‹ Conseils d'un père à ses enfansChapitre 18 sur 59 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Ayez de la prudence avec vos amis même, et en certaines choses ne leur laissez pas prendre trop cF empire sur vous.

\5\ nous n'avions que de bien véritables amis 9 nous ne devrions user d'aucune réserve avec eux; mais comme il arrive souvent que nous sommes trompés , trahis dans nos affections > nous devons toujours avoir une certaine retenue dans notre commerce intime. Vivons avec nos amis » disait Thaïes 9 comme s%t$ devaient un jour cesser de l'être. Ne portons pas trop loin la pratique de cette maxime , ce serait bannir de l'amitié les doux épanchemens qui en font le principal charme ; mais rappelons-nous-la assez souvent , pour qu'elle puisse nous garantir de l'imprudence, Un marchand fort riche , sur le point de partir de Rouen pour Paris , alla prendre congé d'un de ses amis : il lui dit le sujet de son voyage , et lui parla des lettres-de-change et

de Pargent qu'il voulait porter avec soi ; celuici forma sur-le-champ le dessein de profiter d'une si belle occasion ; il le pria de différer son voyage de quelques jours , lui disant qu'il partirait avec lui , et qu'ils s'amuseraient sur la route. Le marchand n'ayant pu se rendre à sa prière , il le chargea d'une lettre. « Remettez-la, lui dit-il , en arrivant , avant même que vous soyez descendu à aucun logis ; il s'agit de l'affaire la plus pressante. » Le marchand prit la lettre , et promit à son ami de faire exactement sa commission : il partit dans une voiture publique. Dès qu'il fut à Saint-Denis , à deux lieues de Paris, un exempt, escorté de quelques archers , fit arrêter la voiture , et obligea le marchand d'entrer dans un fiacre , où l'on mit aussi sa valise. Le marchand fut conduit à Paris chez M. d'Argenson 9 lieutenant-général de police. Quoique sa conscience ne lui reprochât rien , il ne laissait pas d'être fort inquiet. Vous avez sur vous , lui dit ce magistrat , des papiers dangereux qu'il faut que vous me donniez : il y va de votre vie , si vous me cachez quelque chose ; alors le marchand lui fit le détail de toutes ses iettres-dechange. Vous avez d'autres papiers , lui dit

( »3) M. d'Argenson ; je vous répète qu'il est pour

vous de la dernière conséquence que vous nie disiez la vérité. Le marchand se souvint alors de la lettre de son ami : il la montra. M. d'Argenson lui dit de l'ouvrir ; il s'en défendit , en disant qu'il aimait mieux qu'on le conduisît en prison que de faire cette infidélité à son ami. Il fut enfin obligé d'obéir , parce qu'on lui ordonna d'ouvrir la lettre sous peine de la vie. Il lut une lettre fort courte conçue en ces termes: Saisissez-vous du porteur 9 et expédiezle sans perdre de temps; j'arrive incessamment , et nous partagerons sa dépouille. Le marchand s'évanouit. À peine fut-il revenu à lui , par les secours qu'on lui donna , qu'il s'écria : Ciel ! à gui désormais me fier !

Un homme de province étant venu à Paris , pour y acheter une charge 5 déposa cinquante mille livres entre les mains d'un ami. Lorsqu'il eut arrangé et terminé son affaire , il alla redemander le dépôt qu'il avait confié. L'indigne ami fit l'étonné , et dit qu'il n'avait rien reçu : l'autre au désespoir , vint trouver le lieutenant-général de police , et lui exposa sa malheureuse situation. M. de Sartine lui demanda s'il a pris un billet P ou s'il a des té-

moins. Il répond que Bayant pas cru devoir se défier de son ami , il n'avait tiré aucun billet, et qu'il n'y avait eu d'autre témoin que la femme de son faux ami. Le magistrat, après un moment de réflexion , lui dit d'entrer dans un cabinet voisin , et de l'y attendre ; il envoie aussitôt chercher l'infidèle dépositaire , et lui dit : « Il vient de me revenir , par la police , que vous avez reçu un dépôt de cinquante mille francs , et que vous refusez de le rendre : l'autre nia qu'il eût jamais reçu un tel dépôt de personne. Je le veux pour un moment ? reprit M. de Sartine ; mais , pour mieux m'en convaincre , écrivez à votre femme, qu'on dit en avoir été témoin , ce que je vais vous dicter. Je vous prie, ma très-chère épouse , de remettre au porteur de cette lettre la somme de cinquante mille livres 3 que f ai reçue 9 devant vous, en dépôt de M. un tel. Il fallut obéir et écrire le billet. M. de Sartine l'envoya par une personne sûre , qui rapporta la somme. Le perfide ami , convaincu de sa fourberie , se jeta aux genoux du magistrat , qui lui fit une sévère réprimande. Pour achever de le couvrir de confusion,, M. de Sartine fit paraître l'autre > à qui il remit ses cinquante

( "5) mille francs , en lui recommandant -, de prendre , dans la suite , plus de précautions , et de mieux placer sa confiance.

Il est des gens qui finissent par tomber tellement dans la dépendance de leurs amis , que bientôt ils n'ont plus de pensée, d'action qui soit à eux. L'amitié n'est qu'an esclavage avilissant qui les mène au vice , au crime même, quand l'homme par lequel ils se laissent aussi honteusement dominer, devient un libertin ou un scélérat : ce n'est plus là l'amitié, et il n'est pas plus honorable dïnspirer un pareil sentiment que de l'éprouver.

En général , nos amis , quelque vive que soit l'affection que nous ressentons pour eux , ne doivent jamais pouvoir rien obtenir de nous qui soit contraire à la vertu et à l'honneur.

Un des amis du consul Ruiilius lui ayant demandé quelque chose d'injuste , il ne voulut jamais , malgré toutes ses instances , y consentir. Ceîui-ci , semblable à la plupart des hommes , qui , n'ayant en vue que leurs propres intérêts , croient que leurs amis y doivent entrer sans examen , et déférer à toutes leurs demandes, lui dit d'un ton piqué: «Eh !

( »«■) à quoi mfest bonne votre amitié , si vous refusez de faire la chose dont Je vous prie ? — Eh ! à quoi la vôtre m' est-elle bonne , reprit Rutiiius , si elle m'oblige de faire une chose contre mon honneur ? »

VVVV\A'VV\A^V^^>\\AaV\A^^'VVVVVVV'V\'VVVV\'VVV'VVA'VV'VVV'VVV\^VVVVVV\'VVVVV

Page 1