‹ Conseils à ma filleChapitre 3 sur 15 · LE CHOIX D'UNE AMIE · texte numérisé non relu

LE CHOIX D'UNE AMIE

Le besoin le plus grand qu'éprouve une adolescente bien née, c'est celui d'une amie : son âme, neuve encore, mais sur qui le sentiment commence à faire une vive impression, cherche à s'épancher dans une autre elle-même. Au tourbillon des jeux de l'enfance, aux ris bruyants du premier âge, qui s'amuse de tout, succède une douce rêverie qui fait luire dans le cœur ce demi-jour du printemps de la vie ; y fait germer ce désir inexprimable d'aimer et d'être aimée ; ce charme incompréhensible de la première confidence, du premier secret gardé, de la première foi jurée : en un mot, ce délicieux échange de pensées, de conseils, de plaisirs et de peines, d'avantages et de sacrifices que procure et qu'exige la véritable amitié.

Ce fut à cette époque si importante pour les femmes, dont elle fixe les goûts et détermine les penchants, que M. de Sévanne, maître des comptes, homme aimable, veuf depuis long-temps, retira de pension Ernestine, sa fille unique, sur laquelle il fondait le bonheur et l'appui de sa vieillesse. Douée d'une imagination ardente et d'une sensibilité profonde, Ernestine n'avait fait à la pension que de ces liaisons passagères qui s'évanouissent aussi promptement qu'elles se forment. Occupée, sans cesse, des études qu'exige une éducation soignée ; environnée d'un essaim de jeunes compagnes, dont le caractère n'était pas encore entièrement développé, elle n'avait pu se livrer aux épanchements de son âme aimante ; et à l'exception de quelques préférences d'un instant, du voisinage du dortoir, de la causerie au jar-

din, et de ces petites intimités sans cesse renaissantes, elle ignorait encore ce que c'est qu'une amie. Revenue dans la société, et reparaissant dans le monde, elle sentit que l'amour qu'elle portait à ses parents ne lui suffisait pas. Elle entendit au fond de son âme une voix secrète qui lui disait ; que ce n'est qu'avec les personnes de son âge qu'on peut s'épancher sans contrainte ; avouer un tort sans rougir, le réparer sans souffrance, et former un attachement qui répand sur le cours de la vie un charme toujours croissant et qui ne s'éteint qu'à la mort. Ernestine chercha donc, pendant quelque temps, cet objet si nécessaire à son cœur, et crut d'abord le trouver dans un grand nombre déjeunes personnes qu'elle rencontrait à chaque instant. Mais telle lui paraissait franche et naïve, qui n'était qu'une étourdie dont l'indiscrétion repoussait toute confiance ; telle autre lui semblait discrète et réservée, qui n'était qu'une coquette exigeante, incapable du moindre attachement ; celle-ci, modeste dans son maintien, doucereuse dans ses paroles, cachait sous ces dehors mielleux une susceptibilité fatigante. Celle-là, privée des avantages de la grâce et de la beauté, s'en montrait dédommagée pai un caractère solide, un esprit enjoué, mais l'aspect d'une johe figure excitait en elle un mouvement de jalousie qui se peignait sur ses traits ; et tout en riant de leur difformité, elle laissait percer à chaque mot le dépit d'être laide. Ici c'était Aylaé, qui possédait à peme un demi-talent, et se croyait une virtuose ; là c'était Elise, qui, parce que son père avait su gagner, en très-peu de temps, une fortune considérable, mettait l'or au-dessus de tout : là, c'était Sylvia, qui, croyant faire de l'esprit, critiquait amèrement tout ce qui s'offrait à sa vue. . . . Enfin, de quelque côté que la bonne

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Ernestine dirigeât ses pas ou portât ses regards, elle ne trouvait qu'égoïsme, coquetterie, fausseté, ridicule, médisance, et perdait l'espoir de rencontrer jamais l'amie qui seule manquait à son bonheur.

M. de Sévanne, remarquant dans sa fille une mélancolie continuelle, qui peignait le besoin de son âme, voulut, en observateur habile, y porter l'aliment qu'il jugeait nécessaire. Il chercha donc, lui-même, dans les différentes sociétés que fréquentait Ernestine, ce trésor si précieux et si rare qui double nos plaisirs, en les partageant ; nous console dans nos peines, et, pour amsi dire, identifie son existence à la nôtre ; en un mot, une amie véritable, et non ce qu'on appelle trop communément une connaissance. Comme il avait pour principe de ne jamais contraindre les penchants de sa fille, et qu'il croyait devoir se borner à les diriger, il lui dissimulait toutes les recherches qu'il faisait, et qui. pendant long-temps, furent sans aucun succès.

Cependant, le hasard lui fit un jour rencontrer, au Théâtre -Français, une jeune demoisel e de dix-sept à dix-huit ans, qui vint, avec son père, se placer dans la même loge qu'il occupait. On jouait, ce jour-là, 1'/phigénie en Tauride, de Guimond de La Touche. Talma et Damas y remplissaient les rôles d'Oreste et de Pylade. L'un peignait, avec le talent éminent qui le distingue, la fatalité attachée au sang des Atrides ; l'autre exprimait, avec une chaleur entraînante, et la sensibilité la plus profonde, les dignes élans de l'amitié. Ce fut surtout dans la belle scène du quatrième acte, que ces deux acteurs célèbres rendent toujours avec une admirable perfection, que la jeune personne, appuyée sur son père, et les yeux mouillés' de larmes, dit, du ton le plus pénétrant : " Voilà bien la véritable

amitié ! heureux qui peut en éprouver les charmes !" Ces mots frappèrent M. de Sévanne : il conçut aussitôt le projet de procurer à sa fille l'occasion de voir et de connaître cette aimable personne, dont la figure intéressante semblait être le miroir de son âme. Il chercha donc à lier conversation, et parvint à découvrir que l'inconnue s'appelait Nathalie, et que son père, dont le nom fut prononcé par deux personnes qui vinrent se placer dans la même loge, était un agent de change aussi recommandable par son crédit que par ses qualités personnelles. Le hasard, qui souvent se plaît à lever les obstacles, voulut que la jeune Nathalie dût, ce jour-là, rejoindre sa mère, sitôt après la tragédie. Elle sortit précipitamment, et laissa, sur le siège qu'elle occupait, une lorgnette d'un assez grand prix. M. de Sévanne s'en aperçut; mais voulant saisir cette occasion favorable, il s'empara du bijou, et dès le lendemain, se procurant facilement l'adresse de l'agent de change, il alla reporter lui-même la lorgnette à la charmante Nathalie, qui. peu de jours après, vint avec sa mère remercier M. de Sévanne de son aimable attention. C'était ce qu'avait prévu ce dernier: afin de préparer l'entrevue qu'il désirait, il avait parlé à sa fille de l'aventure du spectacle, et s'était attaché particulièrement à lui dépeindre la jeune personne ; à lui répéter les paroles remarquables qu'elle avait proférées. Cette confidence avait excité la curiosité d'Ernestine. Et lorsque son père, lui présentant Nathalie, lui dit ; que c'était la demoiselle sur qui les accents de l'amitié avaient fait tant d'cflfet, elle tressaillit involontairement ; et la considérant avec attention, elle crut découvrir en elle tout ce qui constituait l'amie qu'elle désirait rencontrer. De son côté, Nathalie fut

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séduit par le ton, la grâce et le langage de celle qui l'examinait avec tant d'attention ; et, l'étudiant à son tour, jusque dans le moindre détail, elle partagea l'heureuse sympathie qui s'établissait entre elles deux. L'usage ordonnait à Ernestine de rendre à ces dames leur visite : elle s'y présenta donc, avec son père, le surlendemain ; se promettant bien de chercher tous les moyens de se lier tout-à-fait avec l'aimable Nathalie* Celle-ci s'accompagnait sur la harpe l'air de Roméo et ^ Juliette: *' A Vamitiéy la tendre corifiance, etc.^' au moment oii l'on vint annoncer monsieur et mademoiselle de Sévanne. Cet heureux à propos n'échappa point à Ernestine, qui dit, avec la plus douce expression : " Vous chantez là. Mademoiselle, mon air favori ; comme vous, j'ai souvent le plaisir de me l'accompagner sur la harpe. — Quoi, Mademoiselle cultiverait ,e même instrument ? — Il est entre vous une véritable sympathie, dit à son tour M. de Sévanne. — Je voudrais pour mon bonheur qu'elle fût entière, reprit Ernestine. — Elle me serait plus profitable qu'à vous, repartit Nathalie ; et je ne saurais vous cacher. Mademoiselle, que dès notre première entrevue, je me suis sentie disposée à vous aimer. — Et moi, répondit Ernestine, au premier coup-d'œil jeté sur votre aimable personne je me suis dit aussitôt : ** Voilà l'amie que je cherchais." A ces mots, elle tend les bras à Nathalie, qui s'y précipite ; et les plus douces caresses vinrent sceller ce premier traité d'amitié.

M. de Sévanne et les parents de Nathalie, confirmèrent ce mutuel épanchement de leurs filles, et se promirent de les réunir le plus souvent qu'ils le pourraient. Dès ce moment, Ernestine et Nathalie n'aspirèrent plus qu'au bonheur de se trouver ensemble. Il ne se passait pas de jour qu'elles ne s'entretinssent.

soit de vive voix, soit par écrit: c'était un échange continuel de prévenances, de soins et de preuves sans nombre, du plus tendre attachement. Le talent auquel elles s'adonnaient augmentait encore le charme de leurs entrevues. Toutes les deux, à-peu-près d'égale force sur la harpe, s'y exerçaient tour à tour, et souvent exécutaient ensemble des morceaux dont les difficultés leur devenaient plus faciles à surmonter: Ernestine était au comble du bonheur. Plus elle fréquentait sa nouvelle amie, plus elle s'applaudissait de son choix. . . . Cependant, un jour qu'elle exécutait un duo de harpe, devant quelques amis, elle s'aperçut que Nathalie faisait les plus grands efforts pour l'emporter sur elle. En effet, celle-ci cachait sous les dehors les plus séduisants un amour-propre excessif. Elle souffrait volontiers qu'on parvînt à l'égaler ; mais, dès qu'on la surpassait, en quoi que ce fût, elle éprouvait un supplice qu'elle ne pouvait surmonter. Ernestine s'en aperçut, et renfermant dans son âme l'étonnement et la peine qu'elle éprouvait, elle résolut de ne pas s'abandonner sans réserve à sa nouvelle amie ; et projeta de lui faire subir, sans qu'elle pût s'en douter, quelques épreuves, pour s'assurer du juste retour de la tendre amitié qu'elle lui portait. Elle chargea donc, en secret, un des amis de M. de Sévanne, qui fréquentait une maison distinguée, oii Nathalie se trouvait assez souvent, de jeter en sa présence quelques doutes sur les qualités qu'on avait la bonté de lui attribuer ; de lancer quelques sarcasmes ; en un mot, de l'attaquer de manière à forcer Nathalie de la défendre. L'ami ne tarda pas à s'acquitter fidèlement de sa commission. Se trouvant dans la maison indiquée, il fit tomber adroitement la conversation sur Ernestine ; critiqua son maintien, son langage ; attaqua ses talents, son ca-

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ractère, d'abord avec adresse et ménagement ; puis il enfonça le trait au point de provoquer l'amie qu'il voulait éprouver. Mais celle-ci, loin de se montrer avec le zèle et la chaleur qu'il attendait, témoigna seulement sa surprise, et se contenta de dire avec une tranquillité remarquable et le sourire de la conviction : " C'est pourtant une bien jolie personne, et qui paraît aimable tout-à-fait. . ; le moyen d'après cela, de se fier aux apparences 1"

L'émissaire d'Ernestine lui reporta fidèlement ces paroles de Nathalie. " Quoi ! s'écria-t-elle, voilà donc les seules armes qu'elle a prises pour me défendre ! ah ! ce n'est point ainsi que parle, qu'agit une amie véritable : elle ne souffre jamais qu'on attaque en sa présence celle qui s'est fiée à sa foi ; dès que l'une est là, l'autre n'est plus absente: l'injure lui devient personnelle ; et, pour la repousser, elle doit employer toute sa force, toute sa dignité ; tout ce qu'inspirent à-la-fois l'honneur et la confiance. Ah ! si devant moi, l'on eût osé proférer contre Nathalie, la moindre méchanceté, je ne l'aurais pas supporté avec autant de calme et de résignation. . Je vois bien, ajouta-t-elle, en laissant couler quelques larmes, je vois bien, que ce sentiment qu'on nous dit être le premier présent des dieux, n'est qu'une chimère, et qu'il n'existe point d'amie digne de ce beau titre. — Il en est, ma fille, répondit M. de Sévanne; mais comme c'est le trésor le plus précieux qui existe sur la terre, il est difiicile à rencontrer. — Je crains bien de le chercher long-temps encore, répartit Ernestine : Nathalie, n'est plus pour moi qu'une simple connaissance, que je cultiverai comme tant d'autres dans la société ; mais la place qu'elle occupait dans mon cœur y laisse un vide qui

ne sera rempli que par celle dont mon imagination avait rêvé l'existence."

Depuis ce moment les deux prétendues amies ne se virent plus aussi fréquemment. Ernestine s'efforçait en vain de se montrer la même envers Nathalie : quand le cœur est désenchanté, la bouche n'a plus le même langage. Cette dernière éprouva, de son côté, un refroidissement qu'elle eut de la peine à déguiser. Cependant, elles se visitaient assez souvent encore j mais ce n'était plus avec le même élan, la même confiance ; ce n'était plus ce doux enlacement des cœurs, sans lequel l'amitié n'est qu'un vain nom.

Quelque temps après, Ernestine et Nathalie se trouvèrent invitées à une grande réunion d'artistes, chez lesquels l'amitié vraie se trouve le plus ordinairement. Elles devaient y exécuter chacune, un morceau de harpe. Et, comme alors le cœur ne craignait plus d3 blesser l'amour- propre, c'était à qui des deux brillerait davantage et recueillerait le plus d'applaudissements. Nathalie, joua la première : jamais elle n'avait montré autant de force et d'expression. Ernestine, pour la première fois de sa vie, éprouva un dépit jaloux qui, d'abord, lui causa un trouble nuisible à l'espèce de défi qu'elle avait accepté ; mais bientôt le désir de l'emporter sur sa rivale lui fit retrouver tous ses moyens ; elle étonna par son aplomb ; vainquit toutes les diflficultés avec une facilité dont elle-même ne se croyait pas capable. Nathalie éprouvait, à son tour, une cruelle souffrance ; et ce n'était qu'avec le plus grand effort qu'elle applaudissait du geste et qu'elle disait, du bout des lèvres : " C'est bien !.. c'est on ne peut pas mieux. . " Les félicitations que recevait Ernestine, et s'il faut l'avouer, le dépit et l'envie qui

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se peignaient sur tous les traits de sa rivale, l'excitèrent au point, que, dans la dernière partie du morceau qu'elle exécutait, elle se montra tellement au-dessus de ce qu'elle avait coutume d'être, que tous ceux qui l'entendaient pour la première fois, la proclamèrent une virtuose. Cependant, l'élan qu'elle met à faire résonner l'instrument si mélodieux, fait baisser à-la-fois, deux cordes, qui, formant une dissonance fatigante, nuisent essentiellement au triomphe d'Ernestine. Lancée dans un trait brillant, elle ne veut pas s'arrêter, de crainte d'en altérer le charme, quand, tout-à-coup, une jeune personne assise derrière elle, se lève avec la rapidité de l'éclair, et profitant avec adresse, d'une cadence soutenue que fait l'exécutante, elle saisit sur le pupitre la clef de la harpe, et remonte les deux cordes fausses au ton qui leur appartient. Ernestine, aussi émue que surprise, ne peut d'abord remercier l'inconnue que par un mouvement de tête et un regard qui expriment la plus rive reconnaissance : mais dès qu'elle eut fini d'exécuter la sonate, elle s'avança vers l'obligeante personne qui, par le service qu'elle venait de rendre, annonçait le plus grand talent, et lui ré})éta, de vive voix, ce que ses yeux lui avaient dit d'avance. Elle cessa d'être surprise d'un pareil service, en apprenant que cette aima})le personne, nommée Octavie, était la fille d'un des plus célèbres compositeurs français ; et qu'elle joignait à un talent de premier ordre sur la harpe, des connaissances en tout genre et le caractère le plus accompli. Elle n'était ni d'une figure remarquable, ni d'une taille imposante ; mais un coupd'œil vif et plein de feu ; un geste à la fois libre et décent ; une grâce sans afféterie ; un abandon sans familiarité, et surtout un organe enchanteur, la faisaient distinguer et placer au rang de ces femmes, qui, sans

éblouir les yeux, charment le cœur par un ensemble intéressant, bien souvent préférable à la beauté même.

** Combien je vous remercie, lui dit Ernestine, de votre aimable obligeance ! — Le vrai talent, répondit Octavie, mérite tant d'égards ! — Vous devez, en ce cas, mademoiselle, en être entourée ; et votre procédé, dont je garderai long-temps le souvenir, suffit pour indiquer le beau nom que vous portez. — Il est doux, je l'avouerai, de pouvoir se glorifier de celui de son père. — Vous n'avez pas besoin pour briller, d'un des rayons de sa gloire, et chacun sait que vos talents et votre mérite vous rendent digne de sa haute réputation. — Cette idée trop avantageuse que vous daignez avoir de moi, me ferait craindre d'être connue de vous plus particulièrement : et néanmoins je ne sais quel instinct m'en fait naître le désir. — Croyez, mademoiselle, qu'il est vivement partagé. Le moyen de ne pas rechercher une liaison formée par la reconnaissance ? — Une liaison de société peut suffire aux autres ; mais pour moi, je vous déclare qu'il me faut de l'amitié. — Votre cœur n'en a pas plus besoin que le mien. — Mais elle est si rare à rencontrer, ajoute Octavie en soupirant. — Oh! vous avez bien raison," répond Ernestine en lui serrant la main, par un mouvement involontaire, et regardant Nathalie, qui les examine avec attention.

Cet entretien fut interrompu par le silence qui se fit tout-à-coup, pour entendre un concerto de violon, exécuté par Kreutzer, qui joint à la réputation du plus célèbre virtuose celle d'un compositeur distingué. C'était par ce morceau d'élite que se terminait le concert. Après (ju'on eut payé à ce grand artiste le tribut d'hommages qu'il mérite, Ernestine se sépara d'Octavie, et s'en alla le cœur tout rempli de la conversation qu'elle venait d'avoir et du service qu'elle avait reçu

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** Je serais bien trompée, disait-elle à son père, si cette aimable personne ne réunissait pas toutes les qualités qu'exige l'amitié. — Tu m'en disais autant de Nathalie, lui répondit ce dernier : nioi-même, d'après l'aventure du Théâtre-Français, j'avais cru te procurer une amie véritable, et tu vois comme, tous les deux, nous nous étions trompés. — Qu'importe ? reprit Ernestine, je veux faire une nouvelle épreuve ; et, si mes pressentiments ne me trompent pas, je pourrai peut-être parvenir au but que je désire : je compte sur tes soins et ta tendresse pour me seconder."

Ernestine chercha donc toutes les occasions qui pouvaient la rapprocher d'Octavie ; et chaque nouvelle entrevue augmenta ses espérances et confirma l'opinion qu'elle en avait conçue. Elle ne tarda pas dans leurs différents entretiens, à découvrir que cette aimable personne avait été, comme elle, trompée en amitié, et que à son exemple, elle était devenue plus difficile à faire un nouveau choix. Cette heureuse analogie combla de joie Ernestine : elle en augura plus de succès pour son entreprise ; plus d'assurance et de charme dans sa liaison : elle ne balança plus à désigner Octavie comme l'objet de ses plus tendres aflections ; et lui voua, en échange de la sienne, la plus constante amitié.

Malgré toutes les apparences qui se réunissaient pour prouver qu' Octavie était aussi estimable par ses qualités personnelles, que distinguée par ses rares talents, M. de Sévanne craignait que sa chère Ernestine ne fut encore dupe de sa confiance et trompée dans son nouvel attachement. Il résolut donc, à l'insu de sa fille, de faire éprouver Octavie, par le môme ami qui avait fait sur Nathalie l'essai nécessaire pour connaître la vérité. Celui-ci, très-répandu dans le monde, et joignant au caquet le plus brillant un esprit observateur, parnnt à

se trouver dans un cercle, avec la jeune personne qu'il voulait éprouver ; et feignit d'attaquer ouvertement la réputation connue d'Ernestine. Mais aussitôt il fut interrompu par ces mots prononcés avec autant de force que de dignité : " Vous ignorez, sans doute. Monsieur, que mademoiselle de Sévanne est mon amie, et qu'à ce titre, je ne puis supporter qu'on en dise aucun mal. Ou vous êtes induit en erreur, ou vous avez des raisons particulières pour vous exprimer de la sorte ; expliquez-vous, je vous prie. — Mademoiselle, répondit l'ami de M. de Sévanne, je ne fais que répéter ici ce que plus d'une fois j'ai entendu dire. — Prenez y garde. Monsieur, il est bien peu de différence entre celui qui se fait l'écho des méchants et le méchant lui-même. — Vous défendez. Mademoiselle, votre amie avec une chaleur 1. . — Je ne fais pour elle que ce qu'elle ferait pour moi : nos deux réputations n'en forment qu'une, et nous en sommes également responsables : défendre Ernestine contre les attaques de la calomnie, ou de l'indiscrétion, c'est me défendre moi-même. — Mademoiselle, vous me réduisez eu silence. — Il m'eût été bien plus doux. Monsieur, de vous réduire aux regrets et au repentir. Je ne dis plus qu'un mot : je voudrais être aussi parfaite que mademoiselle de Sévanne, dussé-je éprouver comme elle le malheur de déplaire aux personnes qui ne savent pas l'apprécier."

L'ami, dont Octavie était bien loin de connaître les intentions et le ])onheur qu'il éprouvait, s'empressa de reporter fidèlement à M. de Sévanne la conversation qu'il avait eue. Celui-ci ne put, dans son ravissement, s'empêcher d'approuver le choix de sa fille ; mais il jugea nécessaire de lui cacher encore l'heureux résultat de l'épreuve, afin de lui laisser le plaisir de s'assurer par elle-même, de tout le mérite de sa nouvelle

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amie. Celle-ci, dans l'entrevue qui suivit, ne dit point à Ernestine qu'elle avait pris sa défense. Ce devoir lui paraissait à la fois si simple et si sacré, qu'elle ne voulut aucunement s'en prévaloir auprès de son amie : elle se borna seulement à lui faire plusieurs questions sur l'inconnu, qu'elle avait su combattre avec tant de zèle, et à le peindre comme un homme indiscret et dangereux.

Quelque temps après arriva la fête de naissance d'Ernestine. M. de Sévanne avait coutume de célébrer ce jour, qu'il nommait l'un des plus beaux de sa vie, par une fête brillante, où il réunissait les familles honorables, composant la chambre des comptes, et les artistes en tout genre, les plus célèbres de la capitale. Il proposa à l'aimable Octavie, d'exécuter une symphonie concertante de harpe avec sa fille, ou avec Nathalie, invitée à cette belle réunion. La jeune virtuose accepta avec empressement, et témoigna le désir ardent de se montrer avec sa chère Ernestine : mais celle-ci, lui fit observer que, devant faire les honneurs de chez elle, et ne voulant pas rompre entièrement avec Nathalie, elle la suppliait de l'accepter pour émule. Cette dernière, à qui l'on fit part de ce projet, refusa net. " Je jouerai, dit-elle, bien volontiers un morceau séparé, mais je ne veux point entrer en lice avec un talent trop au-dessus du mien, et qui m'éclipserait totalement.— Eh bien, dit Ernestine, vous jouerez seule le morceau qu'il vous plaira ; pour moi, qui m'inquiète fort peu d'être éclipsée, je hasarderai la symphonie concertante, pour procurer aux amis de mon père le plaisir d'entendre l'admirable talent d' Octavie." La voilà donc qui se remet à sa harpe avec pkis d'empressement que jamais, et qui se dispose, non à lutter contre un talent du premier ordre, mais à lui procurer

les moyens de briller dans tout son éclat. Octavie, de son côté, seconde le généreux dévouement d'Ernestine, en répétant chaque jour, avec elle, la symphonie annoncée.*^ Elle l'habitue, à force d'étude et de soins, à rendre, avec expression, les solo, les modulations, les difficultés de toute espèce, que jusqu'alors il lui avait été impossible de franchir; et comme il n'est pas d'émulation plus profitable que celle de l'amitié, Ernestine fit, pendant le peu de temps que dura cette préparation, des progrès, dont elle-même ne pouvait s'empêcher d'être surprise.

Enfin, le jour de la fête arriva. Dès le matin, Ernestine reçut des fleurs de toute espèce, et de la plus grande rareté ; mais, parmi ces offrandes dont elle ornait son appartement et le salon de son père, elle distingua facilement un vase de porcelaine, orné d'un chiffre en or, composé d'un 0 et d'un E, enlacés et entourés d'une couronne de lierre. Dans ce vase s'élevait, à travers une mousse artiste ment arrangée, un rosier chargé d'une seule rose, dans toute sa fraîcheur : au bas était une touffe de violettes, portant également une seule fleur, et qu'une branche d'immortelles attachait à l'arbuste élégant, qui semblait couvrir de son feuillage l'humble plante destinée à ne s'en séparer jamais. *' Ah ! s'écrie Ernestine avec la ])lus vive émotion, je reconnais à ce trait l'aimable et ingénieuse Octavie ; mais, si la modestie l'aveugle sur mon compte, l'amitié doit tout remettre à sa place." Elle cueille donc aussitôt la rose et le brin de violette qu'elle unit avec la branche d'immortelles ; mais, en formant ce bouquet emblématique, elle a soin d'élever la violette au-dessus de la rose; elle pose le tout sur son cœur, et se promet de s'en parer pendant la fête.

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Octavie, qui devait venir dîner avec son père, et un grand nombre d'artistes célèbres, arriva de bonne heure, afin de pouvoir répéter encore la symphonie. Elle reconnut les fleurs que portait Ernestine, et, l'embrassant à plusieurs reprises, elle voulut exiger qu'au moins la violette fût mise au niveau de la rose ; mais Ernestine lui répondit du ton le plus aimable : " Elles se confondront en vieillissant."

On se met donc à répéter la symphonie concertante. Ernestine cherche tous les moyens de soutenir le jeu brillant d' Octavie ; mais celle-ci, se livrant devant son père, et les musiciens qui l'entourent, à tout l'élan de son âme, à toute la force de son talent, étonne, transporte, émeut et recueille les plus honorables félicitations. Ernestine, elle-même, éprouve un tel ravissement, qu'elle s'arrête, malgré elle, au milieu d'un passage, et dit à son amie : *' Eh bien, avais-je tort de mettre la violette au-dessus de la rose ?. . Ce soir je serai bien peu de chose auprès de vous ; mais s'humilier près d'une amie, c'est toujours s'élever. . " Octavie ne lui répondit que par un sourire et un serrement de main.

Au moment où l'on allait se mettre à table paraît l'ami aux épreuves, portant un bouquet magnifique qu'il présente à Ernestine, en lui adressant le compliment le plus flatteur. " Comment, dit tout bas Octavie, pâle de saisissement, vous recevez des fleurs d'un pareil homme ! — C'est un des meilleurs et des plus anciens amis de mon père. — Lui ! je ne croyais pas qu'on pût porter à ce point la perfidie. — Qu'il est doux pour moi. Mademoiselle, lui dit l'inconnu du ton le plus galant, de pouvoir vous offrir ici mes hommages ! — Et moi. Monsieur, j'étais loin de m'attendre à vous y rencontrer." La conversation allait s'échauffer lorsque M. de Sévanne, prenant son ami par la main, ex-

plique tout le mystère, et instruit Octavie de l'épreuve qu'il a fait à l'insu de sa fille. Quand cette dernière eut appris avec quel dévouement et quelle dignité Octavie avait pris sa défense, elle connut alors tout le mérite de l'amie qu'elle possédait, et s'écria : " Je l'avais bien jugée ; non, rien ne manque à mon bonheur." On se mit à table : le dîner fut aussi gai que somptueux ; et bientôt suivi de l'arrivée d'un grand nombre de personnes invitées au concert. Nathalie parut avec ses parents, et remit à Ernestine un bouquet de fleurs étrangères, en lui adressant un compliment d'usage. Après plusieurs morceaux exécutés avec une rare perfection, elle joua l'une des plus belles sonates de Nadermann, et fut couverte d'applaudissements. Succédèrent ensuite un sextuor de Mozart, et un quatuor d'harmonie ; enfin, après un air délicieux du dernier ouvrage du père d'Octavie, arriva la symphonie concertante de harpe ; les deux amies préludent tour-àtour. Ernestine croit remarquer qu'Octavie, pour ne pas l'effrayer d'abord, ne se livre pas à tout son talent ; elles exécutent le premier morceau. L'intérêt qu'inspire l'une, et la haute réputation de l'autre, commandent le plus grand silence. Ernestine, enhardie par les encouragements de son amie, produit un effet qui surprend tous ceux qui la connaissent, et la joie qui brille dans les yeux d'Octavie, l'enflamme encore davantage. Lancée dans un solo, qui exige une grande connaissance de l'art, elle franchit ce pas dangereux, avec une aisance et une intrépidité dont elle-même est étonnée. Octavie va répéter le même passage : un silence plus grand encore règne dans l'auditoire ; mais cette \'irtuose sait ménager ses moyens avec tant d'adresse, son attachement pour Ernestine [est si sincère, qu'elle ne veut point briller à ses dépens ; toute

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son ambition se borne à l'égaler. Dans Vandante, elle modèle tellement son jeu sur celui de son amie, qu'il est impossible de savoir laquelle des deux a le plus d'expression ; dans le presto on ne sait quelle est la main la plus brillante ; enfin, dans un point d'orgue, où chaque talent dispute ordinairement la supériorité, note-à-note, Octavie s'identifie si naturellement à Ernestine ; elle mesure avec tant de justesse sa force, son âme et son savoir à ceux de sa rivale, que chacun les applaudit également, et reste dans une indécision qui devient pour Ernestine, le plus beau triomphe. . . , Mais cette généreuse condescendance n'a point échappé à cette dernière : à peine la symphonie est-elle terminée, au milieu des plus vifs applaudissements, qu'elle s'élance vers Octavie, qui se levait également pour la féliciter, la presse dans ses bras, les yeux noyés de larmes, et dit avec le délire de la joie : ♦* Enfin je l'ai trouvée ! voilà ma véritable amie."

Nathalie, silencieuse et confuse, reconnut dans l'ami aux épreuves, celui devant qui elle s'était montrée si peu digne de la fidèle amitié. Elle se repentait, mais trop tard, d'avoir négligé les obligations qu'elle impose ; et se vit pour jamais privée de ses faveurs. Octavie, s'étonnait de ce qu'on vantait en elle, ce qui n'était qu'un devoir, et la source des plus douces jouissances ; M. de Sévanne, qui partageait les transports des deux jeunes amies, leur dit, en unissant leurs mains qu'il pressait dans les siennes : " Puissiez-vous l'une et l'autre jouir jusqu'à votre dernier jour, du nœud sacré qui vous he ! S'il a pour vous tant de charmes au printemps de votre âge, il en aura bien davantage lorsque vous serez sur son déchu ; tous les autres sentiments, quelle que soit leur ivresse, s'affaiblissent avec le temps: l'amitié seule reste; elle seule augmente en

vieillissant. ... Et vous, jeunes personnes, qui m'écoutez, ne vous laissez point éblouir par de fausses apparences ; éprouvez avec courage le cœur où vous voulez déposer le vôtre ; et lorsque vous rencontrerez une autre Octavie, qui se montrera la gardienne tutélaire de votre réputation, qui sacrifiera son amour-propre pour descendre avec plaisir jusqu'à vous, oh ! jetezvous dans ses bras avec assurance, et dites alors : " Voilà l'amie qu'il faut choisir."

Si le choix d'une amie contribue au charme de l'existence, celui d'un époux est encore plus important, puisqu'il fait le bonheur ou le malheur de toute la vie. Les liens de l'amitié peuvent se rompre, quelquefois même être remplacés par de nouveaux, plus doux encore, mais ceux de l'hymen sont indissolubles ; la mort seule peut les détruire. Et la jeune personne bien née ne doit point les former sans se dire : J'enchaîne à jamais mes destinées ; l'être à qui je les confie peut les changer à son gré. La nature, la loi me soumettent à son autorité ; il est le souverain arbitre de mon repos, de ma fortune, de ma réputation ; je n'ai plus de nom que le sien ; je partagerai ses succès ou ses revers, sa gloire ou son déshonneur, sa tristesse ou sa joie, ses veilles, ses travaux, ses peines, ses plaisirs ; en un mot, son existence entière."

En faisant ces réflexions, qui se présentent si naturellement à la pensée, quelle est l'adolescente aimable et vertueuse qui ne prenne pas toutes les précautions ;

qui ne fasse pas toutes les épreuves nécessaires pour s'assurer du caractère, des mœurs, des habitudes, des affinités de celui que son cœur lui désigne pour époux ? Peut-être, en levant le masque séduisant qui le couvre, le trouverait-elle indigne de ce titre à-la-fois le plus cher et le plus redoutable. . . . Ah ! combien méritent leur sort et sont peu dignes de pitié, ces jeunes insensées qui, se livrant sans réflexion au premier parti qui flatte leur vanité, ne contractent les nœuds sacrés du mariage que pour se montrer dans une voiture élégante, faire briUer quelques diamants ou porter un cachemire ! Le rang, l'opulence, une figure aimable et des dehors séduisants ne sont pas toujours les indices certains du bonheur conjugal. L'homme le plus élevé peut se voir en un instant précipité dans un état obscur ; le plus opulent peut dissiper toute sa fortune par de folles entreprises; une jolie figure est presque toujours accompagnée d'une fatuité, d'une prétention qui fait que le mari s'occupe beaucoup plus de lui-même que de sa femme ; les manières recherchées, le ton tranchant et cet air de suffisance qu'on appelle aujourd'hui le bon genre, n'indiquent ordinairement qu'un esprit superficiel, une orgueilleuse futilité. Mais celui qui n'est placé ni trop haut pour craindre de descendre, ni trop bas pour n'avoir pas le droit de s'élever ; mais l'homme dont la physionomie quelle qu'elle soit, annonce de l'esprit, de la franchise et de la bonté ; dont la simplicité modeste et la noble assurance prouvent, à la-fois, du caractère et de l'éducation : mais l'homme qui, par des talents et l'habitude du travail, sans atteindre à l'opulence, ne connut jamais la gêne, et peut se dire : '* Quels que soient les coups du sort, je trouve ma ressource en moi-même ;" voilà l'époux qu'il faut choisir ; voilà le

compagnon fidèle, Tarai sûr, l'homme utile, estimable et chéri, qui fera bénir sans cesse les liens sacrés de l'hyménée, et dont l'épouse, heureuse et fière de lui appartenir, se félicitera jusqu'à son dernier jour d'avoir su le préférer à tous les autres.

M. Auberton avait été, dans sa jeunesse, chef d'atelier d'une filature de coton. Son zèle, ses travaux assidus, et de nouveaux procédés inventés par lui, tant pour la perfection des ouvrages que pour l'économie de leur fabrication, lui avaient donné une telle vogue, parmi les manufacturiers les plus accrédités de Paris, que celui chez lequel il se trouvait employé, lui avait offert de l'associer à son commerce. Le jeune Auberton avait donc cherché à se montrer digne de cette faveur en redoublant de soins et d'efforts pour faire prospérer la manufacture de son associé ; il y était parvenu au point que celui-ci crut ne pouvoir mieux resserrer les liens qui les unissaient, qu'en lui oflTrant pour épouse sa nièce, son unique héritière. Cet hymen avait comblé le bonheur de M. Auberton : il avait trouvé dans la jeune personne, à laquelle il s'unissait, une de ces femmes dont les qualités solides contribuent spécialement à la prospérité d'une maison de commerce. On la voyait tour- à-tour visiter elle-même les ateliers ; travailler à la correspondance ; présider à l'emballage des marchandises ; soigner, encourager les ouvriers, et borner ses plaisirs à mériter l'estime et l'attachement de tout ce qui l'entourait. Rarement elle portait des diamants, des bijoux ou tout autre objet de luxe. Secourir les ouvriers qui se trouvaient dans le besoin ; consoler ceux d'entre eux cjui éprouvaient des chagrins ou la perte de ce qui leur était cher; en un mot, se voir sans cesse environnée d'un grand nombre de mé-

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nages, dont elle se trouvait être la bienfaitrice, telle était sa parure ordinaire, telle était l'ornement qu'elle ambitionnait le plus. Celle qui réunissait tant de précieuses qualités méritait bien de les exercer sur des êtres qui lui fussent encore plus chers que les infortunés dont elle était l'appui. Elle eut quatre filles dont la gentillesse et l'heureux naturel semblaient lui donner la récompense de tout le bien qu'elle faisait; mais elle ne jouit pas long-temps de ce doux salaire d'une femme de bien : elle mourut à la fleur de l'âge, regrettée d'un époux qui fut inconsolable de cette cruelle séparation, et qui ne contracta jamais d'autre lien. M. Auberton, livré tout entier à l'éducation de ses filles, dont les penchants et les goûts variaient en se développant, se vit, peu de temps après, frappé d'un nouveau coup, par la mort de son respectable associé, qui le laissa seul propriétaire de la filature immense qu'ils avaient fait prospérer ensemble, et d'une fortune qui s'accroissait chaque jour.

Les demoiselles Auberton, parvenues à cet âge où l'on commence à se faire remarquer dans le monde, firent prendre insensiblement à leur père, qui les adorait, un genre de vie analogue à son opulence. Jaloux de faire briller les divers talents de ses filles, qui toutes avaient reçu l'éducation la plus brillante, il réunissait chez lui tous les artistes de la plus haute réputation. Le luxe que peu à peu les jeunes personnes avaient introduit dans la maison paternelle; les relations de M. Auberton, dans l'étranger ; son crédit immense sin* la place de Paris, et surtout l'affabilité de son caractère, attiraient chez lui des personnes de toutes les classes de la société, parmi lesquelles il s'en présenta plusieurs qui désirèrent obtenir la main de ses aimables filles. L'aînée, appelée Eudoxie, et la cadette, appelée Clé-

mentine, furent recherchées; la première par M. le baron d'Ostalis, chambellan d'un prince étranger, et la seconde par M. Dostange, fils d'un des plus riches banquiers de Paris; ces deux partis flattaient également la vanité des deux sœurs. Eudoxie trouvait dans M. d'Ostalis, un titre honorable et l'avantage de paraître parmi les grands : Clémentine rencontrait dans le j€une Dostange, l'espoir d'étaler le luxe de la plus grande opulence, et de l'emporter sur ses sœurs. Vainement, M. Auberton leur représenta* t-il que le désir de s'élever et de briller semblait seul déterminer leur choix ; vainement, leur fit-il envisager tous les dangers, tous les maux que produit une ambition démesurée ; Eudoxie et Clémentine se trouvaient trop honorées de pareils hommages ; elles étaient trop vivement éblouies des qualités apparentes de leurs deux prétendus, pour ne pas s'empresser de répondre à leurs vœux. Le baron d'Ostalis était un de ces hommes de cour, dont le maintien noble et les manières imposantes annonçaient, au premier coup-d'œil, la naissance et l'usage du grand monde. Le ton de protection qu'il avait en parlant ; les regards dédaigneux qu'il promenait avec nonchalance, et la fierté qu'il conservait, même en faisant sa cour à la belle Eudoxie, tout la ravissait et lui faisait attendre avec impatience le moment qui la proclamerait madame la baronne d'Ostalis. Pour Clémentine, elle était en extase chaque fois que le jeune Dostange lui parlait de ses chevaux, de ses gens, de ses voitures, de sa meute et de ses chasses ; des tableaux qu'il achetait ; des diamants qu'il faisait remonter tous les trois mois. ... ; la jeune orgueilleuse s'en voyait déjà toute couverte et se disposait d'avance à bien seconder son futur époux dans son luxe et sa prodigalité.

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Les deux sœurs, enchantées et rougissant déjà de leur simple origine, s'unirent donc le même jour à leurs deux illustres prétendus, sans s'inquiéter s'ils pourraient sympathiser avec elles de goûts, de caractères ; sans savoir même si elles en étaient aimées ; et quittèrent la maison paternelle, où depuis leur enfance elles n'avaient connu que le bonheur, pour se jeter dans le tourbillon des grandeurs et de l'opulence.

La troisième fille de M. Auberton, qui se nommait Georgina, était loin d'avoir le désir de briller par le rang ou par la richesse ; elle n'avait de prétention qu'au bel-esprit, qu'au genre par excellence. " Je laisse aux autres, disait-elle, la sotte vantité d'être titrée, ou le plaisir d'amasser et de compter de l'or. Le vi'ai bonheur, selon moi, consiste dans une imagination vive ; dans cette fraîcheur d'idées qui donne de la grâce à tout ; dans ce tact délicat qui vous élève au-dessus des âmes communes, et vous fait trouver mille charmes sans cesse renaissants là, où végètent, languissent tous ces êtres à peine organisés, qui suivent machinalement le chemin frayé de la vie."

Georgina trouva toutes ces qualités, qui composent le genre délicieux, dans l'élégant M. de Luzi ; dont la toilette exquise, la démarche aisée, les mouvements moelleux, la vue basse, l'afféterie et l'aimable impertinence, annonçaient l'homme à la mode et le plus recherché par toutes les jolies femmes. Sa bouche, qu'il tenait toujours entr'ouverte, pour faire voir les plus belles dents, distillait, avec un charme inexprimable, tous ces petits venins de la méchanceté qui rendent si charmant et si redoutable. Se glissant partout, où il faisait croire qu'on le désirait, il connaissait, mieux que personne, les liaisons, les ruptures, les caquets, les boutades, les petits chiens perdus, les serins envolés.

les attaques de nerfs, les migraines, en un mot, tous les ressorts de la coquetterie ; toutes les anecdotes de la chronique du jour. Peu instruit, mais d'une mémoire heureuse, il répétait avec une assurance imposante, ce qu'il avait entendu dire la veille aux hommes de mérite qu'il avait rencontrés. D'une fortune trèsmince, il avait le secret d'en composer une assez apparente ; et pour cela, d'amuser ses créanciers avec une adresse imperturbable, une grâce toute particulière. Enfin, M. de Luzi était un de ces égoïstes, de ces coureurs de dot, de ces nouveaux chevaliers d'industrie, qui, à l'aide d'un nom, dont ils se croient dispensés de soutenir l'éclat, vivent aux dépens de ceux même qu'ils plaisantent, en fouillant dans leur bourse, et dont ils se moquent en digérant leur dîner ; mais qu'ils ne regardent plus dès qu'ils ont trouvé de noul'elles dupes à faire.

Alléché par la dot que M. Auberton donnait à ses filles, il avait cherché tous les moyens de plaire à Georgina, dont il avait caressé les goûts, étudié les penchants, et réussi à se faire préférer aux partis avantageux qui se présentaient pour obtenir sa main. Aveuglée par le clinquant dont brillait M. de Luzi, elle croyait voir en lui le phénix des hommes aimables. Elle s'imaginait qu'une fois mariée à ce beau Céladon, elle se formerait tout-à-fait au genre par excellence, et deviendrait bientôt la femme la plus distinguée de tout Paris. Malgré les sages représentations de 8011 père sur la fatuité, le peu de fortune de son futur sans état, sans appui, sans famille, la jeune délicieute déclara que nul autre n'avait à ses yeux autant de mérite, autant de moyens de parvenir à tout ; et que le choix qu'elle avait fait d'un époux si digne d'elle était irrévocable Elle se maria donc au

brillant M. de Luzi, et le jour même s'empressa de se rendre à son appartement, au premier, sur le boulevard Italien, où elle trouva l'ameublement le plus riche, une calèche élégante, deux chevaux fringants et tous ses ^ens galonnés.

M. Auberton se trouva seul avec la plus jeune de ses filles, nommée Gabrielle, alors âgée d'environ dix-huit ans. Des pertes assez considérables, que ce digne père de famille fit dans son commerce, et qu'il eut grand soin de tenir secrètes pour tout le monde, altérèrent insensiblement sa gaieté naturelle et sa santé. Le luxe qu'étalaient à l'envie ses trois filles mariées, le tourbillon continuel dans lequel elles vivaient, firent éprouver à ce tendre père une peine bien plus profonde encore que les chagrins secrets dont il était dévoré : il eut la douleur de se voir négligé par ses enfants. La baronne d'Ostalis, occupée sans cesse de tous les devoirs qu'imposent la grandeur et l'étiquette, oublia le plus sacré de tous : elle ne venait que rarement, et comme à la dérobée, voir M. Auberton ; ne lui parlait que des seigneurs et des dames de distinction dont elle fréquentait la société ; et quand ses yeux se portaient sur cette filature où elle avait été élevée, elle se disait en rougissant : *' Qui croirait que je suis née si bas !", ... Il en était de même de madame Dostange : il semblait qu'en venant visiter son père elle s'acquittât d'une corvée pénible, et qu'elle méconnût en lui l'auteur de ses jours, le tendre appui de son enfance. Quant à madame de Luzi, elle venait beaucoup plus fréquemment ; mais c'était moins la tendresse filiale qui l'attirait à la maison paternelle, que le besoin d'argent qu'elle éprouvait au milieu de tous ses meubles si recherchés, encore dus aux marchands qui les avaient fournis.

Cependant Gabrielle, dont la douceur et la simplicité rendaient chaque jour plus remarquable le tendre attachement qu'elle portait à son père, fut, ainsi que ses sœurs, recherchée par de nombreux partis ; mais aucun ne parvint à lui plaire. Elle regardait le mariage, non comme le moyen de se montrer avec éclat dans le monde, mais comme la source de son bonheur et de celui de répoux qu'elle choisirait. Douée de toutes les qualités de sa mère, dont elle était l'image vivante, elle s'était fait un devoir de la remplacer auprès des nombreux ouvriers de la filature. Le charme qu'elle éprouvait chaque jour, au milieu de tous les heureux qu'elle faisait, lui paraissait préférable aux jouissances qu'invente le luxe et que recherche la vanité : elle se croyait en outre tellement indispensable à son père, qu'elle ne pouvait se résoudre à s'en séparer. Lorsque ce dernier la sollicitait de former un choix et de contracter des nœuds où. elle aurait, plus que toute autre, le présage du bonheur, Gabrielle, se jetant dans ses bras, lui disait en fondant en larmes : "Eh ! qui soignera tes \'ieux jours ! qui recevra les épanchements de ton âme ? qui te prodiguera ces douces caresses auxquelles tu fus si longtemps accoutumé ? Privé de ma tendre mère, abandonné, pour ainsi dire, de mes trois sœurs, qui te visitent rarement, il ne te reste plus que ta Gabrielle ; et tu voudrais t'en séparer ! Cependant, lui répondait M. Auberton, avec une émotion dont il n'était plus maître, je ne dois point souffrir que tu me sacrifies le droit d'aimer et d'être aimée. Eh! comment veux-tu, lorsque tu me rappelles si bien ta vertueuse mère, que je t'empêche de te voir, comme elle, revivre dans des enfants qui feront le charme et la consolation de ta vieillesse ? O ma bonne Gabrielle ! ne me laisse pas mourir sans connaître celui qui doit

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être après moi ton guide et ton appui. — Eh ! crois-tu, mon père, qu'il soit si facile à rencontrer? où veux- tu que je le choisisse ? est-ce, comme Eudoxie, parmi des gens titrés qui croiront m'honorer beaucoup, et me feront sentir tôt ou tard la distance qui me séparait d'eux ? Est-ce, comme Clémentine, parmi ces financiers opulents qui me diront avoir tout fait pour mon bonheur, parce qu'ils m'auront enrichie ? Est-ce, enfin, comme Georgina, parmi ces élégants du jour, habitués à ne rien faire que des dettes, et qui ne vous épousent que pour votre dot, promise d'avance à leurs créanciers ? Oh ! si jamais j'enchaîne ma liberté; si, pour céder à tes sollicitations, je choisissais un époux, je le voudrais d'une profession utile à l'Etat ; je n'exigerais de lui d'autre titre que celui d'honnête homme, d'autre fortune que celle qui met au-dessus du besoin, et qui force, pour atteindre à l'aisance, de cultiver les talents qu'on a reçus de la nature et de l'éducation : je le voudrais surtout spirituel et d'un caractère prononcé. Le plus grand fléau, selon moi, c'est d'appartenir à un sot, à un esprit faible et timide. Sa femme doit éprouver à chaque minute une souffrance que ne peut même adoucir l'autorité dont elle s'empare. Voir humilier celui que j'aurais choisi pour me protéger et me défendre !.. Oh ! c'est un supplice qu'il me serait impossible de supporter. . . . Je le voudrais, enfin, d'une sensibihté vraie, entouré d'amis, jaloux de l'estime publique et de la célébrité ; incapable d'offenser personne et de supporter une offense, et, loin de marchander son épouse comme une esclave, n'exigeant pour dot que les qualités d'une honnête femme et la certitude d'en être aimé. . Aide-moi, mon bon père, à trouver un pareil époux : et bientôt nous serons deux pour te soigner et te chérir. — C'est

à- dire, ma bonne Gabrielle, que tu voudrais tout simplement rencontrer la perfection ; elle est loin d'exister parmi les hommes : crois -moi, n'exige pas trop pour te trouver plus heureuse. Sois aimée d'abord : et lorsqu'à cette assurance indispensable tu trouveras unis, dans celui que ton cœur te désignera, des talents, des mœurs et l'habitude du travail ; fais ce que fit pour moi ton excellente mère ; préfère-le sans crainte à ses rivaux."

Ces entretiens du père et de la fille étaient fréquents, et finissaient toujours par une protestation mutuelle de ne jamais se séparer. M, Auberton, excitait avec d'autant plus d'instance Gabrielle à faire un choix, qu'il sentait chaque jour ses forces s'aflfaiblir, et supportait dans son commerce des pertes irréparables. Les débats, que lui suscitaient devant les tribunaux les banqueroutes fréquentes qu'il essuyait, lui avaient fait faire, depuis quelque temps, la connaissance d'un jeune légiste qui signalait ses delauts au barreau par des succès marquants. Il se nommait Franval, et n'avait pour fortune que son cabinet, qui devenait chaque jour plus important. Sa figure, sans être régulière, était expressive ! il avait le coup-d'œil vif et pénétrant, la taille élevée, la démarche assurée et le geste plein de grâce ; mais, ce qui répandait sur toute sa personne un charme irrésistible, c'était une voix si douce et si persuasive, que tout ce qu'elle proférait trouvait à l'instant même le chemin du cœur- Fier avec ceux qui se croyaient au-dessus de lui, il était envers ses égaux, et tous ses inférieurs, de l'affabilité la plus touchante. Toujours prêt à défendre le faible contre le puissant ; à démasquer l'intrigue et la mauvaise foi, auxquelles jamais il ne prêtait son ministère, il s'était acquis l'estime générale; et déjà pouvait compter un grand nombre d'amis : en un mot, Franval était, à vingt-six ans.

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classé, par l'opinion publique, au rang des avocats qui promettaient d'atteindre à la plus haute réputation.

GabrieUe, dans les différentes entrevues que Franval eut avec M. Auberton, ne tarda pas à remarquer en lui les principales qualités qu'elle désirait trouver dans l'époux que le sort lui destinait. Renfermant dans son âme, cette première impression, elle étudia avec le plus grand soin le caractère du jeune avocat, et fut entièrement convaincue qu'elle trouverait en lui tout le bonheur qu'elle ambitionnait. Elle s'empressa de communiquer à son père les sentiments qu'elle éprouvait, et le chargea de s'assurer, avant tout, s'ils étaient partagés par celui dont elle avait fait choix. M. Auberton, ravi de cette heureuse confidence, éprouva Franval, d'autant plus facilement, que ce dernier était loin de prétendre à la main de Gabrielle. Il ne cessait, néanmoins, d'en faire l'éloge et de féliciter d'avance celui qui posséderait un pareil trésor. *' Il ne tient qu'à TOUS d'être cet heureux-là, lui dit un jour M. Auberton, en lui serrant la main. — Moi! Monsieur; je pourrais aspirer ?. . — Cela dépend d'une seule chose : louer, admirer ma Gabrielle, tout le monde en fait autant ; mais il faudrait éprouver pour elle un attachement profond, sincère, sans lequel on se flatterait vainement de pouvoir la rendre heureuse. — Personne, en ce cas, ne pourrait mieux que moi vous assurer son bonheur, réphqua Franval, avec un trouble et un accent qui peignaient fidèlement tout ce qui se passait dans son âme. Beaucoup d'autres, sans doute, auront été séduits comme moi, par les charmes de votre adorable fille; mais aucun n'en aura peut-être aussi bien apprécié les rares qualités ; et sans la distance de fortune qui nous sépare. ... Il n'y en a plus, s'écria M. Auberton en le pressant dans ses bras : Gabrielle a de son côté

remarqué le mérite qui vous distingue; et, dès que vous l'aimez, je puis vous nommer mon gendre." Faisant aussitôt appeler sa fille, il lui présente Franval, comme son futur époux, lui propose d'accélérer ce mariage, qui comblait le plus ardent de ses vœux, et s'empresse d'en faire part à sa famille.

Dès que les trois sœurs aînées de Gabrielle apprennent cette union projetée, qui leur paraît si étrange et si peu conforme à leur état dans le monde, elles arrivent chez leur père, et lui témoignent leur surprise d'une alliance qu'elles osent nommer disproportionnée, " Avec la dot que vous donnez à Gabrielle et le titre de sœur de la Baronne d'Ostalis, dit cette dernière, elle est faite pour épouser un homme de qualité. — Ont bien un des plus riches banquiers de Paris, dit madame Dostange. — Ou, enfin, un homme dont le genre, la tournure et le bon ton pourraient faire tenir à Gabrielle, un rang distingué dans la société, ajouta madame de LuïL — Eh 1 mon Dieu î mes chères sœurs, je ne désire d'autre rang, d'autre titre que celui d'heureuse épouse. — Peut-on l'être dans un état obscur ? répondaient àla-fois ses trois sœurs. — La carrière de l'époux que je préfère est loin d'être obscure : un avocat célèbre n'est au-dessous de personne. — Elle a raison, dit avec humeur M. Auberton; et pour moi, je fais plus de cas du légiste habile qui consen-e l'honneur, la fortune et le repos des familles> que tous ces égoïstes qui ne sont occupés qu'à les troubler par la dépravation de leurs mœurs, ou à les ruiner par un faste ridicule. — Mais que dira M. le baron d'Ostalis en apprenant que sa belle-sœur épouse un avocat ? — Il dira que cette bellesœur n'a pas eu comme vous, ma fille, la sotte vanité de s'élever au-dessus de la classe où elle est née. — Et M. - Dostange qui te destinait à l'un des plus riches ban-

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quiers, son confrère; que lui dirai-je? — Que la grande opulence me fait peur. — Et M. de Luzi, qui déjà se faisait un plaisir de former Gabrielle, et de l'arracher à l'obscure bourgeoisie; que lui répondrai-je ? — Qu'il faut payer ses dettes, repartit avec impatience M» Auberton, avant d'avoir l'impertinence de critiquer la conduite des autres. Gabrielle se marie pour elle, et non pour vous : elle a trop souffert de voir son vieux père dédaigné par vos illustres maris, pour chercher à vous imiter. Le gendre qu'elle me donne ne rougira point en disant qu' Auberton, le manufacturier, est son beau-père ; il ne regardera point avec mépris cette filature de coton oii j'ai gagné, par trente années de travaux, la dot dont chacune de vous est pourvue : et si je ne dis pas à Franval : Mon gendre le baron, rron gendre le financier, mon gendre le bel-esprit ; je pourrai dire, en recevant ses soins et ses consolations ; Mon cher fils l'avocat, l'heureux époux de mon heureuse fille. . . . Que ne puis-je. Mesdames, en dire autant des vôtres !" Cette vigoureuse sortie, de M. Auberton réduisit au silence les trois sœurs, et les jeta dans une confusion qui les accablait d'autant plus, qu'elles se sentaient coupables. Leur embarras était extrême: elles cherchaient vainement un prétexte, une excuse, lorsque l'avocat Franval entra, fort à propos, pour faire changer la conversation. Il s'aperçut facilement qu'on s'entretenait de son mariage, qu'il savait bien n'être pas du goût des trois ^.belles dames. Mais voulant éviter toute exphcalion à cet égard, il accabla ses futures belles sœurs de tant d'hommages, il leur demanda avec tant de grâce et d'esprit la permission de leur appartenir, qu'elles sortirent un peu moins prévenues, et qu'elles remontorent dans leur voiture en disant : ** Il est vraiment aimable • quel dommage que ce ne soit qu'un avocat J"

Le jour du mariage, elles vinrent chargées de diamants de toute espèce, et vêtues avec un luxe éblouissant ; mais il n'y eut que M. de Luzi qui les accompagna. Le baron d'Ostalis, ne pouvant condescendre à jouer le rôle de beau-frère, d'un avocat, prétexta son service auprès du prince, dont il était le chambellan ; le banquier Dostange, qui dédaignait toutes les personnes qui ne l'égalaient pas en fortune, donna pour excuse une affaire indispensable qui l'obligeait à s'absenter de Paris. Cependant les noces de Gabrielle et de Franval furent célébrées avec tout l'éclat dont elles étaient susceptibles. Les nouveaux mariés habitèrent avec M. Auberton, qui, chaque jour, s'applaudissait avec sa fille du choix qu'elle avait fait ; mais, se voyant de plus en plus victime de la mauvaise foi, et privé des rentrées indispensables pour faire aller son conmiercey il fut bientôt contraint de vendre sa filature, afin de remplir ses engagements, et se trouva réduit à n'avoir plus de quoi subvenir à ses besoins. Franval, qui joignait à la dot de sa femme le produit de ses talents éprouva le plus grand bonheur en offrant à son beaupère un appartement commode où souvent il disputait à sa chère Gabrielle la jouissance de l'entourer de soins* d'égards et de tendresse. Il fut le seul de ses gendres qui se montra digne d'appartenir à cet honorable vieillard. Le baron et le financier semblaient l'avoir oublié tout-à-fait ; et le merveilleux de Luzi, qui pendant l'opulence de M. Auberton, venait lui rendre souvent des visites intéressées, ne l'avait i)lus revu depuis que ce digne chef de famille, après avoir tant donné pendant sa vie, se trouvait réduit à recevoir. Ses trois filles aînées venaient cependant quelquefois lui rendre leurs devoirs ; mais., loin de porter dans son âme le calme dont il avait besoin, elles en augmentaient

encore les tourments par le récit des peines respectives qu'elles éprouvaient. Madame d'Ostalis se plaignait amèrement de l'orgueil et des dédains insultants que lui faisait éprouver le baron ; depuis qu'il la voyait réduit à la dot qu'elle avait reçue ; l'élégante Dostange était navrée, parce que, depuis plus de six mois, son mari lui avait retiré ses diamants ; enfin la délicieuse madame de Luzi commençait à s'apercevoir que tout le mérite de son époux se réduisait à faire une dépense fort au-dessus de ses moyens ; et que, se voyant déçu dans l'espoir qu'il avait de toucher au moins une seconde dot de sa femme, il la traitait avec aigreur, et l'exposait journellement aux mauvais traitements de ses créanciers.

** C'est donc moi, s'écriait Gabrielle, appuyée tendrement sur Franval, qui suis la seule heureuse ! oh ! mon ami, disait-elle à son époux, en le pressant dans ses bras, que tu te venges bien de ceux qui ont osé te dédaigner, et au-dessus desquels tu te places chaque jour ! — Eh bien. Mesdames les ambitieuses, disait à son tour M. Auberton, en pressant une main de Franval contre son sein, blâmerez-vous encore votre sœur d'avoir préféré un simple avocat? et n'échangeriezvous pas maintenant pour lui, le meilleur de Messieurs vos époux?" Le vieillard allait se répandre encore en reproches mérités; mais son gendre, voulant épargner l'orgueil humiUé de ses belles-sœurs, sut les en préserver avec adresse, et leur témoigner un ntéret si tendre, qu'elles en furent pénétrées jusqu'aux larmes; et ne virent plus qu'un ami généreux dans celui qu'elles s'empressèrent alors d'appeler leur beau-frère

Mais l'aimable et tendre Gabrielle fut troublée dans le bonheur dont elle jouissait : M. Auberton, affaibli par l'âge, et les peines secrètes qui posaient sur son cœur,

mourut, entouré de ses quatre filles, et du seul gendre qu'il avait nommé son fils. Sa mort éveilla l'avidité de quelques créanciers qui n'avaient point été payés du vivant de ce digne vieillard! ils voulurent troubler sa cendre par des poursuites et des menaces : Franval se fit un devoir de les apaiser et de les satisfaire. Il employa pour cela presque toute la dot qu'il avait reçu de sa femme : il trouvait dans la profession qu'il exerçait avec succès, un sort d'autant plus avantageux, qu'il n'était que le fruit de son travail et de sa réputation. Quant à ses beaux-frères, aucun d'eux ne fut en état de contribuer à cet acquittement que dictait l'honneur, que réclamait la mémoire du respectable Auberton. Le baron d'Ostalis, profitant d'une déclaration de guerre entre la France et le prince auquel il appartenait, s'enfuit et laissa la malheureuse Eudoxie sans ressource, et chargée d'un enfant, fruit d'un hymen disproportionné. Bientôt après, le financier Dostange, éprouvant à son tour des pertes inattendues, mais trop fastueux pour se déterminer à faire une réforme dans ses folles dépenses, fit une banqueroute qui le força de quitter Paris, où il laissa sa femme, jeune et belle encore, avec deux enfans en bas âge, d'autant plus à charge à leur mère, qu'ils avaient vu luire autour de leur berceau l'éclat de l'opulence. Enfin M. de Luzi, qui depuis long-temps avait dévoré ce que Georgina lui avait apporté en mariage, saisit, avec autant d'insolence que de cruauté, le prétexte de l'insolvabilité momentanée de son beau-père pour faire une demande en divorce, et rompre tous les nœuds qui l'attachaient à Georgina, enceinte de son premier enfant, qu'elle mit au monde, quelque temps après, au milieu des larmes, de l'abandon et du ])lus affreux désespoir. Cet fut alors que Franval fit connaître son âme toute

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entière. Soins, démarches, secours, consolations, il prodigua tout à ses malheureuses beUes-sœurs ; et ne se vengea de leurs mépris, qu'en s'unissant à son épouse pour adoucir leur cruelle situation. Devenu, à cette époque, l'un des avocats les plus célèbres de Paris, il jouissait d'un revenu considérable, sur lequel il avait déjà su, par son économie, amasser un capital de deux cent mille francs. Trop délicat, trop prudent, pour hasarder ce premier fruit de ses travaux dans l'agiotage ou l'usure, il crut devoir se borner aux intérêts les plus modiques, en achetant une terre, dans la Brie, aux environs de Meaux. Il ne voulut point d'abord faire part de cette acquisition à sa chère Gabrielle ; et prétexant une affaire importante, qui l'obligeait à s'absenter quelque temps, il se rendit à sa nouvelle propriété ; et là, sans perdre un seul instant, il fit faire tous les changements et préparatifs nécessaires à l'exécution d'un projet qu'il avait conçu. De retour à Paris, il annonce à sa femme qu'il est dans l'intention de réaliser ses fonds, et d'acheter en Brie, une bonne ferme qui se trouvait en vente : il lui propose en conséquence de l'aller visiter ensemble. Gabrielle se fit une fête de faire ce petit voyage avec son mari. Ils partirent tous les deux, vers les dix heures du matin : c'était au mois de septembre, justement le jour de la Saint-Gabrielle, fête de madame Franval. Ils descendirent d'abord à la ferme, qui dépendait de la terre, dont le château s'apercevait tout près, sur le plus riant coteau. " Oh ! la charmante habitation ! dit madame Franval ; qu'on doit être heureux dans un pareil séjour! — Il est également à vendre, lui dit son mari; en obtenant du temps pour le paiement, nous pourrions peut-être en faire l'acquisition : allons le visiter, — Volontiers, mon ami ; ma cette de-

meure serait un peu trop grande pour nous. Voyonsla toujours, répartit Franval, négligemment ; cela nous fera faire, dans tous les cas, une promenade agréable." Ils arrivent donc au château : le concierge, qui avait le mot, feignit de ne pas connaître ses nouveaux maîtres, et les reçut comme des étrangers qui se présentaient pour acquérir ce domaine. Madame Franval parcourt d'abord avec son mari l'intérieur de cette charmante habitation. Tout lui plaît, tout la séduit î mais quelle est sa surprise, son saisissement, lorsque, en entrant dans le salon, elle aperçoit le portrait en pied de son respectable père ! L'émotion qu'elle éprouve l'empêche d'abord de proférer une parole ; mais elle a bientôt l'explication de cette énigme, lorsque, étant conduite par son mari, dans un appartement qui touche au salon, elle reconnaît sa corbeille de mariage, son nécessaire, son carton de dessins, et au fond de son lit, un tableau de genre, représentant la simple et bienfaisante Gabrielle dans un des ateliers de la filature de coton, entourée des ouvriers les plus indigens à qui elle distribue pendant un hiver rigoureux, le prix de ses bijoux qu'elle avait vendus pour les secourir. EUe était d'une ressemblance si frappante ; le lieu de la scène était retracé avec tant de fidélité, qu'à cet aspect, qui offrait à madame Franval le plus doux souvenir, elle ne put retenir ses larmes, et dit à son mari : "Je n'avais pas besoin de ce délicieux tableau pour aimer ce séjour. ... ; car je vois bien que nous sommes ici chez nous." Aussitôt, tous les gens de la maison entrent par différentes portes, à un signal de leur maître, et viennent offrir à madame Franval, leurs hommages et leurs services. On lui fait ensuite parcourir le dortoir du château. Au-dessus de la première porte qui s'offre à ses regards elle ht ces mots : J^ipartement d'Eudoxie ;

sur une autre porte : Appartement de Clémentine ; et enfin sur une troisième, au fond du corridor : Appar^ tement de Georgina. " Tu vois bien, ma Gabrielle, lui dit Franval, en souriant, que cette habitation n'est plus trop grande pour nous. . . . — O le meilleur des frères ! s'écrie Madame Franval, en tombant éperdue dans ses bras; il n'appartient qu'à toi de te venger ainsi. — Monsieur et Madame, leur dit le jardinier, daigneraient-ils honorer mes jardins de leur présence ? — Sans doute, brave homme, répondit vivement Franval, il faut que vous fassiez tout voir à Madame, tout jusque dans le moindre détail." Voilà donc Gabrielle, conduite par son mari, qui parcourt les bosquets, les potagers, les serres, les prairies, les vergers, où elle trouve toutes les productions nécessaires à la vie, et les agréments de l'art unis à la plus riche agriculture. Mais toutes les surprises qu'elle vient d'éprouver ne peuvent être comparées, à celle qu'elle ressent lorsque, en sortant d'un bois d'acacias, formant le plus épais ombrage, elle aperçoit ses trois sœurs réunies sous un feuillage délicieux, et entourées de leurs enfants. Eudoxie était occupée à faire lire son fils, âgé de cinq ans ; Clémentine tressait une guirlande de fleurs avec ses deux petits enfants, assis à ses pieds ; et Georgina avait les yeux tendrement attachés sur son nouveauné qu'elle allaitait en ce moment. Ces différents groupes présentaient une union si parfiiite ; chaque figure offrait une telle empreinte du bonheur et de la paix, que Madame Franval, tombant dans les bras de son mari, saisie d'étonnement et de joie, lui dit, avec cet accent qui part du cœur, et qu'on ne saurait exprimer : ** Je te défie d'ajouter maintenant à mon bonheur, . " Ces mots, prononcés avec force, attirent

bien vite, autour d'eux, les trois mères et leurs enfants, qui, par leurs caresses, et les expressions de la plus vive reconnaissance, embellissent encore ce délicieux tableau. Gabrielle les presse tour-à-tour, puis tous à-la- fois sur son cœur. Franval se trouve également enlacé dans leurs bras, couvert de leurs baisers, désigné comme leur ami, leur bienfaiteur, leur père : et les quatre sœurs, ainsi rassemblées, après tant de dédains, de divisions et de malheurs, retrouvent enfin les tendres épanchements et la douce union de leur enfance.

Franval instruit aussitôt Gabrielle du projet qu'il avait formé de réunir à cette terre ses trois bellessœurs, pour qui le séjour de Paris était devenu si pénible. Il lui apprend que, dégoûtées du grand monde, et résolues de se livrer entièrement à l'éducation de leurs enfants, elles avaient accepté avec empressement la proposition d'habiter ensemble cette aimable demeure, et s'étaient entendues avec lui pour surprendre ainsi leur bonne et chère Gabrielle. " J'ai voulu choisir ce beau jour, ajouta Franval, pour cette réunion de famille ; j'ai pensé que je ne pouvais t'offrir, pour ta fête, un bouquet composé de plus belles fleurs. O le plus délicat et le plus aimable des hommes !. .jamais je ne l'ai mieux éprouvé qu'en ce moment : oui, de toutes les faveurs dont le Ciel puisse combler une femme, il n'en est point de comparable à celle d'être heureuse et fière de l'époux qu'elle a choisi."

UARBRE DE CATINAT.

Il est au château de Saint-Gratien, situé dans la belle vallée de Montmorency, un arbre planté de la main du maréchal de Catinat. C'est un marronnier, dont la grosseur prodigieuse et les vastes rameaux forment un ombrage qui couvre, presque dans son entier, la cour d'honneur, au milieu de laquelle il s'élève avec majesté. Pour conserver ce monument, cher à tous les braves, et à ceux qui se signalent par de grands services rendus à la patrie, on garnit, avec le plus grand soin, la naissance de chaque branche de ce bel arbre avec des feuilles de tôle, pour empêcher la pluie d'y pénétrer, et mettre son écorce à l'abri de toute atteinte. Aussi, quoiqu'il ait déjà bravé la rigueur de plus de cent hivers, paraît-il encore dans la vigueur de la végétation : chaque printemps voit s'élever sa cime superbe, qui domine sur tous les arbrisseaux qui l'environnent, comme le grand homme, surnommé par les soldats français, le Père de la Pensée, dominait, par sa sagesse et son courage, sur tous les guerriers que tant de fois il conduisit à la victoire.

Autour du pied de cet arbre révéré est un large banc de bois, sur lequel on lit un grand nombre d'inscriptions et de noms chers à la France. Ce banc est le rendez-vous de tous les habitants du pays. Les vieillards viennent dans l'hiver s'y rc chauffer aux rayons du soleil, s'entretiennent avec ])laisir des combats fameux de Staff arde et de Mar saille, où Catinat se couvrit de gloire, et transmit son nom à la postérité. Dans les beaux jours, les enfants s'y rassemblent ; et par la vivacité de leurs jeux, et la joie peinte sur leurs

visages, ils paraissent, sous cet ombrage tutélaire, animés des premières impressions de la valeur. Souvent aussi, les amis fidèles y viennent le matin épancher leurs âmes sensibles, et s'entretenir des vertus privées qui caractérisaient Catinat, cité long-temps, en amitié, comme le modèle le plus parfait.

Cette terre, aussi agréable par son site et sa fertilité que célèbre par le souvenir du héros dont elle faisait les délices, ajipartenait, il y a quelques années, à l'amiral Bruix, dont la mémoire, honorée dans la marine française, n'est pas moins chère aux arts et surtout à l'amitié. Il venait ordinairement passer à Saint-Gratien tout le temps qu'il pouvait dérober à ses importantes fonctions. Ce séjour délicieux, destiné sans doute à devenir l'habitation des hommes distingués par leur rang et leur caractère affable, avait tant de charme pour l'amiral, qu'il ne s'en absentait qu'à regret. Il habitait la chambre de Catinat, dont les croisées sont en face du bel arbre planté par ce dernier ; il couchait dans le lit gothique où reposa si long-temps le maréchal ; il se servait avec un plaisir religieux de tous les meubles dont ce grand homme faisait usage; et, pour le rappeler entièrement au souvenir des habitants de Saint-Gratien, il ne cessait de répandre des bienfaits, et d'attirer au château tous les infortunés, qu'il s'empressait de secourir, à l'exemple du héros dont il se montrait le digne successeur.

L'amiral Bruix apprit un jour, par l'un de ses jardiniers, que, depuis quelque temps, on voyait paraître, avant le lever du soleil, aux portes du château, une jeune personne voilée et simplement vêtue, accompagnée d'une vieille femme-de-chambre qui l'attendait dans les basses-cours ; que seule, elle venait s'asseoir

l'arbre de catinat. 305

sous l'arbre de Catinat, et que là, se mettant à genoux et tendant ses mains vers le Ciel, elle semblait lui adresser la prière la plus fervente. L'amiral, qui joignait à la valeur française l'aimable galanterie qui semble en être l'apanage, crut voir dans cette découverte, une aventure romanesque. Se faisant donc réveiller le lendemain par son valet-de-chambre, avant les premiers rayons du jour, il se tient à sa croisée, regarde à travers la jalousie, et bientôt aperçoit l'inconnue voilée qui s'avance, en effet, jusqu'à l'arbre révéré ; s'assied sur le banc, plongée dans une profonde rêverie ; puis, tout-à-coup, se lève, et paraît animée de la plus vive inspiration. Il remarque, en observateur habile, que les mouvements et la démarche de la suppliante, qui retourne quelques minutes après, vers la femme qui l'attend, annoncent de la grâce, de la jeunesse, et font présumer que le voile qui la couvre, cache une figure charmante. Dès le lendemain, l'amiral se fait réveiller de nouveau ; se met en sentinelle derrière une grande caisse d'oranger ; attend la pèlerine mystérieuse, qui à la même heure, revient se prosterner sous l'arbre, et prononce ces mots : " O digne élève du grand Turenne ! je te voue l'ami de mon enfance, l'époux que mon cœur a choisi ; daigne, ô Catinat ! de l'heureux séjour que tu habites, veiller sur mou cher Frédéric ; guide ses pas dans le chemin de la gloire, et fais, que bientôt il revienne tresser avec des lauriers les chaînes de l'hymen." A ces mots, l'inconnue se lève, et cueillant une feuille de l'arbre, elle la mouille de ses larmes, la dépose dans son sein, et s'éloigne en jetant encore plusieurs regards attendris sur le monument qu'elle paraît quitter avec regret.

L'amiral Bruix, qui s'était avancé bien doucement, jusqu'au pied de l'arbre, dont la grosseur le dérobait à

la vue de la suppliante, avait entendu ce qu'elle avait proféré avec tant d'expression : loin de voir en elle une aventurière, il ne douta plus que ce ne fût la prétendue de quelque brave, dont elle attendait le retour avec im* patience. Le son délicieux de sa voix, la noblesse de son maintien, et surtout la pureté de son langage, firent îsoupçonner à l'amiral qu'elle était bien née, et que son éducation répondait à sa naissance. Il ordonne aussitôt, à l'un de ses gens, de suivre la belle voilée de loin, et sans qu'elle puisse s'en apercevoir ; de bien remarquer le chemin qu'elle pourra prendre, et enfin l'habitation où elle se rendra. On ne tarda pas à venir l'instruire qu'elle avait pris, avec la femme-de- chambre qui l'accompagnait, le long du parc de Saint- Gratien, et qu'elle était entrée par la petite porte d'un jardin, qui se trouvait sur les bords de l'étang de Montmorency. Dès le jour même, l'amiral prit toutes les informations nécessaires. Il découvrit que cette petite porte était celle du jardin de madame de Vandeuil, veuve d'un officier d'infanterie, laquelle avait une fiUe unique, nommée Mathilde; il sut que cette jeune personne avait été élevée au village de Saint- Gratien, avec le fils d'un frère d'armes de son père, nommé Frédéric de Saint-Elme, depuis deux ans à l'armée d'Italie, et qu'il devait épouser la jeune personne dès qu'il serait fait officier ; il sut enfin, que l'intéressante et fidèle Mathilde, à qui une succession assez considérable était échue depuis le départ de Frédéric, se trouvait recherchée par des partis avantageux : mais que, rien ne pouvant lui faire oublier la foi qu'elle avait jurée, elle avait refusé tout autre engagement ; il sut enfin, que c'était cette même Mathilde, aussi belle que modeste et constante, qui venait, chaque matin, invoquer l'ombre de Catinat, sous l'arbre, où tant de fois, elle avait fait, à son

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cher Frédéric, le serment de l'aimer et de n'appartenir qu'à lui.

Puisque cette charmante personne, se dit l'amiral Bruix, invoque l'assistance et l'appui de celui que je me fais un devoir de remplacer, dans cette vallée, je dois veiller sur Frédéric, et je prétends employer tout mon crédit pour le faire avancer promptement au rang qui doit assurer son bonheur et celui de sa fidèle amie."

Il se rendit donc à Paris, peu de jours après, alla s'informer lui-même au ministère de la guerre du régiment où servait Frédéric de Saint-Elme, et quel était le lieu de sa résidence. Il apprit qu'il était fourrier dans le sixième de dragons, qui faisait partie de la seconde division de l'armée d'Italie. Il écrivit aussitôt au colonel de ce régiment, le pria de lui faire passer des renseignemens sur la conduite du jeune fourrier, réclama pour lui tout l'avancement qu'il pourrait mériter, et termina sa lettre par l'invitation expresse de taire, à Frédéric, le nom de son protecteur. L'amiral ne tarda pas à recevoir la réponse du colonel, qui lui faisait l'éloge le plus complet de Saint-Elme. Estimé de ses chefs, aimé de tous ses camarades, il ne laissait échapper aucune occasion de se signaler par un courage, d'autant plus remarquable, qu'il était accompagné de connaissances ])rofondes dans la tactique militaire. Le colonel terminait, en assurant à l'amiral Bruix, que Frédéric serait fait maréchal des logis à la première promotion, et qu'il saisirait avec empressement l'occasion de le faire sous-lieutenant, dès que les hasards de la guerre, et l'ordre de la discipline le lui permettraient : il lui donna en môme temps sa parole de ne point le nommer à son jeune protégé.

M. de Bruix, enchanté de trouver dans Frédéric, toutes les qualités d'un brave et d'un mihtaire instruit, se pro-

mit de ne pas le perdre de vue un seul instant, et de contribuer à son avancement par tous les moyens qui seraient en son pouvoir. Il voulut ensuite s'assurer des sentiments de Mathilde, et se convaincre, par lui-même, de sa constance. Il profita donc des nombreuses réunions qui se font, pendant les beaux jours, dans la vallée de Montmorency, pour étudier la conduite de cette jeune personne. Il s'aperçut, d'abord, qu'elle était peu sensible aux hommages dont elle était environnée ; et crut remarquer que son âme n'était remplie que d'une seule pensée. L'abordant ensuite avec adresse, et l'habitude qu'il avait du grand monde, il trouva cette aimable urbanité qu'embellit la candeur, ce ton plein de grâce et cette noble assurance qui annoncent un caractère franc, un esprit cultivé ; mais au milieu de toutes ces qualités il démêle, sans peine, cette profonde mélancolie qu'inspire l'absence d'un objet aimé. Voulant enfin continuer ses épreuves, il alla faire une visite de voisinage à madame de Vandeuil, qui le reçut avec tous les égards qu'on avait pour lui dans la vallée. Il fit tomber la conversation sur l'importance et la nécessité des nœuds du mariage, peignit l'embarras où se trouve une jeune personne très-recherchée pour former un choix digne d'elle. Puis s'adressant à Mathilde, avec la galanterie qui le caractérisait, il lui dit : " C'est comme vous. Mademoiselle, environnée de tant d'adorateurs, pouvez -vous bien distinguer celui qui mérite le plus de remjjorter sur ses rivaux ? — Oh ! répondit Mathilde, en laissant échapper un soupir, je ne crains pas de me tromper ; le ^Tai moyen, c'est de ne s'attacher qu'à celui que l'on connaît dès l'enfance, et de ne jamais changer, quelques brillants que soient tous les autres avantages qui se présentent." Cependant, l'amiral voulant poursuivre son projet, annonce à madame de

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Vandeuil, qu'il est chargé d'augmenter encore le nombre des prétendants à la main de son adorable fille, et qu'il vient la demander en mariage pour un officier de marine, son parent, jeune homme de la plus haute espérance. *' Cette demande m'honore autant qu'elle me flatte, répondit madame de Vandeuil : mais c'est à ma fille à répondre. — L'honneur d'appartenir à M. l'Amiral, ajouta Mathilde, serait sans doute pour moi le présage de l'union la plus heureuse ; mais depuis long-temps mon cœur a fait un choix. — Pourrais-je, sans indiscrétion, Mademoiselle, connaître celui qui s'en trouve honoré ? — C'est le fils d'un frère d'armes de feu mon mari, répondit Madame de Vandeuil, le jeune Frédéric de Saint-Elme, en ce moment à l'armée.— Et sans doute il y occupe un poste distingué ? — Du tout, monsieur l'Amiral, reprit Mathilde, avec le plus aimable sourire, mon illustre prétendu n'est qu'un fourrier de dragons. — Vous m'étonnez, Mademoiselle ; avec autant d'attraits en partage et les avantages de la fortune. , — Ces avantages ne me sont échus que depuis l'absence de Frédéric ; ils n'ont pu changer mon cœur ; et s'il fallait renoncer à l'ami de mon enfance, à celui que mon père a tant de fois nommé son fils, j'aimerais mieux reprendre mon heureuse obscurité. — Cependant, Mademoiselle, il faut un rang dans le monde. — Aussi, reprit madame de Vandeuil, ne me suis-je engagée à marier ma fille que lorsque Frédéric serait officier. — Je conçois que, enflammé par l'espoir d'obtenir Mademoiselle, il doit faire des prodiges de valeur ; mais l'occasion de se signaler ne se présente pas toujours, et peut-être sera-t-il longtemps encore. . — Eh bien, monsieur l'Amiral, j'attendrai.— Comment ? tout autre parti qui se présenterait ne pourrait vous faire changer de résolution ? — Jugez

à quel point elle est irrévocable, puisqu'elle me fait résister à l'alliance que vous daignez me proposer. — Je vois. Mademoiselle, que je n'ai plus qu'un vœu à faire, c'est de vous voir bientôt unie au jeune brave que tout annonce être digne de vous."

M. de Bruix, convaincu par cette épreuve de toute la constance de Mathilde ; certain que les liens qui l'attachaient au jeune de Sainte-Elme, étaient indissolubles, sollicita de nouveau le colonel de ce dernier d'accélérer son avancement. Il obtint d'abord, qu'il fût fait maréchal des logis : cette nouvelle parvint à madame de Vandeuil, à qui Frédéric adressait toutes ses lettres pour Mathilde ; celle-ci, dans l'i^Tesse de sa joie, ne cessait de répéter ! " Il ne lui faut plus qu'un grade pour être mon époux...." Madame de Vandeuil lui proposa de profiter de cette occasion pour rendre leur visite à l'amiral Bruix, et lui faire part de cet heureux événement. Elles étaient loin de se douter qu'il avait été préparé par cet homme de mérite, qui leur fit l'accueil le plus affable, et leur dit que, si le nouveau maréchal des logis eût aussi bien servi dans la marine que dans l'armée d'Italie, il aurait eu le plus grand plaisir à le faire monter au grade qui devait combler tous ses vœux. Tout en conversant ainsi, l'amiral proposa à ces dames une promenade, et les conduisant du côté de l'arbre de Catinat, il leur offrit de se reposer un instant sous son ombrage. Elles acceptèrent : Mathilde ne put se défendre d'une rougeur qui donnait encore plus d'éclat à ses charmes. "C'est ici, dit madame de Vandeuil, que Frédéric et Mathilde, encore enfants, apprirent à s'aimer. Leurs jeux innocents, leurs penchants mutuels, leur amour, leurs serments, tout est mon ouvrage. — Oui, dit à son tour Mathilde, avec le plus touchant abandon, c'est sur

ce banc, à cette place que j'occupe, que Frédéric me disait encore le jour de son départ ; " Je veux pour être digne de vous, suivre l'exemple du héros qui semble nous couvrir de son ombre tutélaire. Ah ! si dans mon absence, vous portez quelquefois vos pas vers cet arbre protecteur, invoquez pour votre ami les mânes du grand homme qu'il nous rappelle ; et si j'ai le bonheur de faire quelque belle action, venez l'en remercier, et dites-lui bien, qu'on ne pouvait moins attendre d'un enfant de la vallée, élevé sous l'arbre de Catinat." L'amiral connut, par ces mémorables paroles, le motif secret du pèlerinage que chaque matin Mathilde faisait à ce cher monument ; et cachant toujours avec adresse qu'il était instruit de tout, il conduisit madame et mademoiselle de Vandeuil. dans le parc de Saint Gratien, où Mathilde trouvait à chaque pas, la trace et le souvenir du tendre compagnon de son enfance.

Plusieurs mois s'écoulèrent ; la guerre recommençait avec plus de fureur. Frédéric, obligé de suivre les différentes marches de l'armée, fut assez longtemps sans écrire à madame de Vandeuil. Mathilde, accablée de ce cruel silence, et tourmentée par les nouveaux dangers qui menaçaient son ami, tomba dans une tristesse si profonde, que sa mère en fut alarmée. Cette jeune personne ne trouvait plus de consolation, qu'en se rendant tous les matins à l'arbre où sa prière devenait chaque jour plus longue et plus fervente. Enfin, un [soir qu'elle lisait à sa mère un éloge du maréchal de Catinat, et qu'elle se plaisait à trouver dans la jeunesse de ce grand homme une analogie parfaite avec celle de Frédéric, arrive une lettre de ce dernier dont elle reconnaît l'écriture ; madame de Vandeuil l'ouvre en tressaillant, et ht ces mots : ** Je vous écris à la hâte sur le champ de Imtaille j

la victoire des Français est complète, et je viens d'être fait sous-lieutenant. . . . Peut-être suivrai-je de près cette lettre . . . O vous, qui dès mon enfance j'appelai du doux nom de mère, et vous, ma sœur, ma bienaimée ma chère Mathilde, me voilà donc enfin digne de vous appartenir !

"Frédéric de Saint-Elme."

** Il est officier ! s'écrie Mathilde, respirant à peine, il est officier ! répète-t-elle avec délire, à la "vâeiUe femme-de-chambre, et à tous les domestiques qui l'entourent ; mes amis, nous le reverrons bientôt. ... ; peutêtre suivra-t-il de près sa lettre. — Brave et bon Frédéric, dit madame de Vandeuil, qui partageait la joie de sa fille, je pourrai donc te nommer mon fils ! — Il faut, continua-t-elle, faire part de cet événement à l'amiral. Il nous a témoigné trop d'intérêt pour ne pas le lui annoncer nous-mêmes. Il est trop tard pour nous présenter au château ; mais demain, à l'heure de son déjeûner. . — Oui, maman, nous irons toutes les deux et nous nous arrêterons un instant à l'arbre de Catinat."

Madame de Vandeuil et sa fille se rendirent donc, le lendemain, chez M. de Bruix, qui feignit d'être surpris de cette nouvelle promotion, qu'il avait sollicitée, et dont il venait d'être instruit, à l'instant même, par le colonel " Eh bien. Monsieur, lui dit Mathilde, j'étais bien sûre que Frédéric ne tarderait pas à parvenir au grade d'officier. — Il ne peut devoir un avancement aussi rapide, répondit M. Bruix, qu'à son mérite personnel et à plusieurs actions d'éclat. — Oh ! qu'il me tarde de les lui faire raconter toutes ! Mais comment se pourrait-il qu'il suivît de près sa lettre ! — C'est qu'apparemment, répondit

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Bruix avec intention, son colonel l'aura choisi pour l'officier d'ordonnance chargé d'apporter à Paris la nouvelle de la victoire.. . Oh ! l'aimable homme que ce colonel ! — Ce n'est qu'une supposition. Mademoiselle ; il ne faut pas trop vous livrer à cette douce idée. ..." Comme ils s'entretenaient ainsi, entre éperdue et hors d'haleine, la vieille femme-de-chambre de madame de Vandeuil, qui criait du bas de l'escalier : ** Madame ! .... Mademoiselle!. ... il est arrivé !. ... il est arrivé !. . . Serait-il vrai ? s'écrie Mathilde, dans la plus vive agitation.— Je l'ai vu, vous dis-je. ... ; il m'a permis de l'embrasser. . Je crois. Dieu me pardonne, qu'il est encore plus beau garçon, que lorsqu'il est parti. — Courons, maman, courons !— Mais attendez-moi donc, ma fille. — Je doute. Madame, lui dit en riant l'amiral, que vous puissiez suivre Mademoiselle ; elle ne nous voit • plus, ne nous entend plus. . . , Mais veuillez accepter mon bras ; je partage votre joie, et je brûle de connaître cet heureux Frédéric." — Ils marchent donc sur les pas de Mathilde, qui, d'abord emportée par le premier élan de son cœur, s'était pourtant arrêtée avec la femme-de -chambre à la porte du jardin, réfléchissant que la pudeur et la bienséance ne lui permettaient de revoir son prétendu qu'en présence de sa mère. Cependant Frédéric, les apercevant de loin, accourt au-devant d'elles, presse dans ses bras madame de Vandeuil, et lui demande la permission d'embrasser Mathilde. L'émotion de cette dernière redouble au point qu'elle peut à peine se soutenir, et, s'appuyant sur le bras de M. de Bruix, elle lui dit, en désignant Frédéric, avec une noble fierté : Eh bien, monsieur l'Amiral, êtes-vous encore surpris de ma constance!" A cette quahfication Frédéric s'a-

vance avec respect en disant : " Souffrez, monsieur l'Amiral, que je me félicite d'avoir pour témoin du plus doux moment de ma vie l'un des premiers soutiens de la marine française. — Croyez, Monsieur, que, après ces deux dames, personne n'éprouve à vous voir ici plus de plaisir que moi. — En moins de trois mois, répétait Mathilde avec ivresse, en moins de trois mois, de simple fourrier devenir sous-lieutenant 1 — Et pouvaisje troj) me hâter de cueillir des lauriers pour mériter le prix qui m'était réservé ! Mais je dois moins ce titre honorable à quelques actions si communes chez les Français, qu'aux bontés de mon colonel qui, sachant le motif qui me faisait désirer de revenir à Paris, a daigné me proposer au général en chef pour apporter les dépêches. Non, jamais on ne témoigna d'intérêt plus tendre ; jamais on ne prodigua plus de soins et d'encouragements : un père n'eût pas fait plus pour son fils. — Je vois, se dit tout bas l'amiral, que mes lettres ont produit leur effet. — Mais, ajouta madame de Yandeuil, pouvons-nous espérer, cher Frédéric, de vous conserver quelque temps parmi nous ? — Tout ce que j'ai pu obtenir, c'est un congé de deux mois. — C'est bien peu, reprit Mathilde involontairement. — Raison de plus, dit M. de Bruix, pour accélérer le mariage de ce couple fidèle. — C'est le plus ardent de mes vœux, reprit madame de Vandeuil, et je vais ra'occuper sans relâche des préparatifs de ce beau jour. Monsieur l'Amiral ne nous refusera pas, j'espère, l'honneur de sa présence ? — Madame, je m'en fais un devoir. — Devenu par vos bienfaits le père des habitans de cette vallée, ajouta Mathilde, du ton le plus pénétrant, daignez représenter celui que j'ai perdu, en me conduisant à l'autel. Ne me refusez pas d'embellir le plus beau jour de ma vie.. . J'acceD<^>, ^'*

l'amiral avec expression, et lui baisant les mains ; oui, belle Mathilde, je tâcherai de représenter votre respectable père. — Mais, avant tout, dit Frédéric, il faut que je demande audience au ministre delà guerre pour avoir son consentement. — 11 est de mes amis, dit l'amiral ; quelques affaires particulières m'appellent également à Paris : arrivant d'aussi loin, à franc étrier, vous devez être accablé de fatigue ; je vous offre de vous mener demain dans ma calèche, et de vous conduire, moimême, dans le cabinet du ministre. — Que je suis touché, monsieur l'Amiral, de toutes vos bontés ! —A demain donc, à neuf heures précises." A ces mots, Bruix se retire, en jetant encore un regard d'intérêt sur ce couple charmant dont il était ravi d'être le protecteur inconnu.

Le lendemain il vint prendre Frédéric, à l'heure convenue, et le conduisit à Paris, dans sa voiture. Ils ne cessèrent pendant toute la route de parler de Mathilde. Frédéric ne put s'empêcher d'avouer qu'il avait beaucoup souffert de la fortune survenue à son amie, par le testament d'un parent éloigné, et qu'il avait craint que, n'ayant pour dot que son amour et son épée. ... " Vous ne connaissez pas encore, lui dit Bruix, tout le prix du trésor qui va vous app parte nir. Moi-même, ignorant les serments qui déjà vous unissaient, j'ai voulu, pendant votre absence, marier la belle Mathilde à l'un de mes parents, dont le rang, dans la marine, égale l'opulence ; mais elle m'a répondu qu'il n'était aucun avantage qui pût lui faire oublier l'ami de son enfance. — Oh ! rei^rit Frédéric» combien ce dernier trait me rend coupable ; et comment pourrai-je l'entourer de tout le bonheur qu'elle mérite?" Arrivés à Paris, ils se rendirent auprès du ministre de la guerre, qui, sur l'assertion de l'amiral,

accorda au jeune sous-lieutenant la permission d'épouser mademoiselle de Vandeuil, et lui remit une somme de six mille francs, comme une récompense accordée aux actions d'éclat qui l'avaient signalé dans la dernière campagne. L'heureux Frédéric, en sortant de chez le ministre, courtaussitôt chez les marchands et fait préparer une corbeille de mariage, où il réunit tout ce que la mode et le goût peuvent inventer ; et pour mieux surprendre sa chère Mathilde, il demande à Tamiral la permission de déposer cette corbeille au château de Saint-Gratien, jusqu'à la veille du jour qui serait fixé pour son mariage. Madame de Vandeuil, qui de son côté avait fait les préparatifs nécessaires, décida que cette union serait célébrée le mardi suivant. Elle y invita toute sa famille et les principaux habitants de la vallée. Elle voulut même que tous les bons agriculteurs du village de Saint-Gratien partageassent la joie de ce beau jour ; et fit, à cet elTet, dresser dans ses jardins une longue tente sous laquelle devaient avoir lieu le banquet de ces braves gens, et la danse générale. Mathilde, qui secondait sa mère dans tous ces préparatifs, avec une ivresse qu'elle s'eflforçait en vain de dissimuler, s'attendait à ne recevoir de Frédéric aucun présent de luxe. Mais quelle fut sa surprise, lorsque, la veille du mariage, elle trouva, dans son appartement, une corbeille de satin blanc sur lequel étaient brodés en or son chiffre et celui de son époux ! Elle s'empresse de l'ouvrir : y trouve un cachemire blanc, un demi-voile d'Angleterre, une parure de corail et un assortiment complet de tout ce qui compose la toilette. Au fond était un petit écrin de maroquin rouge, garni de velours blanc, qui contenait un collier composé de deux rangs de perles fines et d'un écusson d'émail, entouré de brillants, au milieu duqu

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était écrit, en lettres d*or : Constance. . Mathilde porte aussitôt cette corbeille à sa mère, et trouvant auprès d'elle Frédéric, lui adresse des reproches sérieux sur sa prodigalité. Il s'excuse en lui apprenant l'honorable récompense qu'il a reçue du ministre de la guerre, et dont il ne pouvait, disait-il, faire un meilleur emploi. ** Passe encore, répondit Mathilde, pour quelques chiffons de goût ; mais un schall aussi riche ! Frédéric peut- il me traiter comme ces jeunes folles qui ne se marient que pour avoir un cachemire ?. . . et puis des diamants !. . . . — Que voulez-vous dire ? répondit Frédéric avec étonnement. — Eh ! oui : ce collier dont la devise heureuse n'avait pas besoin, pour m'être chère, de tous ces brillants qui l'entourent. — Ce présent n'est pas de moi : j'avoue, sans rougir, qu'il eût outre -passé mes faibles moyens. Il ne peut venir que de l'amiral Bruix, que j'avais mis dans ma confidence, et chez qui là corbeille est restée depuis notre retour de Paris." Comme il achevait ces mots, entre l'amiral, à qui Mathilde témoigne son étonnement, et son embarras. "Ne m'avez-vous pas choisi, lui répond cet homme aimable, pour représenter votre père .^"

Enfin, luit le beau jour tant désiré : c'était au milieu du mois de mai. Frédéric s'empresse d'aller, avec les plus proches parents de madame de Vandeuil, chercher, au château, l'amiral Bruix, qui se rend auprès dé la mariée, en grand uniforme et accompagné de plusieurs enseignes de vaisseaux qui servaient sous ses ordres. Tous les villages des environs s'étaient réunis à l'église de Saint-Gratien, où Mathilde, plus belle encore par l'émotion qu'elle éprouve, se rend, conduite par l'amiral. Frédéric, en grande tenue, donne la main à madame de Vandeuil. Ils sont suivis d'un nombreux cortège de parents, d'amis et de voisins.

Le mariage se célèbre au milieu de la satisfaction générale de tous les assistants : les nouveaux époux sont reconduits chez eux, et reçoivent les félicitations de toutes les personnes qui se trouvent sur leur passage. Après ces mutuels épanchements qu'inspire dans les familles le premier moment d'une alliance, on passe dans la salle où le banquet est préparé, et l'on se met à table. Mathilde, placée entre l'amiral et son mari, trouve, sous son couvert, un paquet cacheté portant cette adresse : *' A madame de Saint-Elme." Elle se hâte de l'ouvrir, et lit cet écrit en entier de la main du ministre de la guerre :

** D'après le rapport qui nous a été fait des services honorables de Frédéric de Saint-Elme, sous-lieutenant au sixième régiment de dragons, et de plusieurs actions remarquables qui annoncent en lui l'un des officiers les plus distingués de son corps, nous prorogeons de quatre mois le congé délivré par son colonel, et lui accordons, à partir de ce jour, un semestre entier pour se reposer des fatigues de la dernière campagne, et jouir au sein de sa famille, de la récompense due au mérite et à la valeur."

Mathilde ne peut achever cet écrit sans la plus vive altération ; Frédéric, non moins ému qu'elle, se lève et s'écrie avec l'élan de la reconnaissance. C'est encore un bienfait de l'amiral. — Vous ne pouviez, lui dit Mathilde, me faire un présent de noces qui me fût plus cher." A ces mots, elle se lève, ainsi que Frédéric, et tous les deux pressent dans leurs bras M. de Bruix^ qui, les yeux mouillés de larmes, répète à Mathilde, avec l'expression la plus touchante : Ne rn' avez-vous ■pas choisi pour représenter votre père ?

Après un banquet, que venait d'embellir encore cette scène attendrissante, on alla rejoindre dans les jardins

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les habitants du village qui attendaient la mariée pour ouvrir le bal ; ce qu'elle fit, avec son époux ; aussitôt toutes les danses se formèrent et se prolongèrent fort avant dans la nuit. L'amiral, qui s'était rendu d'assez bonne heure au château, se douta que les nouveaux mariés viendraient le lendemain matin faire un pèlerinage à l'arbre de Catinat, Il connaissait trop bien Mathilde, pour ne pas être sûr qu'elle confierait à son cher Frédéric, le vœu qu'elle y avait fait tant de fois pendant son absence. Il se fait donc réveiller avant le jour ; et, dès que l'horizon commence à se colorer des feux de l'aurore, il aperçoit, en effet, le charmant couple qui s'avance avec recueillement. Mathilde, appuyée sur le bras de Frédéric, lui disait : *' Ce fut là, mon ami, que nous fîmes nos premiers serments ; combien il m'est doux de les renouveler sous ce feuillage ! — Que de beaux jours, chère Mathilde, nous avons passés sous cet ombrage délicieux ! mais aucun ne fut comparable à celui-ci. — Après une aussi longue séparation et tous les dangers que tu as courus, je puis donc m'y retrouver près de toi ! — Empressons-nous, ma tendre amie, d'offrir à ce monument de notre premier amour les actions de grâces de deux cœurs reconnaissants. ..." Aussitôt il se découvre, pose son casque sur le banc : Mathilde ôte de même son chapeau, et tous les deux, enlacés d'un bras et tendant l'autre vers l'arbre, ils unissent leurs voix et prononcent ces mots : " Ombre de Catinat, reçois nos vœux et nos hommages. — Fais, ajoute Frédéric, que je puisse, à ton exemple, illustrer mon nom et justifier le choix de ma bien-aimée. — Fais reprend Mathilde, que mon époux, après avoir couru la plus honorable carrière, revienne ainsi que toi vieillir dans cette belle vallée, estimé de son prince et chéri des heureux qu'il aura

faits. — Chaque fois que je serai vainqueur je t'apporterai mes lauriers, et je pourrai dire : " C'est Catinat qui m'inspirait : j'ai cru combattre sous ses ordres." — Alors, la plus heureuse des épouses, formant une couronne des rameaux de ton arbre chéri, la posera sur la tête de son cher Frédéric. — Et tous les jours de notre vie. . . . — Oui, tous les jours que le Ciel nous destine. . — Nous viendrons ensemble sous cet ombrage qui protégea notre enfance. . . . — Qui fut tant de fois mon refuge et ma consolation. — Honorer ta mémoire. — Te remercier. — Te bénir. . — " Venez, mes enfans, ve nez. . ," fit entendre une voix qui semblait sortir de l'arbre. Mathilde et Frédéric, surpris, et tirés tout-àcoup de leur extase, regardent autour d'eux, et aperçoivent l'amiral Bruix, qui s'était avancé, caché par l'épaisseur du marronnier, et qui, partageant leur ivresse, leur tendait les bras, où tous les deux ils se précipitèrent : " Quoi ! dit Mathilde, nous surprendre si matin ! Qui donc a pu vous instruire de notre présence en ces lieux ? — Oh ! ce n'est pas la première fois, répond l'amiral, que je vous entends adresser vos vœux à cet arbre révéré ; c'est de vous-même, belle Mathilde, que j'ai su votre amour, le nom de votre ami. — Cela m'explique, reprit vivement Frédéric, ce que souvent me répétait mon colonel : " Vous avez, me disait-il, un ami puissant, un zélé protecteur." J'ignorais qui ce pouvait être : c'est lui, Mathilde ; je n'en puis plus douter ; oui, c'est l'amiral qui, touché de tes prières, de ta souffrance, m'a servi secrètement auprès de mes chefs, et m'a fait franchir aussi rapidement la distance qui nous séparait. — Oui, s'écria Mathilde, je le lis sur la figure de l'amiral; je le vois aux larmes qui s'écha})pent de ses yeux, à cette émotion dont il n'est plus le maître. . — Eh bien, leur dit ce dernier en

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les pressant de nouveau sur son sein, oui, couple aimable et fidèle, j'ai voulu faire pour vous ce qu'eût fait Catinat s'il existait encore ; et en cela j'ai rempli le plus sacré des devoirs : ne m'avez-vous pas choisi, Mathilde, pour représenter votre père ? — Oui, notre père, notre ami, jusqu'à la mort ! s'écria Frédéric, en l'embrassant encore ; oh ! que vous êtes bien digne de remplacer dans cette vallée le héros bienfaisant dont vous êtes l'image fidèle! — Je ne suis plus surprise, ajouta Mathilde, du tendre intérêt que vous me portiez. Mais à quoi dois- je attribuer ces vives sollicitations de faire un autre choix, cette honorable proposition de m'allier à votre famille ? — Au seul désir d'éprouver vos sentiments pour le plus heureux des hommes et le plus digne de l'être. Oui, j'ose prédire que votre époux. ... que mon ami deviendra l'un des oflficiers les plus recommandables de l'armée française, et peut-être un second Catinat. C'est alors, femme charmante, que vous pourrez dire aux jeunes personnes dans l'âge d'aimer et d'être aimées : " Imitez l'heureuse Mathilde ; que l'éclat des grandeurs, les avantages de la fortune et les tourments de l'absence ne puissent vous faire manquer à la foi jurée sous les auspices de vos parents ; 'et n'oubhez jamais que, s'il n'est point de bonheur parfait sans l'amour, il n'est point d'amour vrai sans la constance.

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