‹ Conseils d'un père à ses enfansChapitre 27 sur 59 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Ne portez point envie au bonheur du prochain*

ans quelque condition que nous vivions , il ne faut pas que la jalousie nous fasse un supplice de la fortune des autres. Il n'y a point d'état qui n'ait ses avantages, son bonheur particulier ; et le vrai moyen d'être heureux est de savoir se contenter de son sort. Si des malheurs vous font descendre du rang où vous vous étiez d'abord vu élevé , faites vos efforts pour y remonter légitimement ; mais n'enviez

point ceux qui s'y sont maintenus ; Penvie est le propre d'une âme basse et vile. Elle dénigre tout ; mais il est rare qu'elle ne finisse pas tôt ou tard par valoir des humiliations et le mépris public à celui qui lui laisse prendre sur son cœur un indigne empire

Lorsque le célèbre navigateur à qui nous devons la découverte de l'Amérique annonçait un nouvel hémisphère, on lui soutenait qu'il ne pouvait exister; et quand il l'eut découvert, on prétendit qu'il l'avait été long-temps avant lui. Ceux qui ne lui contestaient point cette découverte * cherchèrent du moins à en diminuer le mérite, en la représentant comme facile. Colomb se trouvant un jour à table avec une grande compagnie , on eut l'impolitesse de le dire à lui même. îl propesa à ses envieux, pour les confondre , de faire tenir un œuf tout droit sur une assiette. Aucun d'eux n'ayant réussi, il cassa le bout de l'œuf et le fit tenir. Cela était bien dise 9 dirent les assistant. — Je n'en doute pas, reprit-il; mais aucun de vous ne s'en est avisé.

Un officier d'un génie très -médiocre, envieux de la gloire d'un capitaine qui avait fait une belle action , écrivit à M. de Louvois , mi-

( »53 ) nistre , que ce capitaine était sorcier, te minls^ tre répondit : « Monsieur , j'ai fait part au roi de l'avis que vous m'avez donné. Sa majesté m'a dit, là-dessus, que si ce capitaine était sorcier , pour vous, vous ne l'étiez pas. »

Un empereur chinois punit l'envie d'une manière aussi singulière qu'efficace. Quatre lettrés ? gens de mérite , mais d^une naissance obscure , avaient été élevés aux honneurs. La jalousie ne put voir leur élévation sans dépit : elle inonda tout Pékin de livres scandaleux, qui parvinrent jusqu'à l'empereur. Il en fut indigné. Il ordonna qu'on en recherchât les auteurs, pour en faire un exemple sévère. Il consulta le plus prudent et le plus éclairé de ses ministres , sur le genre de supplice dont il fallait les punir. Prince? lui dit ce ministre? je n'en connais qu'un? mais il est plus terrible pour l'envieux que la torture et la mort même : c'est de le rendre témoin de la prospéritéde ceux qu'il poursuit. L'empereur combla les lettrés de distinctions et de présens. Ces bienfaits irritèrent l'envie : elle exhala de nouveau ses fureurs \ et le prince fit aux lettrés de nouveaux dons. Les envieux ne doutèrent plus qu'au lieu de nuire , chacun cfe

( i54-) leurs traits ne fût l'occasion d'une nouvelle grâce : ils gardèrent enfin un profond silence. Bientôt ils tremblèrent que ce silence , mal interprété , ne fût encore favorable aux objets de leur haine , et ne portât l'empereur à les récompenser davantage : ils prirent le parti de faire de leurs rivaux l'éloge le plus pompeux

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