette heureuse obscurité qui, en le mettant à l'abri de tout danger, lui faisait éprouver cette première jouissance de l'homme qui trouve dans son travail et dans sa force l'existence et la liberté. M. d'Harcourt eût volontiers renoncé pour jamais à l'opulence et aux grandeurs dont il avait été comblé, pour passer le reste de sa vie ignoré sous les simples habits de pêcheur et dans la cabane du père Antoine, s'il avait eu près de lui ses enfants.

Armande, Estelle et Zelie étaient restées toutes les trois dans le château de Saint- Germain, où d'abord on les avait enfermées avec leur digne père. EUes furent

dans la plus cruelle inquiétude sur le sort de ce dernier, et le crurent victime de leurs persécuteurs, lorsqu'un jour elles reçurent un billet de sa main, qui leur annonçait qu'il existait encore et qu'il était en sûreté. C'était le brave Antoine, qui, prétextant des affaires de famille, avait obtenu un passe-port pour Saint- Germain, où il s'était rendu ; et de là avait su pénétrer jusqu'à la prison des trois sœurs, auprès desquelles son grand âge, son état obscur et surtout son dévouement lui firent avoir accès. Il les trouva réunies dans un vieux donjon, dont les fenêtres grillées donnaient sur la campagne. On avait jusqu'alors entièrement pourvu à leurs besoins ; et leur jeunesse ayant désarmé la fureur de leurs t}Tans, on les laissait vivre, soit par oubli, soit par pitié.

Quelle fut leur joie en apprenant tous les détails que s'empressa de leur donner le père Antoine ! Il ne pouvait suffire à toutes les questions qu'elles lui faisaient. Il était à-la-fois ému de leur reconnaissance, confus de leurs caresses. Enfin, après avoir fait espérer à ces. pauvres abandonnées qu'elles reverraient le digne auteur de leurs jours, il les quitta, repartit et revint consoler ce dernier en lui répétant tout ce qui s'était dit et redit, et lui faisant entrevoir à son tour le bonheur de rejoindre et d'embrasser ses enfants.

Cependant tous les biens de M. d'Harcourt avaient été vendus ; et tandis qu'il vivait auprès d'Antoine aussi heureux qu'il pouvait l'être, séparé de ses trois fiUes, celles-ci, toujours recluses, n'existaient que de cette assistance que commandent la jeunesse et le malheur ; mais la cupidité de leurs barbares surveillants les réduisit bientôt à la détresse la plus cruelle ; et, à l'exception de la modique nourriture accordée alors aux prisonniers d'Etat, elles manquèrent des choses les plus nécessaires à la vie. Ce fut alors qu'elles éprouvèrent que les tires

et l'opulence ne mettent pas toujours à l'abri du besoin, et que la roue de la fortune, en élevant les êtres les plus ignorés, abaisse souvent ceux qu'elle avait fait briller au plus haut rang.

Estelle se livrait en vain à son beau talent d'exécution ; les sons du piano ne faisaient retentir que la voûte impénétrable sous laquelle on la retenait enfermée ; et à l'exception d'Armande, qui toujours éprouvait du plaisir à l'entendre, personne n'était là pour l'accompagner ou l'applaudir. Zelie, qui passait constamment d'un objet à l'autre sans pouvoir se fixer à aucun, était le plus souvent assise, dans l'attitude de la nonchalance et de l'ennui : elle s'endormait en laissant tomber à ses pieds le livre dont à peine elle avait parcouru quelques pages ; tandis qu'Armande, heureuse, attentive, esquissait à travers les barreaux d'une croisée, un des beaux sites des environs de Saint-Germain : c'est ainsi que les trois •sœurs formaient souvent la réunion des trois genres.

Il fut question dans le château, de priver Estelle de l'instrument qui faisait son unique consolation, mais heureusement les geôliers, toujours prêts à saisir l'occasion du moindre lucre, reçurent d'Armande quelques pièces d'or pour ne pas se porter à cet excès de rigueur. Cette aînée des trois prisonnières avait imaginé d'utiliser le talent de la peinture, qu'elle portait jusqu'à la perfection, afin d'adoucir, par l'appât du gain, la férocité de leurs gardiens, et de se procurer, ainsi qu'à ses sœurs, tout ce qui leur était nécessaire. Elle se mit donc à composer diftérens tableaux de genre, à peindre plusieurs paysages qu'elle faisait vendre dans Paris, par le concierge de sa prison, avec lequel elle était convenue de partager. Cehii-ci, qui trouvait un débit avantageux de ces charmantes productions, s'empressait de procurer à

l'industrieuse Armande tout ce dont elle avait besoin ; et bien qu'il ne se fît aucun scrupule de la tromper sur le prix véritable qu'il retirait de ses ouvrages, il lui remettait encore assez d'argent pour adoucir la rigueur de son sort, et pouvoir offrir à ses sœurs ce qui devait les charmer et les distraire dans leur pénible captivité. Elle fit acheter pour Estelle, toute la musique nouvelle qui paraissait, et que celle-ci s'amusait à déchiffrer ; pour Zéhe, des livres, des airs de walse, des chiffons ; et pour elle-même, des bosses d'après l'antique, des esquisses au trait d'après les plus grands maîtres, en un mot, tout ce qui pouvait la diriger dans ses travaux. Peu à peu, le haut du donjon qu'elles occupaient dans le château de St. -Germain, et qui n'était qu'un galetas humide et malpropre, fut meublé des attributs des différents arts, et devint une espèce d'atelier dont les ornements faisaient oublier que c'était une prison.

Estelle et Zéhe, ne cessaient d'exprimer à leur sœur aînée toute leur gratitude, et de reconnaître l'avantage d'un talent porté jusqu'à sa perfection : *' oh ! si jamais nous parvenions à quitter ce château, disait la première, avec quelle constance, avec quel zèle je m'adonnerais à l'étude de l'harmonie et de la composition ! — Puisque nous ne pouvons par nos talents, ajoutait la seconde, contribuer à l'adoucissement de notre sort, il faut, ma bonne Estelle, nous livrer nuit et jour au travail de l'aiguille, afin d'aider Armande à subvenir aux besoins de notre existence commune. — Oh ! laissea-moi, leur répondait cette dernière en les pressant sur son cœur, laissezmoi jouir, au sein même de la captivité, du bonheur le plus doux que j'aie éprouvé de ma vie ; loin de vous livrer à un travail fastidieux, dont il vous faudrait faire l'apprentissage, souffrez que je vous procure ce qui peut

VOUS mettre à l'abri de lïndigence et du malheur. Je vous demande pardon d'être en ce moment la plus heureuse ; mais peut-être aurez-vous votre tour."

EUe chargea donc le concierge, à qui elle remit un grand paysage, qu'elle venait de terminer, d'acheter pour Estelle, le Solfège de Rodolphe, la Méthode d'harmonie de Cafel, et pour ZéUe la Grammaire italienne et le Dictionnaire de Vénéroni. Remettant ensuite ces différents objets à chacune de ses sœurs, et les excitant par son exemple à se perfectionner dans les arts qu'elles avaient adoptés, elle eut la jouissance de leur facihter 3 es progrès les plus rapides, et de faire tourner à leur profit le malheur et l'esclavage.

La Pro\^dence, qui toujours veille sur les infortunés, et lient tôt ou tard leur tendre une main secourable, permit que la bonne et généreuse Arraande trouvât, dans le talent qu'elle possédait, la plus digne récompense de son courage et de sa résignation : le geôher, qui avait coutume de lui fournir tout ce qu'elle désirait, vint, un jour, lui remettre des pinceaux et plusieurs toUes qu'il avait achetés à Paris chez un marchand de couleurs et de tableaux. En posant une de ces toiles sur son chevalet, dès que le gardien fut sorti, Armandft aperçut derrière, et sur l'un des bords, cette inscription : *' Prenez garde au manche de la plus grosse brosse." Surprise et tremblante d'émotion, elle regarde attentivement l'objet indiqué, découvre que le manche forme en dedans une espèce d'étui, l'ouvre avec précipitation et trouve une lettre de son père : à cette lettre était joint un petit billet conçu en ces termes: " Mettez votre réponse dans le manche de ce pinceau ; dites qu'il ne peut vous convenir, et rendez-le tout simplement au geôlier qui vous l'a rerais."

Armande et ses deux sœurs se passent et baisent.

tour-à-tour, cet écrit de la main du plus tendre des pères, qui les rassure de nouveau sur son sort, et leur demande des renseignements sur leur cruelle situation. Elles s'empressent de satisfaire à toutes ces questions, renferment leur lettre commune dans l'étui si favorable et joignent cette réponse au billet : " Nous vous confions notre secret et notre vie : nous ignorons qui vous êtes : mais le Ciel, qui reçoit nos vœux, nous permettra sans doute un jour de vous connaître." Armande remit aussitôt au concierge la brosse en question : il alla, dès le même jour, la reporter à Paris, au marchand de tableaux, qui, feignant de faire quelques façons pour la reprendre, en offrit une autre que l'argus redoutable reporta fidèlement à sa chère détenue '^ c'est ainsi qu'il appelait Armande. Celle-ci ne put s'empêcher de lui demander le nom de la personne qui lui vendait ses toiles et ses couleurs; "C'est Bernard, reprit-il brusquement, l'marchand d'tableaux qui d'meure sur la place du Louvre ; c'est à lui que j'vends tout c'que vous faites: oh! c'est un connaisseur; aussi lui ai-je ben promis d'iui faire avoir tous vos ouvrages : il marchande en diable ; mais il paie bien." Ces paroles furent, pour la jeune artiste, comme un doux rayon de lumière qui luit après un long orage. Elle savait que ce Bernard était un des hommes les plus estimables ; elle se rappela que le comte d'Harcourt lui avait rendu d'importants services, et ne douta plus que ce digne marchand ne cherchât à s'acquitter. Elle renferma dans son sein toute la joie qu'elle éprouvait, et conçut le projet de faire passer à Saint-Maur, un de ses ouvrages. Elle annonça donc à son gardien qu'elle lui remettrait le plus tôt possible un nouveau tableau dont elle espérait, dit-elle avec expression, retirer un très-grand prix.

Dès que les trois sœurs se trouvèrent seules et qu'elles eurent béni de nouveau l'ingénieux Bernard, elles examinèrent le dernier pinceau qu'il avait remis au concierge, et trouvèrent dans le manche, une cachette semblable à celle du premier : elles profitèrent de cette heureuse idée pour correspondre avec leur père, qui, pendant près d'un an, s'entretint de cette manière avec ses filles, en dépit de tous les argus qui les surveiliaient.

Armande, assurée que le tableau qu'elle projetait, ne sortirait des mains du bon Bernard, que pour passer dans celles de M. d'Harcourt, se livra à tout le charme de son imagination, à toute la force de son talent, pour offrir à ce dernier le gage le plus attendrissant de la piété filiale. FMe se peignit, elle-même, assise dans le vieux donjon qu'elles habitaient, tenant à la main, le portrait en miniature de ce père adoré, et le regardant d'un air qui exprimait ses regrets d'être séparée de l'auteur de ses jours ; Estelle et ZéUe étaient également représentées tout près d'elle, et dans la même attitude : ces trois têtes charmantes étaient d'une ressemblance parfaite : des larmes s'échappaient de leurs yeux ; on croyait voir tous leurs mouvements exprimer le môme désir; on croyait les entendre prononcer la même prière.. . Afin de séduire le concierge, et de flatter son amourpropre, Armande avait eu l'adresse de le placer sur un des côtés du tableau, balayant le triste réduit des trois infortunées qu'il regarde avec un intérêt dont il ne peut se défendre. On apercevait d'un côté, le chevalet de la jeune artiste, de l'autre le piano d'Estelle, et sur le devant la table de travail de Zélie, où se trouvaient plusieurs livres : tout était rendu avec autant de recherche que de vérité. On voyait avec peine ces murs épais

qui séparaient du monde entier celles qui devaient en faire l'ornement ; on souffrait de leur abandon, on partageait leurs souffrances; on croyait sentir l'humidité de ces voûtes obscures, de ces vieux piliers dégradés par le temps : mais un rayon de soleil, pénétrant à travers les barreaux d'une croisée et dardant sur les trois sœurs ainsi groupées, semblait les ranimer et leur annoncer la fin de leurs malheurs.

" Tenez, dit Armande au concierge, en lui remettant ce tableau, voilà ce que j'ai fait de mieux: nous devons, si je ne me trompe, en retirer une bonne somme. — C'est vous ! s'écria celui-ci ; ce sont vos sœurs !. . Eh ventrebleu, c'est moi-même !.. .le gros bonnet d'iaine sur la tête, la pipe à la bouche, le trousseau d'clefs à la ceinture, et puis c't'œil surveillant à qui rien n'échappe.. Oh! qu' c'est donc ressemblant! — Annoncez au marchand, reprit Armande, que ce sont les trois filles du comte d'Harcourt, dans leur prison, et je suis sûre que ce tableau, quoique fait assez rapidement, nous produira le double de tous ceux que j'ai peints jusqu'à ce jour. — Oh ! laissez-moi faire, je sais mon métier." A ces mots, il sort, et dès qu'il peut s'absenter, il va porter cette touchante production au bon Bernard, qui ne peut qu'avec peine cacher l'émotion qu'il éprouve, et retenir les larmes prêtes à s'échapper de ses yeux : mais reprenant ensuite un ton brusque et cette indifférence d'un marchand, qui veut tout avoir à bon compte, il annonce d'abord qu'il n'achète jamais de tableaux de famille. " Mais ventrebleu, reprend le geôher, regardez donc comme ces trois têtes sont jolies, et quelle expression ça vous a. . Et puis moi, qui me trouve là campé tout près d'elles, pour les faire valoir ; un geôlier qui s'attendrit I c'est du nouveau : ça n'sau-

rait s'payer trop cher. — J'avoue, reprit l'adroit Bernard, que vous ne nuisez pas à l'effet, et que vous seul me détermineriez à prendre cette peinture Combien en voulez-vous ? — Vingt-cinq louis, tout au juste. — Vingt-cinq louis ! c'est tout le bout du monde si j'en donnais la moitié; encore c'est, je vous le répète, parce que vous êtes dans ce tableau, qui doit un jour vous faire beaucoup d'honneur, et vous mériter l'estime de tous les braves gens. — Eh bien, ventrebleu! va pour cent écus, mais payés comptant. — Je n'achète jamais à crédit.'* Bernard remet aussitôt cent écus au geôher, qui d'abord prélève pour lui cent francs ; et partageant le reste avec Armande à qui il jure et proteste qu'il n'a vendu son ouvrage que deux cents, il se trouve avoir pour lui les deux tiers de la somme.

Mais celle-ci, qui ne voyait, dans cette prétendue vente, que le bonheur d'offrir à son père un gage touchant de l'amour de ses enfants, feignit d'être satisfaite du marché, remercia bien le concierge, et lui eût volontiers remis les modiques cent francs qu'elle recevait s'ils n'eussent pas été nécessaires à l'existence de ses sœurs. Ce qu'elle avait prévu ne tarda pas à s'effectuer : l'honnête marchand de tableaux courut porter, lui-même, à Saint-Maur, celui qu'il venait d'acheter. Le comte d'Harcourt était, en ce moment, à pêcher avec son fidèle Antoine. M. Bernard profita de son absence pour lui ménager la plus déUcieuse surprise : mettant la vieille femme d'Antoine dans le secret, il pose le tableau auprès du lit du comte, l'attache à un pan de bois de la masure qu'il habitait. Comme il n'avait pas eu le temps d'y adaj)ter un cadre, il l'entoure de roses, de lis et d'immortelles, fait promettre à la mère Antoine de ne prévenir aucunement M. d'Harcourt, et retourne à

Paris. Celui-ci rentre à la chute du jour, avec son compagnon fidèle, après avoir fait la pêche la plus heureuse. Le petit souper fini, et la conversation d'usage terminée, le Comte prend une lampe et passe dans l'humble réduit où il comptait se livrer aux plus tristes rêveries : qui pourrait dépeindre sa surprise et son saisissement, lorsqu'il aperçut le monument de la piété filiale apposé près de son lit ? Il pousse un cri perçant, tend les bras vers cet image fidèle de tout ce qui lui reste au monde, et à travers les pleurs qui inondent sa figure vénérable il ne peut faire entendre que ces paroles : "Mes enfants !. . . . mes chers enfants. . . . !"A ces cris, arrivent le vieux pêcheur et sa femme, qui ne peuvent se rassasier de ce touchant spectacle, et plaignent le Comte d'être séparé d'aussi charmantes créatures, ** Il semble, reprend celui-ci, qu'elles me parlent, qu'elles m'appellent. ... ; et cet encadrement de fleurs,

produit sur mon âme une si douce illusion ! En

voyant ces beaux lis, je crois voir mes filles ; en respirant l'odeur de ces roses, je crois sentir leur haleine ; et ces immortelles m'offrent l'emblème attendrissant de

leur amour pour moi C'est Bernard, j'en suis

sûr ; eh ! quel autre que lui pourrait être l'interprète de mes chers enfants ? Il n'y a que ce digne et excellent homme qui puisse avoir conçu cette heureuse idée : oh combien elle ajoute au charme de ce tableau !"

La mère Antoine ne put garder plus long-temps le secret, et fit l'aveu que c'était en efîet M. Bernard. Il revint quelques jours après avec un riche cadre, qu'il avait fait faire, et dans lequel il })08a le tableau, qu'on remit à la môme place, M. d'Harcourt, après avoir témoigné toute sa reconnaissance au discret agent de ses filles, le cbargea de leur faire passer une lettre où il

leur exprimait tout le bonheur que lui faisaient éprouver leurs images chéries. " Jusqu'à ce jour, leur disaitil, je redout aisl'instant où, me retirant seul dans mon humble réduit, je me hvrais à toute la rigueur du sort qui nous sépare ; mais à présent je cesse plus gaiement mon travail; et lorsque j'ai bien rempli ma journée, quand j'ai produit au fidèle Antoine une pêche heureuse, je regagne avec joie ma cabane ; je cours vous voir, mes chers enfants ; je ne vous quitte un instant que pour aller prendre un modique repas, et reviens aussitôt m'entretenir avec vous, jusqu'à ce qu'un doux sommeil puisse clore ma paupière. Le matin, en m'éveiUant, je vous dis bonjour, et vais recommencer la journée, dans la douce assurance de revenir le soir vous en rendre compte. . , . O ma bonne Armande, c'est à toi que je dois ce bonheur inexprimable, cette consolation qui me fait oublier tous mes maux j puisse le ciel t'en donner la juste récompense !"

En effet, M. d'Harcourt ne manquait jamais d'attacher, soir et matin, ses regards attendrie sur les portraits de ses trois fiUes, de leur parler comme si elles eussent été là pour l'entendre. Lorsqu'il partait pour la pêche, il couvrait de vieux haillons ce chef-d'œuvre de grâce, et d'expression, afin de le dérober à tous les regards indiscrets : dès qu'il revenait du travail, il s'empressait de découvrir ce cher talisman devant lequel il ne manquait jamais de rester long-temj)s, de causer avec ses filles, et de leur exprimer le désir de les presser dans ses bras.

Ce vœu fut enfin exaucé : l'horizon nébuleux qui avait couvert la France de tant d'orages coimuençait à s'éclaircir : déjà la justice avait ressaisi son glaive et sa balance, que lui avait dérobé l'anarchie. A son as-

pect, l'envie, le rapt et l'imposture virent cesser leur règne exécrable, et la terreur s'enfuit à son tour épouvantée : en un mot, les proscriptions cessèrent et les prisons s'ouvrirent. Le comte d'Harcourt ne tarda pas, grâce au zèle et aux sollicitations de l'infatigable Bernard, d'obtenir sa liberté. Le premier usage qu'il en fit fut de solliciter celle de ses trois filles, qu'il alla cherclier lui-même, au château de Saint Germain, où elles étaient enfermées depuis près de deux ans. Ce fut en présence de leur généreux protecteur, et du bon père Antoine, qu'eut lieu cette première entre\iie si touchante et si ardemment désirée. Le comte et ses enfants, ne pouvaient se rassasier de se revoir, de s'embrasser et de confondre leurs tendres épanchements. Estelle et ZéUe, qui depuis plus d'un an s'étaient entièrement livrées à l'étude, défiaient le sort de les réduire à la misère. " Je puis maintenant, dit l'une, accompagner sur le piano toute espèce de musique, et même enseigner l'harraonie. — Je possède, dit l'autre, la langue italienne au point d'en donner des leçons, et de traduire Le Tasse ou Pétrarque i je ne crains plus que l'infortune me réduise à ne pouvoir exister par moi-même. — C'est à votre sœur, ajoutait le comte, que vous êtes redevables de ce précieux avantage. O ma chère Armande, jouis de tout le bonheur que tu mérites, et récapitule, avec moi, ce que t'a produit le talent que tu possèdes : il a charmé ta solitude, et t'a fait souvent oublier ta captivité ; il t'a sauvée, ainsi que tes sœurs, des horreurs de la misère ; il a trompé la surveillance de tes gardiens, franchi les murs de ta prison, pour venir offrir à ton malheureux père la plus douce consolation qu'il pouvait espérer; il a procuré au bon M. Bernard l'occasion de s'acquitter envers moi : il nous met enfin

pour jamais à l'abri du besoin où nous plongent l'usurpation de nos droits et la perte de notre fortune."

Cette perte ne fut que momentanée. M. d'Harcourt, qui n'avait point quitté la France, rentra dans tous ses biens. Il s'empressa d'abord d'assurer au père Antoine et à sa femme une rente, qui répandit sur leur vieillesse l'aisance et le bonheur ; il remit ensuite au généreux Bernard, tout ce qu'il avait payé aux avides gardiens, qui lui vendaient les tableaux d'Armande, le força d'en accepter la collection, et ne garda que celui qui représentait ses trois filles dans leur prison. Il le plaça dans le salon de son hôtel à Paris, et fit graver au bas cette inscription : '^ Eflileurer tous les talents ne produit qu'ignorance et satiété; n'en choisir qu'un et le conduire à son degré de perfection, c'est s'assurer le moyen de charmer ses loisirs, de braver les rigueurs du destin, et de faire le bonheur de tout ce qui nous entoure.'^

Rien ne se propage comme les ridicules : il est rare qu'une jeune fille n'ait pas les manies de la personne qui dirige son éducation. Accoutumée à copier cette dernière jusque dans les moindres détails, elle suit aveuglément le sentier qu'elle lui trace ; et lorsque ce sentier s'écarte du chemin qui conduit au vrai bonheur, la jeune égarée ne le retrouve que bien dilîicilement, et quelquefois n'y rentre de sa vie.

M. James, riche fabricant de dentelles, était cité

comme l'un des hommes les plus recommandables de la Flandre ; il employait à lui seul plus de cinq cents ouvriers, dont il ne cessait d'être le bienfaiteur ; ses riches magasins se répandaient dans toute l'Europe, et son crédit se trouvait si généralement établi, qu'il n'y avait point de comptoir connu, dans les quatre parties du monde, où sa signature ne fût respectée. Cher à son pays, qui lui devait une partie de sa prospérité, il était devenu l'un des plus notables de Bruxelles, où la franchise et la générosité qui le caractérisaient contribuaient encore à le faire chérir. Aussi, dès qu'il traversait une rue, dès qu'il se montrait dans quelque lieu pubhc, il entendait à tout moment répéter sur son passage : " C'est le bon M. James, l'honneur et le modèle des fabricants, le père des ou\Tiers, l'appui des malheureux. ..." Hommages touchants, doux salaire de l'homme de bien, quel rang, quelles prérogatives pourraient vous être préférés ?

M. James avait cinq enfants, deux garçons et trois filles : Charles et Victor secondaient leur père dans ses immenses travaux ; ils n'avaient d'autre ambition que de lui succéder, et de se rendre comme lui dignes de l'estime générale : Cécile, Adèle et Benjamine, élevées par la plus vertueuse des mères, étaient chargées de vaquer aux soins du ménage, à la tenue des livres, à tous les détails qu'exige sans cesse un commerce considérable : Cécile active et laborieuse, valait à elle seule deux commis au cabinet : Adèle, attentive, soigneuse et prévenante, s'était chargée de l'administration intérieure de la maison. Quant à Benjamine, dédaigneuse, exigeante et romanesque, elle se laissait prévenir par tout ce qui l'entourait ; se faisait servir par ses frères et sœurs, et croyait les payer amplement de

toutes leurs bontés, soit par un sourire approbateur, soit par un regard de protection qui semblait dire : " Je suis contente de vous." Comme elle était la dernière venue, et que M. James avait près de soixante ans quand sa Benjamine vint au monde, elle fut dès sa naissance l'idole de ses parents ; chacun la gâtait avec délices et semblait la regarder comme formée d'un autre sang. 11 est dans les familles nombreuses de ces êtres privilégiés, qui réunissent toutes les alFections; de ces Benjamines à qui l'on fait croire qu'elles ont plus de droits que tous les autres, et qui souvent ne payent que par une indifférence coupable, et la vanité la plus ridicule, tous les égards emmiellés dont on adula leur enfance.

Tandis qu'Adèle et Cécile s'occupaient, ainsi que leurs frères, des attributions qu'on leur avait confiées. Benjamine, mollement étendue sur un sofa, se hasardait : tantôt à nouer un ruban sur im chapeau, tantôt à broder une fleur au tambour, ou bien son chiffre couronné de roses, sur un mouchoir de batiste. Mais elle aurait cru se compromettre s'il lui eût fallu, comme le faisaient ses sœurs, assortir des pièces de dentelles, former les cases de papiers qui les renferment, étiqueter chaque espèce, et les ranger dans les cartons : ses jolis doigts étaient trop délicats pour se livrer à des occupations vulgaires ; son imagination s'élevait à une trop grande hauteur pour qu'elle pût s'abaisser à un travail purement mécanique : il lui fallait des objets plus importants, et qui, disait-elle, exigeassent du génie, de la réflexion et du sentiment ; en un mot, elle s'imaginait planer sur tout ce qui l'entourait, comme un cèdre superbe balance sa cime au-dessus des insectes qui rampent sous son ombrage.

Cet esprit romanesque ne fit que s'accroître par l'arrivée à Bruxelles d'une parente de M. James, qui, depuis long-temps, avait formé le projet de visiter sa belle fabrique. Cette dame, veuve de M. de Lessence, qui jadis avait occupé une place importante à la cour, était un composé de qualités et de ridicules ; fraîche encore et d'une apparence robuste, elle avait ses jours de migraine et se plaignait continuellement de maux de nerfs ; parlant sans cesse et d'une voLx forte et sonore, elle s'interrompait quelquefois par une toux sèche, et affectait la petite poitrine ; quoique d'un appétit dévorant et dormant dix heures de suite, elle criait à l'insomnie et se désolait de la faiblesse de son estomac. Très-recherchée dans sa toilette, elle ne parlait qu'avec mépris des caprices de la mode ; mais sa bonté naturelle s'étendait sur tout ce qui l'entourait : plus d'une fois elle se réduisit au plus strict nécessaire pour consoler l'infortune, assister l'indigence. Etre estimée, était son ambition ; être citée, sa passion dominante. Irréprochable dans sa conduite, et cependant faite encore pour plaire, elle fuyait le grand monde et se hvrait entièrement à la lecture des romans : il n'en était aucun, depuis Théaijhie et Chariclée, traduit du grec, jusqu'aux productions les plus modernes, qu'elle ne connût et dont elle ne fût en état de réciter tel ou tel passage. Aussi, son imagination remplie de tant d'incidents, de récits et de descriptions, se formait des chimères à chaque o])jet qui se présentait à sa vue. Apercevait-elle un vieux château, elle se disait aussitôt: '* C'est là qu'a gémi l'innocence opprimée ; ces remparts, ces pont-levis, annoncent qu'un preux a combattu pour la dame de ses pensées. ..." Découvraitelle dans la campagne une humble chaumière, elle

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s'imaginait qu'elle avait été l'asile de quelque proscrit célèbre, de quelque guerrier malheureux : ** peut-être s'écriait-elle, est-ce là que la belle Angélique amena sur un coursier son cher Médor, et qu'elle étancha le sang qui coulait de sa blessure avec les longues tresses de ses beaux cheveux. ..." Se trouvait-eUe dans un vaUon, au bord d'un ruisseau limpide, elle se disait encore ; *' C'est ici que le pieux et vaiUant Tancrède s'empressa de répandre l'eau du baptême sur la tête enchanteresse de Clorinde expirante. . " L'aspect d'une tour, d'une ruine, d'une forêt, la jetait toujours dans une rêverie déhcieuse ; et souvent ses beaux yeux fixés sur les monuments qu'avaient respectés plusieurs siècles, se mouillaient de douces larmes.

On présume aisément que cette manie romanesque, qui d'ailleurs était rachetée par beaucoup d'esprit et le plus grand usage du monde, fit une profonde impression sur Benjamine; eUe regardait madame de Lessence, comme une divinité que le Ciel protecteur lui avait envoyée pour l'arracher à l'existence obscure où elle languissait chez ses parents, et l'initier dans les mystères, qui seuls peuvent élever l'âme, et l'orner de ces grands sentiments qui brillaient aux temps heureux de l'antique chevalerie. Remplie de cette idée, la jeune enthousiaste ne cessait d'entourer d'égards, de soins caressants celle qu'elle désirait prendre pour modèle, et parvint à s'en faire chérir au point, que Mme de Lessence conçut le projet de l'adopter pour son élève chérie. ** Votre Benjamine, dit-elle un jour à M. et Mme. James, réunit tout ce qu'il faut pour devenir une femme très-distinguée ; et j'ai la certitude qu'un séjour, auprès de moi, dans la capitale, achèverait de dévelopi)er les rares dispositions que je remarque dans cette charmante personne.

Je suis veuve, et sans enfants, votre parente, votre amie ; si vous voulez la confier à ma surveillance, à ma tendresse, j'ose vous promettre que bientôt elle sera citée dans tout Paris comme un ange de perfection, et qu'elle pourra prétendre aux plus brillantes destinées." Quoique le bon M. James, eût pour la plus jeune de ses filles un attachement inexprimable ; l'idée de lui procurer un sort avantageux, la haute réputation de madame de Lessence, son bon cœur, la pureté de ses principes, enfin le désir ardent qu'exprimait Benjamine de se former sous les auspices d'une femme aussi célèbre et de marcher sur ses traces, tout détermina ce tendre père à se séparer de sa chère Benjamine. Au bout de quelques semaines madame de Lessence annonça son départ; Monsieur et madame James formèrent pour leur fille le trousseau le plus riche et le plus complet ; ils lui donnèrent une bourse pleine d'or ; invoquèrent pour cet enfant chéri les faveurs du ciel ; et mêlant leurs larmes à leurs bénédictions, ils la remirent entre les m.ains de madame de Lessence, qui, tout aussi attendrie qu'eux, croyait voir, dans cette scène touchante, le départ de Pénélope ou celui de Virginie.

Le jour même de leur arrivée à Paris, madame de Lessence dit à sa jeune parente : *\Le nom que vous portez, et par lequel votre digne père a voulu sans doute rappeler la tendresse du \ieux Jacoh pour son cher Benjamin, n'est pas heureusement assorti avec la dignité de vos traits et cette teinte sentimentale qui en fait le premier charme : Beujamine exprime, selon moi, la gentillesse de l'enfance, le tendre objet de la préférence paternelle, mais il vous faut un nom plus analogue à votre nouvelle existence, à la glorieuse carrière que je me propose de vous faire parcourir. Et puis ce James est

bien court, bien sec ; il est parmi nous de ces convenances dont on ne peut s'écarter, et vous sentez que dans les réunions de nos chers initiés, où bientôt vous devez paraître, on n'aurait de vous qu'une idée mince et vulgaire en vous entendant annoncer: Benjamine James. Je vous propose donc de vous nommer, dès ce moment, Rosémonde de Saint-James. — Oh le charmant nom ! s'écria la jeune élève, en répétant plusieurs fois de suite: " Rosémonde !. . Rosémonde ! — C'est celui d'une belle Vénitienne qui remplit l'Italie de ses malheurs; vous connaîtrez bientôt cette histoire intéressante." Voilà donc notre heureuse Benjamine transformée tout-à-coup, annoncée et désignée comme la belle Rosémonde de Saint-James. Ce qu'avait prévu madame de Lessence arriva: ce nom romanesque et idéal fixa l'attention sur sa jeune élève, la fit trouver aussi noble qu'intéressante, et lui procura plus d'hommages que n'eût fait le simple nom de James, qui n'était que celui du premier fabricant et du plus honnête homme de toute la Flandre.

Benjamine, revêtue de ce surnom, qui lui paraissait indispensable, eut à se former dans différentes choses, non moins importantes, pour se signaler dans le monde. " Il faut, lui dit Mme. de Lessence, si vous voulez atteindre à cette haute réputation de femme distinguée, à laquelle il vous est permis de prétendre, il faut, dis-je, que vous composiez d'abord votre maintien de cette grâce expansive, de ce tendre abandon qui annonce la quintessence du sentiment ; il faut lever souvent vos grands yeux vers le ciel ; exhaler de temps à autre un soupir mystérieux, et rester le plus long-temps possible dans une rêverie mélancolique, d'où vous ne sortirez qu'avec distraction, et comme arrachée tout-à-coup à vos chères

pensces. Il faut que votre mise soit d'un désordre trèsrecherché ; la tête toujours nue et ornée d'une simple fleur; vos beaux cheveux blonds tombant sur les épaules et couvrant le sein de deux gros flocons bouclés qu'on appelle repentirs : ce dernier article est de rigueur. Surtout, jamais de rouge ; et, si vous le pouvez, une teinte de pâleur qui annonce l'excès du travail et l'irritabilité des nerfs ; pas le moindre chiffon ni le plus simple indice d'une mode éphémère. Pour tous bijoux, un charivari, c'est-à-dire une longue chaîne à laquelle sont suspendus un grand nombre d'anneaux symbohques ; et toujours à la main un mouchoir blanc orné dans les coins de chiffres et de devises, pour essuyer les pleurs que produit la moindre émotion sur une âme trop sensible. Il faut aussi que vous puissiez chanter quelque romance plaintive, et que vous sachiez vous accompagner sur la harpe ; La harpe, vous le savez, était l'instrument des Bardes par nous si révérés, et c'est encore celui que préfère toute femme bien inspirée : enfin, ma chère Rosémonde, souvenez-vous que, pour être initiée dans les mystères du sentiment et de la délicatesse, on doit avoir ce que nous appelons le genre ossianique. — Et qu'est ce que le genre ossianique, tendre amie ? — C'est une inspiration vive et brillante, qui dirigeant notre intelligence vers la voûte céleste, nous fait dédaigner tout ce qui nous entoure sur la terre, et nous élève par la pensée, au-dessus des simples mortels. — Oh bien je vous promets d'être excellente ossianique ; car, à Bruxelles, je me sentais au-dessus de toutes les personnes qui m'environnaient. — Fort bien. — Et à l'exception des chers auteurs de mes jours, malgré moi, je dédaignais tout le monde. — C'est parfait. Nous commencerons dès demain vos premières études ;

et, pour marcher avec ordre, je vous donnerai à lire Clélie et le Grand Cyrus, de mademoiseUe Scudcry, Zaïde et la Princesse de Clèves de madame de La Fayette, dont vous me ferez des extraits. Nous passerons ensuite aux Cent Nouvelles de madame de Gomez ; de là, je vous lancerai dans Richardson, Marmon~ tel, d'Arnaud, et enfin dans tous nos romanciers modernes, qui, chaque jour, illustrent notre siècle par leurs innombrables et miraculeuses productions."

La nouvelle Rosémonde fut donc entourée de tous les héros, de tous les preux qui figurent dans le monde romanesque ; et par la lecture de tous ces ouvrages, où l'exagération bannit ordinairement le naturel, elle acheva d'exalter son imagination et de se créer des fantômes. Tout son temps, toutes ses facultés ne pouvaient suflSre aux lectures qu'elle désirait faire, aux notes qu'elle s'empressait de recueillir. Son enthousiasme l'égarait quelquefois jusqu'à fatiguer sa mémoire de longs chapitres et de nombreux passages qu'elle retenait par cœur et qu'elle citait à tout moment : bientôt enfin, elle fut en état de lutter avec madame de Lessence, et se vit initiée dans la secte des Inspirés, dont cette dernière était entourée, et qui portaient la manie sentimentale jusqu'à se faire désigner dans leurs conciliabules sous les noms de Fingal, d' Oscar, de Dermide, et de tous les héros chantés par Ossian.

Pendant deux ans que dura le cours de cette étude de haut genre. Benjamine écrivit plusieurs lettres à ses parents ; mais le style qu'elle employait était tellement surchargé de citations, si rempli de néologisme et de bouffissure, que, souvent, le bon M. James n'y pouvait rien comprendre. Il s'aperçut, mais trop tard, que madame de Lessence, malgré tout son rrérite, était la

femme du monde la moins propre à diriger une jeune personne ; et il se proposa de faire revenir promptement Benjamine auprès de lui. Il profita pour cela, de l'occasion que lui offrait le mariage de ses deux filles aînées, qui devaient épouser, le même jour, l'une un jeune magistrat de Bruxelles, et l'autre un capitaine de vaisseau. Cet excellent père voulut aller, lui-même, chercher à Paris sa fille chérie, pour qu'elle pût assister aux fêtes que ce double hymen devait occasionner. Madame de Lessence, qui, depuis plusieurs mois, travaillait jour et nuit à terminer un roman, qui devait l'immortaliser, ne put être du voyage. Cet heureux incident fut favorable au projet de M. James, qui comptait bien retenir à Bruxelles Benjamine, à laquelle il faisait croire qu'elle reviendrait à Paris, le plutôt possible*: ce ne fut pas néanmoins sans peine qu'il la fit consentir à se séparer de sa tendre amie. Celle-ci, de son côté, n'était pas moins désespérée de se voir enlever sa chère et belle Rosémonde, qui déjà lui faisait tant d'honneur, parmi les initiés ossianiques qui composaient sa cour ; mais il fallut céder aux ordres rigoureux d'un père qui n'avait d'autre genre que celui de la franchise et de la probité. Un matin, que le ciel paraissait chargé de sombres nuages, la digne élève de madame de Lessence.. après avoir avec elle gémi, pleuré, invoqué le Ciel, échangé des tresses de leurs cheveux, des anneaux, des bracelets, des portraits, et s'être juré de se porter un attachement réciproque, jusqu'à ce que leurs âmes se rejoignissent un jour parmi les ombres heureuses des êtres organisés, Benjamine s'arracha des bras de sa tendre amie, privée de l'usage de ses sens, fut transportée, au milieu d'une attaque de nerfs et presque évanouie, dans la voiture de poste de M. James, qui

profita de cet abattement sympathique de la belle Rosémonde, pour la conduire à Bruxelles, où elle arriva le surlendemain.

La jeune voyageuse était dans le négligé le plus sentimental : une robe de basin blanc avait pour ceinture un large tissu de cheveux de sa divine institutrice, et dont l'agrafe était composée de deux écussons d'or portant leurs chiffres respectifs ; un fichu écossais, sur lequel on voyait encore empreintes les dernières larmes de ce modèle des femmes sensibles, était noué sur la poitrine oppressée de sa chère élève ; un voile noir, rabattu sur *sa figure, cachait le désordre de ses cheveux que sa douleur lui faisait négliger depuis son départ; sous une simple chaîne d'acier bronzé, emblème de deuil et de tristesse, pendait l'ample charivari composé d'anneaux d'or, où se trouvaient gravés les noms des héros chantés par Ossian, et parmi lesquels il en était un que lui avait remis madame de Lessence au moment de son départ, et qu'elle assurait avoir été porté par le grand Fingal. Ce précieux anneau avait la vertu spécifique de jeter l'âme dans une contemplation perpétuelle, et d'inspirer tout ce que le sentiment a de plus tendre. Ce fut, ainsi parée des attributs et des talismans de l'amitié, que la belle Rosémonde reparut au sein de sa famille, qui s'empressait de l'entourer et de lui prodiguer les caresses les plus franches; mais comme les épanchemens de la nature n'ont point ces expressions recherchées, ces tours de phrases romanesques qui seules pouvaient atteindre au cœur de la belle initiée, elle ne répondit au tendre empressement qu'on mettait à la revoir qu'avec ces égards que commande la reconnaissance, et ce ton de supériorité qui craint de se compromettre. En vain sa mère, ses deux frères et ses

sœurs la pressaient dans leurs bras et la comblaient d'éloges, de félicitations ; le nom de Benjamine, qu'ils répétaient à tout moment, fatiguait ses oreilles délicates et lui semblait une espèce de profanation : elle entreprit donc de les habituer au surnom délicieux que lui avait donné imdre amie, et leur annonça qu'elle désirait être appelée Rosémonde ; elle n'osa pas ajouter de St. James, ce qui ne pouvait être adopté dans la famille nombreuse et dans la ville qui l'avait vue naître ; mais elle ne réussit point dans cette tentative. ** Pourquoi donc, lui disait Charles, son frère aîné, voudrais-tu renoncer au nom de Benjamine? N'est-ce pas celui que tu reçus en naissant, que tu portas constamment parmi nous ? — Ce nom est pour tes sœurs si doux à prononcer! ajoutait Cécile. — Il signifie la plus chérie de la famille, disait Adèle. — Et la plus digne de l'être, s'écriait Victor en l'embrassant. — O ma chère Benjamine, lui disait à son tour sa vertueuse mère, tu ne quitteras point un nom que j'ai choisi pour exprimer toute ma tendresse pour toi. — Que j'ai tant de plaisir à répéter ajouta M. James, et qui, lorsque j'aurai près de cent ans comme Jacob, me servira, j'espère, à désigner aussi l'appui, le charme et la consolation de ma vieillesse.

" Cette dernière phrase, prononcée par cet

excellent homme avec l'accent de l'amour paternel, parut à Benjamine avoir quelque chose d'ossianique, et mouillfi ses yeux de douces larmes. Elle renonça donc au surnom si charmant de Rosémonde, et se résigna, quoiqu'à regret, à ne porter que celui de Benjamine.

Tous les ouvriers de la fabrique, rasseml)lés à l'arrivée de la fille chérie de leur bienfaiteur, s'empressèrent de venir lui témoigner le plaisir qu'ils avaient à la revoir. Cet hommage ne fut pas sans eflfet sur le cœur de Ben-

jamine. Elle éprouvait qu'à l'aspect des lares paternels on retrouvait en quelque sorte les habitudes de l'enfance. Elle accueillit donc tous ces bons ouvriers avec une affabilité qui fit tressaillir de joie M. James, et lui donna l'espoir de guérir sa fille de ses manies romanesques. Enfin parurent les deux gendres futurs qui vinrent, à leur tour, lui présenter leurs devoirs. Le jeune magistrat, prétendu de Cécile, homme d'esprit et de bon ton, lui fit un compliment tourné avec tant de grâce, d'adresse et d'adulation, qu'elle en fut étonnée ; elle félicita sa sœur sur son choix, et trouva que son futur époux avait dans la voix et la physionomie quelque chose d'ossianique, qui lui faisait présager que sa sœur aînée serait la plus heureuse des femmes. Il n'en fut pas de même du capitaine de vaisseau, prétendu de sa sœur cadette. Ce brave marin, joyeux, franc, et surtout peu fait au jargon de la galanterie, saisit brusquement une main de Benjamine et lui dit : *' Si vous êtes sûre du bonheur de Cécile, moi je vous cautionne celui d'Adèle. Que dix mille bombes m'écrasent, si jamais je manque à ma parole." En achevant ces mots, il serre fortement Benjamine dans ses bras et lui applique sur chaque joue un gros baiser dont la trace se fait long-temps apercevoir. " Dieu ! s'écrie cette dernière, effrayée et prête à s'évanouir; j'ai cru que j'étais tombée au pouvoir d'un cruel Tartare, ou d'un pirate impitoyable. — Qu'appelez-vous un pirate ? ai-je donc l'air d'un écumeur de mer ? triple canon!.. — Ah! cessez, je vous prie; mes oreilles, mes nerfs ne pourraient résister à ce langage : on voit bien, monsieur le marin, que dans tous vos voyages vous n'avez jamais abordé dans le délicieux pays de Tendre ; et vous auriez grand besoin des leçons de l'immortelle Scudéi'y. — Qu'est-ce que c'est que ça ? Scudéiy I. .

Le pays de Tendre !. ...Je ne connais, moi, que le chemin de la gloire, et ne prends leçon que des Dugiiesne, des Jean Bart et des Duguai-Trouin. Je vois que ma belle-sœur et moi nous ne sympathiserions pas ensemble. Elle a l'air d'une héroïne de roman." Adèle s'empressa de rompre cette conversation que Benjamine trouvait si étrange : et le bon M. James, réprimant un éclat de rire, eût volontiers embrassé son gendre futur pour le remercier de cette leçon, un peu trop brusque sans doute, mais dont l'effet pouvait être salutaire.

Le double hymen avait été fixé pour le surlendemain de l'arrivée de Benjamine. Elle crut devoir employer le peu de temps qui restait pour faire à sa sœur Adèle toutes ses représentations sur les nœuds qu'elle allait former. " Comment, ma chère, peux-tu te décider à épouser un pareil homme ? — Par une raison toute simpie : je l'aime et j'en suis aimée. — Tu l'aimes ; juste ciel ! mais c'est un anthropophage, un véritable loup de mer. — C'est un ange avec moi. Si tu savais quelle bonté touchante, quelle âme généreuse, quelle sensibilité sont cachées sous cette apparente brusquerie ! Mon futur est estimé dans la marine, où déjà l'ont signalé plusieurs exploits fameux. Il ne prend une épouse que pour en faire la compagne et le bonheur de sa vie. Sa fortune est analogue à la mienne : il a déjà rendu et rendra par la suite d'imi)ortants services à notre maison de commerce ; en un mot, il m'est cher, et je l'épouse. — Mais, dis-moi, pauvre Adèle, as-tu bien étudié son caractère^ éprouvé ses sentiments ? T'es-tu bien assurée qu'il existait entre vous cette divine sympathie sans laquelle. rh}'Tnen n'est qu'un vil esclavage qui ne doit faire porter ses chaînes pesantes qu'à ces esprits matériels, qu'à ces> âmes épaisses et grossières sur lesquelles n'a jamais lui

le moindre rayon du sentiment ? — Oh ! je n'entends rien à toutes ces grandes phrases : je fus engagée avec mon futur dès la première fois que nous nous vîmes. — Dès la première fois ! — C'était dans un bal que donnait mon père aux officiers de la garnison ; mon prétendu, qui m'examinait depuis quelque temps avec le plus vif intérêt, me dit en dansant avec moi : " Vous me plaisez, foi de galant homme : il me faut une femme, il vous faut un mari ; si je vous conviens, c'est une affaire faite." Je ne répondis d'abord que par un éclat de rire à cette brusque déclaration ; mais la franchise de son aveu, la douce expression de son regard, surtout ce désir ardent qu'il témoignait d'appartenir à notre famille, qu'il désignait comme l'une des plus estimables de Bruxelles, tout fit sur moi l'eflfet le plus irrésistible ; pendant le bal même je fis part de cette demande à mon père, et notre mariage fut arrêté. — Comment, sans plus de préparations ni de langueurs ? — Oh ! mon futur ne connaît point cela. — Mais songe donc, pauvre victime, qu'on t'a privée du bonheur le plus doux qui nous soit réservé. Est-il rien de comparable à la jouissance d'une femme délicate et sensible qui voit à ses pieds l'objet de ses secrètes pensées, qui l'entend soupirer pendant un demi -lustre, ou même un lustre entier ? C'est selon l'organisation sentimentale. C'est ainsi que nous attisons le feu dont brûle un amant ; nous ne portons les yeux nulle part sans y rencontrer les siens, tendres, respectueux et surtout mélancoliques ; nous ne pouvons faire un pas sans trouver notre chiflfre tracé sur le sable, gravé sur l'écorce d'un peuplier, ou sur celle d'un saule pleureur. C'est alors que l'on emploie le charme de l'absence, qui seul indique à quel point l'on est aimée. On fait un long voyage, on met

entre soi et l'objet de ses pensées l'immense intervalle des mers; on feint de l'oublier pendant quelques années; et au retour, après s'être bien assurée, de sa constance de sa patience, de sa souffrance, on lui fait enfin concevoir l'espoir de nous fixer un jour et d'enchaîner nos destinées. — Oh ! reprit Adèle en souriant, si j'avais ainsi traité mon marin, il m'aurait plantée là. Pourquoi donc se faire valoir plus qu'on ne vaut ? Et lorsqu'un galant homme nous convient, n'est-ce pas une duperie de le tourmenter ? — On ne saurait faire payer trop cher l'honneur de nous appartenir. — Il me semble qu'il vaut mieux encore se montrer au-dessus du prix. — Couronner la flamme d'un amant aussitôt qu'elle s'allume ! — Est-ce un crime de hâter le bonheur de ce qu'on aime ? — Devenu notre époux, souvent il devient notre t}Tan. — Oui, quand nous en avons fait un esclave. — L'instinct de tous les hommes est de dominer sur nous. — Soyonsleur donc si chères, qu'ils n'en aient pas le courage. — Nous ne saurions les tenir trop long-temps à nos pieds. — Ne traitons notre amant que comme nous voulons que notre époux nous traite. — Moi, je prétends qu'il me respecte. — Moi, je désire qu'il me chérisse. — Et surtout qu'il m'admire. — Et surtout qu'il m'estime."

Cette conversation fut interrompue par M. James qui vint les avertir qu'on les attendait pour signer les deux contrats de mariage. Benjamine apposa d'abord sa signature au bas de l'acte qui unissait Cécile avec le jeune magistrat, sur lequel elle laissa tomber un nouveau regard approbateur ; mais en signant celui d'Adèle et du capitaine de vaisseau, sa main devint tremblante, ses yeux se levèrent au ciel, et plus d'une fois elle ré])éta tout bas : " Pauvre \'ictime !" Le lendemain matin tous les ouvriers de la fabrique

se réunirent et vinrent apporter aux deux mariées des échantillons de leurs travaux : c'étaient deux robes de dentelle oii le goût le disputait à la richesse. M. James avait voulu procurer à ces braves gens cette jouissance si légitime ; et tous formèrent le nombreux cortège qui accompagna les époux au temple. Benjamine y parut ornée de tous les talismans qu'elle avait apportés de Paris ; la singularité de son habillement attira sur elle tous les regards. Il était composé d'une tunique vert-tendre, surchargée d'une écharpe bleu-ciel, parsemée d'étoiles d'or, et d'une ceinture écossaise; sa tête était nue, et ses cheveux, séparés en deux parties égales, retombaient en grosses boucles sur ses épaules ; on distinguait surtout les deux repentirs ondoyans et parfumés qui descendaient sur sa poitrine. Son air et son maintien étaient ceux d'une inspirée qui semble lire dans les astres les destinées du monde. Placée auprès d'Adèle, au moment oii elle allait prononcer le serment solennel, elle ne put s'empêcher de l'arrêter par le bras et de lui dire à demi-voix : " Pauvre victime ! il en est temps encore." Mais celle-ci ne lui répondit que par un sourire, et jura la foi de mariage avec ce calme et cette confiance que donne la certitude du bonheur. Le capitaine, qui avait entendu l'apostrophe inconsidérée de Benjamine, fut au moment d'éclater : mais, retenu par M. James, qui ne pouvait s'empêcher de rire, il se contint, non sans beaucoup de peine, et se promit bien de se venger de rinsj)irée. Pendant tout le repas de noces il ne cessa d'appeler Adèle pauvre victimes il j)roposa à tous les ouvriers de la fabrique de boire à la santé de la pauvre viclime ; et depuis ce jour, toutes les fois que son heureuse épouse se félicitait devant Benjamine des liens qui l'unissaient au meilleur des hommes

15â CONSEILS A MA FILLE.

il ne cessait de répéter avec ironie en regardant cette dernière : " Pauvre victime !. . . . pauvre victime !"

L'époux de Cécile possédait, dans les environs de Bruxelles, un ancien château situé sur les bords de la Dyle, dans le lieu le plus romantique. Ce fut là qu'il rendit son repas de noces, et qu'il réunit pendant quinze jours toute la famiUe. . . . Benjamine ne pouvait sortir de l'extase où, la jetait ce vieux castel et tous ses environs : elle se croyait dans la demeure de quelque châtelain féal et frère d'armes des héros les plus célèbres de la chevalerie. Ce qui la jeta tout-à-fait dans ses visions romanesques, c'est qu'on lui donna son appartement dans une tour carrée, au bas de laquelle était un pont-levis qui conduisait dans un grand bois de sapins, au milieu desquels on apercevait au loin un humble ermitage. *' Sans doute, dit Benjamine à son beau-frère le magistrat, c'est l'asile de quelque malheureux qui fait le monde, où son âme trop sensible n'a trouvé qu'ingratitude et perfidie. — Oui, répondit le magistrat, à qui le marin venait de faire un signe d'intelligence, c'est en effet la demeure d'un inconnu qui, sous la bure et la longue barbe d'un ermite, cache, dit-on, des traits nobles et réguliers ; on croyait dans le pays que c'est quelque célèbre infortuné qui, privé du tendre objet de ses pensées, consume sa vie dans la prière et dans les larmes.— Que je le plains ! s'écria Benjamine en soupirant, et que j'aurais de plaisir à calmer sa souffrance, à soulager sa misère !". . . . Ces paroles furent un signal pour le capitaine, qui cherchait à se venger de l'insulte qu'il avait reçue au temple. Il fit donc part de son projet à son beau-frère le magistrat, ainsi qu'à M. James luimême, qui ne demandait pas mieux que de détruire la ridicule manie de Benjamine, et de lui donner une

leçon qui put la rendre à la société, dont elle devenait chaque jour l'amusement et la fable. " J'ai pour jockei, dit le marin, un jeune matelot, très alerte et fort intelligent, qui fera l'ermite à s'y méprendre; le drôle joue tous les rôles que l'on veut. Il chante avec expression ; et pendant un long séjour qu'il a fait avec moi sur les côtes d'Espagne, il a appris à s'accompagner sur la guitare avec un talent tout particuher ; il est à Gand, depuis quinze jours, auprès de son vieux père infirme, et doit me rejoindre ici ce soir même : la belle inspirée ne l'a jamais vu : il faut nous en sendr pour lui faire tourner la tête et nous amuser à ses dépens. — Si nous pouvions, dit M. James, mettre dans la bouche du jockei quelque romance plaintive qui fît croire à notre folle qu'il est un de ces héros de romans, un de ces soupirants langoureux que j'ai vus chez madame de Lessence, et qui ne pouvant -vivre séparé de la belle Rosémonde, l'a suivie jusqu'ici ? Il m'en coûte, ajouta ce tendre père, de la tourmenter ainsi; mais quand le mal est invétéré, ce n'est que par des remèdes extraordinaires qu'il est possible de le guérir. — Laissez-moi faire, dit à son tour le magistrat : on peut allier la prudence à la leçon : afin que notre belle-sœur ne soit point compromise aux yeux d'un valet, il faut que celui-ci, accoutumé sans doute à suivre aveuglément les ordres de son maître, ignore à quelle femme il adressera son hommage ridicule. Je me charge, moi, de faire la romance que chantera le faux ermite sur un air bien pathétique, et je me flatte de conduire cette aventure de façon que le dénouement puisse faire sur la belle enthousiaste tout l'effet que nous espérons."

On prépara donc un habit d'ermite, sous lequel se déguisa le jockei. Le capitaine, qui lui avait fait prendre

gîte au village le plus voisin, alla le chercher dès que la nuit fut venue; il conduisit le jeune espiègle dans le bois de sapins, lui fit faire plusieurs longs détours, et le ramenant ensuite au bas de la tour carrée qu'habitait Benjamine, il se retire à l'écart pour lui voir jouer le rôle qu'on lui a fait répéter. Le jockei s'arrête donc devant les croisées de l'inconnue, dans l'attitude d'un être souffrant, et saisissant le moment où la lune dardait sur sa figure, pour baisser son capuchon, il fit voir à la belle qu'il n'était pas aussi vieux que son costume l'annonçait. Benjamine, qui sans cesse promenait ses regards sur le site délicieux qui se trouvait devant la tour, ne manqua pas d'apercevoir le faux ermite. " Oui, se disait-elle en l'examinant avec attention, les roses du printemps semblent briller encore sur ses traits qu'ont pâlis la douleur et les larmes ; cette attitude, ces mouvements ont une dignité qui annonce une illustre origine! oh! si je pouvais l'entendre! Peut-être serat-il tenté de répondre à ma voix ? Prenons ma harpe et feignons d'abord de chanter indifféremment quelque chose." Elle prélude aussitôt et chante la jolie romance de Gaveavx : " Ermite, bon ermite. . . . etc " laquelle était en ce moment le jilus heureux à propos. D'abord un morne silence succède à ses accents. Le jeune matelot, qui avait reçu l'ordre de ne rien faire que ce qu'on lui prescrivait, ne répondit par aucune parole, et se borna pour cette fois à exécuter sur une guitare en forme de lyre les airs les plus tendres, qu'il variait avec beaucoup d'art. Benjamine en fut enthousiasmée et ne douta plus qu'il ne fût un de ces êtres privilégiés que la naissance et l'éducation mettent au-dessus du commun des mortels et qui préfèrent gémir en secret, et

dans la solitude, plutôt que de se montrer sur la scène du monde, où l'on ne sait ni les apprécier, ni les comprendre. Le lendemain, au déjeûner, elle parut encore plus rêveuse qu'à l'ordinaire, et ne cessa de faire à répoux de Cécile des questions sur l'ermite, au sort duquel elle avoua qu'elle s'intéressait vivement.

Deux jours après, c'était vers minuit. Benjamine contemplait du haut de la tour la voûte éthérée, et promenant ses regards sur cette imposante immensité, elle s'imaginait, comme Ossian, voir des ombres heureuses sur chaque nuance qui s'offrait à sa vue: elle fut tout-àcoup tirée de son extase, par les sons de la lyre, qui la firent tressaillir, et qu'elle reconnut facilement. La lune cette nuit-là n'était pas aussi brillante, l'on ne distinguait qu'avec peine les divers objets qui couvraient la surface de la terre. La belle voulut répondre à l'ermite et se mit à pincer sa harpe. Les airs connus sont un langage facile et souvent très-expressif : cette lutte fut brillante et variée. Enfin, après un prélude plein de ciiarme, le jockei fit entendre, sur un chant délicieux, une romance ou plutôt une complainte en quatorze couplets, qu'avait composée l'époux de Cécile. L'ermite y peignait son douloureux martyre, la perte de sa belle, qu'un père barbare lui avait ravie, les vaines recherches qu'il avait faites pour la retrouver, le déguisement qu'il avait pris pour cacher sa naissance, son amour et ses projets ; enfin, après une longue énumération, il chante ce couplet du ton le plus pathétique :

" Je te revois, ô merveille du monde ! Comme l'étoile du pasteur Conduit le pauvre voyageur A travers la forêt profonde.

Ainsi ta voix, tes doux accents

Ont guidé mes pas chancelants.

Enfin je te retrouve. . . . ô belle Rosémonde!"

Ce nom, si cher et tant regretté, produisit sur Benjamine un effet irrésistible. " Dieux ! se dit-elle en tressaillant, c'est, je n'en puis douter, un des nobles initiés qui fréquentaient la société de tendre amie. Serait-ce Oscar, Dermide ou Fingal ? Cependant je n'ai jamais fait connaître que mon cœur eût fait un choix ; il est vrai que je me suis surprise quelquefois les yeux attachés sur Oscar, ce mélancolique et fécond traducteur des Mystères d'Udolphe, des Visions du Château des Pi/rénées, de la nom de la Miséricorde et du Confessionnal des Pénitens noirs. Serait-il donc possible que, gémissant de mon absence, et l'âme toute pleine de mon image, il eût marché sur mes traces, et se fût transporté, de la capitale, dans ce lieu solitaire et sauvage, sous l'humble vêtement de l'indigence ? oh ! que ce dévouement est sublime, et qu'il a de droit? sur un cœur tel que le mien !"

Pendant que Benjamine se livrait ainsi aux plus douces illusions, le jockei, suivant avec exactitude ce que lui prescrivait son maître caché derrière lui, s'approchait sur le bord du fossé qui entourait le château, exprimait par son jeu pantomime la douleur de ne pouvoir le franchir, et paraissait être tenté de s'y précipiter. Grimpant ensuite sur un tronc d'arbre, comme Blondel visà-vis la tour de Richard, il reprit sa lyre, et fit entendre ce quatorzième et dernier couplet de la romance : " Mais tout se tait. . . . Dieux, quel cruel silence!

Eh quoi ! le pauvre voyageur

N'a-t-il pu toucher votre cœur ?

Ah ! daignez calmer sa souffrance.

Il ne lui faut pour talisman Qu'une fleur, un simple ruban. . . .

Que n*a-t-il d'Ossian la harpe et l'éloquence ?

A cette heureuse évocation. Benjamine, entièrement convaincue que c'était le sentimental Oscar, ne put se montrer insensible à ses tendres accents ; dans son extase elle détache le ruban écossais qui lui sert de ceinture, l'enlace autour du premier livre qui lui tombe sous la main, et le lance de sa fenêtre au-delà du fossé : l'ermite le ramasse aussitôt, le baise à plusieurs reprises, le place sur son cœur, rejoint le capitaine, reprend avec lui le chemin du village, et s'éloigne en répétant sur sa lyre l'air touchant de la romance qui lui procurait un aussi beau triomphe.

Benjamine passa toute la nuit dans la plus grande agitation ; c'était la première fois qu'elle s'oubliait à ce point : jamais sa ridicule manie ne lui avait fait commettre la plus simple indiscrétion. " Cependant, se disait-elle, le moyen de résister à tant d'héroïsme et de délicatesse ? Et comment traiter avec indifférence un de ces nouveaux preux qui mettent leur gloire, leur bonheur à servir, honorer et défendre les dames ? Ces dignes rejetons de l'antique chevalerie sont si rares aujourd'hui ! sans doute, mon ermite est un émissaire de tendre amie, qui vient pour m'éprouver et savoir si je suis fidèle au pacte sacré qui me lie aux chers initiés : oui, tout me dit que c'est Oscar."

Dès que le jour parut, elle se remit à la fenêtre, promenant ses regards sur l'horizon, qui par degrés se découvrait à ses yeux : elle contempla long-temps la pointe du rocher de l'ermitage qui paraissait dans le lointain, et se dit avec la plus vive émotion : " C'est donc

là qu'il habite ! C'est là, que sous le chaume et la bure, il garde sur son cœur ce ruban symbolique dont j'ai recompensé sa flamme ! Puisse-t-il se montrer toujours digne de ce gage que sut m'arracher une force irrésistible ! Puisse-t-il porter avec orgueil, constance et loyauté les couleurs de Roséraonde !"» . Elle était encore dans cette rêverie délicieuse lorsqu'une femme- de-chambre vint l'avertir que son père l'attendait dans son appartement ; elle se remet aussitôt de son trouble et descend chez λI. James, où se trouvent réunis ses deux beaux-frères. Le magistrat, s'adressant à elle avec dignité, lui annonce qu'il est chargé de la demander en mariage pour un de ses collègues, recommandable par ses qualités personnelles autant que par sa naissance ; il ajoute que c'est devant leur digne père qu'il a voulu lui faire cette demande importante et connaître ses intentions. Benjamine, dont la tête et le cœur étaient encore tout remi^lis de la vive impression qu'avait produit l'aventure nocturne, répondit avec un sourire dédaigneux que, tout respectable que fût le rang de magistrat, il ne convenait point à sa manière d'être et de sentir ; qu'elle n'appartiendrait jamais qu'à celui qui ferait consister le bonheur dans la sublimité des sentiments, et dont le caractère chevaleresque le rendrait digne de l'honneur de sa main. *•' J'avais bien prévu qu'elle vous refuserait, dit le bon M. James, à son gendre le magistrat. — J'en suis fâché, répliqua ce dernier ; car j'aurais eu l'assurance d'allier un honnête homme à notre famille. — Il faut à l'incomparable belle-sœur, dit à son tour le capitaine avec malice, un sylj)he, un génie, ou tout au moins un héros de roman, sans quoi elle serait comme sa sœur Adèle. . une pnuvre victirm?. — Vous pouvez railler tout à votre aise, lui répondit Benjamine, d'un ton qui signifiait que

tous ses traits ne pouvaient l'atteindre, mais ma resoution est in-évocable. — En ce cas, reprit le marin, je vais rejoindre 'mon bord et je pars sous deux heures. Jones, dit -il à son jockei, qui avait eu le mot d'ordre et qui parut en cet instant, prépare tout pour notre départ, et va demander des chevaux de poste.— Mon capitaine peut retourner à Anvers, quand il voudra, mais il m'est impossible de le suivre. — Et pourquoi cela, monsieur le drôle ? — Mon capitaine m'a toujours témoigné trop d'intérêt pour s'opposer à mon bonheur. — Explique-toi.— C'est qu'en rôdant aux environs du village, d'où je suis arrivé ce matin, j'ai fait une petite connaissance.— Coraînent, coquin ! . . — Ne l'effrayez donc pas, dit Benjamine, il a un cœur comme un autre ; pourquoi n'aimerait-il pas ? — Et quel est, reprit le marin avec une feinte colère, le digne objet de vos pensées ?. . Oh mon capitaine, n'en dites point de mal ; c'est si je ne me trompe, une belle d'un rare mérite, une demoiselle de maison. — Une demoiselle aurait écouté la fleurette d'un faquin tel que toi ! — C'est bien moi si vous voulez : mais il y a dans tout cela une aventure si romanesque ! — Oh ! contez-nous cela, s'écria Benjamine. — Puisque mademoiselle le permet . . . vous saurez donc que, rôdant l'autre soir dans un grand bois de sapins, je fus attiré par une voix ravissante à laquelle je m'em])ressai d'unir les sons modestes de ma guitare. On me répondit. — On te répondit ! — Non par des paroles, mais par des airs connus : j'en devinai l'intention ; je ripostai : voilà d'abord la conversation établie. . Le surlendemain je résolus d'assiéger ma belle inconnue. — L'assiéger, mille bombes ! — Rassurez-vous, mon capitaine ; ce n'était que par une romance en quatorze couplets. — Quatorze couplets 1 dit en riant M. James, et remar-

quant l'altération qui déjà se peignait sur la figure de Benjamine. — Quelle bordée ! reprit le marin. — Il n'y avait rien de trop, car ce ne fut qu'au dernier couplet que la belle a capitulé en m'accordant un gage, qui me prouve son amour et me nomme son chevalier. — Son chevalier ! s'écria le magistrat elle est donc folle ? — Folle de moi, rien n'est plus sûr. — Mon jockei son chevalier ! — C'est que vous saurez, mon capitaine, que, pour faire plus d'effet sur le cœur de ma dame, je m'étais déguisé en ermite. — Et quel est le gage que tu as obtenu ? — Ce ruban écossais, couleurs ossianiques. — Eh que prouve un ruban ? — Beaucoup, mon capitaine, surtout quand il entoure ce beau livre doré sur tranche, qui a pour titre: De l'Egalité des Conditions; ce qui signifie clairement qu'un ermite, un jockei, pourvu qu'il aime, est digne, aux yeux de ma belle, du plus tendre retour. — L'impertinent ! remets-moi ce li\Te, ce ruban. — Pas possible, capitaine. — Triples sabords ! veux-tu bien me les rendre ? — Plutôt cent fois rendre la vie. — Ah ! dix mille boulets rames !". . En prononçant ces mots il s'élance sur le jockei qui se sauve, et M. James, courant avec son second gendre, sur les pas du capitaine, laisse Benjamine seule et hvrée à toutes les réflections de l'étonnement et de la confusion.

Cette scène produisit sur la belle Rosémonde, tout l'efifet qu'avait prédit l'époux de Cécile : ce qui surtout ajoutait à sa souffrance, c'était le regret de s'être compromise pour la première fois de sa vie, et d'avoir cédé aux illusions dont un jockei l'avait entourée. D'abord, son humiliation fut si grande, que, prétextant une indisposition, elle fut quelques jours sans descendre de son appartement. Cependant, les soins empressés de sa mère et de ses sœurs lui donnèrent la certitude qu'elles n'étaient pour rien dans la leçon cruelle qu'elle avait

reçue ; la tendresse de M. James et la discrétion du magistrat, la rassurèrent également sur la crainte que cette aventure ne fût divulguée. Il n'y eut que le capitaine, qui, malgré tous les efforts qu'il faisait pour ménager sa belle-sœur, lâchait de temps en temps quelques bordées qui redoublaient sa confusion; mais bientôt son beau-frère le magistrat lui remit en secret le livre et le ruban en lui disant avec la plus touchante cordialité : "Je vous restitue, ma chère sœur, ce que votre délicatesse vous reproche d'avoir accordé si légèrement : le faux ermite ne vous connaît pas et ne vous connaîtra jamais. Excusez un complot formé par trois hommes qui vous chérissent, et dont l'unique désir était de vous sauver d'une manie qui nuit tant à votre bonheur. — Ils ont complètement réussi, lui répondit Benjamine, du ton le plus simple et lui serrant la main, le voile est déchiré pour toujours, et je reconnais mes erreurs. Il n'appartenait qu'au meilleur des pères, et aux dignes époux de mes aimables sœurs, de me rendre à moi-même, à ma famille, dont je serais devenue le fléau, à la société dont mes sottes visions m'avaient fait dédaigner l'estime et les hommages. Mes héros désormais, seront mes parens et tous les gens de bien qui leur ressemblent ; loin de me croire au-dessus d'eux, je serai trop heureuse de les égaler et de les imiter. J'accepte avec reconnaissance l'époux que vous m'avez choisi : et s'il peut croire, comme vous, que ce retour est sincère, vous me voyez prête à lui donner ma main.

Cet épanchement de Benjamine, causa dans toute la famille une joie inexprimable. On ne put d'abord croire à ce grand changement ; mais la conduite, le langage et les manières de la convertie ne firent que prouver chaque

jour la resolution sincère qu'elle avait prise. Plus de talismans et de ceintures écossais, plus de genre ossianique : modeste dans ses vêtements, naturelle dans ses expressions, affable pour tout le monde, et surtout indulgente pour quiconque se faisait remarquer par un ridicule. Benjamine devint la plus tendre des filles, l'amie la plus fidèle et la plus sûre. Elle-même riait des travers momentanés de son imagination romanesque, et désarmait ainsi tous ceux qui voulaient s'en amuser. Son beau frère le marin fut de ce nombre. Jamais il ne divulgua l'aventure de l'ermite ; il fit promettre à son jockei d'en garder le secret, sous peine de lui faire sauter la cervelle, et devint un des plus sincères amis, un des plus ardents défenseurs de Benjamine. Cependant le jour de son mariage avec le collègue et l'ami du 'magistrat, il ne put s'empêcher de se tenir auprès d'elle ; et au moment où elle allait prononcer à son tour le serment solennel, il la tire doucement par sa robe et lui dit en souriant et à demi voix : " Pauvre victime ! il en est temps encore."

Commençons aujourd'hui, ma fille, par une anecdote intéressante qu'on ne saurait trop divulguer, et dont un de mes parents, officier au régiment de Navarre, alors en garnison à Marseille, fut l'heureux témoin. Cette anecdote, en donnant une juste idée de la piété la plus exemplaire, ajjprend à braver ces frondeurs rigoristes qui blâment jusqu'aux élans de la vertu même Elle prouve de quel bonheur sont privés ces égoïstes

endurcis, ces insouciants sybarites qui nagent au sein des plaisirs et de l'opulence, sans songer que tout près d'eux languissent l'indigence et le malheur.

L'impression que fit sur mon âme le récit de ce trait historique me fait espérer, ma Fla\'ie, qu'il ne sera pas sans effet sur la tienne : il t'intéressera surtout par l'éloge, ou plutôt par le portrait qu'il présente, d'un -vieillard dont je t'ai vue quelquefois rechercher la présence. Paris conservera long-temps le souvenir de ce patriarche, qui, pendant près de cent anSj fut l'amour et le modèle de tous les gens de bien ; de ce pasteur vénérable qui sut, au sein même des plus grands orages, rester le fidèle gardien de son troupeau ; de ce prince de l'Eglise, qui par son mérite rehaussait pour ainsi dire l'éclat de la poupre romaine; en un mot, du cardinal de Belloy, qu'il suffit de nommer, pour désigner ensemble, le pontife indulgent, le ministre éclairé, le père des pauvres, l'appui des malheureux, et l'image sur la terre du Dieu de bonté dont il fut l'interprète.

Le rang éminent, où l'avait élevé près d'un siècle de vertus, ne changea point ses douces habitudes, ni la touchante simplicité de son caractère. Son palais était ouvert à tout le monde ; il suffisait d'être infortuné pour y avoir accès. Le temps qu'il dérobait à la prière, il l'employait à donner ou à consoler. Occupé sans cesse à faire aimer la religion dont il était l'apôtre, il ne souffrit jamais qu'on armât ses bienfaisantes mains des poignards du fanatisme. Convaincre, et non tyranniser ; telle était sa devise. Ordonner de croire, c'était selon lui, détruire à jamais la foi. Mais gagner la confiance par une piété vraie, persuader par l'exemple, attendrir par la charité, soumettre les cœurs par la tolérance, telle fut constamment la conduite de ce digne

prélat; tel fut l'unique secret qu'il employait pour se faire honorer et chérir de tous ceux qui l'entouraient ou réclamaient sa présence.

C'était surtout quand il officiait à Notre-Dame, qu'il éprouvait une jouissance qui plus d'une fois altéra sa voix et lui fit répandre de délicieuses larmes : ce temple, aussi vaste que remarquable par les grands événements qui se sont passés dans son enceinte, ne pouvait contenir la foule immense qui s'y portait pour contempler un des plus honorables vieillards de la France. On y remarquait des hommes célèbres de toutes les classes et de toutes les religions ; citadins, étrangers, se précipitaient sur son passage ; tous admiraient cette tête vénérable où, sous la neige de cent hivers, brillaient encore le feu de la vie et l'éclat de la grandeur ; tous invoquaient le Ciel pour sa conservation ; tous enfin, paraissaient avides de recevoir la bénédiction de ce pasteur centenaire, digne objet de la vénération pubhque, et que d'avance canonisait un si touchant spectacle.

Ceux qui étudient la nature, et le différent caractère des hommes, ont remarqué que la véritable piété avait ce naïf enjouement que produit le calme de l'âme, l'habitude de bien faire ; aussi le cardinal de Belloy était-il doué de cette douce gaieté qui semble donner un attrait de plus à la vertu ; dans le tête-à-tête de l'amitié, comme au milieu des cercles les plus nombreux, on le voyait sourire à chaque instant, écouter avec plaisir l'anecdote du jour, le bon mot des salons ; il aimait la fine plaisanterie, et ne s'effarouchait pas des aimables éjianchements de la galanterie française.

Il était évêque de Marseille, lorsqu'un hiver rigoureux se fit sentir jusque dans les provinces méridionales

LA aUETE AU BAL. l65

de la France. Rappelant par ses vertus le célèbre Bel' zunce, qui se signala par son dévouement et sa piété, lorsque la peste ravagea ces belles contrées, M. de Belloy ne cessait de répandre des aumônes, de porter des consolations et des secours jusque dans les greniers de la misère. Il ne confiait à personne cet honorable emploi, il le remplissait lui-même, et savait ainsi doubler, par sa présence révérée, tout le bien qu'il s'empressait de faire. Il ordonnait qu'on aUumât, plusieurs fois dans la journée, sur la place qui se trouvait devant son palais, et jusque dans ses cours, des feux publics, où venaient se réchauffer un grand nombre d'indigens, d'hommes de peine et de marins estropiés. Souvent il descendait , s'entretenait avec eux, et les invitait à braver la rigueur du froid, en leur en donnant l'exemple ; aussi l'entrée de son palais était-elle continuellement environnée d'un peuple reconnaissant, qui tous, dès qu'ils apercevaient leur évêque, faisaient entendre leurs cris de joie et leurs bénédictions : on eût dit un père adoré paraissant au milieu de sa nombreuse famille ; sa demeure avait plutôt l'air d'un hospice que du séjour des grandeurs et de l'opulence.

Cependant le froid diminuant, vers la fin de janvier, un grand nombre d'indigents reprirent leurs occupations, et le palais épiscopal ne se trouva plus entouré que de quelques vieillards infirmes qui ne pouvaient travailler. M. de Belloy, dégagé d'une grande partie de soins qu'il prodiguait à l'humanité souffrante, crut alors pouvoir se permettre de donner un grand repas aux personnes dont il fréquentait la société : il fit donc inviter les plus notables de Marseille, parmi lesquels se trouvaient le commandant de place, son épouse, et leur fille unique nommée Elmina. Cette jeune demoiselle, âgée à peine de seize ans, se faisait déjà remai;-

quer dans cette ville immense par les bienfaits que chaque jour elle se plaisait à rq)andre. Souvent le pieux évêque l'avait rencontrée dans le réduit de l'indigence, oil, seulement accompagnée d'une femme de confiance, elle s'occupait à secourir les malheureux ; et, pour augmenter le charme de ses bonnes œuvres, elle exigeait d'eux qu'ils les tinssent secrètes pour tout le monde.

M. de Belloy reçut donc, avec un intérêt tout particulier, la jeune et belle Elmina, qui lui fut présentée par le commandant, le jour indiqué pour le dîner d'étiquette, au palais épiscopal. . Pendant qu'il s'établissait une conversation parmi les personnes invitées, et qu'une partie d'entre elles environnaient M. de Belloy, qui les consultait sur le bien qu'on pouvait faire dans la ville, Elmina, debout devant une croisée, regardait sur la place quelques pauvres infirmes qui, l'apercevant et la reconnaissant, lui demandaient assistance en lui tendant la main : cédant à son premier mouvement, elle fut sur le point d'ouvrir la croisée, et de leur jeter l'argent qu'elle avait sur elle ; mais elle réfléchit que c'eût été s'arroger les droits du respectable jjrélat, à qui seul il appartenait de secourir les indigents qui se présentaient devant son palais. Ce qui mit le comble aux regrets d'Elmina, de ne pouvoir assister ces malheureux qui l'invoquaient et de l'œil et du geste, c'est qu'il lui fallut également résister aux signes expressifs que lui fil une jeune et pauvre femme entourée de deux petits enfants et portant dans ses l)ras un troisième qu'elle allaitait ; son embarras prouvait qu'elle était étrangère, et qu'elle se présentait pour la première fois devant un palais, où tous les indigents avaient un accès si facile. La pâleur de son teint, et la faiblesse de sa démarche, semblaient annoncer qu'elle^n'avait pris dans toute la

LA QUETE AU BAL. l67

journée que bien peu de nourriture, et que son enfant, qu'elle désignait en pleurant, ne pouvait trouver à son sein l'aliment qui lui était nécessaire. Elmina, les yeux attachés sur cette infortunée, éprouvait une émotion à laquelle elle eût cédé sans doute, si dans ce moment le maître-d'hôtel de M. de BeUoy, ne fût venu annoncer qu'on était ser\'i. Ce digne prélat, en donnant la main à la mère d'Elmina pour la conduire à table, remarqua sur la figure de sa fille une altération dont il cherchait à deviner la cause : son étonnement augmenta lorsque, pendant le repas, il s'aperçut que la jeune demoiselle, acceptant avec avidité tout ce qu'on lui proposait, en remettait une partie à l'un des laquais de son père, qui se tenait derrière elle ; et que celui-ci disparaissait, et ne rentrait que pour prendre des mains d'Elmina une nouvelle portion qu'il emportait encore. Une joie remarquable, qui brillait sur la figure de la jeune personne, et plusieurs signes d'intelligence que lui fit le laquais officieux excitèrent la curiosité de l'évêque au point, qu'après le dîner, il ne put s'empêcher de demander à Elmina l'explication de ce mystère. CeUe-ci, bien sûre que sa conduite ne trouverait qu'un approbateur dans M. de Belloy, lui avoua franchement la contrainte qu'elle avait éprouvée de ne pouvoir assister les pau\Tes qui se trouvaient sur la place, mais qu'elle n'avait pu résister à la vue d'une jeune mère nourrice, qui l'implorait, au moment où l'on avait passé dans la salle à manger, et qu'elle s'était fait un devoir de partager son dîner avec cette infortunée. ** J'ai cru, dit Elmina, du ton le plus touchant, qu'une mère allaitant son enfant ne devait pas souffrir de la faim sous les croisées de votre palais. Et ne pensez-vous pas. Monseigneur, qu'il n'est point de fête complète, si l'on n'y

fait participer l'indigence et le malheur? — Vous avez raison. Mademoiselle, re'pondit M. de Belloy en lui prenant respectueusement la main, et la pressant dans les siennes. Que ce langage est bien digne de vous ! on ne saurait trop propager la pieuse maxime que vous venez de proférer ; je vous promets de la répéter souvent ; et quand je vous citerai comme le modèle des jeunes personnes de votre âge, quand je vous désignerai comme la plus vertueuse et la plus belle, je pourrai dire d'après vous : Il n'est point de fête complète, si l'on n'y fait participer l'indigence et le malheur.'*

Le commandant et son épouse, ne furent pas moins touchés que M. de Belloy des sentiments d'Elmina. Entourés des félicitations de toutes les personnes réunies en ce moment chez l'évêque, ils éprouvèrent la plus douce jouissance qui soit réservée à des parents, celle de se voir revivre dans une fille adorée, et de trouver en elle une fidèle conservatrice de leurs usages et l'héritière de leurs vertus.

Quelque tempes après, le feu prit dans la même rue où se trouvait l'hôtel du commandant de la place de Marseille : cet incendie fut causé par l'imprudence d'un tourneur, père d'une nombreuse famille, lequel avait pendant la nuit, porté de la lumière dans son magasin. La flamme, qui tout-à-coup s'éleva jusqu'au-dessus de la maison de cet honnête artisan, atteignait déjà l'un des pavillons de l'hôtel, et l'eût peut-être réduit en cendres, sans les prompts secours qui abondèrent de toutes parts. C'est dans une pareille circonstance qu'on est heureux de l'estime j)ublique, et qu'on reçoit le prix du bien qu'on a pu faire. Tous les habitants de Marseille, au premier signal qui fut donné, s'empressèrent de se fendre chez le commandant : ils entourèrent sa demeure.

LA Q-JETE AU BAL. l69

la préservèrent du désastre qui la menaçait, s'établirent dans ses jardins et jusque dans ses appartemens, comme des gardiens fidèles. On eût dit des enfans qui défendaient la maison de leur père. On remarquait surtout les nombreux indigens qu'avait secourus Elmina ; tous à l'envie prouvaient, par leur zèle et leur activité, le désir ardent de s'acquitter envers leur jeune bienfaitrice. Aussi n'y eût-il pas le moindre dommage ; et le feu, à qui, malgré toute sa violence, on avait fait la part, ne consuma que l'habitation du tourneur, qui perdit en peu de temps l'héritage de ses pères et l'unique bien qu'il possédât au monde.

Les jours gras arrivèrent : l'étiquette voulait que le commandant de place donnât un grand bal à tous les officiers de marine et de la garnison, ainsi qu'aux principaux habitans de la ville. Cette fête fut préparée avec tout l'éclat dont elle était susceptible. Une immense galerie qui conduisait d'un pavillon de l'hôtel à l'autre, fut décorée de lustres, de fleurs et de feuillages ; tout ce que le goût, l'opulence et la haute représentation peuvent inventer, se trouvait réuni dans ce lieu ravissant. Elmina avait elle-même présidé à ce qui pouvait charmer les jeunes personnes de son âge. Un bouquet était préparé pour chacune d'elles, et devait leur être présenté par des maîtres des cérémonies qu'avait désignés le commandant parmi les officiers les plus distingués : tous avaient unanimement choisi pour reine du bal Elmina, à laquelle ils oflTrirent une couronne de roses blanches, symbole de la pureté de son âme. Plus de douze cents personnes se trouvaient invitées à cette magnifique réunion, où chacun se disposait à étaler les marques de son rang, tous les attributs de l'opulence.

M. de Be]loy, qui, sans être ennemi des plaisirs du public, avait néanmoins coutume de rester ces jours-là dans son palais, dit à son valet-de-chambre en sortant de dîner : " Constant, vous viendrez me réveiller cette nuit à onze heures précises. — Oui, Monseigneur. — Vous ferez du feu dans ma chambre à coucher, et préparerez ce qu'il me faut pour être en habit de cérémonie. — Oui, Monseigneur ; je vois que Votre Grandeur veut aller "vdsiter quelque monastère ou présider un chapitre nocturne. — Oui, j'ai à remplir un devoir qui m'est cher. Ecoutez encore : vous préviendrez mon cocher d'atteler mes deux chevaux de parade à mon carrosse épiscopal : vous recommanderez à tous mes gens de se mettre en grande livrée, et de se tenir prêts à minuit précis. — Ah ! je devine : Monseigneur va faire quelque mariage important, ou peut-être baptiser l'enfant de quelque seigneur : non, non, je crois })lutôt qu'il va, pour éviter tout scandale, mettre la paix dans certain couvent, comme cela lui arrive quelquefois. — Allez, Constant, allez ; et soyez exact, je vous prie, à remplir les ordres que je vous donne.*'

Le valet-de-chambre suivit ponctuellement ce que son maître lui avait prescrit : il vint, à onze heures sonnantes, le réveiller, et fit sa toilette, ainsi qu'il l'avait désiré : tous les gens furent également fidèles à remj)lir les ordres qu'ils avaient reçus. Chacun d'eux faisait dififérentes conjectures sur cette sortie nocturne de leur digne maître; mais tous le connaissaient trop bien pour ne pas être convaincus qu'il était guidé par quelque bon motif. Minuit venant à sonner, M. de Belloy descendit donc de son api)artement, et s'approchant de sa voiture, il dit, à l'un des laquais qui l'aidait ù y monter . " A l'hôtel du commandant de place. —

LA QUETE AU BAL. l/l

Que dit votre Grandeur ? reprit le laquais stupéfait. — Est-ce que vous ne m'entendez pas ? Je vous dis qu'on me conduise à l'hôtel du commandant. Mais, Monseigneur, vous ignorez donc qu'il y a grand bal? — Je le sais. — Que toutes les femmes les plus brillantes et la plus belle jeunesse s'y trouvent réunies. — Je le sais, vous dis-je, reprit M. de Belloy, en souriant de l'étonnement où il jetait ce dernier, mais il faut que je m'y rende au plus \'ite." Le laquais ferme aussitôt la portière, et va répéter au cocher l'ordre qu'il vient de recevoir. "Qu'est ce que tu dis donc, inbécille, avec ton commandant de place? — Comme toi, j'ai cru mal entendre ; mais Monseigneur m'a répété cet ordre très-positivement. — Quoi ! Monseigneur veut aller au bal ? — C'est ^une envie qui prend à ce saint homme ; il faut le contenter. — Le contentera qui voudra : ce ne sera pas moi qui l'y conduirai. — Tu veux donc qu'il aille à pied ? Mais encore une fois je ne saurais croire que notre bon maître puisse se montrer dans un grand bal. . — Pardonnez-moi, Germain, dit M. de Belloy, baissant une glace de devant, et riant malgré lui du débat de ses fidèles serviteurs ; à l'hôtel du commandant ! — Eh bien, reprit le laquais, c'est-il clair? — Je m'y perds, répondit le cocher ; un évêque au bal ! cela sera nouveau : si c'était tout autre que Monseigneur, je croirais qu'il devient fou. Allons, gare !.. gare !.. et que la volonté de Dieu soit faite !" A ces mots, le cocher part au galop, et quelques minutes après il entre dans l'hôtel du commandant, au milieu de toutes les personnes qui s'y portent en foule et qui, à la vue de l'évêque, éprouvent à leur tour le plus grand étonnement. Pendant que ce respectable prélat descend de voiture, traverse un long vestibule entouré d'hommes et de

femmes qui le regardent et n'osent en croire leurs yeux, un des officiers-commissaires monte avec précipitation dans la vaste galerie où l'on danse, et annonce tout haut l'arrivée de M. de Belloy. " Serait-il \Tai ! s'écrie le commandant. — Je l'ai reçu moi-même en descendant de sa voiture où je m'étais présenté un bouquet à la main, croyant que c'était quelque belle dame de la ville. . il m'a parlé, vous dis-je ; il monte en ce moment." Aussitôt le commandant, qui joignait au plus haut mérite l'esprit des convenances, fait suspendre la musique et la danse : chacun passant tout-àcoup de l'ivresse d'une fête au respectueux rectieillement qu'inspirait la présence de ce vertueux pasteur, prend place sur des sièges, et le bai le plus vif, le plus brillant se trouve tout-à-coup n'être plus qu'une réunion calme et silencieuse prête à recevoir dans son sein le pontife révéré, dont la présence étonne et don.t on cherche vainement à deviner le motif.

Le commandant, qui s'était empressé d'aller audevant de M. de Belloy, le rencontre en effet au milieu de l'escalier, et lui dit avec la plus digne affabilité " Soyez le bien- venu. Monseigneur ! mais j'étais loin de m'attendre à l'honneur que je reçois. — Pourquoi donc ? Je ne suis point Tennemi des plaisirs honnêtes, il en faut à la jeunesse ; et vous voyez en moi l'un des cavahers les plus empressés de mademoiselle votre fille. . . . Mais que vois-je ! ajouta-t-il en entrant dans la galerie ! plus de musique ! plus de danses ! — Ne soy£z point surpris. Monseigneur, de ce changement subit; c'est un hommage (ju'on a cru devoir rendre à Votre Grandeur et au caractère sacré dont elle est revêtue — Puisque pour moi cette belle jeunesse daigne suspendre ses jeux, je vais en profiter pour justifier, s'il est pos-

sible, une démarche que l'austérité peut-être aurait quelque droit de blâmer." S'adressant aussitôt à la belle Elmina, qui n'éprouvait pas moins de surprise que les autres, et s'était approchée de l'évêque avec un respectueux empressement, il lui dit : " C'est vous. Mademoiselle, qui ici causez mon apparition dont vous êtes étonnée sans doute. Vous rappelez-vous ce que vous me dites, il y a quelques jours, à l'évêché, où j'avais l'honneur de vous recevoir? // n'est point de Jête complète^ si l'on n'y fait participer Vindigence et le malheur. Je me suis promis de publier partout cette belle maxime, et je viens. Mademoiselle, vous proposer de la mettre en pratique. Tandis que vous réunissez dans cet hôtel ce que Marseille offre de plus brillant, de plus aimable, que vous recevez tous les hommages qui vous sont dûs, là, près de vous, gémit une famille désolée dont l'incendie a consumé l'humble réduit : il ne faudrait pas une somme bien considérable pour rendre à ces infortunés l'existence et le bonheur. Souffrez donc que j'aie l'honneur de vous conduire, moi-même, à toutes les personnes qui composent cette nombreuse assemblée : je serais bien trompé si, munie de cette bourse destinée à la quête des pauvres, vous n'obteniez pas quelques offrandes pour nos malheureux incendiés. Je ne vous demande que de répéter à chacun de ceux dont vous allez invoquer la pitié, cet adage si touchant qui vous honore et qui, dans votre bouche, devient l'accent d'un ange qui parle au nom du ciel* *' // n'est point de fête omplèlCy si l'un ny fait participer Viiidiyenco et le malheur."

Tout le monde applaudit avec transport à cette proposition de M. de Belloy; et l'on cessa d'être surpris de «on honorable présence. Elmina, plus belle encore par la joie qu'elle éprouvait, s'empressa d'accepter la main

de l'évêque, qui la conduisant dans toutes les parties de la galerie, et répétant lui-même les douces expressions de la quêteuse, recueillit avec elle une somme de douze mille francs. Cette quête abondante obligea souvent Elmina de verser dans un grand sac de velours, que portait derrière elle un de ses gens, les pièces d'or et d'argent qu'elle recevait dans la bourse présentée à chaque assistant avec autant de grâce que d'émotion. C'était à qui ferait son offrande, à qui prouverait à ce digne pasteur, et à la^ jeune beauté dont il était le guide, l'effet que produisait sur tous les cœurs un si touchant spectacle. Toujours, en pareil cas, la bienfaisance prodigue, l'ostentation l'imite, et l'indigence est soulagée.

Lorsque cette quête fut terminée au milieu des applaudi.ssemens unanimes et réitérés, M. de 13e]loy reconduisit à sa place l'heureuse Elmina, et lui dit, du ton le plus aimable: "Maintenant que la jeune mère des pauvres de Marseille a rempli si dignement son emj)loi, il ne me reste plus qu'à supplier la reine de ce bal de faire recommencer les jeux qu'on a suspendus à mon arrivée : cette honorable déférence, qui jamais ne sortira de mon souvenir, deviendrait pour moi la privation la plus cruelle, ou l'ordre de me retirer à l'instant même ; et je me trouve si bien parmi vous !"

Aussitôt Elmina, donnant l'exemple à tous les jeunes cavaliers qui l'entourent, fait recommencer la danse, et l'on entend de nouveau résonner les airs joyeux, dont l'impression se peint sur la figure de l'évêque. Debout et retiré dans un coin de la galerie, il ne pouvait s'empêcher de regarder avec le plus vif intérêt ces groupes de jeunes gens, qui, tous alliant la grâce à la décence, formaient, ainsi que les jeunes beautés qui s'unissaient

à eux, un spectacle si ravissant et en même temps si nouveau pour M. de Belloy, qu'il répétait à chaque instant, les yeux mouillés de larmes : " Que c'est beau la jeunesse ! Oh! que c'est beau la jeu-

nesse

Après s'être permis de jouir de ce coup-d'œil enchanteur pendant quelques momens, il se retira, conduit par le commandant de place, et fut obligé de s'appuyer sur son bras, tant sa belle âme était émue ! Il crut vainement pouvoir s'échapper sans qu'on s'en aperçut : dès qu'il sortit, les applaudissemens se renouvelèrent dans toute la galerie ; et lorsqu'il fut à la porte, escorté de tous les commissaires de cette assemblée, il s'arrêta de nouveau pour contempler ce bal magnifique : " C'est le seul, disait-il en souriant, la seul que je verrai de ma vie: oh! que c'est beau la

jeunesse! " A ces mots, il gagna sa voiture,

environnée déjà d'un peuple nombreux, que les gens de l'hôtel avaient instruit de ce qui s'était passé, et dont les cris de joie, et les bénédictions, confirmèrent au vertueux prélat que sa démarche, loin d'être blâmée, serait mise au rang des belles actions qui signalaient sa carrière.

Le lendemain on ne parlait dans toute la ville que de la quête au bal : elle ne fit qu'accroître l'amour et la vénération qu'on portait au digne évêque. Vainement le fanatisme et l'envie cherchèrent-ils à diminuer le mérite de ce rare et pieux dévouement, la reconnaissance et l'humanité le légitimèrent. Elmina, conduite par ce bienfaiteur des malheureux, alla remettre elle-même les douze mille francs au tourneur et à sa famille, qui tous, baisant ses mains et tombant aux genoux de M. de Belloy, ne pouvaient trouver d'expressions qui jieignissent leur ivresse. La maison et le magrasin furent

reconstruits tels qu'ils étaient avant l'incendie. Cet honnête artisan, plus intéressant encore par cette aventure, vit chaque jour s'étendre son petit commerce, eut la jouissance d'élever et d'établir ses nombreux enfans ; et depuis cette époque, lorsqu'on apercevait dans Marseille l'évêque ou la fille du commandant passer dans leur voiture, s'arrêter dans quelque lieu public, on les désignait avec un respectueux attendrissement et l'on répétait autour d'eux : Il n'est point de fête complète, si Von n'y fait participer Vindigence et le malheur.

UHEROISME FILIAL.

L'intrépide et fameux duc de Bourgogne, que sa va-" leur et son audace avaient fait surnommer Charles le Téméraire, après avoir augmenté par de nombreuses conquêtes ses états héréditaires, entreprit de les ériger en royaume, sous la protection immédiate de l'empereur Frédéric IV. Déjà il s'était emparé de la Picardie et de la Normandie, où il avait exercé avec une fureur barbare les droits du vainqueur : ce qui, dans ces malheureuses contrées, lui fit donner le surnom de Terrible. Toute ville qui résistait à ses armes était pillée, saccagée, sans aucun égard ni pour le sexe ni pour l'âge ; tout gouverneur ou magistrat qui refusait d'ouvrir ses portes à la moindre sommation qu'en faisait Charles était passé au fil de Tépée : en un mot, ce guerrier redoutable avait pour principe d'effrayer ses ennemis par la rigueur, pour avoir plus de facilité à les soumettre par ses armes.

Cependant il fut arrêté dans sa course et contrarié

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dans ses projets par Louis XI, à-la-fois trop cauteleux et trop jaloux de sa puissance pour souffrir qu'il se formât un royaume dans le sien : Charles porta donc son ambition sur des états dont la conquête lui paraissait plus facile. Il acquit d'abord, de Sigismond, duc d'Autriche, qui s'était ruiné par de folles dépenses, le comté de Ferrette et le Landgraviat d'Alsace ; ce qui lui offrait la facilité de pouvoir envahir la Lorraine, que possédait alors le jeune duc René II, petit-fils du bon roi René, comte de Provence et d'Anjou; mais ce jeune prince ne fut effrayé ni de la haute valeur, ni de la barbarie si connue de Charles le Téméraire : emdronné de l'amour et de la fidélité des Lorrains, qui l'avaient choisi librement pour leur souverain, René II sut résister avec avantage aux attaques réitérées de Charles ; il lui prouva que l'héroïsme est de tous les âges, et que souvent la jeunesse, dirigée par la valeur et la résignation, peut braver la plus grande renommée, et suppléer à l'habitude des combats.

Après avoir formé et levé plusieurs sièges devant les principales villes de la Lorraine, Charles résolut d'attaquer Nanci. Ce fut l'an 1476. Le jeune duc s'était rendu secrètement à la cour de France pour solliciter de Louis XI, des secours que lui refusa ce perfide monarque. Charles profita de cette absence, et commença le blocus de cette place, défendue ])ar les fortifications dont elle était entourée, et plus encore par le dévouement et le courage de tous ses habitans.

La défense de Nanci se trouvait alors confiée aux soins d'un gouverneur dont l'histoire ne rapporte pas le nom, mais dont tout annonce que la vaillance et le grand caractère opposèrent à Charles une vigoureuse résistance, et lui donnèrent en môme temps l'exemple le plus touchant de l'héroïsme fihal.

Ce gouverneur avait une fille unique, nommée l'e'lesile, âgée de dix-sept à dix-huit ans, et qui, pour soigner et prolonger la vieillesse de son père, avait déjà refusé bien souvent les hommages de tous les seigneurs qu'avaient séduits ses vertus et ses charmes. Télésile avait été privée de sa mère en recevant le jour ; la douleur profonde que son père avait éprouvée à la mort de la fidèle compagne de sa vie avait tellement aflfaibli les organes de cet homme aimant et sensible, qu'il ne dut qu'aux tendres soins de sa fille l'existence et le retour de sa raison. J'ai déjà prouvé, dans cet ouvrage, que c'est principalement sur les hommes d'une austérité remarquable et d'une force physique extraordinaire, que les peines du cœur se font sentir le plus vivement : tel était le père de la tendre et belle Télésile. Elevé dans les camps, émule et frère d'armes des plus braves chevaliers de son temps, il cachait sous des traits sévères et le ton le plus brusque, le plus impérieux, une sensibilité profonde, une douceur de caractère dont on ne pouvait avoir une juste idée qu'en étudiant dans l'intimité tous les mouvemens de son cœur. Commandait-il à des guerriers, c'était un chef inexorable, dont un seul regard faisait trembler, dont la voix terrible glaçait d'épouvante ; rentraitil dans ses foyers, c'était un ange tutélaire dont les yeux se mouillaient à l'aspect de tout ce qui lui était cher, et dont l'accent timide et caressant paraissait disposé plutôt à obéir qu'à commander : aussi était-il autant chéri des habitans qu'il gouvernait qu'estimé des sol'-icits et redouté des ennemis de sa patrie. Comme il avait, par ses hauts faits, et son crédit sur le peuple, contribué spécialement à faire élire René II, duc de Lorraine, celui-ci l'avait investi de toute sa confiance et

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nommé gouverneur de Nanci. On avait cru même remarquer que le jeune prince avait témoigné si publiquement son admiration pour Télésile, et qu'il lui avait rendu des hommages si flatteurs, qu'on s'attendait à la voir devenir son épouse et grande duchesse de Lorraine : ce qui jetait d'avance, tous les habitans de Nanci dans une ivresse, qui ne pouvait être comparée qu'au tendre et respectueux attachement qu'ils portaient à ce modèle accomph de la piété filiale.

Ce fut à cette époque que Charles le Téméraire, après avoir employé toutes les ressources de son génie militaire et de son adresse à s'emparer des dehors de Nanci, forma le siège de cette capitale. Malgré la difficulté de s'approvisionner et l'absence du jeune prince qu'ils idolâtraient, les fidèles Lorrains repoussèrent long-temps avec avantage les nombreuses attaques de Charles, qui devant d'autant plus acharné dans ses projets, qu'il n'était pas. accoutumé à trouver dans des assiégés une aussi forte résistance. Tous les habitans de Nanci se joignirent aux forces de la garnison pour défendre leurs foyers. Les vieillards parcouraient les rues et les places publiques, en excitant, par leur exemple, les femmes et les enfans à transporter sur les remparts tout ce qu'ils pouvaient arracher pour le jeter du haut des murailles sur les assiégeans ; là, c'étaient monceaux de pierres qu'entassaient les uns, que lançaient les autres ; ici, l'on voyait les feux s'allumer sous d'énormes chaudières, d'où bientôt jaillissaient des torrens d'huile bouillante que versaient sur les ennemis les femmes de tout rang et de tout âge. On eût dit une seule famille réunie pour repousser un malfaiteur j et jamais l'amour de la patrie et la fidélité jurée au prince n'avaient produit plus d'héroïsme, enfanté plus de prodiges. Charles voyant que ses eflbrts étaient inutiles et que

les braves Lorrains ne se laissaient pas plus intimider par ses armes redoutables qu'effrayer par ses menaces, suspendit quelques jours les travaux du siège et fit proposer une capitulation. Il ne demandait aux habitons de Nanci que de lui ouvrir leurs portes, s'engagéant à respecter leurs foyers, à les mettre à l'abri du pillage ; et protestant de la haute estime qu'il portait à des habitans qui s'étaient montrés aussi vaillans que fidèles à leur souverain ; il terminait par déclarer qu'il tiendrait au plus grand honneur de former un pacte d'alliance avec un peuple aussi recommandable, et qu'il n'agissait que dans l'espoir d'une paix durable.

Les offres de Charles étaient sincères. Souvent, à travers sa barbarie et son ambition, il avait laissé percer quelques signes de sensibilité ; la vertu n'était point entièrement étrangère à son âme bouillante et continuellement emportée par la soif de la gloire et le désir de régner; mais il éprouva, dans cette circonstance, ce qui tôt ou tard est la juste punition des guerriers infidèles à leur parole, et qui ne respectent pas les traités, fût-ce au péril de leur vie. La Picardie fumait encore des embrc\sements cruels dont ce prince avait fait dévaster ses plus belles contrées, que cent fois il avait juré de respecter : la Normandie gémissait sous les décombres dont il avait couvert ses plaines fertiles ; et tout récemment la ville de Liège, venait d'être le théâtre des plus sanglantes persécutions qu'il avait exercées sur ses nombreux habitants. Les Lorrains ne virent donc dans les propositions de Charles le Téméraire qu'un piège cruel qu'ils résolurent d'éviter. Ce fut surtout le vaillant gouverneur qui se montra le plus ir.crécule, tt qui, jjur sa mâle éloquence, autant que par la vénération (jue lui portaient les habitans de Nanci, les détermina ù n'accepter aucun

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traité de paix. Tous résolurent de s'ensevelir sous les ruines de leurs remparts, plutôt que d'y laisser pénétrer un guerrier sans foi, qui se jouait de ses promesses, et leur ferait payer d'autant plus cher leur imprudente crédulité, qu'il aurait trouvé chez eux plus de dévouement et de résistance.

Charles, instruit du refus positif des habitans de Nanci, et surtout du discours véhément du gouverneur, qui l'avait dépeint sous les couleurs les plus insultantes, jura de s'en venger. Il renvoya donc aussitôt, et pour la dernière fois, un héraut d'armes annoncer aux Lorrains que si, dans le jour même, ils ne lui livraient pas la place et ne le reconnaissaient pas pour leur vainqueur, il donnerai l'assaut et ferait passer tous les habitans au fil de l'épée. Cette menace ne fit qu'irriter encore les Lorrains, qui redoublèrent de courage. Le gouverneur, certain qu'il serait la première \'ictime, mais préférant la mort à la déloyauté, parcourait la ville, haranguait tout le monde, recueillait toutes ses forces, les disséminait sur chaque point de défense qu'il examinait lui-même, et qu'il disposait de manière à braver les efforts des assiégeans. Télésile, qui, dans un aussi grand danger, s'était imposé le devoir de ne pas quitter son père, partageait son enthousiasme héroïque, et à son exemple, haranguait les femmes et les jeunes filles qui l'environnaient. Elle leur citait de dévouement sublime des dames de Beauvais, qui n'avaient pas craint de participer à l'horreur des combats et d'aflfronter tous les dangers pour empêcher ce même Charles le Téméraire de pénétrer dans leurs murs, et de les rendre victimes de sa cruauté. "On a vu, s'écria Télésile du ton le plus entraînant, on a vu la mère de famille et la timide adolescence s'armer de tout ce qui se présentait sous leurs

mains, porter de pesants fardeaux, réunir des lances brisées, en former des faisceaux, les lier avec les tresses de leurs cheveux, accabler sous leurs pointes menaçantes les soldats de Charles, et les forcer de lever le siège. Elles n'étaient pas plus dévouées que nous à une mort glorieuse, ajouta Télésile ; elles n'étaient pas en si grand nombre : pourquoi ne suivrions-nous pas l'exemple de ces femmes courageuses, dont la postérité conservera long-temps le souvenir ? Pourquoi n* obtiendrons-nous pas comme elles un si juste prix de notre dévouement ?"

Ce discours de Télésile fit sur tous les esprits la plus vive impression. Ce fut à qui la seconderait, à qui s'empresserait d'imiter le touchant héroïsme des dames de Beauvais. Ni la fatigue des travaux, ni les menaces d'un ennemi redoutable et cruel, ni l'horrible attente d'un assaut, ne purent effrayer les mères, les épouses, et les filles des fidèles habitans de Nanci : toutes se disposèrent à les seconder par leurs efforts, par leur courage ; et la faiblesse d'un sexe, si peu fait au tumulte des armes et' aux dangers des combats, semblait s'évanouir à l'approche du moment fatal qui devait décider ou la victoire ou la défaite.

Charles, que tant de résistance et d'audace ne faisaient qu'irriter encore, déploya toutes les ressources de son génie et de ses forces. Profitant d'une nuit obscure pour tromper les assiégés, il fit d'abord ])lusieurs fausses attaques à difierentes parties des remparts de Nanci ; et dès que le jour parut, réunissant l'élite de ses troupes devant un des bastions qui lui semblait le plus endommagé, il livra l'assaut avec tant d'adresse et d'impétuosité qu'en moins de deux heures il ouvrit la brèche et pénétra au centre de la ville, à

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la tête de ses soldats, comme lui, rugissant de rage et de vengeance. Il voulut, dans le premier mouvement de sa colère, faire massacrer tous les habitans de Nanci : " Barbare, lui dit Télésile, qu'on amenait devant lui, si nous périssons tous, sur qui régneras-tu donc ? — Qui est-tu, jeune téméraire, pour me parler ainsi ? — Ta prisonnière, qui voudrait t'empêcher de commettre une cruauté de plus."

L'accent expressif de Télésile, sa beauté, et surtout la noble fierté qui brillait dans toute sa personne, suspendirent un instant la fureur de Charles. Il demanda qu'avant tout le gouverneur lui fût livré : ce dernier, cédant aux sollicitations de sa fille autant qu'aux vœux unanimes des habitans de Nanci, se trouvait sous l'habit d'un simple citadin, confondu parmi les Lorrains, qui tous cherchaient à le soustraire à la férocité du vainqueur. Il fut donc impossible à Charles d'assomdr ya première vengeance sur cette honorable victime, qu'il ordonnait qu'on remît dans ses mains, en promettant une récompense considérable à quiconque la lui livrerait. " Il n'est qu'une seule qui puisse te faire découvrir le gouverneur, lui dit celui-ci, sans se faire connaître. Jure sur ton épée sanglante de faire grâce à tous les habitants de la ville. . — Leur faire grâce ! répondit Charles, avec fureur : non, non ; vous avez trop méconnu mon pouvoir; vous avez rejeté mes offres avec trop d'insolence pour que je cède à vos prières, pour que j'écoute la voix de la pitié. Si le sort épargne en cet instant votre gouverneur, je saurai bien le découvrir après l'exemple terrible que je veux donner à ceux qui comme vous oseraient me braver et tenteraient d'arrêter le cours de mes victoires." S'adressant aussitôt aux officiers qui l'entourent, il ordonne qu'à l'instant même on décime les habitans de Nanci.

Hommes, femmes, vieillards, enfans, tous s'assemblent donc sur une lono^ue file qui s'étend depuis l'endroit où se trouve Charles jusqu'aux remparts de la ville. Chaque famille se réunit ; la fille s'aj^puie sur le bras de la mère ; l'ami prend place auprès de son ami : chacun se résigne à la mort qui va choisir ses victimes ; chacun voudrait que le sort le désignât pour épargner l'objet qui lui est cher. Enfin un héraut d'armes, sur un signe que lui fait le vainqueur, commence à compter les assiégés soumis à son pouvoir, et le fer va trancher les jours de ceux que le nombre désignera ; mais, dès le premier choix, il s'élève une diflficulté qui suspend cette barbare exécution.

Télcsile, placée à la droite de son père, toujours déguisé, suit avec une avide inquiétude tous les mouvements du héraut d'armes, l'entend compter à haute voix, et juge que le nombre dix va tomber sur l'auteur de ses jours : elle se glisse aussitôt derrière lui; le nombre neuf désigne alors cette tête si chère, et Télésile se présente comme la première victime. Le gouverneur, qui peut à peine trouver la force de s'exprimer, tant cette résignation magnanime a frappé tous ses sens, prétend que c'est à lui de mourir ; que le sort l'avait choisi et qu'il ne souffrira pas qu'un autre périsse à sa place. Télésile, sans annoncer encore que le vieillard respectable est son père, affirme qu'elle a pris son rang au hasard, et que le sort l'ayant désignée, elle doit recevoir la mort. Le héraut d'armes et les satellites qui l'accompagnent, ne sachant qui des deux il faut croire, les amènent devant Charles le Téméraire pour qu'il ait à prononcer. Cette scène touchante et ces débats déchirans font éprouver à ce prince une émotion dont il ne peut se défendre. Indécis, confondu, lui-même ne sait quel parti prendre, et

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garde le plus morne silence : " Tu hésites, cruel ! s'écrie Télésile, avec un sang-froid et une dignité qui la rendent plus intéressante encore ; fais-moi périr et prolonge la carrière de ce -vieillard ; il sut l'honorer par soixante ans de vertus — Garde-toi bien de céder à sa demande, s'écrie à son tour le gouverneur. Eh, que sont les vertus dont on te parle, auprès de ce dévouement sublime qui remplit tous les cœurs d'admiration, et dont tu ne peux toi-même t'empêcher d'être ému ? — Ma vie est moins précieuse que celle de ce vieillard. — Chaque jour de la sienne est marqué par des bienfaits. Vois ces cheveux blancs : ils t'annoncent un chef de famille que chérissent, que révèrent ses enfants.— Vois l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté. Elle sera long-temps encore l'ornement de son sexe ; et tu la sacrifierais au peu de jours qui me sont comptés ! Eh bien, reprit Télésile, voyant que Charles fixait sur elle des yeux attendris, cesse d'admirer en moi ce qui n'est qu'un devoir ; c'est une fille qui veut sauver l'auteur de ses jours; apprends qu'il est mon père. — Eh bien, reprend également le gouverneur, je vais faire, cesser ton indécision, et te forcer d'accorder la vie à ce modèle de la piété filiale : je te livre cet ennemi sur lequel tu désires tant assouvir ta vengeance ; tu vois devant toi le gouverneur de Nanci, qui déjà t'aurait hvré sa tête si ta fureur barbare n'eût pas réfusé de sauver à ce prix tous ses fidèles concitoyens."

A ces mots, tous les habitants, dont l'imagination venait d'être exaltée j)ar l'héroïsme de Télésile, entourèrent le père et la fille ; et leur formant un rempart de leurs corps, ils demandèrent tous de mourir à leur place. Jamais spectacle aussi touchant n'avait frappé les yeux de Charles le Téméraire ; les cris de tout ce peuple suppliant, embrassant ses genoux, et prêt à se

sacrifier pour sauver leur gouverneur, la résignation franche et loyale de ce vieillard qui s'offrait pour %ictime ; les accents déchirans de Télésile, qui faisait, au nom du Ciel, le serment de ne pas survivre à son père ; rétonne ment et l'admiration qui se peignaient sur tous les visages, les larmes qui coulaient de tous les yeux, produisirent sur le vainqueur, et jusque sur ses soldats, même un sentiment qu'ils ne pouvaient définir. Enfin, lorsque le gouverneur, perçant la foule, vint, avec Télésile enlacée dans ses bras, lui demander de prononcer sur leur sort : Vous ne périrez ni l'un ni l'autre, répondit ce guerrier si redoubtable et si terrible ; il serait trop diflficile de décider qui de vous deux doit l'emporter ; vous avea pénétré jusqu'au fond de mon cœur : et s'il est beau de vaincre, vous me faites éprouver qu'il est encore plus doux de pardonner. Jouissez, ajouta-t-il, jouissez, belle Télésile, de tout le bonheur qui vous attend, et recevez le prix de votre héroïsme filial, que l'histoire doit transmettre à la postérité! Je vous accorde nonseulement la vie de votre digne ])ère, mais celle de tous les habitants de Nanci que le sort allait désigner., . Ne me remerciez pas ; je vous dois plus que vous ne me devez : car, sans vous, mon âme uniquement remplie du désir de la gloire, n'eût peut-être jamais connu la clémence, qui, je le sens, doit en être le premier charme."

Ces paroles du vainqueur furent accueillies avec des transports d'allégresse. Tous les habitants se confondaient en s'embrassant, et poussaient des cris de joie auxquels se mêlaient ceux des soldats de Charles, qui partageaient l'émotion de leur maître. Ce prince, ayant appris à connaître la valeur et la fidt^ité des Lorrains, déclara qu'il ferait de Nanci la capitale de ses états. Il rendit au gouverneur son rang et ses prérogatives ; Télésile devint plus chère que jamais à tous ses com-

patriotes : il n'était aucune famille, aucun individu qui ne lui fût redevable de la conservation d'un être chéri, et peut-être de sa propre existence : son nom n'était prononcé qu'avec respect ; et tant qu'elle vécut, elle fit répreuve, au milieu des bénédictions dont elle était entourée, qu'il faut toujours élever son âme à la hauteur des circonstances où l'on se trouve, et que le moyen le plus sûr d'échapper à un grand danger, c'est de s'armer de courage, de sang-froid et de résignation.

Rien ne prête plus au ridicule que cette manie de se croire au-dessus de ce qu'on est, de s'attribuer un mérite qu'on n'a pas ; de se persuader qu'on fixe tous les regards, que l'on soumet tous les cœurs, tandis qu'on est à peine remarqué des gens sensés ; et que les autres ne nous distinguent que pour s'amuser à nos déjjens et nous désigner comme l'objet de leurs railleries et le jouet de la société.

Cette présomption, si commune et si variée, se fait également remarquer dans l'un et l'autre sexe. Voyez se i)romener au jardin des Tuileries ce jeune homme dont la démarche est grave et posée, qui porte la tête haute, feint d'avoir la vue basse pour ne saluer personne» heurte chaque passant, et ramasse par derrière les pans de son habit pour mettre à découvert son buste disproportionné, sa taille gigantesque et sa jambe effilée : l'insensé croit réunir la belle tête d'Âtitinoiis et la l)restance imposante de V Apollon du Belvédère. . Entendez dans un salon ce petit chansonnier qui répète

un bouquet à Chloris, une romance langoureuse : remarquez comme il pindarise ; avec quelle assurance il attend les applaudissemens, comme il semble déjà rassasié d'éloges ; il se croit au moins un Anacréon, et se mettra sur les rangs pour la première place vacante à l'Académie. . Voyez l'importance risible de ce jeune commis de bureau qui se charge de A'otre demande, et vous promet de la faire réussir ; il verra, dit-il avec assurance, il arrangea tout pour le mieux ; et, quoique simple expéditionnaire, il tranche du ministre.

Il en est de même chez les femmes. La jeune fille de quinze ans se croit un être accompU ; elle s'étonne de ce qu'on ne la demande pas en mariage. La mère de famille surannée s'imagine qu'elle est encore aussi fraîche que ses filles, et ne renonce à se coiffer à l'enfant qu'afin de cacher ses cheveux gris. . . . Examinez cette jeune personne qui danse la gavotte et fait faire cercle autour d'elle par plusieurs écoliers en vacances ; elle est persuadée qu'elle réunit à elle seule la grâce et la perfection de madame Gardel, la gaieté, l'aimable abandon de mademoiselle Chevigvy. Entendez-vous cette jeune pensionnaire qui vient passer quelques jours chez ses j)arents, égratigner sur la guitare ime des jolies romances de Plaviade, et jeter en extase son père, sa mère, son aïeul, son grand-oncle et ses trois tantes ; elle est convaincue qu'elle joint à l'accent irrésistible de madame Branchu la méthode brillante et le gosier ravissant de madame Durpt. . . . Entrez chez la plus simple parfumeuse, elle vous dira : " Nous autres négociants." Montez au magasin d'un riche fabricant de soieries, sa femme vous dira que son mari fait la banque. Présentez-vous chez un banquier, vous y trouvez l'étiquette et le ton d'un

ministre : il semble que chacun méconnaisse la place qu'il occupe sur la roue de la fortune, et que, sans cesse empressé d'atteindre au plus haut rayon, il se croie assis sur celui qu'il voit au-dessus de sa tête.

M. Dumont, riche marchand de draps de la place Saint-Honoré, et l'un des négociants les plus honorables de Paris, avait deux filles entre lesquelles il partageait également sa tendresse, et qui, parvenues à cet âge où l'on commence à se faire remarquer dans le monde, offraient entre elles la dissemblance la plus frappante. L'aînée, qui s'appelait Armantine, se croyait tout bonnement une Venus pour la figure, une Hébé pour la fraîcheur et la grâce, une dixième muse pour la science et les talents. Se montrait-elle dans un cercle ou dans quelque heu public, elle baissait constamment ses beaux yeux pour éviter tous les regards qui se fixaient sur sa personne. Parlait-elle, elle s'imaginait que sa voix portait au fond des cœurs une émotion dont il était impossible de se défendre ; et lorsque, par imprudence ou par distraction, elle laissait tomber un seul coup-d'œil sur quelqu'un, elle était convaincue qu'il était à l'instant même frappé d'admiration, si c'était un homme, et de jalousie, si c'était .une femme. Aussi tous ses mouvemens étaient étudiés, sa démarche compassée ; on eût dit, en la voyant, une di\ânité qui s'ou • bliait en se mêlant parmi des mortels ; et les odeurs de toute espèce dont elle était parfumée annonçaient sa présence, comme l'ambroisie aux bosquets de Paphos indique la trace de la reine des amours.

Il n'en était pas de même de sa sœur cadette appelée Maria. Loin de se croire au-dessus de ce qu'elle valait, sa modestie et sa bonté naturelle l'empêchaient toujours de s'apprécier à sa juste valeur. Moins belle

qu'Armantine, mais plus jolie peut-être, elle trouvait très-naturel que sa sœur obtînt tous les suffrages, et qu'on n'aperçût pas auprès d'elle la simple Maria. Son œil était moins beau que celui d'Armantine, mais plus expressif; son maintien moins imposant, mais plus aisé : en un mot, l'aînée semblait dire en se montrant : " Admirez et prosternez-vous !" La cadette, marchant humblement à ses côtés, semblait dire au contraire : ** Ne faites pas attention à moi ; je n'en vaux pas la peine."

Ce contraste remarquable n'échappait point à ceux qui fréquentaient la société de M. Dumont, et produisait sur eux un effet bien différent de celui que s'imaginaient faire les deux sœurs. On n'aimait point Armantine, on raffolait de Maria ; et pourtant l'une et l'autre réunissaient toutes les qualités d'un excellent naturel ; mais la ridicule présomption de l'aînée donnait tellement le change sur son mérite, et faisaient ressortir avec tant d'avantage l'aimable simplicité de la cadette, que partout on s'empressait de faire à celle-ci l'accueil le plus affectueux, et qu'à peine adressait-on quelques mots à sa sœur.

Armantine, qui ije cessait de prendre le change sur tout ce qu'elle inspirait, ne voyait dans cette indifférence que la crainte respectueuse, que l'effet d'émotion et de surprise qu'on éprouve à l'aspect de la beauté: *' Remarques-tu, disait-elle à Maria avec une dignité tout-à-fait ingénue, remarques-tu, quand nous sommes ensemble, avec quelle familiarité l'on t'aborde, et quelle digne retenue on garde avec moi ? Il n'est aucun homme, jeune ou vieux, fat ou modeste, qu'un seul de mes regards ne jette en extase, et ne rende comme stupide d'étonnement et d'admiration.

— C'est vrai, lui répondit Maria avec la plus grande naïveté. — Si ma \lie seule produit sur eux cet effet, juge de l'impresssion qu'ils ressentent quand je leur parle ; ils me regardent, cherchent en vain à me répondre, et leur voix expire sur leurs lè'STes. — Oui, j'en ai vu beaucoup t'aborder et se retirer sans rien dire. Mais ne crois-tu pas comme moi, chère Armantine, que c'est acheter un peu cher l'avantage d'être aussi belle. — Comment cela ? — Je pense, moi, qu'il est fort désagréable de produire un si grand effet sur les gens, qu'ils ne puissent s'approcher de nous. — J'en conviens, et quelquefois je m'afflige de cet empire universel que j'exerce involontairement; mais est-il un charme comparable à celui de pouvoir se dire : ** Je me montre ; chacun est frappé de saisissement et n'a pas la force de m'adresser une parole." — Ma foi, j'aime bien mieux qu'on me parle, qu'on me réponde, et surtout qu'on garde assez de raison pour me dire de ces choses aimables que permet la décence ; aussi plus d'une fois je t'ai vue grave et silencieuse au milieu des nombreux admirateurs de tes charmes ; moi je riais avec eux ; je leur répondais pour toi, tandis que la fatigue et l'ennui se peignaient dans tes beaux yeux. — C'est-à-dire, pauvre Maria, que je régnais, et que tu te prodiguais. — Oh bien ! règne tant que tu voudras. Je m'amuse davantage ; on me respecte tout autant ; si c'est là se prodiquer, je m'y résigne."

Ces débats, qui se renouvelaient souvent entre les deux sœurs, ne purent jafnais altérer le tendre attachement qu'elles se portaient, ni changer l'idée que chacune d'elles avait de l'autre. Armantine ne regardait Maria que comme un être obscur qu'on pouvait tout au plus remarquer un instant dans la société, par son babil ingénu et sa gaieté piquante. Maria ne cessait de voir

dans Armantine une beauté parfait, une femme accomplie, à l'empire de laquelle il Aait impossible de résister.

Plusieurs événements confirmèrent les deux sœurs dans leur mutuelle opinion. Un jour, M. Dumont, beaucoup plus occupé de son commerce que de l'éducation de ses deux filles pour lesquelles il croyait avoir assez fait en les mettant en pension pendant deux ans, les conduisit à l'Opéra. On donnait un spectacle qui attirait un grand concours de monde ; toutes les loges se trouvaient louées ; il ne restait plus de places qu'à l'amphithéâtre : Armantine et Maria s'y rendirent donc avec leur père, et se mirent sur le premier rang qui touche au parquet. A peine y furent-ils assis, que tous les yeux se portèrent sur Armantine., qui avait fait la toilette la plus recherchée, et à qui Maria répétait tout bas : " Vois-tu comme on te regarde ? toutes les lorgnettes sont braquées sur toi. Il est ^Tai que jamais tu ne me parus plus belle qu'aujourd'hui. — Je crois en eflfet que je fais sensation, lui répondit Armantine avec un sourire approbateur." Comme elles parlaient ainsi, vint se placer derrière elles un jeune auditeur, appelé Melcour, parent de M. Dumont, d'une figure agréable et d'un mérite qui faisait présager qu'il par\iendrait aux plus grands emplois. Il fréquentait depuis quelque temps la maison de ce riche négociant avec une assiduité qui semblait annoncer qu'il avait des projets d'établissement. Armantine ne faisait aucun doute qu'elle ne fût lV)bjet des visites du jeune auditeur; et la bonne et simple Maria se faisait déjà un* fête de pouvoir l'appeler son beau frère.

Le spectacle commence. Deux jeunes dames fort johes et fort élégantes se trouvaient placées auprès d'Armantine, qui s'était parfumée beaucoup plus qu'à

l'ordinaire ; elle était si fortement ambrée, que cette odeur, augmentée par la chaleur et la foule, devenait insupportable, surtout pour les personnes dont les nerfs sont délicats. L'une des voisines d'Armantine, après avoir lutté quelque temps contre l'ambre que cette dernière exhalait, se sentit tellement incommodée, qu'elle fut obhgée de sortir en disant : ** C'est un supphce ! il est impossible d'y résister. — De quel supphce veut-elle donc parler ? demande à sa sœur la bonne Maria. — Il n'est pas difficile à de\iner, lui répond Armantine : elle était venue ici dans l'intention de se faire remarquer; et voyant que tous les regards se portaient sur moi, sans qu^aucun s'arrêtât sur elle, la coquette n'a pu résister à ce supplice. — Elle est cependant bien jolie, reprit la crédule Maria, mais, quand on veut briller, il ne faut pas venir se placer auprès de toi." M. Dumont, habitué aux parfums d'Armantine, prit la sortie de l'inconnue pour l'effet d'une indisposition subite; et Melcour, qui avait entendu la conversation des deux sœurs, dont U étudiait le caractère, eut de la peine à réprimer un éclat de rire.

La place des deux fugitives fut bientôt remplie par deux hommes dont l'un, décoré de plusieurs croix, annonçait être un officier-général. Placé tout près de la belle parfumée, il tousse, bâille, prend du tabac et tombe par degrés dans une agitation très-remarquable : enfin, après avoir vainement essayé de braver le malaise qu'il éprouve, il sort brusquement en disant à l'ami qui l'accompagne: "Eloignons-nous d'ici; je sens qu'il serait dangereux pour moi d'y rester. — Entends-tu ? dit Armantine à Maria : cela ra'exphque-t-il assez clairement le trouble où je voyais ce miUtaire ?

— Rien ne résiste à tes charmes, et tu soumets jusqu'aux favoris de la victoire." M. Dumont crut bonnement que cet officier voulait parler de l'impression que produisait la figure d'Armantine ; et Melcour eut encore un peu plus de peine à s'empêcher de rire.

Mais ce qui mit le comble à la joie et au triomphe de la belle présomptueuse, c'est que vers le milieu du spectacle un jeune homme charmant, et qui paraissait en convalescence, se trouvait placé au parquet, sur le banc adossé à l'amphithéâtre, et précisément aux pieds d'Armantine, qu'il ne cessait de regarder dans les entr'actes et de faire admirer à ses voisins. L'ambre fit sur lui l'effet le plus terrible ; privé tout-à-coup de l'usage de ses sens, il tombe évanoui sur l'épaule d'un de ses amis, qui, secondé de plusieurs personnes, l'enlève de sa place et le porte dans le foyer. Le jeune convales-' cent se trouve atteint d'une attaque de nerfs si \iolente, qu'on est obligé d'avoir recours aux gens de l'art, et l'on s'informe, dans le parquet, s'il n'y aurait pas un médecin qui pût venir aux secours de cet intéressant jeune homme. " O mon Dieu ! dit tout bas Armantine». à sa sœur, que je suis donc fâchée de lui avoir fait tant de mal î mais aussi pourquoi me regarder sans cesse } — Passe encore pour faire fuir les généraux et les jolies femmes, lui dit en souriant Maria, mais causer aux jeunes gens des attaques de nerfs 1 c'est leur faire payer cher le bonheur de t'admirer." Melcour ne put cette fois s'empêcher de laisser échapjîer un éclat de rire.

Quelque temps après, M. Dumont cjnduisit ses filles à l'Opéra- Comique, où devait paraître, dans deux pièces, un acteur justement chéri du public, et dont le nom sur l'affiche est ordinairement l'annonce d'une grande affluence de spectateurs, M. Dumont ne put

donc se placer qu'à l'un des balcons qui se trouvent tout près du théâtre. Comme ces places mettent tout-à-fait en évidence les personnes qui les occupent, Armantine, assise sur le devant, était ravie de pouvoir se montrer ; et son intarissable présomption lui faisait déjà croire qu'elle ferait le même ravage qu'à l'Opéra ; mais comme ce jour-là elle ne s'était parfumée que d'odeurs douces et supportables ; ni les femmes qui se trouvaient auprès d'elle, ni les jeunes gens qui l'environnaient ne parurent atteints de la forte sensation qu'elle attendait : elle s'aperçut seulement qu'on la regardait avec quelqu'empressement. Mais il n'y eut pas la moindre suffocation, ni la plus petite attaque de nerfs j ce qui lui fit dire à Maria avec inquiétude : ** Je ne crois pas être aujourd'hui si bien qu'à l'ordinaire. — Pour moi, je te trouve tout aussi belle. — Cependant on s'occupe plus du spectacle que de moi. — Que veux-tu ? ce pubhc est quelquefois si singulier. — Est-ce qu'il y aurait quelque chose de dérangé dans ma coiiFure ? — Du tout. — Tu me rassures."

Lorsque notre présomption ne peut trouver d'un côté Tahraent dont elle a besoin, il est rare qu'elle ne le cherche pas de l'autre : Armantine, piquée au vif de ne produire sur les spectateurs qu'un effet ordinaire, trouva bientôt de quoi s'en venger par un événement assez commun chez les acteurs dont la mémoire est surchargée d'un grand nombre de rôles. Celui qu'on peut nommer, à juste titre, l'un des premiers ornemens de rOpéra-Comique, jouait eu cet instant le rôle de l'aimable étourdi de Maison à vendre, dans lequel tous les vrais connaisseurs l'ont surnommé l'inimitable. Le hasard voulut qu'il se trompât à plusieurs reprises et qu'il

eût des distractions si fortes, que le public ne savait à quoi les attribuer. ** Je crains bien d'en être la cause, dit Armantine à sa sœur ; as-tu remarqué comme il m'a regardée ? — Oui, dit Maria, et cela dans le moment même où il s'est trompé. — C'est moi qui le trouble, je n'en saurais douter. Donne-moi ton voile ; je n'ai pas le mien ; j'étais si loin de croire en faire usage ; donne vite, car si le malheureux me regarde encore, il est perdu." A ces mots, Armantine s'empresse de se voiler, au milieu d'un grand nombre de personnes qui ne savent à quoi attribuer cette précaution subite, ce qui attire sur elle tous les regards et double son bonheur. M. Dumont, non moins surpris que tout le monde, demande à sa fille pourquoi elle se voile ainsi, dans un balcon où l'on étouffe de chaleur. "Vous le saurez, mon père : souffrez que je me borne à vous assurer que je n'agis ainsi que par prudence et par nécessité. — Oh oui, mon père, ajouta Maria ; sans cette précaution de ma sœur, vous ne verriez peut-être pas finir le spectacle. — Je n'entends rien à ce mystère, répartit M. Dumont, vous me l'expliquerez.'* Armantine resta donc voilée jusqu'à la fin de la pièce ; et dès que l'acteur, qui ne s'était aperçu de rien, se fût retiré, elle découvrit sa figure, en disant à sa sœur, avec la plus touchante commisération : " Dans quel trouble je l'ai jeté ! je crains bien qu'il ne puisse pas jouer la seconde pièce.— J'en' serais désolée, répartit Maria; on ledit charmant dans le Prisonnier.'* Bientôt la toile se lève, et le charmant Prisonnier paraît : aussitôt la présomptueuse se couvre de son voile, ce qui cause une nouvelle surprise, que tout le monde exprime par des ris et des plaisanteries. Melcour, placé dans le balcon, vis-à-vis, s'amusa beaucoup du manège d'Ar-

mantine, que chacun interprétait à sa manière, et dont lui seul devinait le vrai motif.

Cependant Armantine, continuant à se parfumer plus que jamais avec les odeurs les plus fortes, finit par se faire remarquer au point que partout on la désignait du doigt, et qu'on la fuyait dès qu'elle se présentait. Mais sa présomption, toujours prête à saisir le moindre objet qui pouvait l'alimenter, ne lui faisait voir, dans les nom])reuses désertions qu'elle occasionnait que l'effet irrésistible de ses charmes.

Melcour, qui chaque jour fréquentait la maison de M. Dûment avec plus d'assiduité, fit naturellement soupçonner aux deux sœurs qu'il voulait s'alher à leur famille. ** Depuis quelques mois, dit Maria, il nous suit partout, aux promenades, aux spectacles ; il est épris de toi, rien n'est plus sûr. — En ce cas je le plains, car je suis loin d'être disposée à recevoir ses hommages : et cependant toutes les fois que nous nous trouvons ensemble, je le vois prêt à me faire sa déclaration, à laquelle je ne saurais que répondre. — Ma foi, je te trouve difficile : Melcour est bien, mais très-bien : de l'esprit, de l'usage, des mœurs, à ce que dit mon père; et d'un rang qui mène aux plus grands emplois. — J'en conviens; mais si j'en préfère un, que deviendront tous les autres ? — Est-ce que par égard, pour eux, tu comptes rester fille? — Ah! ma chère Maria, qu'il est cruel de faire à-la-fois tant de victimes ! Mais enfin, aucun ne s'est encore déclaré. — Non, pas positivement, mais je ne les entends que trop bien, les infortunés !"

Comme les deux sœurs s'entretenaient ainsi, on annonce M. l'auditeur Melcour. " Dieux ! s'écrie Armantine, il vient me faire sa déclaration et me demander en mariage. — Eh bien, il faut l'accueillir avec les

égards qu'il mérite. — Excusez, mes belles cousines, dit Melcour en entrant, si j'ose me présenter ainsi devant vous, mais j'y suis autorisé par votre digne père. — Plus de doute, dit Armantine à Maria, assise auprès d'elle sur un canapé: ne me quitte pas, je t'en supplie.— Depuis long-temps, reprit Melcour, en s'adres-

sant à Armantine, je balance à vous instruire ;

mais les sentimens que vous m'inspirez, la crainte que j'ai de vous déplaire. . . . — Des hommages tels que les vôtres ne peuvent jamais offenser, lui répondit Armantine, avec un embarras mêlé de dignité. — Peut-être, belle cousine, me trouverez-vous indiscret, téméraire. . mais l'amitié dont m'honore monsieur votre père m'enhardit dans une démarche.... — J'aime à vous voir, M. de Melcour, en sentir toute l'importance. — Je viens donc vous avouer que si vos charmes, vos grâces et toutes les qualités qui vous distinguent, vous rendent chère à la société . . . — Eh bien ? — Ils ne font qu'augmenter encore le ridicule que vous vous donnez. — Comment ? reprit Armantine, confondue et changeant de ton. — La singulière déclaration ! dit Maria, non moins étonnée.— Expliquez-vous, monsieur. — J'étais bien sûr de vous déplaire ; mais je dois tout braver pour remplir le plus sacré des devoirs. Apprenez donc, que l'habitude où vous êtes de vous parfumer sans cesse, fait fuir, avec regret, tous ceux qui s'empressent de vous entourer ; on redoute votre approche, que chacun aimerait à regarder comme un bienfait ; en un mot, on ne vous désigne dans tout Paris, que sous le surnom de la belle timbrée. — Il est certain qu'on te prendrait quelquefois pour la boutique d'un parfumeur. . . — Je ne crois cependant pas que cela soit au point d'avoir jamais incommodé personne. . — Vous ne vous en apercevez pas : c'est ce que je ne cesse

■de dire pour votre défense. Mais l'autre jour encore à rOpe'ra ces deux dames, cet officier-général, ce jeune convalescent. . —Comment ? il se pourrait ! — Pardon, si je détruis de chères illusions, mais c'est l'ambre que vous exhaliez avec tant de force ; oui, l'ambre, qui seul occasionna le trouble qu'il vous était si bien permis d'attribuer à une autre cause. En quelque lieu que vous vous présentiez, il est rare que vous n'excitiez pas des murmures qu'apaise aussitôt ce touchant intérêt qu'on doit à la jeunesse, à la beauté, mais qui pourtant se propagent de manière à vous donner un ridicule •qu'on ne peut concevoir: en eflfet, la rose, pour être la reine des fleurs, emprunte-t-elle des parfums étrangers ? N'attribuez de grâce ce conseil qu'au tendre attachement que je vous porte, et jugez de ce qu'il me coûte, par la crainte d'offenser celle à qui j'appartiens -déjà par des liens. . qu'il me serait si doux de resserrer encore. — Croyez, mon cher cousin, que je ferai mon profit de l'avis important que vous venez de me donner, €t que, bien loin de me fâcher. . — T'en fâcher ! il faudrait être bien ingrate ! Si mon cousin avait la charité de m'avertir comme cela de mes défauts, je m'en corrigerais bien vite. . ; mais il ne m'aime pas comme il aime ma sœur." Melcour ne répondit à cette aimable ingénuité que par un mouvement qui se peignit sur tous ses traits, et après s'être félicité de la démarche qu'il avait osé faire, il prit congé des deux sœurs, en remerciant l'une de l'indulgence avec laquelle elle avait daigné l'accueillir, et en promettant à l'autre de l'instruire de ses défauts dès qu'il pourrait en découvrir.

Armantine, en ouvrant les yeux sur les erreurs où l'avait jetée sa présomption, ne l'en exerça pas moins sur celui qui venait de les lui faire connaître. *'Dcs

liens qu*il me serait si doux de resserrer encore ! répétait-elle avec inquiétude. — Rien n'est plus clair ; il désire t'épouser ; il a voulu te corriger auparavant : c'est bien naturel. — Quel dommage que je n'éprouve pour lui qu'une indifférence !.. ..Nous estimons nos censeurs: les aimer est difficile. — Je m'arrangerais bien de ce censeur-là, moi, j'ai dans l'idée qu'il me rendrait parfaite."

Quelque temps après, M. Dumont, en déjeunant avec ses deux filles, leur annonça que le jeune auditeur lui avait déclaré formellement qu'il désirait être son gendre, et qu'il devait venir, dans la matinée même, faire sa demande. " Ainsi, chère Armantine, disposetoi à faire ton bonheur et le sien. Justement, je crois entendre Melcour; allons, ma fille, remettez-vous; que ma présence vous rassure ; songez que vous touchez au moment le plus important de votre vie. — Oh! mon père, j'éprouve un tel trouble. . . . Souffrez que je me retire quelques instans. Maria, je te charge de me remplacer. . . . Tu connais mes sentimens, lui dit-elle, à part, en sortant ; parle pour moi, je t'en prie, et tâche de calmer le désespoir que va lui causer mon refus."

Dès que Melcour fut entré. Maria, cherchant à excuser la disparition subite d'Armantine, lui donna pour motif l'émotion que toujours la pudeur voudrait cacher à l'objet qui l'inspire, et lui dit : ** Ma pauvre sœur est si tremblante. . .elle a pour vous tant d'estime et de reconnaissance, qu'il lui en coûte plus que je ne puis vous exprimer : en un mot, elle m'a chargée de recevoir votre déclaration et de vous répondre pour elle. — Elle ne pouvait mieux choisir, aimable Maria, car c'est vous que je \'iens demander à votre excellent père. — Moi ! reprit-elle en rougissant, et d'une voix altérée :

êtes-vous bien sûr de ce que vous dites ? — Comment ! dit M. Dumont, ce n'est pas Armantine que vous voulez épouser ? — Je ne vous ai point nommé, ce me semble, celle de mes deux cousines que je désirais obtenir. — C'est juste. Eh bien, Maria, répondez. — Mon Dieu, cela ne sera pas long, s'il est vrai que mon cousin ne se moque pas de moi. — Me moquer de vous, charmante Maria ! vous m'avez permis de a'ous indiquer les défauts que je remarquerais en vous : il en est un sur lequel j'ose insister sérieusement. — Ohl dites; je tâcherai de m'en corriger : quel est-il donc ? — Celui de ne pas vous connaître, de ne jamais vous apprécier à ce que vous valez. Depuis long-temps j'étudie votre caractère, je suis tous vos pas, je recueille toutes vos paroles : et jamais, non jamais, je n'ai connu d'âme plus aimante, de gaieté^plus naïve, de naturel plus séduisant. En faisant, chaque jour, l'éloge de votre sœur, sans y songer vous faites le vôtre. Oui, charmante Maria, vous serez la meilleure des femmes ; et je jure à vos pieds, de vous en rendre la ])lus heureuse ! — Ah ! que vous avez donc bien fait de me choisir ! Si vous eussiez demandé ma sœur, j'étais chargée de vous refuser pour elle ; et vrai, je n'aurais su comment m'y prendre. — Armantine, t'avait chargée de remercier Melcour! — Oui, mon père, et cela pour ne pas faire tant de victimes. — Armantine, Armantine, dit en riant M. Dumont, vous pouA'ez vous montrer sans crainte. — Croyez M. de Melcour, dit en rentrant cette dernière, que le mal affreux que ma sœur vient de vous faire, . . . — Qu3 dites-vous, ma belle cousine ? elle vient au contraire de combler tous mes vœux. — Qu'entends-je, Maria ? je t'avais priée, ce me semble. . . , — De le refuser pour toi ; mais pour moi. . . . — Ah ! ah ! ah ! ali ! dit M. Dumont eu riant aux éclats, le tour est excellent. Ma chère enfant.

nous nous étions trompés, c'est ta sœur qu'il préfère ; il faut prendre ton parti, et céder gaiement ton droit d'aînesse. — Ce n'est pas un sacrifice, dit Armantine> puisqu'il assure le bonheur de Maria, — Je n'attendais pas moins de vous, reprit Melcour, et j'éprouve d'avance un grand plaisir à vous donner le doux nom de sœur. Mais puisque tout semble favoriser mes vœux, oserai-je vous prier d'y mettre le comble en accélérant le plus beau jour de ma vie ? Les devoirs que m'impose le poste, où l'on a daigné m'appeler, peuvent, d'un instant à l'autre, m'obliger à une longue absence ; et si je dois me séparer de ma chère Maria, je voudrais du moins emporter le titre de son époux. — Noua séparer, dites-vous ! Est-ce qu'alors mon devoir ne serait pas de vous suivre ? — Eh bien, reprit M. Dumont, la dot est toute prête ; dimanche les bancs, et la noce dans huit jours : cela vous convient-il ? — C'est plus tôt que je n'osais l'espérer; mais peut-êtrô mon aimable future trouvera-t-elle que ce délai. . — Je tremble si fort que vous ne receviez l'ordre de partir. — A jeudi donc, mon cher gendre ! nous avons tout le temps qu'il nous faut pour les préparatifs ; croyez que ce jour-là ne sera pas non plus l'un des moins beaux de ma vie.'*

Le jour du mariage, toute la maison de M Dumont retentit des accens de la joie la plus vive : la noce fut brillante, et composée des parens et des nombreux amis des deux époux. Maria parut plus gentille, plus intéressante que jamais, et réunit tous les suffrages. Armantine, que sa bonté naturelle empochait de porter la moindre envie au bonheur de sa sœur, ne put néanmoins s'empccher de céder à sa présomption habituelle, et de voir dans les sim])lcs hommages qu'on lui offrait, comme sœur de la mariée, un nouvel effet de l'empire qu'e s'imaginait exercer sur tous les cœurs.

Cette illusion s'accrut encore pendant le bal qui termina cette belle journée. Tous les jeunes gens qui fréquentaient la société de M. Dumont s'y trouvaient réunis. Plusieurs d'entre eux, qui déjà s'étaient amusés de prétentions ridicules d'Armantine, remarquaient, dans un coin, où ils formaient un groupe, l'attitude de la belle présomptueuse, qui, les yeux baissés, et ne répondant qu'à peine, se condamnait en quelque sorte au silence et à l'immobilité, par compassion pour ceux qui l'entouraient, et finissait par ne plaire à personne dans la crainte de plaire à tout le monde.

Enfin le bal s'ouvre par une contre-danse composée de la mariée et de son époux, d'Armantine, de leurs deux plus proches parentes, jeunes personnes fort jolies, et de trois jeunes gens du groupe observateur, choisis par M. Dumont, comme amis de Melcour, et appartenant à sa famille. Dès la première figure, Armantine observe que son danseur évite de lui donner la main. Cette singularité, qui sans doute eût blessé toute autre, la surprend d'abord ; mais le danseur continuant d'agir ainsi, l'amour-propre de la présomptueuse lui fait bientôt croire que c'est par prudence, et .pour ne pas toucher une main qu'il n'a pas l'espoir d'obtenir. A la seconde figure Armantine n'éprouve pas moins d'étonnement en voyant son cavalier vis-à-vis, le meilleur danseur du bal, se troubler chaque fois qu'il figure avec elle, manquer tous ses pas, perdre la mesure et brouiller la contre-danse. " Qu'as-tu donc, Charles ? lui dit Melcour. — Rien, mon ami, répond celui-ci en poussant un profond soupir. — Encore une victime ! se dit Armantine : si cela continue je serai forcée de quitter la danse." Enfin le jeune homme placé à sa droite, se trouvant contraint de lui donner la

main, en faisant la grande chaîne, s'arrête, et la plus vive altération se peint sur tous ses traits : il prie un de ses amis d'achever la contre-danse à sa place. ** Vous trouveriez-vous incommode, M. Gercour ? lui demande aussitôt Maria. — Ce n'est rien, madame, ce n'est rien ; mais j'ai senti, tout-à-coup, un tel eblouissement ; cela commence à dissiper. — Voilà une contredanse bien chanceuse, s'écrie en riant M. Dumont." Armantine convaincue qu'elle seule en était cause, s'affii«feait sincèrement du pouA'^oir de ses charmes ; la bonne Maria ne fut pas moins crédule que sa sœur ; et Melcour, à certains signes, que se faisaient entre eux les trois danseurs, fut tenté de croire qu'ils s'entendaient ])our s'amuser aux dépens de sa belle-sœur.

La contre-danse étant terminée, Armantine vint s'asseoir auprès de la mariée, et lui témoigna l'embarras qu'elle éprouvait de produire un tel effet sur tout ce qui s'a])prochait d'elle. " Comment ! disait-elle à Maria, Charles le plus brillant de nos danseurs, ne plus former un pas, parce qu'il figure en face de moi ! ....Dorsan, craindre de me donner la main !. . . . Et ce malheureux Gercour, perdre la tête, au point de ne pouvoir achever la contre-danse ! Je vois bien qu'il me faut renoncer aux plaisirs du bal ; et pourtant, tu le sais, j'aime la danse à la folie. — Eh bien, lui répondit Maria, avais-je raison de te dire que souvent on paie cher l'avantage d'être belle ?— Il est des instants, où vraiment, je serais tentée de m'en affliger."

Comme elles causaient ainsi l'orchestre fait résonner l'air d'une walse, et un quatrième jeune homme vient inviter Armantine à la danser avec lui. Elle refuse par compassion ; il insiste : " Eh quoi ! lui dit à demi- voix Maria, tu pourrais refuser de danser la walse, où tu es si

belle, où tu fais briller tant de grâces? — Il est \Tai, reprit Arraantine, que, ne changeant point de danseur, je ne ferais qu'une victime." Elle accepte donc la main du cavalier, et se met en danse ; mais à peine at-elle fait quelques tours, que le jeune homme, comme frappé d'une commotion subite, la quitte, sort des rangs et tom1)e sur un sofa en se plaignant d'une palpitation de cœur qui lui laissait à peine la force de respirer. Chacun l'entoure et s'empresse de le secourir, pendant qu'Armantine dit à sa sœur : " Tu le vois, il n'en est aucun qui puisse y résister ; et me voilà privée même de la walse. Cependant, ajouta-t-elle, on ne dira pas, cette fois, que ce sont les fortes odeurs que je répands autour de moi qui causent tout ce désordre, car depuis l'avis de ton mari, je ne me suis pas permis de porter le moindre parfum."

Ces différents événements produisirent dans tout le bal une vive sensation ; M. Dumont, dont l'usage n'était point d'approfondir les choses, en riait de tout son cœur. Quant à Melcour, qui ne cessait d'observ'er ses jeunes amis, il fut entièrement confirmé dans ses soupçons.

Plusieurs jours se passèrent. La charmante madame Melcour, ennuyée des réunions et des longs repas qu'avait occasionnés son mariage, proposa, un matin, à son père et à son mari, d'aller, avec sa sœur, faire un petit déjeuner de famille au Rocher de Cancale : " C'est, leur dit-elle, le rendez-vous de nos plus aimables chansonniers, l'endroit où l'on mange les meilleures huîtres, que j'aime à la fohe. Oh ! je me fais une fête de cette partie carrée." M. Dumant et Melcour, s'empressèrent d'accepter la proposition de Maria, et la conduisirent avec Armantine, au Rocher fameux, où ils s'installèrent dans un cabinet attenant à l'un des salons particuliers. Le déjeûner fut splendide et très-gai. Arraantine, elle-

même, qui ne craignait pas de faire de nouvelles victimes, fut très-enjouëe et sans aucune prétention. Mais, comme ils terminaient cet agréable déjeûner, ils entendirent, dans le salon, d'oii ils n'étaient séparés que par une cloison très-mince, les ris et les voix d'une partie de jeunes gens qui avaient assisté aux noces de Maria. " J'étais bien sûr, disait Gercour, de gagner la gageure que nous avions faite de l'empêcher de danser. — Cette belle Armantine, ajoutait Charles, comme on s'amuse à ses dépens ! — Elle s'imagine, dit à son tour Dorsan, en riant aux éclats, qu'elle ne peut nous honorer d'un seul regard sans nous embraser d'amour. — On ne peut l'aborder, dit un autre, qu'aussitôt elle ne croie qu'on va lui faire sa déclaration. — J'espère que j'ai bien joué les palpitations, s'écria le walseur; avec quelle grâce intéressante je suis tombé sur le sofa! — Et moi donc, reprit Dorsan, pendant une contre-danse, n'oser lui toucher le bout du doigt, et la regarder en soupirant, lorsque j'étais tenté d'éclater de rire. — Et moi, messieurs, et moi ! ajouta Charles, compromettre ma réputation de grand danseur ; manquer des pas, aller à fausse mesure. . moi, à fausse mesure !. . et cela pour lui faire croire que ses charmes m'avaient foudroyé.— Vous avez joué vos rôles à ravir, fit entendre une autre voix, et c'est de bon cœur que nous payons la gageure.— La belle, ajouta Dorsan, nous croit soupirant, suffoquant expirant d'amour pour elle, tandis que le vin d'Aï, et les huîtres de Cancale nous vengent de ses rigueurs. — A la santé de la présomptueuse ! s'écrièrent-ils tous à la fois: puisse-t-elle nous procurer long-temps encore l'occasion de nous réunir aussi gaiement !"

" Ah ! les coquins, dit M. Dumont, comme ils se sont moqués de toi ! — Ce sont de jeunes fous qu'il faut ex-

cuser, dit Melcour ; ils ne se croient pas si près de nous : je vais les aborder et mettre fin à ces plaisanteries, . — Gardez-vous-en bien, lui dit Armantine, en l'arrêtant ; ils me rendent un service bien plus grand qu'ils ne le pensent ; je commence à voir à quel point je m'abusais. . . . Quand on prête aussi fortement à la critique, il faut avoir le courage de la supporter ; ne les interrompez pas, je vous supplie."

" Avouez pourtant^ reprit Charles, qu'il est dommage qu'une jeune personne aussi belle altère, par une présomption si risible, la réunion des plus aimables qualités. Si ce n'était qu'une coquette, je ne la défendrais pas ; mais, convenez avec moi que c'est la bonté de son cœur, oui, sa bonté, qui nous a fait gagner la gageure : c'est la crainte d'augmenter notre souffrance, qui l'a privée de danser avec nous ; qui souvent l'empêche de nous adresser la parole et de jeter sur nous le moindre coup-d'œil. — Il est certain, dit Gercour, qu'elle est d'un naturel excellent. Mais comment voulez-vous qu'elle ne soit pas aveuglée à ce point? Dès son enfance elle entendit vanter sa beauté. Privée de sa mère depuis long-temps, elle n'est dirigée que par un père, galant homme tout-à-fait, mais plus occupé de son commerce que des défauts de ses enfants. — C'est assez vrai, dit M. Dumont. — Sa sœur, ajouta Dorsan, la plus aimable petite femme sans doute, est si naïve, et tellement éblouie du mérite et de la beauté de sa sœur, que, sans cesse, elle-même la flatte et l'égaré. — Entendstu, Maria ? lui dit Armantine, du ton le plus pénétrant et lui serrant la main. — Oh! reprit Charles, si quelqu'un pouvait lui ouvrir les yeux et lui faire connaître tout le ridicule qu'elle se donne, je suis sûr qu'elle deviendrait •bientôt la plus modeste, la meilleure des femmes ; et

qu'alors nos hommages les plus sincères remplaceraient les tours que nous lui jouons, et auxquels j'avouerai que je ne me prête jamais sans éprouver quelque souffrance."

"Je profiterai de la leçon, dit Armantine, à son père, et je rends grâce au hasard qui m'a fait connaître la vcrité. Sortons sans hruit, et laissons ces jeunes gens se livrer à leurs aimables folies. ... Je n'oublierai jamais, ajouta-t-elle avec expression, que Charles a daigné prendre ma défense, et je compte l'en remercier à notre première entre\Tie."

En efîet, quelques jours après, Charles vint rendre sa visite aux jeunes époux : 11 fut étonné du ton simple et modeste d' Armantine, chez qui s'était opéré un changement remarquable. " Vous voyez votre ou- ■\Tage, lui dit-elle, avec la plus touchante affabilité. — Mon ouvrage ! dites-vous, je ne puis vous comprendre.

Apprenez donc, ajouta Melcour, que le hasard nous a

fait entendre, à tous les quatre, ce qui s'est dit au joyeux déjeûner du Rocher de Cancale. — Il se pourrait !.. Ah ! belle Armantine, je dois être à vos yeux. . — L'objet de mon éternelle reconnaissance. — Tant de générosité me confond. — Quoi ! vous pourriez pardonner à de coupables étourdis. . — Il est certain, dit M. Dumont, qu'ils se sont amplement égayés sur ton comj)te. — Il en est un, cependant, qui seul a daigné prendre ma défense. . Il a même avoué le regret qu'il éprouvait en se prêtant à des plaisanteries auxquelles tout me dit que je devrai mon bonheur. . Oh ! comment jamais m'acquitter envers lui ! — En lui accordant l'espoir d'obtenir un jour la main de celle qu'il osa défendre, et qui, dès ce moment, devient à ses yeux la femme la plus ])arfaite. — Si vous ne m'aviez pas corrigée de ma présomption, je pourrais peut-être vous croire; mais attendons que le temps et la

réflexion m'aient rendue tout-à-fait digne de vous. — Digne de moi ! s'écria Charles, avec la plus vive émotion ; en ce cas, il n'est plus de délais pour mon bonheur.. . — Il a raison, dit M. Dumont, au comble de la joie; depuis long-temps son père et moi nous projetions cette alUance, et je désire qu'elle se forme au plus vite. Bonne Armantine, tu n'auras pas cédé longtemps ton droit d'aînesse, — Je ne serai donc pas la seule heureuse, dit à son tour Maria, en la pressant dans ses bras. . . . Tu vois bien, chère Armantine, qu'on peut aimer quelquefois ses censeurs "

Si quelque chose peut ajouter à l'éclat de la naissance, à l'empire de la beauté, c'est, selon moi, cette sensibilité touchante qui s'étend sur tous les infortunés ; les console et les soulage, non par des émissaires trop souvent infidèles, mais en daignant parcourir ellemême le réduit de la misère ; en faisant retentir dans le cœur des malheureux les accents de sa voix ; en les ranimant par sa présence.

Telle est une jeune princesse que désigne l'admiration, que bénit la reconnaissance, mais qu'ici le respect ne me permet pas de nommer. Belle et pleine de grâce, elle eût été remarquée dans une classe obscure : elle a voulu se montrer digne de sa haute destinée ; elle a pensé qu'au-dessus du rang suprême il n'y avait que la vertu ; mais la vertu chez clic est si modeste et se présente sous tant de formes aimables, que bien

souvent la vénération qu'on doit à la princesse se confond avec le tendre intérêt qu'on porte à la meilleure des femmes. • Si, le soir, son palais est la réunion de la grandeur, des arts et de la magnificence, il est, le matin, l'asile de tous ceux qui ont une grâce à demander, une famille à soutenir, une cause équitable à défendre, une bonne œuvre à proposer. Tandis qu'une foule de courtisans importuns attendent dans le salon, le moment d'une audience ardemment désirée. Son Altesse, retirée au fond de ses appartements, s'entretient avec les personnes chargées de l'honorable emploi de répandre ses bienfaits. Elle remet à la première une somme assez forte, qui doit empêcher un négociant, père de famille, de suspendre ses paiements et de perdre son crédit : elle confie à la seconde le sort d'un sexagénaire, autrefois opulent, que ses enfants ont réduit à une gêne pénible ; à telle autre elle ordonna d'aller annoncer promptement à une mère respectable, retirée dans les environs de Paris, que ses deux fils, officiers dans la Garde, sont sortis sains et saufs du dernier combat, où ils ont fait des prodiges de valeur. Elle remet à celle-ci le brevet d'une place qu'elle a obtenue pour un homme de mérite dont elle a vaincu la modestie ; à celle-là des lettres de grâce pour un innocent accusé par l'imposture et condamné par l'ignorance ou la prévention ; à toutes enfin l'ordre précis de veiller strictement à ce que dans les cours, à la porte de son palais, dans la rue, et s'il se peut, dans le quartier qu'elle habite, on ne rencontre jamais un seul pauvre demandant assistance.

Après avoir expédié de la sorte tous les agens de sa munificence connue, elle s'occupe longuement, et avec délices, de tout le bien qu'elle fait en secret. Ce n'est

aucun officier de sa maison qu'elle a choisi pour ces importantes fonctions : tôt ou tard il pourrait se faire connaître, ou peut-être manquer de discrétion ; alors le bonheur de la princesse diminuerait de moitié. Elle s*est donc confiée à l'une de ces femmes dont la pitié vraie, le zèle infatigable et la touchante humihté contribuent si spécialement au soulagement de l'humanité souffrante ; à la conservation des utiles artisans, à l'éducation de leurs enfants, aux secours de toutes espèces/ indispensables dans les \'illes populeuses ; en un mot, c'est une simple sœur de la charité que la princesse associe, en quelque sorte, à ses bienfaits particuliers : c'est à la sœur Agathe, dont l'intelligence, le zèle et la vivacité ne peuvent être comparés qu'à son amour pour Dieu, et à la bonté de son cœur, qu'elle confie son trésor le plus cher, le bonheur de faire le bien sans être connue. Toutes les autres personnes à qui la princesse a donné ses différents ordres les ont reçus debout et avec la plus respectueuse soumission ; mais la sœur Agathe, malgré la bure qui la cou\Te, son auréole énorme, ses gros sou • liers de cuir et sa robe crottée, est forcée de s'asseoir auprès de Son Altesse, sur un riche sofa, et de lui raconter, jusque dans le plus petit détail ; les courses incalculables, les pansements sans nombre, les prières ferventes, les conseils, les aumônes et les consolations qui remplissent chacune de ses journées. ** Oh î quelle patience, quel courage et quelle résignation ! s'écrie la princesse, en lui serrant les mains ; bonnes et respectables créatures, humbles servantes de la rehgion, dont vous êtes l'un des plus dignes soutiens, modestes ornemens de notre sexe, quels droits n'avez-vous pas à la reconnaissance ? Chacun de vos pas est marqué par un bienfait : votre apparition chez le pau^Te en bannit le

malheur et la souffrance ; vous savez à la-fois ranimer le vieillard, consoler la veuve et caresser l'orphelin qu'adopte votre pieuse commisération. Aussi chaque fois que je rencontre l'une de vous, trottant dans les rues, accablée de sueur et de fatigue ; calculant qu'un instant de retard pourrait coûter la vie à l'infortuné qui gémit, je suis tentée de faire arrêter ma voiture, d'y donner place à la sœur charitable, et de la conduire où l'attendent avec impatience et la misère et la douleur. — O mon Dieu ! répond la sœur Agathe, les yeux •mouillés d'attendrissement, et baisant à chaque mot les mains de la princesse, ô mon Dieu ! qu'il est doux, qu'il est glorieux pour moi de contribuer à tout le bien que fait Son Altesse, de pouvoir causer aussi librement avec elle, sans jamais craindre de l'ennuyer par mon babil ! C'est que, voyez-vous, cette habitude de conseiller l'un, d'encourager l'autre, de sermonner celui-ci, de distraire celui-là ; tout cela donne à la voix une volubilité !. . . . Mais le moyen de se taire auprès de Votre Altesse, qui m'enhardit et daigne me traiter avec tant d'indulgence ! Ah ! si vous voyez en nous des femmes utiles, et qui peut-être méritent quelqu'estime, moi je vois dans votre auguste personne un ange descendu du ciel, à qui, sans doute. Dieu aura fait prendre la forme de la plus belle princesse, pour offrir sur la terre le modèle de toutes les vertus. — Dites-moi, sœur Agathe, vous faut-il aujourd'hui beaucoup d'argent ? — Mon Dieu, non ; il me reste encore presque la moitié des cents napoléons que vous daignâtes me confier l'autre jour. — Nous profiteront-ils autant que les derniers ? — Oh ! ça va à ravir. D'abord j'en ai employée dix à payer les six derniers mois d'apprentissage de cette jolie petite orpheline que j'ai mise chez la marchande lingère qui fournit Son Altesse. On est très-content d'elle ; et le Ciel, qui semble l)cnir vos

LES SŒURS DE LA CHARITf. 213

bonnes œuvres, en fera, j'en suis sûre, un excellent sujet : elle me fait toujours endéver pour savoir à qui elle doit son état, son bonheur. Que vous importe ? lui dis-je; contentez-vous de prier Dieu pour qu'il rous conserve long-temps la main généreuse qui vous assiste. . . . Ensuite j'ai porté quinze napoléons à ce bon vieux sculpteur, pour le quartier de la pension que nous lui faisons. Toujours mille questions, comme à son ordinaire, mille difficultés pour les recevoir. " Mais, sœxir A^tbe, je vous ai déjà dit que je n'accepterais plus rien. — Et avec quoi \dvrez-vous? — Par mon travail.— Vous oubliez donc que vous êtes infirme, et que vous avez soixante quinze-ans ? — Mais, encore une fois, je veux connaître la source où vous puisez ce que vous m'apportez si régulièrement. — Vous ne le saurez pas. — Eh bien, remportez votre argent. — Est-ce qu'il est

à moi pour que je le remporte ? " En achevant

ces mots, je jette la bourse sur ses genoux et je me sauve. Oh ! ces artistes sont d'une fierté ! Celui-ci eut une réputation méritée ; mais des malheurs, et la jalousie de ses rivaux. . — Il faut ménager sa délicatesse le plus que vous le pourrez, sœur Agathe; ce n'est pas le tout que d'offrir, il faut savoir faire accepter.— Oh! soyez tranquille; j'ai mis sa vieille gouvernante dans nos intérêts. . . . Enfin, j'ai employé d'un seul coup \'ingt-cinq napoléons à sauver le jeune homme le plus intéressant!. ... Je crois vous avoir fait là une excellente collocation. — Comment ? — Votre Altesse saura donc qu'en passant, l'autre soir, devant une maison de jeu, j'entends, devant moi, une voix plaintive qui disait : *' Malheureux que je suis !. . . . je perds à- la-fois l'honneur et la confiance de mon père! et j'y pourrais survivre!.. ." Il veut fuir: je

l'arrête par son habit. " Jeune homme, où courezvous ? — Où le désespoir m'appelle. — Vous parliez de votre père : c'est en son nom que je vous interroge, répondez-moi. Vous venez de dissiper dans cette maison une somme qui ne vous appartenait pas ? — Il n'est que trop vrai ; cinq cents francs que j'avais été toucher pour mon père, et que la fatahté m'a fait perdre. — Les voilà retrouvés ; prenez cette bourse. — Se pourrait-il qu'une simple sœur de la charité!..,. — Vous sentez bien que ce n'est pas moi qui vous la donne, mais une femme généreuse, un ange, dont je ne suis que le fidèle émissaire. — Ah ! quelle qu'elle soit, diteslui bien qu'elle me rend l'honneur et la vie. . . . C'est la première faute que je commets. — Cela se voit à vos remords. — Ce sera la dernière ; je vous le jure, au nom du Ciel, qui me sauve en ce moment, par vos bienfaisantes mains." En achevant ces mots, il me serre dans ses bras et m'embrasse. . . . Heureusement il faisait nuit. Bref, il prend sa course et reporte à son père le dépôt que celui-ci lui avait confié. ... Je serais bien trompée si nous n'avions pas sauvé pour jamais du précipice ce jeune inconnu dont la voix si douce et les beaux yeux noyés de larmes... Ah! mon Dieu! que c'eût été dommage !.... Il est \Tai que d'un seul coup il nous en coûte vingt-cinq napoléons. — Et pouvaient-ils être mieux employés ? Ah ! ne craignez jamais de prodiguer en pareille circonstance : la douce émotion que je ressens ne vous prouve-t-elle pas que jamais argent ne fut placé à de meilleurs intérêts ?. . Donnez, sœur Agathe, donnez toujours de même : en répandant de pareils dons, ne craignez pas d'en épuiser la source. Eh bien ! je n'aurai pas d'aussi beaux diamants : mes équipages seront plus simples : on vers

ra dans mes jardins moins de statues. . . . — Mais la vôtre, répartit la sœur Agathe, sera quelque jour élevée par la reconnaissance."

Tel était, chaque matin, l'entretien qu'avaient ensemble la princesse et la sœur de charité, qui, sans attendre et même sans être annoncée, avait le droit d'entrer dans le palais, où chacun l'entourait d'égards et de prévenances : il lui suffisait de se montrer pour traverser tous les appartements et pénétrer jusqu'auprès de celle dont elle était heureuse et fière de propager les vertus et de répandre les bienfaits.

Un jour, cette princesse, qui chérit et protège les arts, se rendait à l'un des concerts si renommés du Conservatoire impérial de musique. On devait y exécuter l'admirable cantate de Chérubini, dont les accents mélodieux et touchants semblent porter l'ombre àJ Haydn au séjour de l'immortalité ; l'ouverture du jeune Henri, da MéhuI, qu'on ne sç lasse pas d'entendre, et qui est, à elle seule, un poëme entier, où la richesse des détails le dispute à la vérité de l'exprès-, sion; enfin l'O salut aris de Gossec, qui, sans le secours d'aucun instrument et privé de l'appui de l'orchestre, fait, avec trois voix humaines, monter jusqu'aux cieux la plus douce prière des mortels. Le choix de ces morceaux si brillants, et le talent des élèves qui devaient les exécuter, avaient attiré le plus grand concours de monde. La princesse, qui avait fait louer une loge, partit de son palais, assez éloigné du Conservatoire, un peu plus tard qu'elle ne l'avait projeté. Elle ordonne en conséquence à son cocher d'aller plus vite. Celui-ci, emporté par son zèle, fait le trajet avec son adresse ordinaire et la rapidité de l'éclair : il traverse plusieurs rues, évitant jusqu'au moindre embarras et le plus simple accident ; sa voix

de tonnerre qui crie gare ; et surtout la livrée de la princesse invitent chacun à se ranger pour lui laisser un libre passage ; mais, en tournant le coin de la rue Montmartre et de la rue Bergère, une des roues heurte un pauATe commissionnaire chargé d'une malle énorme, le blesse au bras et le renverse sur le pavé. Les cris du blessé, et ceux du peuple qui l'entoure, n'arrêtent point le cocher, qui croit, en redoublant de vitesse, empêcher qu'ils ne par\'iennent jusqu'aux oreilles de la princesse, mais cette bienfaitrice de l'humanité a tout entendu. Elle tire aussitôt le cordon de sa voiture ; fait retourner à l'endroit même où l'accident venait d'arriver; ordonne à ses gens de mettre dans un carrosse de place le blessé, qu'on a relevé sans connaissance, de le transporter chez lui, d'appeler le premier chirurgien que l'on pourra trouver ; et réprimandant son cocher, à qui elle exprime toute la peine qu'elle ressent, elle promet de faire soigner le malheureux commissionnaire, et change aussitôt en féhcitations les murmures qui commençaient à s'élever parmi le peuple.

Quelque attrayant que fût le concert, elle ne put se li-vTer à tout le charme qu'il offrait. Distraite et préoccupée, elle ne voyait, n'entendait que le pau^Te blessé. Dès que ceux de ses gens qui l'avaient accompagnée furent de retour, elle s'informa avec le plus vif intérêt de son état, de sa demeure, du nombre de ses enfans, et surtout de la réputation dont il jouissait dans son quartier. Elle apprit qu'il se nommait Michel ; qu'il était père de cinq enfants, tous en bas âge, et qu'il ne subvenait à l'existence de sa famille que par son travail et la réputation d'homme de bien qu'il s'était acquise.

Aus9,tôt que cette princesse fut de retour dans son palais, elle s'empressa d'envoyer un de ses officiers ex-

primer à ce digne homme tous les regrets que lui faisait éprouver le cruel accident dont il était victime, et lui remettre l'argent nécessaire pour l'indemniser du temps que lui ferait perdre sa blessure. Cet officier était accompagné du chirurgien de la princesse, qui lui-même pansa le pauvre commissionnaire, et se hâta d'aller porter à Son Altesse l'assurance qu'il n'y avait aucune fracture, et qu'il suffirait tout au plus de huit jom's pour le guérir et le rendre à ses travaux.

Cependant la princesse, qui savait par expérience qu'on cherche toujours à flatter les grands et à leur taire une vérité qui pourrait les affliger, résolut de connaître l'état véritable du blessé.

Elle chargea donc la sœur Agathe, de se rendre auprès de lui, guidée par sa charité reconnue, afin de voir, par elle-même, si les rapports qu'on lui avait faits sur l'état du malade étaient fidèles : "je vous le recommande par-dessus toute chose, dit la princesse à la sœur. Si j'éprouve une grande jouissance à soulager des infortunés qui n'ont d'autre titre que de l'être, jugez du vif intérêt que je porte à ce digne père de famille dont j'ai causé le malheur et la souffrance. — Comptez sur mes soins et mon zèle, répondit la sœur Agathe ; le pauvre cher homme, j'espère, ne se plaindra pas long-temps de sa blessure. Demain matin j'aurai l'honneur de venir rendre compte à Son Altesse du résultat de ma visite. Il est certcdn que tous ces cochers

ne s'occupent pas plus des malheureux piétons Je

me suis vue moi-même tant de fois au moment d'être écrasée. . . . Mais j'oubhe que mes malades m'attendent : quand on a le bonheur de causer avec Son Altesse. . . - Je reviendrai demain vous instruire de tout."

La sœur revint en effet à l'heure convenue j et, loin de

rassurer la princesse sur la guerison du commissionnaire, elle lui avoua qu'elle craignait beaucoup qu'on n'eût fermé la plaie trop promptement, et qu'on n'y eût fixé la cause d'un mal qu'il serait peut-être diflScile de détruire. ** Je ne suis, dit-elle, ni médecin, ni chirurgien; mais une expérience de quarante-cinq années d'exercice, et ce coup-d'œil accoutumé à voir des maux de toute espèce, me font croire que le pauvre cher homme n'est pas tiré d'affaire, et qu'on a, comme dit le proverbe, enfermé le loup dans la bergerie."

La prédiction de la sœur Agathe ne s'accomplit que trop bien. Michel, dont le sang était échauffé par excès de travail, vit, au bout de quelques jours, sa blessure se rouATir, et la plaie s'envenimer au point qu'il fut question de lui couper le bras. *' Plutôt cent fois mourir! s'écriait ce malheureux. Et comment, après ça, pouvoir nourrir ma femme et mes enfants ? J'sais ben que la princesse dont la voiture m'a travaillé d'ia sorte, ne m'iaisserait manquer de rien ; mais jami 1 j'dis comm' ça qu'il est ben dur pour un homme d'cœur d'vivre d'charités quand il est d'âge, d'force et d'courage à n'devoir qu'à lui seul l'existence d'sa famille.— Vous avez raison, bon Michel, lui disait la sœur Agathe, qui le -s'isitait plusieurs fois dans la journée : vous couper le bras, sainte Vierge ! Ils n'ont que cela à dire : l'amputation ! l'amputation ! Et moi, je dis et je soutiens qu'il est possible de guérir cette plaie-là ; on cherche comme cela à effrayer les pau\Tes gens, pour se faire valoir ensuite. La cure sera longue, sans doute ; la volonté de Dieu soit faite en toutes choses ! mais avec des soins et un certain baume de ma façon, que j'emploie dans les cas sérieux. . . . Remettezvous de votre frayeur ; je reviens à vous sous peu de

temps ; et j'espère avec le secours de Dieu. . . . Couper le bras ! répétait -elle, en s'en allant, couper le bras je ne me le pardonnerais jamais ; et cet ange de bonté qui m'envoie ne s'en consolerait de sa vie,"

La sœur Agathe, s'empressa donc d'apposer sur la plaie de Michel un emplâtre salutaire, en lui recommandant de ne se laisser panser que par elle seule. " Je ^'iendrai dix fois par jour, s'il le faut, disait-elle, au pamTe blessé, mais secondez -moi bien, en vous armant de patience et de courage, et je réponds de vous. — Oh ! pour le courage, c'n'est pas là c'qui m'manque, jami ! mais, en fait de patience, j'n'en sommes pas trop pourvu. Du reste, pis qu'vous répondez de moi, me v'ià tranquille ; et comme vous l'disiez tout-àl'heure: "la volonté de Dieu soit faite en toutes choses.'*

Pendant plus de quinze jours, que durèrent les différents pansements que fit la sœur Agathe, elle ne cessa, dans les rapports qu'elle faisait chaque matin à la princesse, de calmer ses craintes sur la situation du blessé; elle eut surtout le plus grand soin de lui cacher qu'on avait été sur le point de lui couper le bras. Le chirurgien de Son Altesse, qui avait jugé, au premier aspect de la blessure, qu'elle devait être promptement guérie, et qui ne crut pas nécessaire de retourner voir le malade, ne put également annoncer à la princesse un événement qui eût déchiré son cœur généreux et sensible : ce ne fut que lorsque le plus grand danger eut cédé au zèle et à l'expérience de la sœur Agathe, qu'elle osa révéler à le princesse tout ce qui s'était passé. Elle jugea facilement, à rémotion de Son Altesse, quelle peine elle lui avait épargnée en lui cachant tout ce qu'avait souffert le pauvre commissionnaire. " Oh ! que je vous remercie, lui dit la princesse, de votre dévouement et surtout de

votre discrétion! Si l'e'tourderie de mon cocher eût coûté un bras à ce digne homme, jamais je ne me serais consolée. J'aurais pu sans doute l'indemniser avec de l'or et lui assurer un sort convenable, ainsi qu'à tout ce qui l'entoure, mais, comme il vous l'a dit lui-même, tout ce que je possède ne pourrait lui payer ce bonheur inexprimable de ne devoir qu'à lui seul son existence : je ne vous dissimulerai même pas que cette fierté me plaît et me donne de ce brave homme l'idée la plus avantageuse. . .Dites-moi, sœur Agathe, ne vous faites-vous pas quelquefois accompagner dans vos courses par une de vos jeunes sœurs, à qui vous apprenez tous les secrets de votre ordre respectable ? — Sans doute. Princesse : nous vieillissons si promptement dans notre état ! Il faut bien que nous disposions nos jeunes novices à nous succéder. — Eh bien, il faut m'en amener une, le plus tôt que vous pourrez : je suis bien aise d'étudier son costume, son maintien, le langage qu'elle doit tenir avec vous. — Est-ce que S. A. dit en riant la sœur Agathe, voudrait se faire novice chez les sœurs de la charité ? — J'ai mon projet ; tâchez surtout que la sœur, qui vous accompagnera, soit à-peuprès de mon âge, de ma taille.... — Mais non de la figure de S. A., cela serait trop difficile à trouver; quoique pourtant nous en ayons quelques-unes fort jo- ^hes, et, je dirais même, d'une naissance distinguée. Dès demain je vous présente ce que nous avons de mieux ; mais cela sera bien timide, bien tremblant devant Son Altesse. — Je me charge de la rassurer."

Le lendemain, vers dix heures, la sœur Agathe revint donc avec une jeune novice, dont la figure et l'humble maintien inspiraient le plus tendre intérêt : ses yeux baissés et sa démarche timide indiquaient à quel point elle était émue devant la princesse ; mais dès que celle-ci

lui eut adressé quelques mots, la douceur de sa voix et le charme de ses manières rendirent à la jeune sœur toute son assurance : elle ne vit plus, dans Son Altesse, qu'une divinité tutélaire, dont la plus douce jouissance était de secourir tous les infortunés. " O ma mère ! dit-elle, à la sœur Agathe, vous a^nez bien raison : il faut voir de près Son Altesse pour s'en faire une juste idée. Moi, qui croyais que les grands dédaignaient de montrer de la pitié ! Jamais je n'en ai rencontré de plus véritable, ni de plus exemplaire." Pendant que dura la conversation entre les deux sœurs, la princesse ne cessait d'examiner avec soin le ton, l'attitude, le geste et le langage de la jolie novice. S'adressant ensuite à la sœur Agathe, elle lui dit à l'oreille : *' A quelle heure avez-vous coutume d'aller panser le matin notre pauvre commissionnaire ? — A huit heures environ, Princesse. — Eh bien, trouvez-vous demain, à sept heures précises, dans ma chambre à coucher ; je donnerai les ordres nécessaires pour que vous puissiez y pénétrer. Vous viendrez seule, entendez-vous ? — Oui, Princesse. — Et vous vous munirez d'un habillement complet de cette intéressante no\ice; mais je dis complet, depuis l'auréole jusqu'aux chaussures. — Je devine ! s'écrie tout haut la sœur Agathe ; oui, je devine. ..." Elle allait dans son enthousiasme, révéler à la jeune sœur tout le mystère; mais un signe» de la Princesse la força de se taire, et de renfermer dans son cœur la joie et l'admiration qui se peignaient dans ses yeux et dans tous ses mouvements. '• A sept heures, lui répète la Princesse; et surtout l'habillement complet !" La sœur Agathe, craignant que sa volubilité naturelle ne la trahît, se contenta de baiser avec une ivresse respectueuse la main de Son Altesse,

et sortit avec la jeune novice, qui ne pouvait revenir de l'accueil affectueux qu'elles avaient reçu.

Les ordres furent donnés aux gens de la princesse, ainsi qu'elle l'avait annoncé. Chacun d'eux, habitué à voir la sœur Agathe entrer et sortir à tout moment, se fit un devoir de l'introduire le lendemain, à l'heure prescrite. Dès que la bonne sœur fut entrée dans l'appartement à coucher de la princesse, celle-ci se lève, ferme elle-même toutes les portes ; et se dépouillant des riches vêtements de nuit qui la couvrent, eUe invite la sœur Agathe à l'habiller en novice. '* Sainte Vierge! dit cette dernière tout en lui passant la robe et la guimpe, j'avais donc bien deviné que votre projet était de m'accompagner chez Michel. — Oui, ma mère, répond la princesse du ton le plus humble, et copiant avec fidélité la novice de la veille. Ma prise d'habit ne se fera pas avec pompe, ajouta-t-elle du ton le plus aimable ; mais, reçu d'une main telle que la vôtre, il me sera plus cher que tous ceux inventés par le luxe, et qui composent ma parure ordinaire. — Votre Altesse peut-elle bien s'abaisser jusqu'à visiter elle-même la demeure de ce commissionnaire ? — M'abaisser ! ma mère ; réparer soi-même le mal dont on fut cause ne peut jamais être qu'un devoir. Les dangers qu'a courus, et que peut-être court encore cet excellent père de famille, m'avaient depuis quelque temps inspiré le vif désir de lui porter moi-même des secours et des consolations ; mais j'ai craint quo ma présence ne produisît sur ce malheureux une émotion trop forte et nuisible à sa guérison : j'ai donc résolu d'emprunter un déguisement favorable ; et quel autre le serait davantage que cet habit si cher au peuple, et qui ne couvrit jamais que la bienfaisance et la piété ? Ah l si

tous ceux qui portent le désespoir chez d'honnêtes familles avaient le courage de voir leurs pleurs, d'entendre leurs cris, il y aurait moins d'égoïstes sans pitié, et plus d'espérance chez le pauvre. — C'est Dieu, oui, c'est Dieu lui-même qui parle par votre bouche. Mais, ditesmoi. Princesse, comment sortirons-nous de ce palais, sans qu'on nous aperçoive ? Vous êtes si belle, même sous cet humble vêtement, que je crains bien qu'on ne vous reconnaisse. — J'ai tout pr^vu, bonne mère. Mes gens savent que vous êtes ici, et vous y croient pour long-temps : nous en sortirons par mon boudoir, qui donne sur les bosquets des jardins, au fond desquels est une porte qui conduit au faubourg ; je suis munie des clefs nécessaires ; ne perdons pas une minute, et partons."

Voilà donc la princesse donnant le bras à la sœur Agathe, et parcourant avec elle le faubourg Saint-Honoré. Mais à peine a-t-elle fait quelques pas, que les grosses chaussures de cuir, qui enveloppent ses pieds délicats, la font glisser à chaque instant et perdre l'équilibre. "Tenez-moi bien, dit-elle tout bas à la sœur; je ne croyais pas qu'il fût si difficile de marcher sur le pavé ; tout ce monde qui vous heurte, ces voitures qui semblent fondre sur vous, ces ruisseaux à franchir et cette boue insupportable. . . . Oh ! que je plains les malheiureux piétons!"

Cependant le bras solide de la sœur Agathe, et l'habitude que prend insensiblement la princesse de marcher sous la bure et dans les gros souliers de l'ordre ; en un mot, le désir ardent de voir de près, et par elle-même, le blessé qui lui est devenu si cher, tout redouble sa force, ranime son courage, et la voilà sur les boulevards. Marchant alors beaucoup plus à son aise, elle cause avec la sœur Agathe, qui lui dit en souriant : " Nous avons

oublie, ma chère sœur, une chose essentielle ; comment vous nommerez-vous devant ces pauvres gens qui ne doivent pas vous connaître ? — Eh bien, vous m'appellerez la sœur Saint-Ange. — Oh ! que c'est bien

trouvé ! vous êtes en effet un ange, oui, un ange de bonté devant qui je voudrais pouvoir me prosterner. — Parlez donc plus bas, ma mère, on pourrait vous entendre/'

Tout en jasant ainsi, les deux modestes sceurs entrent dans le faubourg Montmartre. Lorsqu'elles sont au coin de la rue Bergère, la princesse s'arrête tout-à-coup, et dit à son respectable guide : " C'est là, près de cette borne, que fut blessé ce malheureux ; je crois le voir encore étendu sur le pavé ; je crois l'entendre pousser

des cris perçants " Comme elle parlait ainsi, passe

auprès d'elle une de ses voitures dont elle reconnaît les armes et la livi'ée. " Oh ! la singuhère rencontre ! ditelle en riant à la sœur Agathe ; c'est mon valet- dechambre qui fait le grand seigneur, et revient du bal, où sans doute il a passé toute la nuit." Comme elle achevait ces mots, la voiture éclabousse de la tête aux pieds l'humble sœur Saint-Ange, qui, loin de s'en fâcher, pousse un grand éclat de rire, peu compatible avec l'austérité de ses vêtements, et dont l'avertit tout basson guide fidèle, qui ne peut s*empêcher de dire, dans son extase : " Quel contraste, bon Dieu ! le valet-de-chambre, revenant sous de riches habits d'un lieu de plaisir, éclabousse la princesse, qui sous la bure, se rend à pied dans le triste réduit de la douleur !"

Enfin elles arrivent rue des Petites-Ecuries ; elles entrent dans une allée longue et obscure, montent un escalier étroit et roide qui les conduit à un cinquième étage, presque sous la tuile^ où se présentent à leurs yeux le

pauvre commissionnaire, assis dans un vieux fauteuil, sa femme qui file au rouet, et ses enfants qui jouent autour de lui. " C'est vous, sœur Agathe ! huit heures sonnent : j'étais ben sûr que vous n'tarderiez pas. . . . Ah jami ! qu'nous am'nez-vous donc là ? Est-ce la Vierge d'Saint-Suplice qu'vous auriez prise en passant ? j'ai ben vu d' jolies sœurs dans ma vie ; mais jamais cora* cellelà. — C'est bon, c'est bon ; il ne s'agit pas de cela : comment va votre blessure ? — Oh ! j 'souffrons moins, grâce à vos soins et à vot' baume : sans lui, j' n'aurais pu d' ma vie presser dans mes bras mes pauv' petits enfants. Il est certain, dit la princesse, avec onction, que notre bonne mère Agathe fait chaque jour des cures miraculeuses, — Ah! jarni; qu'eu voix douce ! v'ia un'jeune sœur qui peut ben d'mander à Dieu tout c' qu'elle veut : j' sis sûr qu'i n'a pas la force d' la refuser.— Ah ! s'il en est ainsi, répond la princesse, en joignant humblement ses mains, et levant ses beaux yeux vers le ciel, je loi demande, avant tout, votre prompte gûérison. . ; que ne puis-je l'accélérer par mes soins et mon expérience ! mais c'est la première fois que notre mère supérieure me permet de visiter les malades : ne soyez donc pas étonnés de mon trouble, de mon embarras ; et croyez, mes bons amis, que ce n'est pas la vocation qui me manque. — Oh ! non, reprend vivement la sœur Agathe, nous n'avons pas beaucoup de novices comme la sœur Saint-Ange, et je prédis que plus d'un malheureux se sou\iendra d'elle ... ; mais songeons à panser notre plaie. — Brave homme, reprit la princesse, appuyez votre main dans les miennes. ... : vous permettez, mère Agathe ? — Je ne sais trop, ma sœur ; je crains que cet aspect d'une plaie, auquel vous n'êtes pas accoutumée . . —Il faut bien se faire à tout dans l'état où

Dieu nous appelle ; et j'espère qu'il me fera la grâce de vous aider, en apprenant bientôt à panser moi-même les pau\Tes blesses. . . . Ne craignez rien, Michel ; appuyez-vous sur moi. — Ah ; queu peau fine et les jolies petites menottes ! — Allons, allons, reprit la sœur Agathe en levant l'appareil, ne reluquez donc pas comme cela nos jeunes novices ...Oh! quel progrès depuis hier! voilà la plaie à-peu-près fermée, et je puis enfin vous annoncer votre guérison. — Ah ! dit la princesse, avec un mouvement de joie qu'elle ne peut réprimer. Dieu m'a donc exaucée ! — J'vous 1' disais ben, qu'i n'avait rien à vous r'fuser. . . . Enfin j' pourrai r' prendre mon tra> vail ! C n'est pas jarni ! que j' soyons dans 1' besoin : c'te bonne princesse qu'a pensé m'écraser ne m' laisse manquer de rien. Aussi, dès que j' pourrai sortir, je m'rends dans la rue oii c' qu'a d'meure : je m'campe à sa porte, et j'y reste jusqu'à c' que j'ayons l'bonheur de la voir ; j' dis qu' c'en est un, car on assure qu'elle est belle à croquer. J'arrête sa voiture et j' li dis : •* J'sis Michel, c' commissionnaire qui, foi d'homme, n' sais plus si c'est un malheur ou un bonheur d'avoir eu r ])ras fracassé. Je r'mercions ben Vot' Altesse des soin qu'ai m'a fait donner, et je n' li d'mandons pus que deux choses : la première, d' récompenser la sœur Agathe." — Me récompenser ! je n'ai fait que mon devoir.— Oh ! c'est égal, ma mère, dit la sœur Saint- Ange en lui prenant une main qu'elle presse sur son cœur ; vous n'échapperez point à la reconnaisance de la princesse. — " La s'conde chose, continue Michel, c'est de m' permettre de voir vot' cocher, d' li dire qu' vous m'avez ôté la force d' li en vouloir ; et pour à cel' fin d' vider la qu'relle, j' l'emmène au cabaret du coin. V'ià quinze grands jours qu' la sœur

Agathe me tient à l'eau; il est temps que j'me r'fasse." On entend, en ce moment, heurter à la porte sur l'escalier, et tout-à-coup, une voix forte et sonore prononce ces mots : " N'est-ce pas ici que demeure un nommé Michel, commissionnaire? Il faut que je le voie; il faut que je lui parle. — Entrez, monsieur, entrez, dit un des enfants en ouvrant la porte. C'est ici même. — Ciel ! dit tout bas la princesse, à la sœur Agathe, c'est mon cocher, — Tenons-nous à l'écart, et restez derrière moi. — Vous voyez, mon brave homme, un cocher bien désolé de l'état où il vous a réduit. — Ah ! c'est vous qu'avez manqué de m'faire passer sus l'corps vot'voiture. — Cela m'a fait assez de chagrin, et je serais déjà vemu vous voir, si le chirurgien de S. A. n'avait pas assuré que votre blessure était peu de chose ; mais, en déjeûnant ce matin, dans le faubourg, ici près, j'apprends que depuis trois semaines vous êtes retenu malade, et qu'il a été question de vous couper le bras. . Oh! je ne tiens plus en place ; je cours, je cherche votre demeure : et je ^'iens vous exprimer tous mes regrets, toute ma peine. . — Oh ! n' faut pas tant vous désoler ; c'est fini : la sœur Agathe que v'ià m'assure que j'sis guéri radicalement. — La sœur Agathe ! reprit le cocher en la regardant. Eh mais ! je ne me trompe pas, c'est vous, bonne dame, qui venez tous les jours chez la princesse. Ce matin encore, vers sept heures, je vous ai vue traverser les cours, portant un paquet sous le bras. . Dieu ! s'écria-t-il involontairement en regardant la sœur Saint-Ange, qui cherche en vain à se soustraire à sa vue ; c'est la princesse elle-même !" Aussitôt il recule, stupéfait d'étonnenient, de respect et d'admiration.— "La princesse! répètent à-la- fois Michel, sa femme et ses enfants. S'rait-i' possible !— Il n'est p'us

temps de vous le taire, s'écrie à son tout la sœur Agathe ; oui, oui, c'est S. A.; c'est votre bienfaitrice, qui n*a pas dédaigné de m'accompagner pour visiter votre demeure, et m'aider elle-même, à panser votre blessure. . . Ah ! quand je vous disais, ajouta-t-elle en tombant aux genoux de la princesse, quand je vous disais, sur le boulevard, où vous marchiez si modestement à mes côtés, que vous étiez un ange devant lequel j'étais impatiente de me prosterner, je ne m'attendais pas à vous rendre aussi promptement ce juste hommage. — Relevez-vous, ma bonne mère : vous à mes pieds ! ah ! venez plutôt dans mes bras, ne sommes-nous pas toutes les deux sœurs de la charité ? laissez-moi jouir, sous cet habit, du bonheur le plus doux que j'aie éprouvé de ma vie. . . . Relevez-vous, mes bons amis, " ditelle ensuite à Michel, qui, à l'exemple de la sœur Agathe, s'était précipité, malgré sa blessure, aux pieds de la princesse, avec sa femme et ses enfants. Tous à-la-fois baisaient ses pieds, ses mains, sa robe de bure, et semblaient tour-à-tour entraînés par l'émotion la plus vive, retenus par le respect le plus profond. "Dieu vous conserve pour nous et pour les malheureux ! lui disaient les enfants du pauvre blessé. — Je me sens si saisie d' joie, ajoutait sa femme, qu'à peine j'avons la force d' respirer. . Et moi donc, s'écriait Michel, j'en pleure. . foi d'homme, j'en pleure comme un enfant. — Quel touchant spectacle! répétait à son tour le cocher : oh ! qui ne serait heureux et fier d'appartenir à S. A. ?. . Champagne, puisque vous faites cas d'être à moi, songez bien à cacher à tous mes gens la scène dont le hasard vous a rendu le témoin: un seul mot, et vous n'êtes plus à mon service. — Son Altesse peut compter sur ma discrétion. — Et vous, mes

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bons amis, je vous recommande également, le plus grand secret sur ce qui vient de se passer. — Nous vous le promettons, répondirent la femme Michel et ses enfants. — Pour moi, dit le commissionnaire, je n' m'engage à rien. C'est si beau, si glorieux à raconter, qu' je n' réponds pas qu'au milieu d' mes camarades, quand j'aurons le p'tit coup d' vin en tête. ... ; aussi ben ça n' saurait trop s' répandre parmi 1' peuple, qui s'imagine qu' les grands n' s'occupent pas d' lui. — Eh bien, reprit la princesse, venez vous établir auprès de mon palais ; je vous fais mon feutier ; j'emploie votre femme à ma lingerie, et je place tous vos enfans . . . Vous, mère Agathe, donnez-moi votre bras, et regagnons humblement la petite porte de mes jardins : je n'oublierai jamais cette matinée. Je veux conserver toute ma vie cet habit, qui m'attache, plus que jamais, aux sœurs de la charité, et qui m'a fait connaître que le plus doux charme de la bienfaisance c'est de l'exercer soi-même."

JENNY LA BOUQUETIERE.

Tout Paris a connu, sur le boulevard Italien, cette jeune Bouquetière, si remarquable par sa jolie figure, son caquet vif, enjoué, son adresse et sa vivacité. Elle formait en un clin d'œil un bouquet délicieux avec leg fleurs les plus simples, et savait donner un entourage attrayant aux fleurs les plus rares, qui bientôt faisaient reporter sur la marchande les regards que d'abord elles avaient attirés. Le talent de Jenny ne se bornait pas seulement à bien assembler les dons de Flore,

à les enlacer avec grâce et symétrie, elle savait également les assortir au teint de chaque personne qui se présentait à son échoppe. Elle avait pour les blondes la rose, le lilas, le bluet, l'héliotrope, la jacinthe et autres fleurs dont la couleur tendre sied à la beauté douce et mélancolique ; elle préparait pour les brunes la rose rouge, l'iris le coquelicot, la jonquille, en un mot, tout ce qui doit, par sa couleur forte et prononcée, donner plus d'éclat à la beauté fière et caractérisée.. Son magasin était intarissable ; au sein de l'hiver, comme dans la belle saison, on était sûr de trouver chez Jenny les fleurs les plus fraîches. Jamais elle ne taxait ce qu'elle vendait : toujours satisfaite du prix qu'elle recevait, elle savait accompagner chaque bouquet du compliment le plus flatteur, si l'acquéreur était une femme, et des lazzis les plus gais, lorsque c'était un homme : aussi était-elle en très-grande vogue. Il ne se donnait pas une fête dans toute la Chaussée d'Antin, dont elle ne fournît les fleurs; il ne s'y faisait pas un mariage, sans qu'elle fût chargée de tous les bouquets, et surtout de la couronne de la mariée. S'il arrivait dans une famille distinguée un heureux événement, tel que la naissance d'un premier enfant, le retour d'une campagne glorieuse, ou la nomination à une place importante, aussitôt Jenny prenait son corset de taffetas lilas, sa jupe rouge, son tablier de mousseline ; bonnet et fichu garnis de dentelles, chaîne et grande croix d'or, riche crochet à la ceinture, où pendaient ses ciseaux ; bas de soie blancs à coins de couleur, chaussure découverte et boucles d'argent. Elle se présentait, ainsi vêtue, le bouquet à la main, le sourire sur les lèvres, et prononçait sa petite harangue, toujours analogue au sujet, et qu'elle

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faisait faire ordinairement par un des hommes de lettres qui se trouvaient au nombre de ses pratiques. Cet hommage populaire était toujours accueilli favorablement. Le joli minois de Jenny, sa gaieté, ses bons mots, semblaient ajouter à l'éclat de ses fleurs, et bien souvent elle obtenait un salaire qui lui prouvait tout le plaisir qu'avait fait son offrande.

C'était surtout lorsque le printemps permettait aux élégants et aux belles de venir étaler sur le boulevard Italien leurs grâces et la toilette du matin, qu'on voyait se réunir autour de la Bouquetière, si renommée, une foule de personnes de tout rang et de tout âge : c'était à qui obtiendrait de Jenny, une simple fleur printannière. Ses bouquets de violettes étaient à la boutonnière de tous les jeunes gens ; ses narcisses à la main des femmes les plus distinguées ; chacun semblait remplir un devoir de mode et de bon ton, en portant dans les promenades, aux spectacles et jusques dans les cercles les plus brillants, des bouquets à la Jenny. Ils étaient composés d'un bouton de rose entouré des fleurs les plus rares, qui cherchaient vainement à lui dérober son éclat, à diminuer son parfum.

Jenny trouvait le plus grand profit à ne taxer aucune de ses fleurs ; comme elle fournissait un grand nombre de personnes titrées et opulentes, elle recevait, presque toujours, au-delà du prix qu'elle aurait osé demander; et par ce moyen, tout en paraissant confiante et désintéressée, elle faisait chaque jour un profit considérable. Bientôt elle réunit une somme assez forte, qu'elle s'empressa de placer chez un riche financier, qui se fit un plaisir de faire valoir les fonds de la Bouquetière, et d'augmenter chaque année le

capital avec les intérêts. Tant que cette jeune orpheline conserva la simplesse et l'insouciance du jeune â^e, tous ses vœux se bornaient à satisfaire les personnes qui recherchaient ses bouquets, à recueillir les bons mots qu'elle savait devoir intéresser ou faire rire telle ou telle de ses pratiques. Elle n'ambitionnait pas alors de sortir de son état, où elle trouvait plaisir, profit et réputation ; mais lorsque la somme qu'elle augmentait chaque année lui eut formé, à l'âge de vingtdeux ans, une fortune suffisante pour lui procurer le moyen de figurer dans le monde, l'orgueil et l'intrigue vinrent altérer les aimables qualités qu'elle avait reçues de la nature. Etudiant, à chaque instant du jour, le maintien, le ton et le langage des femmes de distinction, qui venaient acheter ses fleurs, elle s'occupait, dès qu'elle était rendue chez elle, à copier devant un miroir, leurs mines, leur tournure imposante et leur coup-d'œil protecteur. Elle avait, à cet effet, acheté d'une marchande à la toilette l'habillement complet d'une femme de la cour; et, sous ces riches habits, portant le rouge et jouant de l'éventail, elle faisait, pendant des heures entières, mille tours dans sa chambre ; elle essayait, en passant devant son miroir, à saluer avec dignité, à poser sa tête avec grâce, et à donner ses ordres à tous les gens. . . . qui devaient être un jour à son service.

Rien n'est plus irrésistible que l'attrait de l'amourpropre, et bien souvent on cède, même sans s'en apercevoir, aux dangers du luxe et de la dépense. La simple et gentille Jenny, si charmante avec son justaucorjjs de basin et son petit madras sur la tête, n'aspirait plus qu'à voir finir la journée pour rentrer le soir dans son humble demeure. Là, elle s'empressait de

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quitter son costume de Bouquetière et de prendre celui d'une femme de qualité. *' Pourquoi, se disait-elle, n'pas tâter un peu des avantages d'ia fortune ? Pour paraître dans c'monde, pour attirer tous ces hommages, i' n' faut que d' l'or ; mes bouquets et mes bons mots m'en ont produit beaucoup ; prenons l'essor, et bientôt^ faisant la grande dame, j'aurai le plaisir d'acheter des fleurs au lieu d'en vendre."

La petite chambre, au sixième, qu'occupait Jenny, depuis dix ans, fut donc changée en un appartement complet au second ; le miroir, où elle s'étudiait à copier les femmes du grand ton, fut relégué dans une garde-robe, et remplacé par une belle glace en écran, où elle avait la jouissance de se contempler de la tête aux pieds. Le mobilier le plus élégant succéda aux simples ustensiles de son petit ménage. La portion de quinze sous, qu'elle allait chercher tous les jours chez le traiteur du coin, fut supprimée, et l'on se fit servir par un restaurateur ^'en vogue, à quatre francs par tête. On voulut peu à peu monter sa maison : on prit d'abord une femme- de-chambre, puis une cuisinière, et enfin l'on fit, d'un petit commissionnaire qui portait ordinairement les pots de fleurs que l'on vendait, un jockei galonné, pour servir à table et faire les commissions.

Voilà donc Jenny, tour-à-tour, grande dame dans son appartement, et bouquetière sur le boulevard : ces deux rôles étaient incompatibles. Le ton et les manières de la dame altérèrent bientôt la grâce naturelle et la gaieté piquante de la Bouquetière. Ce n'était plus cette Jenny si prévenante et si naïve qui charmait tous les passants, et augmentait chaque jour son débit. Assise nonchalamment sur sa chaise de bois, elle ne se donnait plus la peine de découvrir ses seaux de plomb que

pour celles de ses pratiques dont le rang lui imposait encore ; mais pour les autres qui n'avaient l'habitude que d'acheter des fleurs ordinaires, elle les recevait avec dédain, ne leur présentait que ce qu'elle avait mis au rebut, et les taxait à un prix tellement exagéré, qu'on la laissait là pour aller s 'a])pro visionner ailleurs.

Un jour que la riche Bouquetière avait quitté avec plus de regret que jamais son bel appartement et ses riches habits, pour venir s'installer à son échoppe, sous l'humble costume qui pesait tant à sa vanité, elle fut accostée par un jeune officier aux Gardes françaises, à qui souvent elle avait vendu des fleurs, et qui toujours l'avait payée généreusement. " Donne-moi ce que tu as de mieux, Jenny, lui dit-il, en tirant sa bourse, et surtout fais diligence. — Si vous êtes si pressé, vous pouvez voir ailleurs. — Quel ton ! est-ce que tu ne me reconnais pas ? — C'est justement parce que j'vous r' conmals qu' i ne m' plaît pas d' vous vendre. — Je te passe ton humeur, parce que tu es jolie ; mais pas d'impertinence ; je ne la supporte jamais. — Prenez donc garde d'manquer d'respect à Monsieur. Comm' s'il était jjOSsible d' l'insulter! — Ah! c'en est trop," reprit l'officier furieux et levant sa canne il avait déjà saisi l'insolente, et allait s'oublier peut-être au point de la frapper, lorsqu'un militaire de ses amis, comme lui connu de la Bouquetière, passant en ce moment, s'empare de la canne et sauve l'imprudente de la vivacité de l'homme d'honneur qu'elle avait si vivement outragé.

Cette aventure avait attiré un grand nombre de personnes qui blâmaient unanimement Jenny, qu'on ne reconnaissait pas à une insulte si gratuite. Cette scène fit sur la Bouquetière une telle impression, qu'elle résolut de quitter son état, et de ne jamais reparaître à son

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échoppe, qu'elle fit enlever pendant la nuit. Retirée dans son appartement, devenu plus somptueux que jamais, elle fut d'abord quelque temps sans sortir, et disposa tout pour paraître avec éclat. Habituée à faire la plus riche toilette, à commander à ses gens, à composer son maintien, il ne lui manquait plus qu'un nom qui fût analogue à sa nouvelle existence. Celui de madame Jenny, eût été bien mesquin, il eût d'ailleurs rappelé sans cesse la bouquetière, on choisit donc celui de madame de Saint-Clair : on se dit la veuve d'un sénéchal de Normandie, et l'on se présenta sur la scène du monde.

Tant que Jenny de Saint- Clair, ne faisait que se montrer, sa taille svelte, sa démarche étudiée et sa figure charmante donnaient facilement le change, et la faisaient prendre pour une femme comme il faut ; mais dès qu'elle parlait, cette voix glapissante, ce ton, ces habitudes de boulevard, dont elle ne pouvait se défaire la trahissaient et la faisaient reconnaître. On peut, avec des attraits, de l'étude et de l'audace, imiter l'extérieur d'une femme de distinction ; mais ce charme se duisant, ce tact délicat scet esprit des convenances, cet organe à-la-fois si doux et si puissant d'une femme bien née, cette modeste assurance, cette grâce de tous les instants, ne peuvent être le partage que de celles que favorisèrent la naissance ou l'éducation.

Madame de Saint-Clair y s'efforça donc en vain de prendre des dehors qui pussent masquer son premier état. Vainement elle changea d'habitation pour aller s'étabhr dans les différents quartiers de Paris ; dès qu'elle paraissait en public, tous les regards se fixaient sur elle : à chaque instant elle entendait dire : " C'est Jenny, la bouquetière du boulevard. — Il faut qu'elle ait bien vendu des bouquets. — Elle était plus jolie dans

son petit juste- au-corps. — Voyez comme elle est isolée. — Je le crois bien : elle a eu la sottise de dédaigner ses égaux ; les gens comme il faut lui rendent le change : personne ne la verra. ..." Ces plaisanteries accablantes (ou plutôt cette justice immuable de l'ordre social) parvenaient jusqu'aux oreilles de madame de Saint- Clair, et portaient dans son âme, non le repentir d'avoir abandonné son échoppe, mais le désir ardent de tout entreprendre pour se couvrir d'une ombre impénétrable. Après y avoir mûrement réfléchi, elle vit qu'il n'y avait pas d'autre moyen que de s'expatrier, pour un certain nombre d'années, et de parcourir les pays étrangers, où elle pourrait se livrer sans crainte à sa manie de briller, et se former aux usages, aux manières, et surtout au langage des personnes de distinction. Ella fixa donc le jour de son départ. Après avoir fait une ample provision de bijoux et de chiffons, indices certains de l'opulence, elle congédia tous ses gens, qui auraient pu la trahir dans ses voyages ; fit préparer une berî.ine élégante et solide qui devait la conduire en poste ; y monta seule, pendant la nuit, afin de n'être vue de personne ; quitta Paris, non sans quelqu'émotion ; prit, à la première ville où elle s'arrêta, une femme-dechambre pour l'accompagner, et parcourut, sous le nom de madame de Saint- Clair, la Suisse, l'Italie, l'iUlemagne, la Pologne et une partie de la Prusse.

Ce fut surtout à Varsovie, qu'elle fit un long séjour. Ce pays, dont les mœurs et les usages se rapprochent le plus des nôtres, offrit à Jenny de Saint-Clair, l'avantage de se présenter avec assurance. L'accueil que de tous temps cette aimable nation fit aux Français, rejaillit naturellement sur la belle voyageuse ; et les premières maisons de cette ca])itale s'empressèrent de la recevoir. Jenny, au comble du bonheur, fit tous ses efforts pour se

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montrer digne des hommages dont elle était entourée ; et voulant justifier l'idée qu'on avait de la gaieté française, elle racontait les anecdotes les plus piquantes ; les assaisonnait de tous les bons mots que tant de fois elle avait recueillis sur le boulevard j parlait avec familiarité de toutes les personnes de qualité dont elle avait été l'humble bouquetière ; et faisant accroire, par tous les détails qu'elle donnait, qu'à Paris, elle vivait dans leur intimité, elle augmentait avec adresse les égards empressés qu'on avait pour elle. Chaque jour sa réputation se propageait dans tous les cercles, et l'on ne parlait plus dans Varsovie que de la belle Française, de l'aimable, de l'enjouée madame de Saint-Clair.

Ces succès, tant désirés, produisirent insensiblement sur Jenny, l'effet le plus étonnant. L'habitude du grand monde, la certitude de plaire et d'intéresser, lui donnèrent plus de charmes dans ses manières, plus de retenue dans ses expressions. Et comme, heureusement pour elle, il ne se trouvait alors à Varsovie, aucune française à laquelle on pût la comparer, elle goûta, tout à son aise, le plaisir d'être recherchée ; et finit par prendre le ton, le maintien, et presque le langage, des dames polonaises dont elle fréquentait la société. Il ne lui restait plus que ce rire populaire, et quelques expressions incorrectes, qu'on lui pardonnait aisément en faveur de son enjouement, de sa grâce et de sa beauté.

Dix années s'étaient écoulées depuis que la Bouquetière avait quitté Paris. Le désir de le revoir, ce besoin si légitime et si doux pour quiconque y a reçu le jour, se fit sentir au cœur de Jenny. Ses traits, quoique toujours séduisants, étaient un peu changés ; sa taille, devenue noble et imposante, n'était plus aussi svelte ; un embonpoint qui n'avait aucunement altéré sa fraîcheur

indiquait néanmoins le changement que deux lustres opèrent sur la femme la plus belle ; en un mot, tout assurait à madame de Saint- Clair qu'elle pouvait reparaître dans sa patrie, sans qu'on pût reconnaître en elle la Bouquetière du boulevard. Elle quitta donc Varsovie, au grand regret de ceux qu'elle charmait par ses anecdotes, par sa gaieté intarissable : et, prenant le titre et le nom de la comtesse de Floreska, elle revint à Paris, dans une voiture ornée d'un écusson polonais. Elle s'établit dans l'un des plus beaux hôtels garnis, avec des gens attachés à son service, seulement depuis sa rentrée en France, et qui tous la croyaient une dame polonaise, veuve du comte Floreska, tué dans la guerre contre la Suède.

La comtesse de Floreska, ne fut point trompée dans son attente. Aucun habitant de Paris ne la reconnut ; et, pendant quelque temps, elle joua, tout à loisir, la dame étrangère. Mais, par malheur, plusieurs Polonais venaient d'arriver à cette époque, pour implorer des secours auprès de la cour de France. Ils entendirent, un jour, annoncer, dans un cercle nombreux, la comtesse de Floreska : à ce nom, qui leur rappelait en effet une des honorables familles de leur nation, ils examinèrent la prétendue comtesse, et la reconnurent facilement pour cette aimable française, qui avait séjourné si longtemps à Varsovie. Celle-ci, voyant qu'elle allait être démasquée, s'échappe dans la foule, demande sa voiture avec empressement et regagne son hôtel : " Je ne me trompe point, dit un des Polonais; c'est cette femme charmante si fêtée dans notre pays. — Pourquoi donc prendre un faux nom ? dit un autre officier : sa figure est assez remarquable, et très-certainement c'est la belle madame de Saint-Clair. Madame de Saint- Clair! s'écrie un gros major de cavalerie en riant

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aux éclats. Non, Messieurs, ce n'est ni la comtesse de FloresJca, ni madame de Saint- Clair j mais bien Jenny la bouquetière, qui, ne pouvant venir à bout de perdre son nom à Paris, est allée chercher en Pologne un comté. Je trouvais aussi que ses traits ne m'étaient pas inconnus. Oh ! l'excellente aventure ! combien je vais m'en amuser 1

La fausse comtesse passa la nuit dans la plus cruelle agitation. Ne pouvant plus douter que les officiers polonais ne l'eussent reconnue, elle résolut de ne pas quitter son appartement, et de chercher l'occasion de se dérober aux regards des habitants de Paris. Sa plus grande crainte était de leur faire découvrir cette Jenny du boulevard qu'elle croyait avoir si bien métamorphosée, et dont -elle redoutait plus que jamais de rappeler l'état et l'origine. Les précautions qu'elle prit à cet égard lui firent trouver, dans les Journaux, une terre à vendre près de Gonesse. Le désir qu'elle avait d'échapper aux humiliations qui la menaçaient, la détermina donc à se rendre sur-le-champ à l'adresse indiquée. Dès le jour même elle conclut le marché, et le lendemain matin elle se rendit en poste à sa nouvelle propriété, qu'elle trouva beaucoup plus agréable qu'elle ne l'espérait. Elle s'y installa, toujours sous le nom de la comtesse de Floreska, et malgré son embonpoint et sa fraîcheur remarquable, elle fit annoncer dans tout le pays, que madame la comtesse venait prendre le lait et rétablir sa poitrine.

Parmi les différentes terres qui entouraient celle de la comtesse de FloresJca, elle en distinguait une dans ses promenades, située au milieu du vallon le pins riant, dont l'aspect annonçait un séjour délicieux, et surtout entretenu avec le plus grand soin. Elle apprit que cette terre appartenait à M. Dorsigny, ancien notaire de Pa-

ris, vieillard aimable, père d'une nombreuse famille, et qui souvent réunissait chez lui la meilleure société de tous les environs. La prétendue comtesse désira s'y montrer pour étaler son luxe et ses grandes manières. Certaine qu'à cinq lieues de Paris, et dans la campagne, elle ne rencontrerait aucun Polonais qui pût la démasquer, elle alla dans la calèche la plus élégante, faire un soir sa visite de voisinage. Elle reçut un accueil honorable ; trouva dans M. Dorsigny un sexagénaire dont la belle figure, le ton et le langage inspiraient une respectueuse déférence. Veuf depuis longtemps, il avait auprès de lui les épouses de ses deux fils, femmes modestes et sensées, mères de plusieurs enfants, qui tous embellissaient à l'envi la vieillesse de ce chef adoré par leurs caresses et leurs jeux innocents. Mais ce qui frappa le plus la comtesse de Floresha, ce fut une jeune personne d'environ dix-sept ans, nommée Paméla, et que M. Dorsigny présenta à la belle Polonaise en lui disant : " Voici ma Benjamine ; c'est le dernier de mes enfants." La figure, la grâce et la vivacité de Paméla, firent sur la comtesse la plus forte sensation. Elle jugea, dès le premier coup-d'œil, que cette aimable personne joignait à la bonté la plus expansive, une imagination vive et brillante ; ce qui faisait présumer le plus aimable caractère.

Par une sympathie, assez commune chez les femmes qui se livrent facilement à leurs premières impressions, la soi-disant comtesse produisit un eflfet aussi rapide sur le cœur de Paméla. Elle voyait, dans l'étrangère, une des premières dames de Pologne, dont la beauté, le rang, l'éclat et l'opulence lui faisaient présager tous les charmes d'un heureux voisinage. Aussi, de toute la famille Dorsigny, ce fut Paméla qui lui fit le plus d'à-

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Tances, et lui témoigna le désir de fréquenter sa société. La comtesse, qui toujours se disait veuve d'un officier polonais mort au champ d'honneur, affectait de grands projets de retraite, et déclara qu'elle ne verrait que très peu de monde : '* Il [faut, lui dit Paméla, déjà toute enthousiasmée, il faut venir souvent nous voir. Madame; nous tâcherons de vous amuser, de vous distraire, dans votre solitude ; et je me sens d'avance disposée à y trouver bien des charmes." La fausse comtesse s'empressa de répondre à ces douces prévenances ; il ne se passait pas de jour qu'elle ne visitât la famille Dorsigny ; qu'elle n'eût, surtout avec Paméla, des entretiens qui bientôt établirent entre elles d'eux la plus grande intimité. Cette jeune personne dont le défaut habituel était de s'enthousiasmer trop facilement et de se livrer sans réflexion au moindre attrait que lui offrait la première venue, fut éblouie par le caquet de la fausse comtesse. La facilité naturelle avec laquelle cette dernière brodait une histoire, racontait une anecdote ; la connaissance parfaite qu'elle avait des mœurs et de la localité de Varsovie ; les noms des familles les plus distinguées, dont elle se rappelait parfaitement l'origine, les |^ hauts faits et les titres, tout contribuait à servir ses projets, à la faire passer pour une dame aussi distinguée par son mérite que par sa naissance. Paméla ne cessait d'en faire l'éloge ; elle n'avait jamais vu de femme de qualité plus affable, plus modeste ; et sa liaison avec une comtesse polonaise si gracieuse, et qui paraissait être si opulente, flatta tellement sa vanité, qu'elle lui fit négliger ses anciens amis, et jusqu'à ses belles-sœurs, pour se livrer toute entière à la société de madame la comtesse de Floreslca. Cependant quelques particularités

auraient pu désenchanter la jeune enthousiaste, et lui faire douter un peu de tout le mérite de l'étrangère. Un matin, occupée des plaisirs qu'elle pourrait lui procurer, elle répétait sur le piano un concerto qu'elle devait exécuter dans un petit concert projeté pour le soir, lorsque M. Dorsigny, qui joignait au meilleur ton la plus fine plaisanterie, entre dans le salon et remet à sa fille un billet de madame la Comtesse, dont l'écriture de travers et les pieds de mouches offraient ces mots, et surtout cette orthographe extraordinaire :

*'Je prit l'emable Pamhélas d'agcepter sais boueton de rosses J'orez un grande plessir à lais voir se soire sur son queure, où dessir tant optenire plat-ce

" La Comtesse de Floreska."

" Oh ! le plaisant billet ! dit en riant aux éclats, M Dorsigny ; il est rare d'ignorer à ce point les règles de la langue. — Cela ne doit pas surprendre, répondit Paméla, dans une étrangère qui vient en France pour la première fois J'en conviens, ma fille; le fonds du billet est aimable, il annonce même l'usage du grand monde ; mais tu m'avoueras que cette orthographe est celle d'une blanchisseuse, ou d'une marchande à son échoppe, qui ne sait écrire correctement que son nom.

Un autre jour, la prétendue comtesse, en racontant chez M. Dorsigny les hauts faits du comte de Floresko, son époux, assurait que, dans les guerres contre la Suède, il avait blessé de sa main le fameux Charles XII. " Charles XII! s'écria M. Dorsigny, en riant malgré lui ; madame la Comtesse avait donc épousé un centenaire ? Il y a près d'un siècle que ce monarque n'existe plus."

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Jenny, voyant que son ignorance pourrait faire douter du titre qu'elle s'arrogeait se tira de ce mauvais pas avec son adresse ordinaire; mais n'en laissa pas moins M. Dorsigny convaincu qu'elle ne possédait que très-imparfaitement l'histoire de son pays. Paméla, toujours prête à défendre sa chère comtesse, dit que sans doute elle voulait parler du roi Gustave III. — ** Il y aurait encore une petite difficulté, reprit M. Dorsigny, aussi plaisant que profondément instruit ; c'est que ce roi, poëte et philanthrope, n'a jamais fait la guerre contre les Polonais."

Cet anachronisme remarquable, l'orthographe dubillet, et quelques expressions incorrectes qui de temps à autre, échappaient encore à la prétendue comtesse, tout fît soupçonner à M. Dorsigny, que l'inconnue n'appartenait, pas aux premières familles de la Po» iogne, ainsi qu'elle l'annonçait; mais la crédule et confiante Paméla dissipait aussitôt tous ses soupçons par les preuves et les indices que l'adroite Bouquetière avait soin de donner à cette jeune personne ; tantôt en lui faisant voir des lettres qu'elle recevait de Varsovie, et dont elle avait eu la prévoyance de soustaire l'enveloppe ; tantôt en lui faisant admirer le portrait d'un guerrier polonais, comme l'image fidèle de son époux, mort sous les armes. C'était par de tels moyens que l'intrigante Floreska savait éblouir les yeux de sa jeune amie, et l'entourer de prestiges.

Paméla ne fut donc plus occupée qu'à resserrer les liens qui l'unissaient à sa belle comtesse. Son plus grand plaisir était de causer avec elle, de la corriger par degrés des locutions impropres qui lui échappaient ; de lui apprendre l'orthographe et les principes de la langue, qu'elle lui exphquait avec une grâce et une

précision qui firent faire à Jenny, les progrès les phis si^rprenants. Celle-ci, de son côté, s'efforçait de reconnaître les tendres soins de Paméla par le récit de ses voyages, et par l'étude topographique qu'elle lui faisait faire, en quelque sorte, de tous les pays qu'elle avait parcourus. Comme l'ardente imagination de la jeune personne saisissait avec avidité tout ce qui tenait à la grandeur, on remarqua de même qu'il s'opérait en elle un grand changement. En effet, Paméla ne parlait plus que des seigneurs polonais, de leurs exploits, de leur dévouement à servir, à défendre la patrie. EUe exprimait ensuite avec une emphase héroïque le bonheur d'être issue d'un sang illustre, et d'avoir pour époux un de ces guerriers fameux dont la gloire rejaillit sur tout ce qui leur appartient. Ces sentiments, d'ailleurs très-louables, altérèrent insensiblement son naturel affable, ses manières douces et prévenantes ; et, peut-être, eussent-ils fini par lui aliéner tous les cœurs, que lui avaient soumis ses qualités et ses charmes, si, l'un de ces événements, qui tôt ou tard démasquent l'imposture, n'eût rendu la jeune imprudente à ses premières affections, et à ses heureuses habitudes.

Paméla avait inspiré les sentiments les plus tendres au

jeune Dorsan, qui venait d'acheter la charge d'un des

notaires les plus accrédités de Paris. Destiné, depuis

long-temps, à cette carrière honorable, il avait fait ses

premières études chez M. Dorsigny ; il avait vu sa fille

naître, élevée sous ses yeux, et pouvait, mieux que

tout autre, apprécier les qualités qui la distinguaient.

Tous ses projets tendaient à la rendre aussi heureuse

qu'elle méritait de l'être ; et d'après l'aveu de son père,

leur union était irrévocablement décidée : on devait

même en fixer l'époque lorsque la prétendue comtesse

de Florc'ska était venue s'étabhr auprès de Gonesse.

JENNY LA BOUQUETIERE. 245

Celle-ci, qui cherchait à s'emparer de sa jeune amie, si confiante, à flatter sa vanité, lui témoigna de la surprise de voir une personne aussi belle, et d'une éducation si distinguée, renoncer aux nobles destinées qui l'attendaient en acceptant pour époux un simple notaire ; Profession, sans doute, fort honnête, disait-elle, mais triste pour une jeune femme digne de se montrer avec éclat, et qui la confondrait à jamais, dans la classe commune de la bourgeoisie."

Paméla, quoique très-attachée à Dorsan, et ne pouvant mépriser un état où pendant trente ans son père avait acquis l'estime publique et une honnête fortune, ne put s'empêcher, néanmoins, de se laisser éblouir par les éloges enivrants que lui prodiguait l'intrigante FloresJca, et conçut le fol espoir de devenir, à son tour, dame de qualité. M. Dorsigny, qui s'apercevait de ce travers d'esprit dans sa fille, l'observait en silence : il connaissait assez son cœur pour être sûr que cet égarement ne serait que passager. Les frères et les belles-sœurs de Paméla s'en affligeaient sérieusement. Ils ne trouvaient plus en elle que des égards étudiés ; que de ces caresses froides et que l'usage rend indispensables : tous ses épanchements, sa confiance, ses soins et sa tendresse, semblaient être réservés à sa chère comtesse : elle ne trouvait rien qui lui fût comparable pour l'esprit, le ton et les qualités du cœur. Elle prétendait enfin, trouver dans l'étrangère une source inépuisable de connaissances en tout genre, et la regardait comme une divinité auprès de laquelle on devait être heureux et fier d'avoir accès.

Mais, de tous ceux qui remarquaient le changement étrange qui s'opérait dans Paméla, aucun n'en souffrit autant que Dorsan ; il ne trouvait plus dans sa charmante future qu'indifférence et que dédain. Plusieurs

mots qu'il avait entendu prononcer sur son compte, à la comtesse de Floreska ; l'habitude qu'elle avait depuis quelque temps de le désigner à sa jeune amie avec un sourire ironique, et les fréquentes chuchoteries auxquelles toutes les deux se li\Taient, en sa présence, tout lui donna la conviction que l'orgueilleuse comtesse voulait lui ravir l'objet de ses premières, de ses plus tendres affections. Il résolut donc de mettre moins d'empressement dans ses hommages, moins de fréquence dans ses visites ; il feignit de ne pas s'apercevoir du refroidissement de Paméla ; ne porta plus sur elle que 'des regards indiflférents ; ne lui adressa plus que des mots vagues et de pure bienséance, et fut près d'un mois entier sans revenir à Gonesse.

Paméla, qui dans tout autre temps eût été vivement affligée d'une aussi longue absence, ne s'en plaignit aucunement, elle parut même ravie d'être déljarrassée d'un surveillant importun ; elle redoubla de soins et d'assiduité auprès de la belle Polonaise ; et, forte de l'aveu tacite de M.Dorsigny, qui feignait d'approuver la conduite de sa fille, pour lui en faire mieux sentir le ridicule et le danger,, elle cessa toute communication avec les jeunes personnes de son âge, de sa société habituelle, et ne se montra plus, qu'avec la brillante comtesse devenue son inséparable.

Cependant arriva la Saint- Pierre. C'était la fête du respectable M. Dorsigny. Toute sa famiUe se réunit à sa terre ; et Dorsan, qui ne pouvait oublier les bontés dont ce digne vieillard l'avait comblé dans son enfance, et qui ne cessait de porter à Paméla des sentiments qu'il cherchait en vain à dissimuler, vint également de Paris, accompagné d'un de ses parents, major d'un régiment de cavalerie, et décoré de plusieurs ordres.

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Présenté par Dorsan, il obtint de la famille Dorsigny l'accueil flatteur qu'il méritait. Paméla seule le reçut avec réserve et dignité. Le major, qui voyait dans cette jeune personne la prétendue de son parent, fut étonné de trouver en elle tant de froideur et de fierté. Dorsan lui donna l'explication de cette énigme, en lui disant, que c'était l'amvée d'une comtesse polonaise dans les environs, qui avait opéré ce changement cruel ; mais qu'il ne pouvait croire que Paméla eût entièrement effacé de son cœur l'ami de son enfance, le fils adoptif de son père, l'époux qu'elle-même avait choisi. . . . ** Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen, dit le major, accoutumé à vaincre tous les obstacles, de faire entendre raison à cette comtesse ? — Oh ! mon cher major, c'est une femme d'un trop haut rang, et qui paraît avoir un caractère trop prononcé pour qu'on puisse lutter contre elle avec avantage. — Quels que soient son rang et son caractère, on peut l'aborder peut-être, et lui faire entendre raison ; je me charge de lui parler." Comme ils s'entretenaient ainsi dans un coin du salon oii, de son côté, Paméla les observait, le bruit d'une calèche se fait entendre dans la cour ; et bientôt on annonce Mme. la comtesse de Floreska, qui paraît sous tous les dehors de l'étiquette et de la grandeur. " La comtesse de Floreska ! dit le major, réprimant un grand mouvement de joie. Suis-moi, Dorsan, suis-moi dans les jardins ; je vais calmer tes peines, et rassurer ton amour."

La brillante comtesse, après avoir salué tout le monde, avec un air de protection, s'empare de la place d'honneur que lui offre sa chère Paméla, qui, debout auprès d'elle, est à l'affût de tout ce qui peut lui plaire, de tout ce qui pourrait l'incommoder. " Il est donc revenu le fidèle berger ? dit la comtesse à sa jeune amie, en lui désignant Dorsan, qui sortait avec le ma-

jor. — Il y avait un mois entier qu'il n'avait partît lui répondit Paméla, non sans quelque émotion. — Comme il fuit à mon arrivée ! est-ce que je ferais peur à ces Messieurs ? ajouta madame de Floreska. — On peut redouter le pouvoir de vos charmes, lui répondit M. Dorsigny ; mais avoir peur de vous, madame la comtesse ! cela n'est pas possible." La conversation s'engage et s'anime : on remarque que l'étrangère a beaucoup moins d'accent, et qu'elle ne fait presque plus de fautes de langage. M. Dorsigny, lui-même, ne peut s'empêcher de l'en féliciter; et la comtesse, prenant une main de Paméla, qu'elle pose sur son cœur, lui dit du ton le plus expressif : " C'est à mon aimable guide que je dois ces félicitations."

Enfin la cloche sonne le dîner : aussitôt rentrent les enfants de M. Dorsigny, les amis invités, et enfin Dorsan et le major. Tous les regards se portent sur la belle étrangère. On passe dans la salle à manger, où chacun prend place. La fausse comtesse est à la droite du maître de la maison ; Paméla se met auprès d'elle ; Dorsan et le major se placent vis-à-^is ; la joie la plus vive vient embellir le repas le plus splendide. La fière Polonaise se livre à toutes ses prétentions, et, dans la \'ivacité de son caquet, assez brillant, elle laisse échapper encore quelques S, quelques jR, placés mal-à-propos ; ce qui fait souffrir Paméla, dont les yeux portés involontairement sur Dorsan, lui font apercevoir qu'il rit avec son parent, des incorrections de la comtesse, et qu'ils s'amusent à ses dépens.

Le dîner terminé, Paméla propose d'aller i)rendre le café dans le bosquet de la Réunion : chacun de\nne son projet, et l'y suit. M. Dorsigny, dont la marche est un peu plus lente, y arrive le dernier, et feint d'éprouver

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wine grande surprise en voyant ce bosquet orné de guirlandes de fleurs de toute espèce. Au-dessus d'un feanc de gazon, où Paméla fait asseoir son père, est suspendue une couronne de verdure, dont la fraîcheur semble donner un nouvel éclat aux traits vénérables du vieillard. Aussitôt tous ses enfants et ses petitsenfants l'entourent ; et, après avoir uni leurs voix en un chœur et plein d'expression, où ils invoquent le Ciel pour la conservation de ses jours, chacun d'eux lui remet une fleur et lui donne un tendre baiser. L'aimable M, Dorsigny, désignant d'une main tremblante toutes ses fleurs, qu'il tient réunies, dit d'une voix altérée, par l'émotion qu'il éprouve : ** Oh ] le délicieux emblème ! je vois dans <;hacune de ses fleurs un de mes enfants. ... je veux les réunir sur mon cœur et les enlacer ensemble. Qui de vous saurait le mieux faire un bouquet! — C'est moi! c'est moi! s'écrient à-la-fois tous les petits enfants. — Si madame la comtesse voulait s'en charger, dit à son tour Dorsan ? elle pourrait s'en acquitter mieux que toute autre. — Moi, Monsieur, répond-elle, avec surprise, et rougissant. — Et sur quoi fondez-vous, en fait de bouquets, le talent de la comtesse ? dit Paméla, qui lui donne le bras en ce moment. — Sur cinquante mille, au moins, qu'elle a faits dans sa vie, reprend le major, en laissant échapper un grand éclat de rire. La comtesse veut répondre ; elle n'en a pas la force. Madame de Floreska, que vous voyez, continue-t-il, n'est autre que madame de Saint-Clair y laquelle madame de Saint-Clair, n'était autre que Jenny, la bouquetière, du boulevard Italien, que tout Paris a connue. — Elle m'a vendu plus d'une fois des fleurs, dit avec surprise M. Dorsigny, et je me rappelle très-bien qu'elle était aussi fraîche que ses roses. — Comment Jenny 1 ajoute le

major, avec une familiarité prononcée, est-ce que tu ne me reconnais pas ? — Mais, Monsieur. ... je ne sais à quoi attribuer. . l'étrange sortie. . — Il est vrai qu'il y a bien quinze ans que nous ne nous sommes vus ; et, depuis ce temps, j'ai pris une rotondité qui change un peu mes traits. . . . mais tu es trop bonne enfant pour ne pas te rappeler du jeune officier aux gardes, qui sut un jour te soustraire à la vivacité d'un de ses camarades.— Dieu!.." s'écrie aussitôt la fausse comtesse, et cachant son visage dans ses mains, elle se sauve ; regagne à pied son habitation ; en part le soir même, et jamais depuis cette aventure elle ne reparut dans le pays. L'étonnement se peignit sur tous les visages ; mais bientôt il fit place aux ris inextinguibles de tous les • assistants et aux plaisanteries les plus légitimes. "Ah! madame la comtesse de FloresJca, s'écriait Dorsan, vous voilà donc renvoyée à votre échoppe! — Je ne suis plus surpris, disait M. Dorsigny, de l'orthographe du billet. — Avez- vous remarqué, s'écriait le major en riant à perdre la respiration avez- vous remarqué cette petite ingrate. . .qui ne m'a seulement pas remercié de lui avoir épargné la bastonnade !. . faites donc le bien, voilà comme on vous récom])ense ! Et nous, ajoutaient les enfants de M. Dorsigny, et nous, qui nous empressions de l'accabler d hommages; qui toujours lui faisions occuper ici la première place ! — Et moi, dit enfin Paméla, stupide d'étonnement et de confusion, et moi, qui tout-à-l'heure, encore lui donnais le bras si respectueusement ! — Cela vous apprendra, ma fille, à distinguer le caquet brillant de l'intrigante du langage modeste de la femme sensée ; à ne pas abandonner vos anciens amis pour vous attacher au premier venu, dont les faux dehors vous séduisent ; en un mot, à ne pas sortir de la classe

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îionnête où vous êtes née, pour vous élever à des dignités qui n'appartiennent qu'à ceux qui les reçoivent de la naissance, ou les méritent par d'importants services rendus à la patrie. — 0 mon père ! vous avez bien raison ! et je sens maintenant à quel point je fus coupable. ... de quel prestige cette intrigante m'avait environnée ; pour elle j'ai négligé ma famille, les amis de mon enfance ; pour elle. . — Achevez, dit Dorsan ; vous avez pensé rompre les nœuds qui devaient nous unir, et manquer à la foi que vous m'avez promise.— Viens, ma Paméla-, dit M. Dorsigny ; viens sur le sein de ton vieux père, et dans les bras de l'époux que ton cœur a choisi : il n'est point d'amis plus vrais ; il n'est point de place plus sûre. Eh ! quels rangs, quelles prérogatives seraient au-dessus d'une fille chérie et d'une heureuse épouse ? — Quoi ! c'est ainsi que vous me punissez, répondit Paméla, du ton le plus touchant : ah! souffrez du moins que j'enlace moi-même ces fleurs qui peignent si bien l'union de notre famille ! Dorsan, joignez-y la vôtre : je veux conserver toute ma vie cet emblème du meilleur des pères entouré de ses nombreux enfants ; et chaque fois que j'y porterai mes regards, je me souviendrai de ma faute, de votre indulgence. ... et de Jenny la bouquetière*

On ne rencontre que trop souvent dans la société de ces esprits malfaisants qui déchirent par instinct, mordent par habitude ; et qui, pour un bon mot, se font un jeu cruel de trahir la confiance, d'outrager l'amitié,

de critiquer le pouvoir, d'insulter au vrai mérite. Les ris qu'ils excitent les empêchent d'entendre l'amourpropre blessé qui murmure ; le cercle de rieurs qui se forme autour d'eux, ne leur permet pas d'apercevoir la vengeance qui les écoute, et leur fera payer cher le triomphe d'un instant, le plaisir odieux d'attaquer le talent et l'honneur même de ceux qui ne sont pas là pour se défendre.

J'ai vu souvent de ces grands diseurs de bons mots, de ces vils échos de la médiocrité jalouse, changer tout-à-coup, de langage et de figure en voyant paraître la personne qu'ils déchiraient, et lui faire croire, par des prévenances hypocrites, que ce n'était pas d'elle qu'ils osaient parler. J'en ai vu d'autres, aussi lâches qu'insolents, déchirer, en sa présence, un sexe faible et timide ; jouir de sa souffrance, rire de ses larmes, et souiller la beauté, la jeunesse, et l'innocence, du fiel empesté que distillait leur bouche impure ; enfin, j'ai vu, de ces reptiles venimeux que l'on nomme plaisants, de ces insatiables parasites qui s'imaginent payer leur couvert en s'égayant sur la maison où ils ont dîné la veille ; de ces prétendus beaux-esprits dont tout le mérite consiste à prendre note des bons mots qu'ils recueillent ; je les ai vus tous éconduits par les gens imprudents qni les recevaient ; méprisés par ceux même qu'ils faisaient rire ; démasqués comme plagiaires, agens de l'intrigue, faux braves, colporteurs de libelles, et replongés dans le néant d'où ils étaient sortis.

Florville joignait à des talents littéraires une figure spirituelle et les dehors d'un homme bien né ; mais il affaiblissait ces avantages par une fatuité remarquable, un ton tranchant et le sourire sardonique. Doué d'une mémoire heureuse, il l'avait surchargée de toutes les épigrammes connues, de rébus à la mode, et des

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calembourgs qui, chaque jour, infectent et dénaturent l'idiome français. Né sans fortune, et dévoré d'ambition, il avait cru remarquer que, pour parvenir, il ne fallait que de l'audace et de la facilité ; qu'en tranchant sur toutes choses avec arrogance, on faisait croire, à la multitude, qu'on avait un grand mérite ; qu'en critiquant sans réserve les productions les plus estimables, on s'annonçait capable d'en faire de meilleures ; qu'en frondant la conduite de chacun, on se montrait irréprochable dans la sienne ; en un mot, qu'en abaissant tous les autres par le sarcasme et le ridicule, on s'élevait au-dessus d'eux.

Aussi Florville était-il devenu l'épouvante des gens de lettres et des artistes qui soumettaient au jugement du public le fruit de leurs travaux. Donnait-on une pièce nouvelle, Florville, s'érigeant en Aristarque, se plaçait au milieu du parterre; là, par son caquet, par quelques expressions brillantes jetées avec adresse, et son assurance imperturbable, il parvenait à former autour de lui un aréopage dont il présidait les opinions, dont il dirigeait tous les mouvements : et si, pendant le cours de la représentation d'un ouvrage, qui peut-être avait coûté deux ans de travail à son auteur, il se présentait un seul mot équivoque offrant l'heureuse occasion de faire un calembourg, ou de répéter un bon mot, Florville la saisissait avec une avidité cruelle et sacrifiait, au plaisir de faire rire une trentaine de jeunes fous ou de sots ignorants, la réputation, la fortune et souvent l'existence, du littérateur le plus estimable. Ouvraiton le salon des tableaux, Florville s'y rendait chaque matin, s'attachait aux productions les plus marquantes : et, comme il n'est rien de parfait dans la nature, il ne s'occupait qu'à exercer sa critique sur quelques

254 CONSEILS A MA flLLE.

légères imperfections qui se mêlent presque toujours aux beautés d'un ouvrage. . Voyait-il passer dans une promenade publique une jeune femme, remarquable par sa grâce et sa figure charmante, il trouvait le moyen de distraire, par une plaisanterie, ceux qui l'admiraient, et faisait tourner contre elle les premiers sentiments qu'elle avait inspirés. Enfin, il n'était aucune classe de la société, aucune production nouvelle, aucun individu, distingué par son mérite, son rang et son opulence, sur lesquels Florville ne trouvât le moyen d'exercer sa censure et de placer un bon mot.

Les succès qu'il obtenait, en ce genre, furent plus d'une fois troublés par le ressentiment de ceux qui se trouvaient l'objet de ses plaisanteries. Il avait reçu de fortes leçons, qui auraient dû le rendre plus circonspect ; mais le désir de passer pour un homme d'esprit, lorsque'on n'en a que la superficie ; la jouissance de se faire écouter, d'entendre répéter le mot qu'on profère, de tenir le dé dans la conversation, de jeter en extase des badauds toujours prêts à rire ; tout cela était, pour Florville, un bonheur auquel il sacrifiait gaiement son repos, sa fortune et sa vie. On le vit, tour-à-tour, chansonner ses protecteurs, ses amis, ses parents. Rien n'était sacré pour lui : brouiller, censurer, étaient ses passe-temps les plus doux; et lorsqu'en lançant une épigramme il entendait dire: "Oh! que c'est méchant !" il se croyait au rang des hommes de génie, et son triomphe lui paraissait complet.

On conçoit aisément que ce désir insatiable de critiquer et de mordre nuisit à son avancement, et l'empêcha long-temps de parvenir à l'aisance qu'il ambitionnait. On le vit souvent essayer de s'accrocher à la roue de la fortune, sans pouvoir en obtenir la moindre faveur. Il fut tour-à-tour précepteur, chanson-

nier, journaliste. Il lui prit ensuite l'envie de se faire auteur ; mais plusieurs chutes consécutives lui prouvèrent qu'il n'est pas si facile d'atteindre ceux même que l'on a censurés. Voyant que le théâtre ne lui était pas favorable, il se fit prote chez un imprimeur en crédit ; et le hasard lui procurant l'occasion de corriger les épreuves d'un ouvrage important sur la diplomatie, il se concilia l'estime de son auteur, ministre d'état, homme aussi célèbre par son mérite, -que distingué par le rang qu'il occupait. Ce dernier reconnut du talent dans Florville, et ne put s'empêcher d'être séduit par l'aisance et la grâce avec lesquelles il s'exprimait. Il lui proposa de travailler dans son cabinet, lui offrit sa table, un logement dans son hôtel et d'honnêtes appointements. Voilà donc le satirique revenu sur la scène du monde, oii il exerce de nouveau la funeste habitude de briller par de bons mots. Les premiers, qui ne portaient que sur des choses vagues, ou des personnes inconnues, firent rire le ministre d'état, qui n'était point l'ennemi d'une gaieté décente et mesurée. Mais bientôt il remarqua que rien n'était sacré pour Florville ; et que lui-même était l'objet de ses railleries. Il l'avertit sérieusement d'être plus circonspect, et lui fit sentir qu'un pareil travers finirait par le perdre et compromettre ceux qui voudraient le protéger.

Cet avis salutaire, donné avec franchise et fermeté, fit le plus grand efiet sur le diseur de bons mots. Il était alors âgé de trente-six ans, et commençait à sentir le besoin de se faire estimer, de former un établissement qui pût embellir son existence, et lui procurer dans sa vieillesse lés secours et les consolations qui lui seraient si nécessaires. Faisant donc un grand effort sur lui-même, et s'armant d'une résolution profonde-

ment sentie, il renonça, non sans quelques regrets, aux jouissances dangereuses de la satire ; à la gloire éphémère de quelques saillies : et perdant, peu à peu, la réputation redoutable qu'il s'était faite, il vit diminuer le nombre de ses ennemis.

Le ministre d'état, charmé du changement qui s'était opéré dans FlorviUe, lui accorda chaque jour plus d'estime, plus de confiance, et finit par le nommer son secrétaire intime. Celui-ci, se trouvant dans ce poste honorable, à même de faire autant de bien qu'il avait dit et fait de mal, prouva que l'amour-propre et le désir de briller cachent souvent des qualités estimables, et que la bouche n'est pas toujours l'interprète du cœur. FlorviUe, saisit donc avec ivresse l'occasion de rendre tous les services qui se trouvaient en son pouvoir. Son ton sardonique et tranchant fit place au langage le plus doux, à l'air le plus modeste. Convaincu, par expérience, combien le plus simple ouvrage coûte à son auteur, il ne prononçait plus sur les nouvelles productions qu'avec indulgence ; gardait sur tout ce qu'on trouvait mauvais un silence généreux, et ne parlait plus que lorsqu'il pouvait louer avec justice. En un mot, cet esprit satirique, ce critique si venimeux, ce censeur si redoutable, devint le juge le plus impartial, le partisan le plus fidèle du vrai mérite ; souvent même, le défenseur indulgent de ce que blâmait une critique trop austère.

Il ne tarda pas à s'apercevoir que l'estime pubhque produit des jouissances plus vives et plus durables que cette fausse gloire, que ce triomphe d'un instant, que donne, dans un cercle, la réputation de plaisant. L'amitié dont l'honorait son protecteur, et les services importants qu'il rendait chaque jour, lui procurèrent l'occasion d'obliger un honnête homme, dont ii sauva la

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fortune et l'honneur. Celui-ci crut ne pouvoir mieux s'acquitter qu'en lui accordant la main de sa fille, dont la figure aimable, et les rares qualités, offraient le présage de Tunion la plus heureuse. Florville, en effet, trouva dans son épouse un modèle parfait de toutes les vertus, qui bientôt doubla le bonheur dont elle l'entourait, par la naissance d'une fille, qui fut nommée Julia.

Les soins qu'exigeait l'enfance de cette fillle chérie, et peu après les premiers devoirs qu'imposait son éducation, employaient et charmaient tous les instants de loisir de Florville. Sa tendresse pour Julia était d'autant plus forte, qu'il voyait en elle son image vivante ; elle avait les traits distingués, le regard vif, le rire sardonique de son père. Ce dernier ne faisait plus qu'un vœu : c'était que Julia pût réunir à tous ces avantages l'âme sensible, la touchante modestie et le caractère angélique de sa mère ; mais il fut trompé dans son attente. La petite Florville annonça de bonne heure qu'elle avait l'esprit caustique, et cette cruelle manie de tout censurer, qui, pendant plus de trente ans, avait caractérisé Florville. Vainement ce dernier chercha-t-il à détruire dans sa racine ce funeste penchant qui avait accumulé tant d'orages sur sa jeunesse, . et qu'il prévoyait devoir troubler celle de sa fille ; il ne put jamais y parvenir. Julia, qui dans son enfance, avait vu son père si glorieux encore et si fier de ses succès satiriques, voulut l'imiter et se faire à son tour remarquer dans le monde par les mots piquants et les plaisanteries amères qu'elle répandait sur tout ce qui s'offrait à sa vue ou à son imagination. L'éducation brillante qu'elle reçut ne put apporter aucun changement à ce caractère fortement prononcé; il semblait môme que, à mesure que l'esprit de Julia se développait, il devenait plus satirique et plus mordant. Madarao

Florville, dont la réserve et l'indulgence contrastaient si fortement avec le caractère de sa fille, voulut aussi profiter de la tendresse qu'elle inspirait à cette dernière pour la détourner d'un penchant aussi dangereux. Mais Julia, tout en l'embrassant, et lui prodiguant mille caresses, ne pouvait s'empêcher de proférer des expressions plus plaisantes, phis malignes les unes que les autres, et qui souvent atteignaient jusqu'à sa mère elle-même. Celle-ci, trop bonne pour concevoir les eflfets de la méchanceté, prit le parti de rire des nombreux sarcasmes de sa fille, et ne les regarda plus que comme des espiègleries qu'on passe à la jeunesse. Quant à Florville, qui avait éprouvé tous les maux que produit la satire, et qui craignait de les voir s'accumuler un jour sur sa chère Julia, il éprouvait une douleur secrète, et regardait ce malheur comme la juste punition de tout le mal qu'il avait fait autrefois.

Cependant la figure de la jeune Florville devenant chaque jour plus piquante, sa taille prenant une grâce admirable, et les talents qu'elle possédait augmentant encore ces heureux avantages, on pardonnait facilement les méchancetés qui sortaient d'une aussi jolie bouche ; la jeunesse et la beauté inspirent toujours tant d'indulgence ! Florville, ébloui de son côté par tous les attraits dont Julia se trouvait pourvue, crut également s'apercevoir qu'elle se livrait moins à ses railleries habituelles, et se flatta qu'elle pourrait y renoncer.

Le ministre d'état, dont il avait gagné l'amitié, fut nommé ambassadeur auprès de la cour de Saxe; il s'empressa d'annoncer à Ilorville que, le trouvant digne de continuer aujirès de lui les fonctions de secrétaire intime, il se tînt prêt à le suivre, et qu'il comptait sur son zèle et sa discrétion dans les opérations importantes dont

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il serait chargé. Florville fut d'autant plus flatté de la confiance que lui témoignait son protecteur, qu'elle lui ouvrait le chemin de la fortune, et pouvait procurer à sa fille le sort le plus avantageux. Celle-ci, qui jamais n'avait été séparée de son père qu'elle adorait, obtint la permission de le suivre avec sa mère. Toutes les deux se rendirent donc à Dresde, où elles logèrent à l'hôtel de l'ambassadeur. Julia, qui se trouvait dans cette capitale au miheu d'un peuple nouveau pour elle, et dont les mœurs, le ton et le langage, lui paraissaient si étranges, se livra plus que jamais à ses railleries accoutumées. Vainement son père lui représenta-t-il que la place qu'il occupait devait la rendre plus circonspecte ; vainement lui fit-il sentir que les dames allemandes, dont la noblesse remonte aux siècles les plus reculés, conservaient une dignité qui ne permettait pas qu'on s'amusât à leurs dépens : Julia n'obéissant qu'à son instinct, et cédant au désir de se faire remarquer par des bons mots, s'égayait sur le compte des premières femmes de la cour ; critiquait leur parure surchargée de riches ornements, leur maintien réservé, leur étiquette et cette im-^ posante fierté, qu'elles héritent de leurs ancêtres. D'abord, les seigneurs qui l'entendirent s'amusèrent des plaisanteries de la jeune et jolie Française, qu'ils regardaient comme une aimable étourdie ; mais bientôt ils lui conseillèrent eux-mêmes, de ne pas se livrer aussi fréquemment à son imagination vive et brillante, et de prendre garde, sur toutes choses, de blesser l'amourpropre, ou d'attaquer la vertu d'aucune femme de la cour. Florville reçut le même avis de son protecteur, qui lui fit observer qu'ayant été connu à Paris, par plusieurs Saxons, comme im homme à bons mots, on ne manquerait pas de lui attribuer ceux de sa fille ; ce qui pourrait lui faire le plus grand tort.

Ce qu'avait prévu l'ambassadeur ne se réalisa que trop bien. Parmi les femmes les plus distinguées de la cour de Saxe était une parente du premier ministre, la duchesse de Clinancourt, âgée de quarante ans, d'une taille majestueuse, et qui conservait encore quelques restes de beauté. L'ambassadeur de France avait eu des lettres particulières de recommandation pour la duchesse, qui avait habité Paris assez long-temps : il en reçut l'accueil le plus honorable. Celle-ci, dans les visites qu'elle rendit à l'ambassadeur, n'eût pas l'air de faire la moindre attention à Florville ; et lorsqu'elle apercevait, en traversant les appartements, Julia près de sa mère, elle ne leur rendait qu'un salut de protection, et leur faisait toujours sentir la distance qui les séparait d'elle. Il n'en fallut pas davantage à la jeune satirique pour prendre la duchesse en aversion et la rendre l'objet de ses railleries les plus extravagantes. Elle apprit que cette dame, qui autrefois avait joué le plus grand rôle à la cour, par son éclatante beauté, commençait à voir diminuer le nombre de ses partisans ; elle sut enfin, que le rang de dame d'honneur, qu'elle avait encore, ne lui était conservé que par respect pour la mémoire de son époux, et surtout par les liens du sang qui l'unissait au premier ministre.

Un jour, que l'ambassadeur de France avait réuni dans un dîner d'étiquette, un grand nombre de seigneurs et de dames de la cour, il leur donna le soir un concert, dans lequel il fit exécuter les morceaux les plus marquants des opéras français. Julia, qui joignait à la voix la plus belle un goût parfait, une méthode brillante, chanta ce bel air d*Alcesfe: Non ce n'est point un sacrifice, etc., et le rendit avec tant d'âme et de talent, qu'elle produisit sur tout l'auditoire la plus vive impression. La duchesse de Clinancourt, qui s'était

aperçue plusieurs fois que cette jeune personne n'avait pas pour elle ces égards respectueux qu'elle exigeait dans ses inférieurs, fut la seule qui ne parut pas ravie de la cantatrice française et qui, conservant une indifférence remarquable, la poussa même jusqu'à l'improbation. Julia piquée au vif, ne fut plus animée que du désir de se venger ; bientôt son imagination, ingénieuse et féconde en bons mots, la servit au gré de ses vœux : entourée d'un grand nombre de personnes, dont quelques-unes avaient à se plaindre de l'orgueil excessif de la duchesse, elle recevait les plus affectueuses félicitations ; chacun lui témoignait tout le plaisir qu'il avait eu à l'entendre. " Combien je suis touchée, dit Julia, de ces honorables suffrages ! ils me consolent- de n'avoir pu obtenir celui d'une personne qui n'a pas craint de m'improuver tout haut. . . . Je vois, ajouta-t-elle avec un sourire amer, et parodiant le nom de la duchesse, je vois qu'il est difficile de contenter. . . . madame Décline-en-cour. ..." A cette plaisanterie accablante, prononcée assez haut pour être entendue de celle qui en était l'objet, les seigneurs qui faisaient cercle autour de la jeune satirique ne purent retenir un éclat de rire : toutes les autres personnes qui composaient cette nombreuse assemblée voulurent en connaître le motif ; et l'insolent quohbet de madame Décline-en-cour, passant tout bas, de bouche en bouche, se propagea dès le lendemain, dans tous les cercles de Dresde ; devint le bon mot par excellence et la désignation générale de la duchesse, que partout on n'appelait plus que madame Déclineen-cour.

Celle-ci, vaine et vindicative, avait quitté le salon de l'ambassadeur de France, au moment où elle avait entendu proférer cette épigramme, d'autant plus

cruelle, qu'elle peignait à la fois la perte de son pouvoir et celle de sa beauté : elle jura, dans son juste ressentiment, de s'en venger sur Florville et sur son imprudente fille. Usant donc du seul empire qui lui restait sur l'esprit du premier ministre, elle lui apprit à quel point elle avait été outragée, et lui en demanda justice. Peu de jours après, l'ambassadeur de France, ignorant ce qui s'était passé chez lui, parut à la cour ; il y reçut du premier ministre un accueil froid et réservé. Il s'empressa, dès le lendemain, de se présenter à son hôtel ; il n'y fut point admis. Surpris d'une conduite aussi étrange, il écrivit à ce dernier, et lui en demanda l'explication. " Vous m'avez blessé dans ce que j'ai de plus cher, lui répondit le ministre ; tout est rompu pour jamais entre nous." L'ambassadeur, ne sachant à quoi attribuer une aussi violente sortie, exige, obtient enfin une entrevue dans laquelle il apprend le motif trop légitime du ressentiment de la duchesse. " Si vous voulez, ajouta le ministre, me prouver que vous n'êtes pour rien dans l'insulte qu*a reçue chez vous ma parente, renvoyez sous deux jours, en France, votre impertinent secrétaire et toute sa famille : à ce prix j'oublie tout : bien convaincu que vous souiFrez autant que moi de l'outrage sanglant qu'on a fait à la duchesse. — Vous serez satisfait, répondit l'ambassadeur ; et je trouve que la punition à laquelle vous daignez vous borner n'est pas proportionnée à l'insulte." Il se rend donc aussitôt à son hôtel ; annonce à Florville qu'il ne lui appartenait plus, et lui enjoint de partir pour Paris sous vingt-quatre heures. " Trop heureux, ajouta-t-il avec indignation, d'en être quitte à ce prix." Florville, frappé comme d'un coup de foudre, demande en tremblant qui peut lui attirer une aussi cruelle disgrâce. " Vous pouvez le

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demander à votre imprudente fille; son audace et sa méchanceté, qu'elle a reçues de vous avec la vie, ont pensé rompre les liens sacrés de deux nations faites pour s'estimer. . . . Ke cherchez point d'excuses ; et si dans vingt-quatre heures vous êtes encore à Dresde, je ne réponds plus de votre liberté."

Florville, stupéfait, anéanti, sort du cabinet de l'ambassadeur, s'empresse d'aller reporter ces ordres terribles à sa femme et à Julia. Celle-ci, reconnaissant, mais trop tard, l'énormité de sa faute, dont elle instruit son père, disparaît aussitôt, marche pâle, égarée, parcourt différentes rues de la ville, arrive à l'hôtel de la duchesse, où, après des instances réitérées et les plus touchantes supplications, elle est enfin admise. Elle veut la fléchir, l'implorer pour son père qui va perdre à-la-fois son honneur, son état, sa fortune : " Vous seule, madame, ajoute Julia, fondant en larmes et tombant et ses pieds, vous seule pouvez nous sauver du ressentiment de M. l'ambassadeur. Mon père est in^ nocent : je le jure à vos pieds, que j'embrasse ; mon père est innocent ! — Vous me ferez croire que l'outrage sorti de votre bouche n'est pas un de ces mots heureux de M. de Florville ? je l'ai connu à Paris, si fameux en ce genre, que lui seul peut avoir eu l'idée d'une méchanceté trop au-dessus de votre âge, et que vous ne vous attribuez ici que pour sauver votre coupable père. — Je vous atteste. Madame, au nom de tout ce qu'il y a de plus sacré, que l'épigramme est de moi seule. — Et vous osez paraître en ma présence ! Ah ! si votre langue et votre cœur distillent tant de venin dans un âge aussi tendre, on ne saurait trop prévenir les maux que vous répandriez dans la société, en vous empêchant d'y paraître avec avantage. Retirez-vous

fille bien di^ne d'un tel père ; n'oubliez pas qu'on s'humilie en vain aux pieds de ceux qu'on ne craignit pas d'outrager, et que l'amour-propre offensé ne pardonne jamais." En achevant ces mots, la duchesse rentre dans un autre appartement, et laisse Julia toujours prosternée, et pouvant à peine trouver la force de se relever et de rejoindre ses parents, à qui el'e fait part de sa démarche, à qui elle annonce qu'il n'est aucun espoir.

Florville, le regard fixe, et la mort dans l'âme, résolut de partir la nuit même. Son ambition déçue, l'avenir de la misère et de l'abandon qui s'offrait à sa pensée ; la douleur de sa femme, le désespoir de sa fiUe, qui ne cessait de pousser des cris déchirants, d'exhaler des regrets inutiles, tout frappa les organes de cet homme vain et incapable de supporter un grand revers. Au bout de quelques jours de voyage il fut contraint de s'arrêter dans un petit village, sur les frontières de France, et là, dénué des secours de l'art, il fut atteint d'une fièvre ardente qui le fit périr dans les bras de son épouse et de sa chère Julia. Cette dernière ne voulut jamais se séparer des restes de son père adoré dont elle avait causé la mort. Elle s'établit avec sa mère dans ce même petit village, où bientôt elles furent réduites à vivre du travail de leurs mains. Julia joignit à ses tourments le spectacle douloureux de la mère la plus tendre, réduite à la misère. Le seul adoucissement que cette infortunée put trouver à ses peines, fut d'aller porter chaque matin, des fleurs sur la tombe obscure de l'auteur de ses jours, où ea main tremblante grava cette épitaphe à-la-fois si laconique et si touchante :

Les Dangers d'un Bon Mot.

LE CHOIX d'une amie. 266

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