OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES
De la nécessité et de la possibilité d'étendre en France l'industrie de la saie.
L'importance de l'industrie de la soie pour notre richesse nationale ne saurait être mise en
doute; c'est à la production de la soie que les populations de la plupart de nos départements du Midi doivent le bien-être et l'aisance ; c'est à la fabrication de la soie que Lyon, la seconde ville de France, que Nîmes, que Saint-Êtienne et plusieurs autres de nos cités manufacturières du premier ordre, sont redevables de leur prospérité et de leur splendeur. La soie, tout à la fois agréable et solide, joint à la durée le brillant et l'éclat ; c'est
le plus bel ornement de nos palais, c'est en même temps la plus charmante parure de nos femmes et de nos jeunes filles, et son usage, autrefois si restreint , tend , chaque jour , à pénétrer davantage dans les habitudes des nations (1). .
Nos magnifiques tentures, saps rivales dans l'univers, nos admirables façonnés, nos délicieux ru-
(1) La soie était à peine connue des peuples de l'antiquité. A Rome, aux m e et iv e siècles de l'ère chrétienne, on était obligé encore de faire venir à grands frais les soieries du fond de l'Asie , et elles étaient d'une valeur telle, que la livre de soie valait la livre d'or. C'est au VI e siècle, sous l'empereur Justinien, que, par suite de l'introduction de la culture du mûrier et de l'éducation des vers à soie, l'usage des étoffes de soie commença à se répandre un peu plus en Europe. Des manufactures s'élevèrent en Grèce, à Athènes, à Corinthe ; en 1130, cette industrie fut transportée en Sicile, puis de là en Italie et en Espagne, et enfin en France au xv e siècle. C'est en 1450 que Lyon a commencé à manufacturer la soie; Tours, Avignon et Nîmes, en 1470 ; Saint- Cha mon et Saint- Etienne , en 1550 ; ensuite Paris et la Picardie. Mais les résultats obtenus d'abord furent si peu importants, que les étoffes de soie se vendaient toujours aux prix les plus élevés, et semblaient réservées exclusivement aux princes et aux rois. Henri II, à son sacre à Reims, le 25 juillet 1547, porta la première paire de bas de soie qu'on ait vue en France , et en Angleterre Henri VIII, Edouard VI et la reine Elisabeth , à la même époque, ne se servaient de bas de soie que dans les grandes cérémonies. Sous Henri IV, Louis XIII , Louis XIV, et jusqu'au moment de la révolution de 89 , la fabrication des soieries prit de grands développements ; mais il n'y avait encore que les classes privilégiées , la noblesse, la haute bourgeoisie qui portassent de la soie, et ce n'est véritablement que de nos jours que l'usage en est devenu aussi populaire. On peut dire aujourd'hui qu'en Europe, en Amérique, et dans toutes les parties du monde, il n'est pas une jeune fille qui ne se pare d'un bout de ruban , un homme qui ne porte un morceau de soie dans ses vêtements.
bans, nos inimitables blondes, trouvent de larges débouchés à l'intérieur, et sont devenus une des sources les plus fécondes de nos échanges avec l'étranger ; on n'estime pas à moins de 400 millions, chaque année, la valeur de notre fabrication de soieries (1).
Malheureusement, la production de la matière première, de la soie grége, au moyen de la culture du mûrier et de l'élève des vers à soie, n'a pu suivre le développement de notre consommation et de notre commerce, et il nous a toujours fallu demander au dehors un supplément considérable, qui, dans certaines années, a dépassé 70 millions (2)
(1) La fabrication des soieries occupe, en France, plus de 200,000 personnes, hommes, femmes et enfants, dont la main-d'œuvre est évaluée environ à 70,000,000 de francs. En 1843 , on comptait dans la seule ville de Lyon 28,000 métiers , et il se consommait en fabrication , dans le département du Rhône, de 12 à 13,000,000 kilog. de soie. — Nos exportations de soieries se sont élevées, en 1846, à 146,580,135 fr., et, en 1847, à 165,412,840 fr. — Eu 1848, par suite de la révolution de février, elles n'ont été que de 139,176,140; en 1849, et surtout en 1850, elles se sont un peu relevées. C'est en Angleterre , aui Etats-Unis et en Espagne que vont plus de la moitié de ces exportations ; le reste est réparti entre la Toscane, la Suisse, la Russie et toutes les autres parties de l'univers.
(2) Voici, pendant dix ans, le tableau de nos importations de soies , valeur en francs :
Les pays d'où nous tirons le plus de soies sont les' États sardes et
C'est donc à augmenter notre production de soie grége que devaient tendre tous les efforts (0-
Pour cela, il y avait deux choses à faire, améliorer l'industrie sérickole dans les départements où elle existait déjà, la répandre et la populariser le plus possible dans tout le reste de la France, partout où l'on peut fructueusement cultiver des mûriers et élever des vers.
A ce sujet, la France agricole et manufacturière n'oubliera jamais ce qu'elle doit au savant expérimentateur des Bergeries de Senart; c'est de l'établissement des Bergeries qu'est j^arti le mouvement; c'est à la voix et à l'exemple de M. Camille Beauvais que nos vieux départements séricicoles, saisis d'une noble émulation, sont entrés dans le progrès, et que sur une foule de points nouveaux on s'est mis à planter des mûriers (2).
laTurquie. — Nous allons aussi en chercher dans les Deux-$ciles, la Toscane et l'Espagne, et il nous en vient également de l'Angleterre et de la Suisse ; ces deux pays n'«n produisent pas , mais ils se les procurent pour nous les revendre. L'Angleterre en fait venir des masses considérables de la Chine et de ses possessions de l'Inde, où Ton a fait, depuis le commencement de ce siècle, de gigantesques plantations de mûriers.
(1) On estime seulement de 100 à 120 millions la production des soies grèges françaises.
(2) C'est en 1832 que M. Camille Beauvais a fait aux Bergeries de Senart ses premières plantations ; c'est en 1835 qu'il a commencé ses cours pratiques, qui, depuis, ont eu tant de célébrité, et qui ont
Le pays se rappellera aussi toujours avec reconnaissance les puissants encouragements donnés à la production de la soie par les divers ministres de l'agriculture et du commerce qui se sont succédé, dans ces dernières années , sous la république comme sous la monarchie, et les noms de MM. Martin du Nord, Alexandre Gouin, Cunin-Gridaine, Bethmont et Dupias resteront attachés à l'œuvre si éminemment patriotique du développement de l'une de nos plus belles industries.
Pour augmenter la production de la soie grége dans les anciens départements séricicoles, il s'agissait moins de planter des mûriers que de tirer un meilleur parti des plantations déjà existantes, et de faire justice, pour l'éducation des vers à soie, de la routine, de l'ignorance et de la barbarie qui régnaient dans la plupart des magnaneries (4 ). Il fallait aussi chercher à combattre les
fourni à la France un si grand nombre d'habiles et dévoués sériciculteurs ; enfin c'est en 1837 que, sous les auspices de l'illustre maître, a été fondée la Société séricicole, vaste association qui, composée exclusivement d'hommes pratiques , planteurs de mûriers, éducateurs de vers à soie et filateurs de cocons , répandus dans toutes les parties de la France, devait bientôt exercer, par ses travaux et ses publications, une vaste influence sur les progrès de la sériciculture.
' (1) On ne peut se figurer ce qu'était dans beaucoup de localités l'éducation des vers à soie. On laissait les vers dans un coin de l'habitation comme un tas d'ordures , ou bien on les entassait dans des paniers ou sur des planches ; on croyait qu'ils étaient très-commodément sur d'épaisses litières; les ateliers n'étaient, la plupart du
maladies contagieuses qui décimaient les ateliers et enlevaient, chaque année, le quart et quelquefois la moitié de la récolte (4).
C'est à quoi ont travaillé et travaillent encore avec ardeur une foule d'hommes distingués dans ces départements : MM. de Labaume, président de la Société d'agriculture du Gard; Dupré de Loire, secrétaire général de la Société de la Drôme; Paganon, président de la Société d'agriculture de Grenoble ; Buisson, membre de cette même Société ; Puvis et Rivière-Brunjer, du département de l'Ain ; Bonnet, vice-président du comice agricole de Marseille ; Eugène Robert et Guérin-Méneville, à Sainte-Tulle ( Basses-Alpes ) ; Plauche. directeur des Annales provençales ; de Villeneuve, ingénieur des mines ; Falcon, payeur général, à
temps, que des hangars ou des greniers ouverts à tous les vents, et dans lesquels pénétraient tour à tour le froid et le soleil, ou bien encore des chambres basses et des cuisines fumeuses hermétiquement fermées ; on allait quelquefois jusqu'à entourer les claies de couvertures de laine ; puis, sous prétexte de purifier l'air, on brûlait, dans l'intérieur des chambrées , du vieux cuir , du lard , des saucisses. L'odeur des vers morts et des litières corrompues venait se mêler à ces exhalaisons , et l'infection était telle , que les personnes chargées de donner à manger aux vers pouvaieufc à peine la supporter ; quant à l'étranger, si par hasard il mettait le pied dans ces horribles réduits , il en conservait à jamais un souvenir invincible de dégoût. Ce tableau n'est pas exagéré;, et malheureusement il se retrouve encore trop souvent, tant il est difficile de répandre le progrès.
(1) On estime à plus de 20 millions par année les pertes causées seulement par la muscardiue.
Marseille ; Bremond de Charleval (Bouches-du- Rhône) ; de Beauregard, à Hyères ; de Buros, à Bagnols (Gard) ; d' Arbalestier, à Loriol (Drôme) ; de la Farge et Damon, à Viviers ; Jacquemet-Bonnefont et Nicod, à Ànnonay (Ardèche) ; Emile de Rets, à Alais (Gard) ; Henri Mares, à Montpellier ; Nourrigat, à Lunel (Hérault) ; Boyer, pépiniériste, à Nîmes, etc. De grandes améliorations ont déjà été réalisées, de plus grandes encore seront obtenues.
Quant à la possibilité d'introduire la production de la soie sur de nouveaux points, il n'y avait que les faits et l'expérience pour la démontrer.
Dans les contrées qui ont à peu près le même soleil et la même température que le Languedoc et la Provence, les départements du Rhône, de la Corrèze, du Tarn, de Tawi-et-Garonne , de la Haute-Garonne, de l'Aude, des Pyrénées-Orientales, des Basses-Pyrénées, des Landes et de la Garonne, le mûrier devait admirablement prospérer, et l'on ne pouvait s'étonner que d'une seule chose, c'est que ces contrées fussent restées si longtemps étrangères à une industrie si facile, si populaire, et qui était à leur porte (1 ). Toutes les plan-
(1) L'industrie de la soie a toujours trouré beaucoup d'obstacles dans l'ignorance et dans l'indifférence des populations, et elle n'a
tations qui ont été faites dans ces divers départements ont parfaitement réussi, et les éducations de vers à soie ont donné les meilleurs résultats. La production des cocons y a pris même déjà une certaine importance sur plusieurs points, notamment dans le département du Rhône, à Toulouse, à Montauban , à Lavaur ; une grande partie de ces progrès est due aux efforts des sociétés d'agriculture de
jamais pu se répandre qu'avec une extrême lenteur. Ainsi il a fallu à cette industrie deux ou trois siècles pour pénétrer successivement en Provence, en Languedoc et en Dauphiné ( les départements des Bouches-du-Rh6ne , des Basses-Alpes, de Vaucluse, de la Drôme, de l'Hérault, du Gard, de l'Ardèche, de l'Isère) ; et une chose bien remarquable encore, c'est que ce sont les pays où elle est aujourd'hui le plus florissante qui ont eu le plus de peine à l'adopter. Par exemple dans les Ce venues, qui font les plus belles soies du monde entier , on a cru pendant longtemps qu'il serait impossible de cultiver le mûrier à cause de la stérilité des montagnes et de la barbarie des habitants ; on trouve, à ce sujet, quelques détails très -pittoresques dans un ouvrage de M. Aimé Martin que nous avons déjà cité dans les Annales de la Société séricicole.
« Les montagnes des Cévennes , dit M. Martin, n'offraient- encore, en 1670, que des torrents de laves refroidies ; eUes étaient sans culture, sans végétation, et habitées seulement par des peuplades sauvages qui , par leur grossièreté , leur misère et leur férocité, rappelaient les clans d'Ecosse. Quelques années après, tout est changé ; plus de friches, plus de misère; des chemins faciles se déroulent sur les montagnes; partout on trouve l'aisance à la place de l'indigence , l'humanité à la place de la barbarie ; on dirait un nouveau peuple ; ce n'est cependant qu'une nouvelle génération née à l'abri d'un arbre inconnu des générations anciennes. Cet arbre , c'est le mûrier; il est partout , dans les espaces les plus étroits , dans le creux des rochers ; il cerne les collines, couronne les montagnes, et chaque village n'apparatt plus que comme dans une corbeille de verdure. »
Lyon, de l'Aude, de Montauban, de Carcassonne et 'de l'ancienne société de Lavaur, aux encouragements donnés par la municipalité de Toulouse, et aux travaux de plusieurs habiles sériciculteurs, tels que MM. Àrzac de la Haute-Garonne, Delpech de Montech, Falgoux de Montréal, de Trenquelléon d'Àgen, Àmadieu de Martel (Lot-et-Garonne), de MeynarddeTarbes, Bresson de Perpignan, Edouard Perris de Mont-de-Marsan , Bresson, André Jean, Bronski et Duverger de la Gironde.
Dans le centre de la France on avait , comme point de départ, l'exemple de la Touraine (4), où l'industrie séricicole est presque aussi ancienne qu'en Provence. Il était impossible que l'éducation des vers à soie n'eût pas autant de chances de succès dans les départements des deux-Sèvres, de la Vienne, du Cher, de l'Allier et de la Côte-d'Or que dans ceux d'Indre-et-Loire et de Maine-et-Loire. Les résultats obtenus ont encore résolu victorieu-
(î) II n'est pas de contrée plus favorisée pour la culture du mûrier et l'éducation des vers à soie que la Touraine ; mais il n'en est pas aussi où cette industrie ait été plus abandonnée à l'insouciance et à l'ignorance des paysans. De grands progrès ont eu lieu depuis quelques années ; les encouragements donnés par la Société d'agriculture d'Indre-et-Loire, joints aux exemples de quelques riches propriétaires, madame la comtesse de Villeneuve à Chenonceaux, MM. Bonnebault, de Sourde val, etc., ont exercé la plus heureuse influence ; enfin , ce qui était le plus important, l'ignoble filature domestique des cocons a disparu , pour faire place à de belles filatures établies à Tours.
sèment la question, et MM. de Chassiron et Brunet de la Grange à la Rochelle , M. de Lastic à Poitiers, M. de Barthelats dans l'Allier, M. Darras et M me la baronne Liégeard dans la Côte-d'Or, etc., ont aujourd'hui des plantations de mûriers et des magnaneries qui ne le cèdent à aucun des plus beaux établissements séricicoles du Midi.
Dans le Nord la tâche était plus difficile, et il y avait de grands préjugés à combattre; On soutenait que le climat était trop froid (4); il a suffi, pour prouver le contraire, de montrer, dans les plaines de Paris, sur les bords dé la Seine ou dans quelques départements voisins, dans Seine-et-Oise, dans Seine-et-Marne, dans la Marne, dans l'Aisne, des
(t) Les personnes qui avaient, à cet égard, les opinions les plus hostiles et les plus arrêtées étaient, comme cela arrive toujours, celles qui étaient le plus étrangères à la question ; elles ignoraient que, dans les Cévennes , la température n'est guère plus élevée que dans les environs de Paris, et que dans le pays auquel nous devons le ver à soie, en Chine, cette immense contrée où se trouvent toutes les latitudes les plus froides comme les plus brûlantes , on cultive le mûrier presque partout. M. Stanislas Julien , le savant traducteur d'ouvrages chinois, a remis à M. Camille Beauvais des graines de vers à soie produites à Serang, capitale de la Mongolie , où le thermomètre descend souvent, pendant l'hiver, à 36 degrés centigrades au-dessous de glace. Sans aller aussi loin, les plantations de mûriers réussissent très-bien en Prusse; on en a fait beaucoup, depuis quelques années, dans la province de Brandebourg, et Ton voit encore, près de Postdam, de vieux mûriers plantés par le grand Frédéric. On commence à élever des vers à soie dans le Brandebourg, et en 1850 il a été filé, à Berlin ou près de Berlin, plus de 20,000 kilog. de cocons provenant de petites éducations faites, pour la plupart,
plantations de mûriers (4 ) aussi belles que dans le Midi , et d'élever des vers qui donnent de la soie aussi brillante, aussi nerveuse qu'on peut le désirer.
Il y a même quelque chose de plus en faveur des contrées du Nord, c'est que les mûriers y sont beaucoup moins exposés que dans le Midi aux gelées du printemps (2), et que les éducations n'ont pas à souffrir des excès de touffe et de chaleur
par des instituteurs primaires, qui trouvent là une précieuse ressource. A Cobleotz il y a une belle et importante magnanerie créée - et dirigée par M. Vongeheur ; enfin en Belgique il y a eu aussi , dans ces dernières années , quelques tentatives séricicoles qui ont donné d'assez bons résultats.
(1) Nous citerons en première ligne les magnifiques plantations des Bergeries, qui ont été tant de fois admirées même par des éducateurs du Midi ; il est impossible de voir des arbres plus vigoureux, plus riches en feuille , et cependant le terrain est d'une assez médiocre qualité. Nous mentionnerons encore » dans Seine-et-Oise , les mûriers de M. Calmette, à Brunoy ; de M. de Betz, à Montgeron ; de, M. Tavernier, à Viïleneuve-Saint-Georges ; de la ferme-modèle dirigée par M. Bella, à Grignon; ceux de l'ancien domaine royal, à Neuilly ; cenx de M. Henriot, à Trigny, près Reims; de M. Taurin- Dumont , aux Riceys, près Troyes ; ceux de M. de Tillancourt, à Ladoultre , et de M. Romain , à Ccssières ( Aisne ) ; enfin ceux de MM. Adam, Vaultrin, Suby, Gillot, à Metz; de M. Riston, à Nancy, etc. : il n'est pas jusqu'au fond de la Bretagne où le mûrier ne puisse végéter, et nous avons eu, pendant plusieurs années, des éducations faites, près de Vannes, par M. le colonel de Francheville. Sur tous ces points on a constamment obtenu les plus beaux produits en cocons.
(2) On sait quels désastres causent les gelées du printemps dans le Midi : d'abord en diminuant considérablement la quantité de
culture des céréales , ne peuvent s'occuper d'un produit qui demande une grande division de travail et une main-d'œuvre facile et à bon marché.
Mais au contraire, toutes les fois que nous rencontrerons des plateaux un peu élevés, des coteaux bien exposés, des terrains perméables et légèrement sablonneux , des populations nombreuses , beaucoup de petites cultures et surtout la culture de la vigne (<), nous engagerons vivement les habitants à essayer de l'industrie de la soie.
Les plus pauvres d'entre eux y trouveront une ressource certaine, car c'est un des caractères particuliers de cette industrie de pouvoir se diviser et se fractionner à l'infini. Il en est de la soie comme d'une manne précieuse que
chacun peut être appelé à recueillir suivant ses forces et son travail. Il y a même plus, c'est que les petites éducations sont bien plus assurées du succès que les grandes; car elles sont beaucoup moins exposées aux maladies en raison du petit nombre des vers et de l'espace qu'on peut leur donner, et d'un autre côté elles ne demandent presque pas de frais. Chaque année, en quelques jours, dans la moindre chaumière, avec quelques pieds de mûrier ou avec quelques centaines de livres de feuille que l'on se procurera , on pourra faire pour 50 ,
(1) Partout où la vigne prospère , on est assuré de voir croître et prospérer le mûrier.
60, 80 francs de cocons; ce sera de l'argent trouvé, une somme qui tombera, pour ainsi dire, du ciel et qui, dans un pauvre ménage, causera un plaisir inexprimable.
L'habitant un peu plus aisé, le petit cultivateur et le petit bourgeois élèveront un peu plus, et pour eux ce sera déjà un revenu qui ne sera pas à dé* daigner. Il n'y aura pas jusqu'à la demoiselle de château qui ne trouvera moyen, sans frais, sans dépense , avec les gens de la maison , de se faire pour 200 ou 300 francs de soie; ce sera ou sa toilette ou un surcroît de toilette.
En un mot, les petites éducations de vers à soie sont tellement faciles, que dans les pays séricicoles on les voit toujours se multiplier à l'infini et devenir les véritables sources de la production , comme on voit des milliers de ruisseaux se réunir pour former les grands fleuves ; aussi peut-on dire sans exagérer que , sur les 1 00 ou 1 20 millions de soie grége auxquels on estime la production de la France par année, la petite magnanerie entre pour les trois quarts (1).
Quant aux grandes magnaneries qui deman-
(1) La facilité des petites éducations a décidé la Société séricicole, sur la proposition d'un de ses membres, M. Louis Leclerc, et à l'exemple de ce qui se passe en Prusse, à ouvrir un concours pour engager les instituteurs primaires des campagnes, qui, en général, ne sont pas dans une position heureuse, à élever quelques vers. C'est un moyen pour eux de se procurer un peu plus d'aisance , et en même
dent des capitaux et des moyens d'exploitation plus ou moins considérables, elles ne peuvent jamais être que des exceptions. Les grandes magnaneries sont utiles pour donner l'impulsion et répandre les améliorations; elles sont indispensables pour introduire l'industrie de la soie dans les pays nouveaux : car ce n'est pas un paysan ou une pauvre femme de la campagne qui pourront imaginer de planter des mûriers et d'élever des vers dans une contrée où cette industrie aura été jusquelà inconnue. Il y a des expériences à faire, de l'argent à risquer plus ou moins ; il faut absolument que l'exemple vienne d'en haut.
Quand ensuite le peuple est bien convaincu du succès , et qu'il peut voir et toucher les résultats, il ne craint plus d'entrer dans la voie nouvelle : c'est ce qui a eu lieu dans un grand nombre de circonstances , et notamment à l'égard d'un produit bien utile, les pomipes de terre, qui furent d'abord si méprisées et qui, depuis, sont devenues d'une si
temps une occasion d'inspirer à leurs élèves le goût delà sériciculture. On sait combien les enfants aiment les vers à soie, et suivent avec intérêt et assiduité les métamorphoses de ces précieux insectes. L'instituteur peut faire de l'entrée de son atelier un sujet de récompense, et quelques instants pris sur les moments de récréation suffisent pour donner aux jeunes élèves quelques notions premières qui, plus tard, ne manqueront pas de porter leurs fruits. M. Leclerc, dans cet ordre d'idéesi vient de publier sous le titre d'Écoliers et vers à soie, un petit ouvrage extrêmement bien fait, et que nous espérons voir bientôt répandre dans toutes nos écoles.
grande ressource ; c'est ce que, nous avons vu encore pour les prairies artificielles que beaucoup de populations ne comprenaient pas d'abord , et qui maintenant font leur richesse. Il en sera de même bien certainement de l'industrie de la soie , et la reconnaissance du pays ne manquera pas à ceux qui auront fondé les premiers établissements.
. Maintenant, si Ton recherche quelles sont les personnes qui sont le mieux placées pour fonder des magnaneries de quelque importance, on restera bien convaincu que ce sont celles qui se livrent déjà à la culture, et qui ont, pour d'autres exploitations» des terrains, des bâtiments, des gens de service, des chevaux et des voitures (4 ). Dans cette situation, on profite de dépenses déjà faites; ce n'est qu'une industrie et un produit de plus qui viennent s'ajouter à tous les autres produite et à toutes les autres industries agricoles. On doit récolter de la soie proportionnellement à l'étendue de sa propriété et à la main-d'œuvre dont on peut disposer, comme on récolte du blé ou du vin, et cela avec d'autant plus de facilité, que l'éducation
(1) Ce serait beaucoup s'exposer que de faire de grands établissements uniquement séricicoles. En effet, une magnanerie n'est pas comme une fabrique de drap ou de cotonnade. On peut faire du drap ou des étoffes de coton toute Tannée ; pour cela , il ne faut que des bras et des capitaux. Mais Ton ne peut élever des vers à soie que pendant deux mois ; que faire alors , pendant les dix autres mois , des bâtiments, des ouvriers et de tous les moyens d'exploitation?
des vers, précédant tous les autres travaux, se combine avec tous et n'en gêne aucun.
Ceux qui habitent la campagne pour leuragrément, et qui n'ont que ce qu'on appelle des propriétés de luxe, sont assurés également de trouver un véritable avantage à planter des mûriers et à élever des vers; c'est un moyen d'utiliser des parcs, des jardins, des terrains et des bâtiments jusqu'alors improductifs, et de se créer un revenu là où ordinairement on ne fait que dépenser ; on se prépare en même temps une occupation du plus grand intérêt et qui plaît d'autant mieux qu'il suffit d'y consacrer quelques semaines de soins et de surveillance.
À l'égard du revenu que peuvent donner une plantation de mûriers et une magnanerie, il suffit de quelques calculs pour se convaincre qu'il n'est pas dlentreprise agricole qui puisse offrir un placement plu s avantageux; et, ainsi que l'établissait en 4844, dans les Awmles sérkiooles, un homme du Midi, M. Ferrier, qui, toute sa vie, s'est occupé de vers à soie , on peut raisonnablement espérer retirer de son argent 1 et même 1 5 pour 1 00, tout amortissement prélevé pour l'entretien des plantations et delà magnanerie. Le travail auquel M. Ferrier s'est livré à cet égard (1), et qui est fondé sur
il) Voir tome IV des Annales de la Société «rfrfotcofe, liage 323. INous citerons aussi, comme indication , quelques chiffres que M. k
une connaissance approfondie de la matière, est entièrement conforme aux comptes que nous avons dressés nous-même aux Bergeries de Senart. Seulement on comprend qu'il ne peut y avoir rien d'absolu et que tout dépendra des proportions plus
comte de Lastic, qui a fondé un établissement séricicole près de Poitiers , a bien voulu nous communiquer, et que Ton trouve en partie dans le VIII e vol. des Annales, page 152.
M. de Lastic compte que sa plantation de mûriers , qui se compose de 1,000 mi-tiges et occupe environ 1 hectare et demi , revient environ à 4,000 fr., en y comprenant les frais de culture , Fintérêt de l'argent et le revenu des terrains pendant tout le temps que les arbres ne lui ont rien rapporté.
La magnanerie, qui a été disposée sous la direction de M. Lemome, architecte , élève de M. d'Arcet, a 23", 10 de longueur sur 6", 22 de largeur et 4 B ,73 de hauteur ; en cubes, 679 m ,60.
C'était un vieux bâtiment dont on a seulement conservé les murs, et qu'il a fallu remanier entièrement.
La construction du comble, de la couverture, des planchers, la menuiserie , la vitrerie , la cheminée d'appel ont coûté. . 5,000 fr.
L'ameublement , composé des poteaux , des châssis , des claies , du plancher à claire-voie , traverses , ferrures ...... 4,200
Calorifère et fourneau d'appel 600
Ventilateur avec la roue, et un coupe-feuille 200
Filets et dépenses diverses 400
10,400 En ajoutant ce qu'ont coûté les plantations. . . . ,. 4,000
On aura un total de 14,400
M. de Lastic pense que ses 1,000 mûriers peuvent lui donner 8,000 kilog. de feuille ; qu'il peut consommer ces 8,000 kilog. dans les 679 mètres cubes de sa magnanerie , avec 350 mètres carrés de claies, et en retirer 600 kilog. de cocons.
Ces calculs ne s'éloignent pas beaucoup de ceux que l'on trouvera
ou moins sages dans lesquelles l'établissement aura été conçu, des circonstances dans lesquelles on agira et surtout de la manière dont les opérations seront dirigées.
aux chapitres des mûriers et des magnaneries, et qui sont établis par 1,000 kilog. de feuille et par 50 mètres carrés de claies. En comptant les cocons à 4 fr. le kilog., le produit brut de M. de Lastic, pour 600 kilog., peut être de 2,400 ; en déduisant pour frais d'éducation 600 fr. , le produit net sera de 1,800 fr., c'est-à-dire plus de 10 pour 100 du capital. Si la magnanerie ne serrait aux vers à soie que deux mois pendant l'éducation , et était employée , le reste de Tannée, à d'autres usages, au lieu de 5,000 fr. il ne faudrait compter que 800 fr. de construction ; ce qui réduirait le capital à 10,200 fr., et porterait l'intérêt de ce capital à plus de 15 pour 100.
Quant aux petites éducations où l'on n'a pas de dépense de magnanerie et de mobilier , et où l'on élève les vers daus une chambre de l'habitation, sans autres frais qu'un peu de feu dans un poêle, et sans autre main-d'œuvre que celle de la famille ou des gens de la maison, le produit est bien plus considérable à proportion. Ce n'est pas 10 et 15 pour 100 que l'on gagne, c'est 100 pour 100, ou plutôt, comme nous l'avous déjà dit , c'est de V argent qui tombe du ciel sous la forme de cocons.