CHAPITRE XIII
Des amitiés. — Il faut choisir ses amis. — De la fidélité et du courage de l'amitié.
Un des plus grands bonheurs dont puisse jouir l'homme , c'est d'avoir un ami sur lequel il puisse compter aussi absolument que sur lui-même ; aussi un véritable ami est bien rare. Voici le portrait que Perrault nous fait de l'amitié :
Mon abord est civil , j'ai la bouche riante ;
Et mes yeux ont mille douceurs :
Mais quoique je sois belle , agréable et charmante ,
Je règne sur bien peu de coeurs.
Il est vrai qu'on m'exalte; et presque tous les hommes
Se vantent de suivre mes lois :
Mais que j'en connais peu , dansle siècle où nous somro es?
Dont le cœur réponde à la voix !
Le premier homme aimable 9 prévenant , que nous rencontrons dans le monde, n'est pas toujours propre à faire un ami. Il faut qu'il réunisse bien des qualités essentielles
(94) pour que nous le croyions justement digne de cet honneur. Nous ne devons prendre pour ami qu'un homme dont les mœurs et les sentimens puissent toujours servir d'exemple aux nôtres, et qui ne soit point d'un caractère à nous faire jamais rougir de lui. Souvenonsnous , en procédant à ce choix qui est réellement de la plus grande importance , du vieux . proverbe : Dis - moi qui tu hantes * et je te dirai qui tu es. Mais une fois que nous avons un ami , nous devons lui garder une fidélité inviolable. Est -il dans le malheur, et nous dans la prospérité, c'est à nous à lui tendre les bras , à l'aller chercher dans le réduit où il se cache , pour lui faire partager notre palais.
Clément XIV n'étant encore que simple religieux, voyait souvent un peintre italien fort médiocre. Il aimait son caractère , ses mœurs, et vivait avec lui dans la plus grande intimité. Elevé au cardinalat , il devint pour le pauvre artiste un grand seigneur, dont, suivant l'usage ordinaire, l'abord devait être fort difficile. Aussi le peintre n'osa-t-il pas aller chez le nouveau cardinal , ni lui demander sa protection. Clément XIV, étonné de ne pas le
(95) voir paraître à ses audiences , se rendit chez lui dans toute la pompe de sa dignité. L'artiste surpris de cette visite inattendue, le fut bien plus encore , lorsqu'il vit son éminence se jeter à son cou , le presser dans ses bras , et l'assurer qu'elle n'avait pas oublié leur ancienne amitié. Venez donc me voir 9 lui dit affectueusement le cardinal, mon palais vous sera toujours ouvert , je serai toujours visi- 6ie pour vous , et je ne cesserai jamais de vous aimer. Lorsqu'il fut élevé à la chaire pontificale, on présenta, selon la coutume, au nouveau souverain, l'état de sa maison, sur lequel le cardinal-major avait placé l'un des plus fameux peintres d'Italie. J'approuve l'état , dit le saint-père , à l'exception de l'article du peintre. Celui que vous me proposez est sans doute excellent ; mais ma figure n'est point assez distinguée pour que les portraits qu'il en ferait pussent ajouter à sa réputation : il est riche , d'ailleurs , et peut bien se passer de moi. Je connais un peintre moins célèbre , beaucoup moins opulent, qui m'a toujours été ami, et que j'aime également : je le prends pour mon premier peintre. Le sentiment qui fit agir Clément XIV dans ce dernier moment,
(96) vaut mieux que son action elle-même : partageons notre argent avec nos amis , lorsqu'ils sont pauvres , et que nous devenons riches , mais ne les élevons , par notre crédit ou notre puissance , à aucune place dont ils ne soient pas dignes. Les places honorifiques sont une couronne donnée au mérite ? un aliment fourni à l'émulation ? et il faut que les ouvrages du premier peintre d'un souverain puissent servir de modèle à tous ceux <le ses sujets qui cultivent la peinture.
Ayons le courage de rester fidèles à nos amis «, dans quelque situation qu'ils se trouvent : ce courage finira par être admiré de leurs persécuteurs eux-mêmes.
Le philosophe Callisthène, disciple et parent d'Aristote , avait suivi Alexandre dans ses conquêtes ; il était chargé d'écrire son histoire. C'était un philosophe dont la vertu austère déplut aisément à un conquérant aveuglé par la fortune 9 et qui ambitionnait les honneurs de la divinité. Callisthène les lui refusa , et ce fut son plus grand crime : il fut accusé de trahison. Alexandre le fit mutiler , et le condamna à être enfermé avec un chien dans une «âge de fer , à la suite de l'armée. Lysima-
( 97 ) que , Fun des capitaines d'Alexandre , et Tanii fidèle de Callisthène, ne cessa cependant point de venir le voir. Ce philosophe, après l'avoir remercié de cette attention courageuse ? le pria, au nom des dieux, que ce fût pour la dernière fois, « Laissez-moi , lui dit-il , supporter mes malheurs, et n'ayee pas la cruauté d'y joindre les vôtres. » Je vous verrai tous les jours , répondit Lysimaque : si te roi vous savait abandonné des cjens vertueux - il n'aurait plus de remords \ et serait fondé à vous croire coupable. Oh ! j'espère qu'il n'aura pas le plaisir de voir que la crainte d9 encourir sa disgrâce m' a fait abandonner un ami malheureux. Touché de la barbarie et de la longueur de ses tourmens , ii lui donna du poison. Alexandre, instruit de cette action de Lysimaque, ordonna de le livrer à la fureur d'un lion affamé , dont il demeura vainqueur. Cependant le roi de Macédoine ne tarda pas à lui rendre sa faveur, et à l'élever aux premiers grades de l'année.
Henri IV témoignait un jour son mécontentement à d'Aubigné, de ce qu'il avait continué à se montrer l'ami du seigneur de La Trimouille disgracié et exilé de la cour. Sire>
lui répondit le généreux d'Àablgné , j'ai été nourri aux pieds de votre majesté ^ et j'y ai appris de -bonne heure à ne pas abandonner les personnes affligées et accablées par nno puissance supérieure. Henri IV se jeta aussitôt au eau de d'Àubigné et l'embrassa.
On rapporte un trait singulier, que l'amitié fit faire à un médecin anglais. Freind, premier médecin de la reine d'Angleterre 9 s'était élevé avec force, dans le parlement, contre le ministère. Cette conduite ayant indisposé la cour , il fut accusé calomnieusement du crime de haute trahison , et enfermé dans la Tour de Londres. Environ six mois après , le ministre tomba malade; il envoya chercher le célèbre médecin Méad. Celui-ci, après s'être mis au fait de la maladie, dit au ministre qu'il lui répondait de sa guérison , mais qu'il ne lui donnerait pas seulement un verre d'eau , que Freind, son ami, ne fût sorti de la Tour. Le ministre , quelques jours après , voyant sa maladie augmenter, fit supplier le roi d'accorder la liberté à Freind. L'ordre expédié, Méad traita le ministre , et lui procura , en peu de temps, une guérison parfaite. Le soir même, il porta à Freind environ cinq mille
(99) gainées ? qu'il avait reçues pour ses honoraires , en traitant ïes malades de son ami pendant sa détention , et il l'obligea de recevoir cette somme.
Deux hommes de la classe commune sont devenus célèbres par l'amitié sans bornes qu'ils montrèrent l'un pour l'autre. Deux matelots , l'un espagnol et l'autre français-, étaient captifs à Alger : on nommait le premier Antonio; le second s'appelait Roger : on les employa aux mêmes travaux; leur malheur les rendit amis aussi intimes qu'il est possible que deux hommes le soient.
On se servait d'eux et d'un grand nombre d'autres captifs , pour la construction d'un chemin qui traversait une montagne. L'Espagnol un jour s'arrête , laisse tomber ses outils , et jetant un regard douloureux sur la mer : « Mon ami , dit-il à Roger avec un profond soupir , tous mes vœux sont au bout de cette vaste étendue d'eau. Que ne puis- je la franchir avec toi ! Je crois toujours voir ma femme et mes enfans qui me tendent les bras du rivage de Cadix, ou qui donnent des larmes à ma mort ! » Cette image se représentait sans cesse à Antonio ; elle le poursuivait
partout : chaque fois qu'il revenait à la montagne , il promenait ses regards sur l'immense espace qui les séparait de son pays , et exprimait les mêmes regrets.
Un jour , il embrasse son camarade avec transport; j'aperçois un vaisseau , mon ami, tiens, regarde ; ne le vois-tu pas comme moi ï Il n'abordera pas ici, parce qu'on évite les parages barbare sques ; mais demain , si tu veux , Hoger, nos maux finiront : nous serons libres; oui, demain ce navire passera à environ deux lieues du rivage, et alors du haut de ces rochers, nous nous précipiterons dans la mer, et nous atteindrons le vaisseau , ou nous périrons ! La mort n'est-elle pas préférable à une cruelle servitude ? Si tu peux te sauver , répond Roger, je supporterai avec plus de résignation mon malheureux sort; tu n'ignores pas , Antonio , combien tu m'es cher ! Cette amitié qui m'attache à toi ne finira qu'avec ma vie; je ne te demande qu'une seule grâce,
mon ami; va trouver mon père si le cha-
grin de ma perte et sa vieillesse ne l'ont pas
fait mourir; dis-lui Que j'aille trouver ton
père, mon cher Roger? eh! que prétends -tu faire? Me serait-il possible d'être heureux, de
( ioi ) vivre un seul instant, si je te laissais dans les fers.... Mais , Antonio , je ne sais pas nager, et tu le sais , toi. — Je sais t'aimer , répond l'Espagnol fondant en larmes, mes jours sont les tiens; nous nous sauverons tous deux: va , l'amitié me prêtera des forces , tu te tiendras attaché à cette ceinture. — 11 est inutile , Antonio, d'y penser; je ne saurais m'exposer à faire périr mon ami : l'idée seule m'inspire de l'horreur ; cette ceinture m'échapperait , ou je t'entraînerais avec moi; je serais la cause de ta perte. — Eh bien , Roger, nous.... Mais pourquoi former ces craintes ? Je te l'ai dit , l'amitié soutiendra mon courage ; je t'aime trop pour qu'elle ne fasse pas des miracles : cesse de combattre mon dessein : je m'aperçois que les monstres qui nous gardent nous épient : il y a de nos compagnons même qui seraient assez lâches pour nous trahir : soyons prudens : j'entends ia cloche qui nous rappelle , il faut nous séparer; adieu, mon cher Roger, à demain.
Antonio n'était occupé que de son projet ; il se voyait déjà libre , clans les bras de sa femme et de ses enfans. Roger souffrait; il se représentait son ami victime de sa générosité,
entraîné par lui au fond de la mer , quand il eût pu se sauver seul. « Non , se disait dans son cœur l'infortuné Français, non, je ne céderai point aux sollicitations d'Antonio : je ne lui causerai point la mort pour prix de cette amitié si généreuse qu'il m'a vouée : il sera libre ; mon malheureux père apprendra de lui que je vis encore, que je l'aime encore, et que je n'ai refusé d'essayer de retourner vers lui, que clans la crainte de perdre inutilement avec moi celui qui voulait être mon sauveur. Le lendemain on ne vint point à l'heure accoutumée tirer les prisonniers de leur bagne. L'Espagnol frémissait d'impatience , et le Français ne savait s'il devait se réjouir ou s'affliger de ce contre-temps : enfin on les conduit aux travaux; ils ne pouvaient se parler, leur maître semblait ce jour-là plus vigilant qu'à l'ordinaire. Antonio regardait Roger , et soupirait : de temps en temps , il lui montrait la mer , et ses yeux brillaient d'un feu surnaturel. Le soir arrive ; ils se trouvent seuls, « Saisissons le moment , s'écrie l'Espagnol , en s'adressant à son compagnon , viens. — Non , mon ami , jamais je ne pourrai me résoudre à exposer ta vie; adieu !,.. Antonio, je
( 'o3 ) t'embrasse pour la dernière fois ; sauve-toi , je t'en conjure, ne perds pas de temps : souviens-toi toujours de notre tendre amitié; je te prie seulement de me rendre le service que tu m'as promis à l'égard de mon père ; il doit être bien vieux, bien à plaindre; va le conso- 1er : s'il avait besoin de quelque secours ? mon ami.... et Roger tombe dans les bras d'Antonio,, en versant un torrent de larmes» — Tu pleures , Roger ? ce ne sont pas des pleurs qu'il faut , c'est du courage ! une minute , et nous sommes perdus ! Peut-être ne retrouverons-nous jamais l'occasion : choisis; ou laisse-toi conduire, ou je me brise la tête sur ces rochers ! »
Le Français se jette aux genoux de l'Espagnol, veut encore lui faire des représentations : Antonio le regarde tendrement , l'embrasse , gagne le sommet d'un rocher , et s'élance avec son ami dans la mer : ils vont d'abord au fond , reviennent ensuite au-dessus des flots. Antonio s'arme de toutes ses forces , nage en retenant Roger , qui semble s'opposer aux efforts de son libérateur et craindre de l'entraîner dans sa perte.
Les personnes qui étaient dans le vaisseau
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restaient immobiles, car de loin elles prenaient Antonio et Roger , luttant contre les flots , pour un monstre marin. Cependant les soldats préposés à la garde des esclaves s'étaient jetés dans une chaloupe , et poursuivaient les fuyards. Roger les voit venir , et en même temps il jette les yeux sur son ami, qui commençait à s'affaiblir ; il fait un effort , et se détache d^Antonio , en lui disant : On nous poursuit , sauve-toi , et laisse-moi périr ; je retarde ta course. A peine a-t-il proféré ces paroles , qu'il tombe au fond de la mer. Un nouveau transport d'amitié ranime l'Espagnol; il s'élance vers le Français , le reprend au moment qu'il périssait, et tous deux disparaissent.
Une barque détachée du navire s'avançait pour reconnaître ce qu'on n'avait d'abord fait qu'entrevoir, et la chaloupe partie du rivage, ayant perdu de vue Roger et son ami, ne mettait plus autant d'activité dans sa marche. Les hommes qui montaient la barque distinguent enfin le Français et l'Espagnol : ils font force de rames. Antonio est prêt de laisser échapper Roger ; il entend qu'on lui crie de cette barque de prendre courage ; il serre son ami ,
( to5) fait de nouveaux efforts , et saisit d'une main défaillante un des bords de la barque. Il est prêt à retomber; on les retient tous deux. Les forces d'Antonio étaient épuisées ; il n'a que le temps de s'écrier , « qu'on porte du secours à mon ami ! je meurs î » Et toutes les horreurs de la mort se répandent sur son visage. Roger 9 qui était évanoui , ouvre les yeux , lève la tête 9 et voit Antonio étendu à ses côtés , et ne donnant plus aucun signe de vie; il s'élance sur son corps, l'embrasse? l'inonde de ses larmes , pousse mille cris. Mon ami ï mon bienfaiteur ! c'est moi qui suis ton assassin ! Mon cher Antonio 9 tu ne m'entends plus ; c'est donc là la récompense de m'avoir sauvé la vie ! Il veut se tuer ; on
lui arrache une épée dont il s'était saisi
Mais Antonio pousse un soupir Roger jette
un cri de joie; il intéresse tout le monde en faveur de son ami , en racontant la belle action dont il est victime : chacun s'empresse de lui prodiguer des secours. Les premiers regards d'Antonio cherchent le Français: à peine l'a-t-il aperçu qu'il s'écrie : « J'ai pu sauver mon cher Roger ! »
La barque arrive au vaisseau : Antonio et
( io6 ) son ami y sont un objet de respect; on se dispute le plaisir de les obliger.
Arrivé en France , Roger court dans les bras de son père , qui pense expirer de joie. Antonio refusa de se fixer près de lui ; il avait en Espagne sa femme et ses enfans ; mais ces deux amis ? qui peuvent servir de modèles à tous les autres, ne cessèrent de correspondre ensemble que lorsque l'un des deux eut cessé d'exister.
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