‹ Conseils d'un père à ses enfansChapitre 26 sur 59 · CHAPITRE XXIÎ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIÎ

Ne soyez point prodigues , mais sachez dépenser.

Jua prodigalité est un défaut qui entraîne ia ruine des maisons , et l'homme qui dépense, sans utilité , sans mesure 5 est un être dangereux pour la société entière ; car sa perte , lorsque le moment en est arrivé , rejaillit sur tous ceux qui , dans ses affaires, l'ont aidé de leur crédit ou de leur bourse. Apprenez de bonne heure , mes enfans, à régler votre dépense sur votre revenu , et n'attaquez jamais votre capital. Le sage a toujours dans son coffre d'épargnes une année de son revenu pour parer aux événemens extraordinaires : faites donc des économies, mais des économies nobles , bien entendues. Ne soyez point avares, l'avarice est le vice le plus honteux et le plus révoltant qui puisse entacher le cœur

( >47 ) de l'homme ; il le dégrade et le conduit ordinairement à l'injustice et à la rapine. L'avare est la fable de tous ceux qui le connaissent , et tout ce qui est avarice , ou qui s'en approche , devient pour les honnêtes gens un sujet de railleries et de sarcasmes.

Un particulier avait invité Chapelle à dîner avec un de ses amis, et il ne leur avait servi que son ordinaire : c'était manquer essentiellement à Chapelle ; celui-ci ne fut pas plutôt levé de table qu'il s'approcha de son ami , et lui dit à l'oreille , mais de manière à être entendu du maître de la maison, où irons-nous dîner en sortant d'ici ?

Le poëte Chapelain était de la dernière avarice ; il portait , durant les jours les plus chauds de l'été , un grand manteau bien épais 3 pour cacher un méchant habit ; il prenait pour prétexte qu'il était indisposé. Bon ! lui- dit Conrart , c'est votre habit qui l'est.

Quelques académiciens l'appelaient , en riant, le chevalier de l'ordre de V araignée $ à cause de l'habit rapiécé et recousu qu'il portait.

Son avarice fut cause de sa mort : s'étant mis en chemin un jour d'académie , pour se

rendre à" l'assemblée , et gagner ainsi deux ou trois jetons, il fut surpris par un orage. Ne voulant pas donner quelques liards pour passer le torrent formé par la pluie , sur une planche qu'on y avait jetée 3 il attendait que l'eau fût écoulée ; mais voyant qu'il était près de trois heures, il passa au travers de l'eau , et en eut jusqu'à mi-jambe. La crainte qu*il eut qu'on ne soupçonnât ce qui était arrivé l'empêcha de s'approcher du feu à l'Académie, îl s'assit à un bureau et cacha ses jambes dessous : le froid le saisit , et il eut une oppression de poitrine dont il mourut. On trouva cin quante mille écu s comptant chez cet homme qui s'était voué à la mort pour une si petite épargne.

le prodigue n'est pas moins que l'avare l'objet du blâme et de la risée publique, et il le mérite autant.

Un prodigue se plaignait à Socrate qu'il n'avait point d'argent. Empruntez-en de vousmême 3 lui répondit ce philosophe, en retranchant de votre dépense.

Deux prodigues paraissaient disputer entre eux lequel ferait de plus folles dépenses. li me semble * dit une personne d'esprit, qu&

( *49 ) je les vois se faire des comptimens à la

porte- de V Hôpital , pour s'inviter l'un et

l'autre à y entrer le premier.

Diogène voyant un prodigue qui n'avait que des olives pour son souper: Si tu avais , lui dit-il , toujours dîné de la sorte 3 tu ne souperais pas si mai.

Une dame romaine > voyant que son fils dépensait l'argent avec profusion ; qu'il le mettait sans discrétion en choses inutiles^ et le donnait à pleines mains au premier qui se présentait, voulut le corriger d'une prodigalité si déraisonnable , et qui n'allait à rien moins qu'à ruiner sa maison. Elle se servit pour cela de cette industrie : « Un jour que son fils avait dépensé un demi-million, elle fit mettre une pareille somme , en argent , sur une table de l'appartement où elle se tenait. Le jeune homme , étant entré le soir pour saluer sa mère , et voyant cette immense quantité d'argent , demanda ce que c'était. C'est , lui réponditelle 3 ce que vous avez perdu aujourd'hui ; et, ayant dit ces mots, elle sortit, laissant son fils à ses réflexions. « Il en fit de si sérieuses et de si efficaces , qu'il se corrigea entièrement»

Il faut dépenser suivant son revenu. Le mil*

( i5o) lionnaire qui a de beaux carrosses , des bijoux recherchés, des habits magnifiques, n'estpoint un prodigue:il serait un avare s"il n'avait qu'une voiture mesquine , des bijoux sans prix et des habits communs. La dépense est une obligation pour l'homme riche j et chez lui elle ne doit pas seulement porter sur le simple nécessaire : il a son tribut à payer au luxe. En achetant les objets les mieux faits , du travvil le plus fini, il encourage les arts et les talens, et c'est un devoir sacré pour lui. S'il voit un beau tableau, il doit l'acquérir et y mettre le pri. , ses salons fussent-ils déjà pleins ; l'acquisition de ce tableau bien payé sera peut-être cause que le même peintre ou un de ses confrères fera , l'année suivante , un chef-d' œuvre. Il ne suffit pas à notre richard d'avoir des livres , s'il aime l'étude , ii faut qu'il ait de chaque ouvrage la meilleure édition , et que ses volumes soient reliés avec magnificence , afin qu'en formant sa bibliothèque, il ait à la fois stimulé le zèle du libraire , du fabricant de papier et du relieur.

Chaque état a aussi, à cet égard, ses devoirs particuliers à remplir , et chacun doit, même par son extérieur , songer à faire honneur à

CHAP.JSXHL

Montesquieu

( i5i ) son rang. Le général, prenant le plaisir de l'équitation , n'est bien que sur un beau cheval d'escadron , et un magistrat ne saurait être plus déplacé que dans un cabriolet. Il faut que le grand officier du prince ait son équipage armoirié ; et la femme du banquier dans un fiacre, n'est pas mieux que la dame d'honneur dans une voiture de remise «, et la duchesse dans un carrosse derrière lequel on ne voit qu'un seul laquais*

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