‹ Conseils d'un père à ses enfansChapitre 17 sur 59 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Ne rompez pas facilement avec vos amis.

JSn faveur de qui doit-on être porté à Findulgence , si ce n'est en faveur de son ami? On voit cependant des hommes sacrifier ceux à qui ils ont donné ce beau titre aux moindres défiances , aux moindres propos inventés par des gens jaloux de leur bonheur. Nous avons cependant sur ce point des exemples illustres qui devraient nous tenir en garde

( 107 ) contre nous-mêmes, et nous garantir d'une funeste précipitation.

Henri IV connaissait tout le pris de ramifié ; il nous le prouva dans la personne de Sully, qui ne flatta jamais ses passions, et fut quelquefois pour lui un censeur rigoureux et impitoyable. « Quelques-uns se plaignent, disait ce bon roi, et quelquefois même avec raison r que Sully est d'une humeur rude , impatiente et contredisante. On l'accuse d'avoir l'esprit entreprenant, de présumer tout de ses opinions et de ses actions , et de rabaisser celles d'autrui ; or , quoique je lui connaisse bien une partie de ces défauts, je ne laisse pas pour cela de l'aimer , de lui en passer beaucoup , de l'estimer, et de m'en bien et utilement servir, parce que je reconnais que véritablement il aime ma personne , et qu'il désire avec passion la gloire , l'honneur et la grandeur de moi et de mon royaume ; enfin , il faut que j'avoue que , malgré ses bizarreries et ses promptitudes , je ne trouve personne qui me console si puissamment que lui dans tous mes différens chagrins. »

Plusieurs seigneurs de la cour, jaloux de la faveur du ministre , conspirèrent pour U

( io8 ) perdre : libelles , lettres anonymes , avis secrets et artificieux , tout fut mis en usage, Henri conçut , pour la première fois , des soupçons contre Sully; mais voyant que rien ne se vérifiait , il lui envoya plusieurs personnes pour tâcher de découvrir la vérité. Sully ne s'ouvrit point. Le roi enfin , ne pouvant plus soutenir cet état d'incertitude et de froideur , chercha un éclaircissement ; il lui dit : Venez -ça; ri 'avez -vous rien à me, dire ? « Non , répondit Sully. Oh ! si ai bien moi à vous , reprit le roi : aussitôt , s'éloignant avec lui dans une des allées du parc , il commença par embrasser Sully deux fois , et lui dit : « Mon ami , je ne saurais plus souffrir, après vingt-trois ans d'expérience et de connaissance de Faffection et sincérité de l'un et l'autre , les froideurs , retenues et dissimulations , dont nous avons usé depuis un moisf et pour cette cause , j'ai pris la résolution de vous dire tous les beaux contes qu'on m'a faits de vous, les artifices dont on a usé pour vous brouiller avec moi ., et ce qui m'en est resté sur le cœur , vous priant d'en faire autant , sans craindre que je ne trouve rien de mauvais de toutes les libertés dont vous pouvez user. »

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Après un entretien où Sully se justifia pleinement , le roi parut sincèrement affligé d'avoir pu douter de l'attachement de son plus fidèle serviteur. Sully , pénétré du noble repentir de son maître , allait se jeter à ses pieds. Ah ! ne le faites pas* lui dit ce bon Prince, on nous observe, on croirait que je vous pardonne. Il sortit aussitôt de l'allée , en tenant Sully pas la main , et dit aux courtisans qui l'attendaient avec impatience : Je veux bien vous dire à tous que j'aime Rosni plus que jamais; et vous* mon ami , poursuivit-il ? continuez à m9 aimer et à me servir comme vous avez toujours fait.

Beaucoup de gens ne quittent aussi facilement leurs amis , que parce qu'ils ne connaissent pas le prix de l'amitié s et qu'ils ignorent même ce que c'est qu'un véritable ami.

Un jeune homme à qui son père demandait d'où il venait ? ayant répondu qu'il venait de voir un de ses amis : Vous en avez donc plusieurs ? dit le père. Ah ! que vous êtes infiniment plus heureux que moi ! puisqu'en soixante et dix années qu'il y a que je suis au monde * à peine ai-je pu en trouver un.

Un véritable ami est réellement inappré-

( »o) eîabie. Auguste avait long-temps ignoré les désordres de Julie , sa fille ; il les apprit enfin. Dans le premier transport de sa fureur , il éclata : quelque temps après 5 il se repentit de n'avoir pas caché des débauches dont lahonte retombait sur lui, Ah ! s'écria- t-il dans l'amertume de sa douleur , ce malheur ne me serait pas arrivé si Agrippa ou Mécène eût vécu.

Henri IV écrivit un jour9 de Fontainebleau ? à Sully : « Il m'est arrivé un déplaisir dômes» tique qui me cause le plus grand chagrin que j'aie jamais eu ; j'achèterais pour beaucoup votre présence , car vous êtes le seul à qui j'ouvre mon cœur , et par les conseils duquel j.e reçoive du soulagement. »

OIAP.IV

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