CHAPITRE XXIV
\Aimez le doux plaisir de faire des heureux.
Ootjiager de son superflu celui qui n'a point assez, est le premier des devoirs et le plus doux des plaisirs ; mais il est une manière de donner qui augmente encore la valeur du bienfait 9 et le rend inappréciable. N'humilionspas le malheureux qui nous implore ; songeons qu'aux yeux de la nature et de la religion , il est notre frère ? et versons la consolation dans son cœur en même temps que l'aumône dans sa main.
L'auguste impératrice Marie-Thérèse était \ l&xembourg;, maison royale près de Tienne.
( i55 ) Elle y reçut un message de la paît d'une femme âgée de 108 ans 5 qui, pendant plusieurs années , n'avait pas manqué de se présenter , le jour du Jeudi-Saint, pour être au nombre des pauvres femmes auxquelles l'impératricereine lavait les pieds. Ses infirmités l'avaient empêchée de se rendre au palais. Elle fit dire à l'impératrice qu'elle avait le plus vif regret de n'avoir pu se rendre à la cérémonie , non à cause de l'honneur qu'elle aurait reçu , mais parce qu'elle avait été privée du bonheur de voir une souveraine adorée. L'impératrice , touchée des sentimens de cette bonne femme, se rendit elle-même dans le village qu'elle habitait. Elle ne dédaigna pas d'entrer dans une humble cabane. Elle trouva la personne infirme sur un misérable grabat. Vous regreltezde ne m9 avoir point vue > lui dit avecbonté cette généreuse princesse ; consolez-vous , nia bonne 3 je viens vous voir. Qu'on se représente l'effet que produisit sur cette pauvre femme la présence de sa souveraine , et les paroles touchantes que nous venons de rapporter. Ses yeux étaient baignés de larmes ; sa bouche entr'ouverte ne pouvait proférer une parole ; elle tendait ses mains jointes et
( '56) tremblantes vers l'impératrice : elle la regardait comme un ange du ciel qui venait pour la consoler dans ses peines. L'impératrice, attendrie , l'entretint long-temps , et lui laissa , en se retirant, une somme considérable.
Dans une petite ville de France , un homme riche 9 mais accablé du fatal ennui de vivre , allait terminer ses malheureux jours , lorsque , passant dans la place publique , ses yeux égarés se fixèrentpar hasard sur une maison. Il y avait au-dessus de la porte une inscription latine, dont voici le sens ; O toi, pour gui ton existence est un fardeau 9 cherche à faire du i)ien , ta vertu saura te faire aimer la vie ! Il s'arrête un moment , et songe qu'il y a dans son voisinage un menuisier, honnête homme et pauvre 3 resté veuf depuis peu avec beaucoup d'enfans. J'étais bien fou , dit-il, de livrer ainsi ma succession à des héritiers avides qui auraient ri d.e ma sottise :fen veux faire un plus digne emploi. Il retourne aussitôt sur ses pas , envoie chercher le menuisier, et lui dit : Je suis touché de votre état. Voici une somme de mille écus , pour vous mettre a même de travailler et d'élever votre famille* Il se chargea lui-même de l'éducation
( *57 ) des enfans, et il eut la satisfaction de les voi?
tous répondre à ses soins. Il goûta la joie la plus douce au milieu d'une famille dont il était devenu le père , et qui l'adorait. Il avoua souvent qu'il n'aurait jamais cru qu'il y eût tant de plaisir à faire le bonheur des autres. Il vécut long-temps, et vécut toujours heureux.
Un calife qui faisait jeter de l'or dans les coffres de son palais , s'écriait : Fasse le ciel que je vive assez pour tes remplir ! À ces mots j son favori frémit d'indignation ? et voulut s'éloigner. Le calife l'arrêta : Où vas-tu ? lui dit-il. — Pardonnez -moi, seigneur, répondit le favori : je me suis ressouvenu d'avoir accompagné votre aïeul en ce même lieu. Son père avait fait , comme vous , remplir ces coffres. En les voyant il soupira; des larmes coulèrent" de ses jeux, et il dit : O Dieu de Mahomet ! faites-moi vivre assez pour employer ces richesses à rendre mes sujets heureux !
Des troupes que Henri IV envoyait en Allemagne , ayant fait du désordre en Champagne, et pillé quelques maisons de paysans, ce prince dit aux capitaines qui étaient demeurés à Paris : Partez en diligence, donnez vos ordres; vous m'en répondrez. Quoi ! si on ruine
( i58) mon peuple y qui me nourrira? qui soutiendra les charges? qui paiera vos pensions , messieurs? Vive Dieu! s'en prendre à mon peuple 9 c'est s'en prendre à moi.
Léopold , duc de Lorraine , était si persuadé qu'un prince n'est sur le trône que pour faire le bonheur de ses peuples , qu'une personne lui faisant un jour le récit des avantages qu'un souverain venait de faire à ses sujets : II le devait 9 répondit -il; je quitterais demain ma souveraineté 9 si je ne pouvais y faire du éien. Une autre fois , un ministre représentait à ce prince que ses sujets le ruinaient. Tant mieuœ s dit-il , je n'en serai que plus riche, puisqu'ils seront plus heureux.
Henri II , duc de Montmorency, voyageant dans le Languedoc , dont il était gouverneur, aperçut dans un champ quatre laboureurs qui dînaient à l'ombre d'un buisson. Approchonsnous de ces bonnes gens , dit -il à ceux qui l'accompagnaient, et demandons-leur s' Us se croient heureux. Trois répondirent que, bornant leur félicité à certaines commodités de leur condition que Dieu leur avait données , ils ne souhaitaient dans le monde rien de plus que ce qu'ils avaient. Le quatrième avoua fran-
( »59) chement qu'une chose manquait à son bonheur : c'était de pouvoir acquérir un certain héritage que ses pères avaient possédé. Et si tu {'avais cet héritage, dit M. de Montmorency , serais-tu content ? — Autant que je puis l'être, répondit le paysan. — Combien vaut-it? — Deux mille francs, répondit-il. — Qu'on iesiui donne, reprit le duc, et qu%t soit dit que ]' aie rendu un homme heureux en ma vie.
Durant les guerres d'Italie , Bayard apprit qu'un trésorier devait porter aux ennemis une grande somme. Résolu de mettre la main sur l'homme et sur son trésor , il alla se placer en embuscade avec vingt hommes, et envoya d'ua autre côté Tardieu, l'un de ses hommes d'armes , avec vingt-cinq soldats , afin que si le trésorier échappait à l'un, l'autre ne le manquât pas. Il passa par où était Bayard , qui fondit sur lui. Le trésorier et son escorte, croyant avoir toute une armée à leurs trousses , s'enfuirent à toutes brides. On atteignit le trésorier ; il fut conduit à la ville où Bayard était en garnison, et l'on trouva dans la caisse quinze mille ducats.
En ce moment arriva Tardieu , qui fut
ébloui de ces belles médailles, et qui n'en regrettait que davantage que la fortune ne lui eût pas donné la préférence sur Bayard. Mon camarade, lui dit-il, j'ai m'a part là dedans, comme ayant été de l'entreprise. Vous avez été ciel' entreprise, répliqua Bayard, mais non pas de ta prise, et même quand vous en auriez été, n'êtes -vous pas sous mes ordres? Tardieu devint furieux à cette réponse , et alla porter ses plaintes au général , qui adjugea la prise à Bayard ; celui-ci , pour se divertir aux dépens de Tardieu , mit devant lui les ducats en monceau sur une table. Camarade , lui dit-il, voilà de belles dragées 9 qu'en ditesvous ? Je dis, répondit Tardieu avec un grand soupir, qu'elles sont belles, mais que je n'en tàterai pas; cependant la moitié de cela m'aurait bien accommodé et me mettrait à mon aise pour toute ma vie. Ne tient-il qu'à cela, mon ami , reprit Bayard , pour que vous soyez heureux le reste de vos jours? Ne regrettez pas de n'avoir pas mis la main dessus plutôt que moi ; ce que te hasard ne vous a pas adressé, je vous te donne de bon cœur : la moitié de cela est pour vous» Tardieu croyait que le chevalier continuait
encore à le badiner ; mais quand il vit compter jgj0 et partager l'argent , et que Bayai d lui en eut mis la moitié entre les mains : Hélas ! mon cher maître î mon ami ! s'écria-t-il en se jetant aux genoux du chevalier, et versant des larmes de joie , comment reconnaîtrai- je le bien que vous me faites? Ne pariez pas de si peu de chose , mon compagnon 9 répondit Bayard, c'est le moins que je voulusse faire, et que je ferais pour vous si j'en avais la puissance. Cependant le bienfait se trouva si considérable pour Tardieu , qu'il en fut riche toute sa vie 3 et qu'il épousa dans le Rouergue , sa patrie, une héritière de trois mille livres de rente.
Nous avons de Montesquieu, si célèbre par sa plume, un bien beau trait de bienfaisance. Dans un de ses voyages, se trouvant à Marseille , il lui prit envie d'aller se promener sur mer; il trouva dans le port un petit bâtiment destiné à cet usage; il y entra, et eut pour conducteur un jeune homme, dont la physionomie lui parut annoncer quelque chose audessus du métier qu'il exerçait. Il l'interrogea, et apprit de lui que depuis trois ans, son père, négociant de Marseille, avait été fait prison-
( >63) nier par les pirates, et qu'il était captif à Alger , chez un maître qui demandait quarante mille francs pour sa rançon. Nous avons , ajouta-til, vendu le fonds de notre boutique et loué notre maison : ma mère et toute sa famille se sont retirées dans une chambre , où nous vivons avec la plus grande économie. Nous avons déjà ramassé trente mille livres ; je travaille , toute la semaine, de mon métier d'émailleur : les dimanches et les fêtes , je conduis ceux qui se présentent sur ce bateau que j'ai loué. Nous mettons de côté tout ce que nous pouvons gagner pour compléter la somme destinée au rachat de mon père. M. de Montesquieu, en laissant échapper quelques larmes, lui demanda le nom de l'Algérien , et le lui fit répéter plusieurs fois pendant la promenade. Revenu au port, il mit sa bourse dans la main de son conducteur , en lui disant qu'il voudrait en avoir davantage^ Le jeune pilote ne connut la générosité qu'à la maison, parce qu'il était nuit , et il fut bien étonné de trouver dans la bourse vingt-cinq louis , qu'il remit avec joie à sa mère. Un autre dimanche qu'il avait encore fait un profit considérable : Maman, dit-il avec transport, la somme avance, et j'espère que
bientôt nous aurons le plaisir de revoir mon papa. Il sortit ensuite de la maison , pour une commission que lui donna sa mère. Pendant son absence, le père entra. Que je vous ai d'obligations ! leur dit-il , d'avoir fait tant d'efforts pour nie racheter ! Ces paroles, jointes à son retour inattendu , jetèrent la mère et les enfans dans un étonnement inexprimable. Ils l'assurèrent qu'ils n'avaient encore rien fait pour lui, que d'amasser pour cela peu à peu le somme nécessaire, et qui était presque complète. Qui peut donc m'avoir racheté? dit le père. J'en soupçonne, répondit la mère , votre fils , qui ne s'occupe que de vous , et je crains que son amour ne lui ait suggéré des moyens contraires à l'honneur. Ah! si cela était, reprit vivement le mari, Je retournerais sur-le-champ dans mes fers. A ce moment le fils rentre. Malheureux! qu'avez-vous fait ? dit le père , repoussant son fils , qui voulait se jeter à son cou : surpris et consterné de cette réception , il en demanda la cause et n'eut pas de peine à se justifier. Ou je suis bien trompé, ajouta-t-il, ou V auteur de votre rachat est le monsieur que j'ai conduit, il y a quelque temps, dans
( .64 ) te port, et dont j'ai parié à ma mère. On trouva , en effet, après la mort de Montesquieu , dans ses papiers , la quittance de la somme qu'il avait envoyée au consul de France, résidant à Alger; mais il n'en dit mot pendant sa vie et cacha ce bienfait avec plus de soin que d'autres n'en mettent à cacher leurs mauvaises actions.
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