CHAPITRE III
DES MUR1EKS DE BOCTUHE.
§ 1 er .
Du multkmle.
Le premier mûrier que Ton ait cultivé de bouture est le mûrier multicaule apporté, il y a vingt ans, de Manille par M. Perrottet , naturaliste , chargé de diverses missions par le gouvernement.
On avait fondé sur ce mûrier de grandes espérances qui ne se sont pas réalisées; car, s'il a réussi sur quelques points , il a échoué complètement
dans beaucoup de localités, et principalement dans le Midi. L'avantage du mûrier multicaule, comme de tous les mûriers de bouture, est de se reproduire très- facilement, pour ainsi dire sans aucuns frais , et de donner promptement un produit ep feuille. Mais, d'un autre côté , il est très-sensible" à la gelée, pour ses bourgeons, au printemps, et même pour son bois pendant l'hiver. Ses fouilles «ont souvent déchirées par le vent et rongées par une espèce de rouille; elles n'ont aucune oonsisrtance, elles se flétrissent presque aussitoUprès avoir été cueillies; enfin il n'est pas certain qu'elles conviennent aussi bien aux vers, et puissent produire d'aussi belle soie que la feuille des autres mûriers. Le mûrier multicaule peut se cultiver en arbre; mais, de cette manière , il n'offrirait aucun avantage, et il n'y aurait aucun moyen de le préserver de la gelée. La seule manière d'en tirer parti, du moins pour le centre et le nord de la France, paraît être, jusqu'à présent, de le cultiver en buisson, en mettant les sujets à 40 ou 50 centimètres en tous sens; puis, chaque année, à l'automne, on recèpe les tiges au pied, et on les butte pour passer l'hiver. On peut ainsi espérer d'échapper aux inconvénients du froid. Le recepage n'empêche pas les pieds de donner une très-grande quantité de pousses et de feuilles au mois de juin , et même, si on les cueille à cette époque, ils ont encore le temps
d'avoir une deuxième feuille avant l'hiver. Cette deuxième feuille a paru très -favorable à quelques personnes pour tenter des éducations tardives. On sait qu'un des grands obstacles à ces éducations est l'impossibilité de cueillir les mûriers ordinaires à l'arrière-saison. Malheureusement il ne suffit pas d'avoir de la feuille pour faire une éducation tardive, on rencontre, en outre, de très-grandes difficultés dans la température et dans la constitution même des vers, que la nature a créés , évidemment comme toutes les autres familles de chenilles, pour naître et vivre au printemps.
Des mûriers blancs sauvages de bouture.
Dans notre première édition de 1 842, nous parlions de travaux qui avaient pour but de propager, par le bouturage, à l'exemple du multicaule, les plus belles espèces de mûriers sauvages obtenues de semis, au lieu de les multiplier par la greffe comme on avait fait jusqu'alors. Les essais qui ont eu lieu à ce sujet ont été couronnés d'un plein succès, et il est démontré aujourd'hui que le mûrier sauvage peut parfaitement se propager de bouture, et que, cultivé en touffe, il vient avec rapidité, ne demandant, pour ainsi dire, ni taille
ni direction (1), et résistant très-bien au froid et à la gelée. Si ces résultats continuent à être sanctionnés par l'expérience et si nous ne devons pas éprouver, encore une fois , une déception comme celle que nous avons eue pour le multicaule , oe ne sera pas une raison d'abandonnner les plantations de mûriers greffés, qui resteront toujours probablement les plantations de fonds et d'avenir; niais on pourra trouver, dans les mûriers sauvages de bouture, de puissants auxiliaires : la facilité de les multiplier sans beaucoup de dépense et d'obtenir presque immédiatement de la feuille est extrêmement précieuse, et serait d'une grande ressource, surtout pour les petits éducateurs.
Du rnârier^lou.
La seule espèce de mûrier sauvage de bouture que nous ayons expérimentée, et la.seule,fpar conséquent, dont nous puissions parler ici en toute connaissance de cause, est celle que M. Camille
(1) Nous avons vu combien la direction des mûriers greffés demande de soins et <f habileté; c'est an véritable art. Nous avons vu aussi qu'il fallait attendre pendant un assez grand nombre d'années les plantations de mûriers à mi-tiges et à hautes tiges avant de récolter la feuille.
Beauvais a créée aux Bergeries de Senart > et qui ne serait autre chose que le fameux lou des Chinois ou du moins un de ses très-proches parents.
11 est impossible de voir des pousses plus vigoureuses et plus riches en végétation; les feuilles sont aussi larges et presque aussi consistantes que les plus belles feuilles de mûrier grefle, et les boutures m reprennent avec une facilité merveilleuse.
Cette précieuse espèce de mûriers vient d'un semis de graines de Chine apportées à M. Beauvais par un Hollandais.
Il y a aujourd'hui, aux Bergeries de Senart, de vastes pépinières de boutures de mûrier-lou , et M. Beauvais en a planté à demeure une pièce de 3 hectares qui est admirable à voir, et qui donne un produit considérable en feuille , quoique le terrain soit assez médiocre.
Les pieds de mûrier sont placés à une distance d'un peu plus de \ mètre dans un sens , et dans l'autre sens ils forment des lignes qui ont entre elles près de 5 mètres.
Le mûrier-lou doit être assolé comme tous les mûriers; on ne le cueille que tous les deux ans , et l'année qui suit la cueille au printemps on le recèpe au pied. Chaque recepage peut produire, par hectare, pour 1 20 ou 1 30 fr. de bois excellent ; les plus gros brins donnent, pour la vigne , des
échalas qui valent au inoins ceux du châtaignier.
Le mûrier-lou demande à être cultivé, et même fumé, mais beaucoup moins cependant que le mûrier greffé, parce qu'il a bien plus de force de végétation; recepé au printemps, il aquelquefois, à l'automne, des pousses de plus de 2 mètres de haut.
Après trois ans seulement de plantation, on peut récolter par pied, ou plutôt par touffe de mûrier-lou, 2 kilogrammes de feuille.
Quant à la manière de multiplier cette espèce de mûrier par le bouturage, rien n'est plus simple; on attend, pour faire le recepage dont nous venons de parler, que la sève commence à s'annoncer, mais cependant sans le développement des bourgeons; on choisit les plus belles tiges, on les divise par tronçons de trois yeux , et on plante les tronçons dans une terre légère, mais de bonne qualité et bien préparée. Ce sont les boutures. Elles doivent être placées a 30 centimètres de distance. On les enfonce à l'aide d'un plantoir en les inclinant un peu et en les enterrant de manière à ce qu'il ne reste au dehors qu'un seul œil.
Il faut ensuite les soigner comme on soigne toute espèce de plants, en les préservant d'une trop grande humidité ou d'une trop grande sécheresse et en étant les mauvaises herbes.
Dès l'année suivante, les jeunes sujets seront enracinés, et on pourra les transplanter à de-
meure; on fera mieux cependant d'attendre encore un an , ce sera du temps que l'on rqgagnera avec avantage.