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CHAPITRE II

L'âge auquel la femme cesse d'être réglée, dans nos climats tempérés, ne peut être déterminé d'une manière exacte ; trop de causes de perturbation entrent dans la solution du problème, pour qu'il soit permis de s'en rapporter aux données de la statistique en pareille occurrence. Il suffit, en effet, d'un accident, d'une maladie légère en apparence, particulièrement lorsqu'elles son siège dans la matrice ou dans les ovaires, pour amener la ménopause chez une femme qui, sans cela, eût pu voir, pendant de longues années encore, sa fonction menstruelle s'accomplir avec la plus parfaite régularité.

Cependant, on peut avancer que c'est entre la quarantième et la cinquantième année, que la suppression

arrive, dans le plus grand nombre des cas. Ce sont là les limites extrêmes, et la moyenne, qui est l'âge de quarante-cinq ans, doit être considérée comme se rapprochant beaucoup de la vérité. Il y a des cas de suppressions hâtives, comme il en est de prodigieusement tardives; ainsi, on cite des personnes du sexe qui ont perdu leurs règles à vingt-huit ans, à vingt-six ans et même à vingt-deux ans; de même qu'on trouve, dans les mémoires de l'Académie des sciences de 1778, l'histoire d'une femme encore réglée à cent dix ans. Gardien fait mention d'une femme qui avait encore régulièrement ses règles à l'âge de soixante-quinze ans, Lamotte en cite une autre qui mourut à soixante-deux ans aussi bien réglée que dans sa jeunesse. Mais il ne faut pas attacher une trop grande importance à des observations aussi rares, qui ne sauraient jamais prendre place dans la science, si ce n'est à titre de curiosités; nous nous méfions, d'ailleurs, de ces prétendues anomalies,'qui ne sont, peut-être, que les symptômes d'affections méconnues et non des déviations de l'ordre naturel.

La même remarque doit s'appliquer encore mieux aux cas rapportés par quelques auteurs, dans lesquels,

après une interruption plus ou moins prolongée, les règles auraient reparu. C'est, sans contredit, à des hémorrhagies pathologiques que l'on avait affaire en pareille circonstance, et nous ne pouvons ranger que dans cette catégorie le fait cité par Fabrice de Hilden, d'une femme qui, ayant cessé de voir ses règles à cinquante ans, fut reprise à soixante-dix ans d'une hémorrhagie menstruelle qui dura trois mois, et vécut, dit-il, jusqu'à plus de cent ans.

Il faut se défier aussi, selon Astruc, des règles qui persistent après cinquante ans. On a vu des femmes qui avaient passé cet âge et qui se vantaient d'être encore réglées comme de jeunes filles. Mais quand on Jes examinait avec soin, on trouvait toujours que ces prétendues règles étaient un véritable état de maladie, et provenaient, ou de quelque ulcération, ou de quel-, que engorgement de la matrice, ou enfin de quelque disposition variqueuse de ses veines ; et la plupart de ces femmes, chez qui les règles duraient si longtemps, finissaient par un cancer ou un ulcère de la matrice.

Mauriceau est du même avis : les excrétions sanglantes de la matrice, — dit-il, — ne doivent pas être qualifiées du nom de menstrues après l'âge de cin-

quante-huit à soixante ans ; car ces sortes d'excrétions sont pour lors symptomatiques et, très-souvent, signes avant-coureurs d'ulcères carcinomateux et de la mort qui les suit. Le même auteur ajoute :

On a observé que l'excès dans les plaisirs de l'amour prolongeait l'écoulement menstruel ; mais aussi en rendait la cessation bien plus dangereuse. En effet, la plupart des femmes qui se livrent sans modération au plaisir, finissent par être attaquées d'un cancer ou d'un ulcère à l'utérus.

Il n'est pas rare, selon Scanzoni, de rencontrer des femmes de cinquante ans, qui sont encore réglées; passé cet âge cependant, il n'est pas facile d'observer une hémorrbagie génitale, périodique et provenant du travail des ovaires. Certains auteurs rapportent, il est vrai, quelques observations qui semblent prouver le contraire. Des femmes d'un âge beaucoup plus avancé auraient présenté des écoulements sanguins par le vagin, offrant une périodicité apparente, et que les médecins considéraient comme de véritables hémorrhagies menstruelles. Bien qu'on ne puisse nier absolument que la maturation des ovaires soit possible jusqu'à un âge avancé, il faut admettre, cependant,

que c'est aller un peu trop loin, que de revendiquer cette faculté, comme on l'a fait, pour des sujets de soixante ou de soixante-dix ans. Si l'on examine avec attention les faits de ce genre, on ne tarde pas à se convaincre qu'il ne s'agit plus d'une véritable menstruation, mais d'un cas pathologique se rattachant à quelque lésion des organes sexuels. Alors même qu'une certaine périodicité accompagnerait l'hémorrhagie, ce ne serait pas encore un motif suffisant pourla rattachera l'ovulation, attendu que les cas d'hémorrhagies périodiques s'observent encore assez fréquemment, aussi bien chez l'homme que chez la femme. Le même praticien affirme n'avoir jamais rencontré d'écoulement vraiment menstruel, passé l'âge de cinquante-trois ans, et encore ne l'a-t-il observé que chez une seule femme. Une autre fois, une femme de soixante et un ans, qui présentait un écoulement par la vulve, mourut accidentellement d'une fluxion de poitrine, et put être soumise à l'autopsie; on constata l'atrophie des ovaires, et deux polypes muqueux de la dimension d'une fève, siégeant à la partie supérieure de la cavité du col de l'utérus. Enfin, dans un troisième cas, il s'agissait d'une femme de soixante-

quatre ans, chez qui les règles s'étaient supprimées de quarante-huit à cinquante-deux ans. A cet âge l'écoulement se manifesta de nouveau et revint toutes les trois ou quatre semaines, jusqu'à la mort. L'autopsie révéla de profondes lésions du cœur, qui avaient amené des désordres circulatoires dans le système de la veine cave abdominale, et expliquaient suffisamment les pertes sanguines par la vulve ; car, ici encore, les ovaires étaient atrophiés, et ne montraient nul vestige d'un ovule récemment arrivé à maturation. Au contraire, la matrice était ramollie, augmentée de volume, la muqueuse congestionnée, et la cavité remplie de caillots de sang encore assez frais,

Ces faits, empruntés à notre propre pratique, — conclut l'auteur que nous venons de citer, — montrent que l'on ne saurait apporter assez de prudence à l'interprétation de pareilles raretés. En même temps, ils prouvent qu'une certaine périodicité de l'hémorrhagie, à un âge avancé, ne peut aucunement être considérée comme une preuve absolue que la menstruation en est la cause.

Cependant, on voit quelquefois les différents symptômes qui accompagnent l'âge critique, se calmer

tout à coup, puis revenir et cesser encore ; ces alternatives peuvent se reproduire durant plusieurs années, non sans dommage pour les pauvres femmes, qui ne recouvrent que tardivement le repos auquel elles avaient le droit d'espérer par leur âge. Cela tient à ce que, chez elles, après la cessation des règles, les organes de la génération ne perdent que graduellement leur activité physiologique. Cabanis dit avoir vu des femmes qui, dix ou douze années après les premiers symptômes de la ménopause, éprouvaient encore, tous les mois, la pléthore locale et les pesanteurs de la matrice qui caractérisent l'époque menstruelle, moins l'effusion sanguine qui doit en être le terme. On a remarqué que ces malheureuses femmes gardaient alors jusque dans la vieillesse quelques-uns des attributs du jeune âge, avec les ardeurs sensuelles et les convoitises sans objet qui les livrent au ridicule sous le stigmate de la vieille coquette. Nous-même connaissons bon nombre de ces victimes d'une menstruation tardive, qui approchent de la décrépitude, sans vouloir s'avouer vaincues, et compromettent leurs cheveux blancs en des aspirations aussi stériles que frivoles. Certains auteurs — Brierre de Boismont, entre autres

— ont cru pouvoir assigner à la menstruation une durée totale d'environ une trentaine d'années, de façon que l'époque de la ménopause serait d'autant plus avancée que la puberté était plus hâtive. Raciborski, au contraire, établit, par des procédés de statistique qui paraissent inattaquables, que plus la puberté est précoce, plus aussi le nombre des conceptions est considérable, et tardive l'époque de la ménopause.

Ce qui caractérise la ménopause, c'est d'abord l'irrégularité dans les périodes menstruelles et dans la quantité de sang perdu, et aussi les symptômes généraux qui accompagnent chaque époque. On voit celleci revenir quelquefois tous les quinze jours, pour ne plus se montrer qu'au bout de deux ou trois mois. Tantôt il apparaît à peine quelques traces de sang; d'autres fois l'écoulement prend les proportions d'une métrorrhagie inquiétante. Un malaise plus ou moins accentué, des douleurs lombaires, des vertiges, de l'inappétence, des phénomènes nerveux protéiformes, se manifestent à l'approche des règles ou dans leur intervalle. Si, dans ces conditions, la femme est âgée d'environ quarante-cinq ans, le médecin consulté devra rapporter tous ces désordres à l'âge critique et

agir en conséquence, c'est-à-dire se tenir dans une réserve prudente, sous peine de contrarier les tendances de la nature, sans négliger cependant de parer aux éventualités qui pourraient compromettre immédiatement la vie. Nous voulons parler surtout des accidents hémorrhagiques qui exigent une intervention active, lorsqu'ils dépassent certaines limites. Mais où il doit montrer une grande circonspection, c'est quand il s'agit d'un retard. Au lieu de chercher à rappeler le flux menstruel, il est sage, dans ce cas, de temporiser, dans la crainte d'entraver une grossesse commençante, jusqu'à ce que le diagnostic puisse être établi sur des bases solides.

Les vicissitudes de l'âge de retour, les indispositions que nous venons d'indiquer sommairement, et qui se placent entre le premier trouble de la menstruation et la cessation définitive de celle-ci, embrassent parfois une période de plusieurs années, après lesquelles tout rentre dans l'ordre, pour constituer à la femme une existence nouvelle et plus calme qu'auparavant, à moins que la ménopause ne se soit pas accomplie dans les conditions normales que nous supposons dans

ce chapitre.

Mais si les choses se passent heureusement, la ménopause n'est pas pour la femme une cause de déchéance, au contraire ; on la voit souvent, alors, à la faveur des charmes qui lui restent et de l'embonpoint qu'elle acquiert, recouvrer une beauté qui rappelle sa jeunesse, et lui assure encore, pendant quelque temps, des hommages moins frivoles mais non moins flatteurs pour son amour-propre, que ceux dont on l'encensait autrefois. On peut ajouter que beaucoup de femmes, exonérées d'un tribut mensuel assujettissant, éprouvent dans leur santé un changement des plus favorables, sentent doubler leurs forces, en quelque sorte, et recouvrent parfois Pacuïté de sens dont elles avaient, depuis longtemps, constaté l'affaiblissement. J'ai vu, dit Tissot, plusieurs femmes qui, à cinquante-deux ou cinquante-cinq ans, quittaient les lunettes dont elles se servaient depuis cinq ou dix ans ; j'en ai vu d'autres dont les nerfs se raffermissaient, et les maux qui dépendaient de leur faiblesse, devenaient moins fréquents et moins incommodes.

N'étant plus soumise à la tyrannie des organes de la génération, comme elle l'était pendant toute sa période de fécondité, la femme se trouve, du môme

coup, affranchie des inconvénients propres à son sexe et se rapproche graduellement de la constitution de l'homme, comme au jour de son enfance, où rien ne la distinguait du petit garçon associé à ses jeux. Ainsi, aux deux limites extrêmes de la vie, la sexualité est absente, parce qu'elle serait sans but, et avec elle disparaît, à l'âge de retour, la faculté d'engendrer,dont la menstruation est le signe et la condition indispensable. L'influence qu'exerce l'âge critique sur les facultés intellectuelles et morales de la femme est des plus remarquables. La nature, en la déchargeant du soin de propager l'espèce, lui retire les attraits qui la faisaient rechercher par l'homme, et amortit dans son cœur les passions qu'elle y avait mises pour atteindre à ses fins. Mais, en même temps, elle lui confère une mission nouvelle aussi utile et non moins digne : celle de veiller sur sa descendance, d'achever l'éducation de ses plus jeunes enfants, et de faire profiter de son expérience les plus âgés; dans la direction de leurs ménages. Elle a de plus un époux auquel elle doit se consacrer tout entière, pour lui laisser oublier le vide qui se fait autour d'eux, et pour embellir le foyer domestique, ce refuge de leurs dernières années.

Pour la femme qui accepte avec résignation son rôle et qui ne regrette pas trop les succès de sa jeunesse, cette période de la vie ne manque pas de compensations ; mais malheur à celle qui se nourrit d'illusions et continue à rechercher des plaisirs d'un autre âge ! Celle-là se réserve de cruelles déceptions, et expie, dans le délaissement, la persistance qu'elle met à ne point déposer les armes dans une lutte désormais impossible à ses moyens de séduction. Qu'elle en prenne donc franchement son parti, et qu'elle se contente, ne pouvant plus régner sur les cœurs par les grâces de son sexe, de les attirer par l'ascendant de ses vertus et par les charmes de son esprit. Nous avons connu de ces natures d'élite, qui, parvenues à l'âge mûr, réussissaient encore à grouper autour d'elles une cour assidue, dont les hommages s'adressaient bien moins à la femme qu'à l'amie sûre et dévouée, et à la maison où l'on goûtait les délices de l'intimité.

Et c'est chose facile à comprendre. Les femmes d'un âge mûr, n'étant plus sollicitées par l'aiguillon de la volupté, leur intelligence prend une autre direction et s'exerce sur d'autres objets. Elles acquièrent alors une profondeur de vues et une lucidité étrange, qui

leur assurent le premier rang de la société et commandent notre admiration et notre respect.

Roussel, qui les a si bien étudiées et si admirablement décrites, recherchait dans ses dernières années la compagnie des femmes dont nous parlons, et regardait leur conversation comme le plus doux remède pour un cœur malade. Ce philosophe leur trouvait, à cette époque de leur vie, un charme indéfinissable qui touche et attendrit encore l'homme sensible. Comparables à ces belles peintures dont le temps n'a fait qu'adoucir les tons, elles attachent encore sans éblouir, -et souvent elles procurent tout le bonheur de la passion sans en communiquer le délire.

Un auteur contemporain, très-expert sur le sujet que nous traitons, a consacré de fort belles pages à la glorification de l'âge mûr, chez les femmes. Laissons-le parler un instant : Les femmes de quarante-cinq à cinquante ans, plus dociles et plus affectueuses, parce que l'impétuosité de la vie n'est plus là avec tous ses entraînements, recherchent les paisibles plaisirs du foyer; elles en apprécient les douceurs et les goûtent parce qu'elles commencent à sentir tout le prix d'une vie simple et modeste. Puis, elles voient le bonheur

dans la paix du cœur et des sens, et elles le préfèrent à toutes les jouissances ardentes qu'on ne se procure qu'au prix des plus grands sacrifices et de tous les genres de fatigues; enfin, résignées à tout et acceptant tout, elles apportent dans le monde cette indulgence délicate et cette sollicitude attentive que donne l'expérience de la vie, et, ce qui vaut encore mieux, la rectitude de jugement et la force de pensée qui caractérisent la maturité, cet excellent fruit d'automne, qui n'acquiert toute sa saveur qu'à l'ombre des passions, dans le silence et le recueillement. (Menville de Ponsan. — Histoire philosophique et médicale de la femme.)

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