CHAPITRE PREMIER
Devoirs des enfans envers les auteurs de leurs jours. ~— Comment ils doivent se conduire entre eux.
ItXes enfans, vous voilà parvenus à l'âge où vous allez être abandonnés à vous-mêmes* Vous avez tous été élevés avec le plus grand soin : je n'ai point, à l'exemple de tant d'autres hommes de notre temps, peu dignes du beau titre de pères de famille , négligé les uns en faveur des autres, reporté sur celui-ci les attentions refusées à celui-là, sacrifié mes filles à mes fils , ou mes fils à mes filles ; vous aimant tous également, je vous ai tous égale-
( io) ment soutenus dans vos premières années, et chacun de vous a reçu , suivant son sexe , les secours et les instructions qui lui convenaient Je vous dois maintenant des conseils sur la manière dont il faut se conduire dans le monde pour y vivre heureux : personne de vous ne sera encore négligé dans ces conseils , chacun y trouvera, en raison de ses inclinations et de ses goûts, quelque chose qui lui sera d'une utilité particulière; Aglaé est vive et enjouée, elle apprendra de moi comment sa vivacité et sa gaîté pourraient lui devenir funestes ; Julie est sombre et taciturne , je lui enseignerai dans quels défauts, dans quels malheurs pourrait la faire tomber cette disposition de son esprit; Henri verra dans cette espèce de testament, à quoi l'exposerait plus tard son goût immodéré pour la dissipation et les plaisirs; Adolphe y trouvera des avis utiles contre cette extrême confiance en lui-même et dans les autres que j'ai quelquefois cru remarquer chez lui. Certaines leçons vous seront communes à tous : il est dans la vie des obligations, des devoirs qui regardent les mortels en général , quel que soit leur sexe, quel que soit en particulier le caractère qu'ils tiennent de la nature.
ou de ceux qui ont été chargés de les préparer à user du bienfait de la vie.
Notre premier devoir est d'aimer , de respecter et de secourir, jusqu'au dernier moment de leur existence , les auteurs de nos jours. C'est envers moi que vous remplirez cette sainte obligation , mes enfans. Jusqu'ici voire piété filiale n'a été en quelque sorte qu'un tribut que vous me payiez pour les soins journaliers que je vous donnais; mais il viendra un moment où il faudra que cet amour soit désintéressé , et aille peut-être même jusqu'à l'héroïsme. Des infirmités cruelles assiègent souvent la fin de notre vie : il arrive quelquefois que nous devenons impotens, perclus d'une partie de notre corps, ou bien nos organes intellectuels s'affaiblissent, s'altèrent, et font de nous des spectres ambuians qui ne prouvent qu'ils appartiennent encore au genre humain, que par les injustices de toute espèce dont ils accablent ceux qui les environnent C'est alors que se reconnaissent les bons enfans; ils soutiennent les pas chancelans de leur vieux père , entourent son fauteuil de douleur , et se disputent à qui lui prodiguera les consolations les plus affectueuses, les atleu
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lions les plus marquées : les fatigues ne sont rie» pour eux ; ils n'oublient pas un seul instant ? que leur existence est l'ouvrage du vieillard , auquel ils la consacrent dans ce moment, et ce sentiment double leurs forces, et soutient leur constance à quelque épreuve qu'elle puisse être mise.
Vient ensuite ce que se doivent entre eux ceux et celles qui ont reçu le jour d'un même père ou d'une même mère. Un frère ne doit point éprouver un malheur , ou avoir un succès qui ne lui soit commun avec son frère, avec sa sœur. Mes enfans, soyez toujours prêts à secourir dans l'infortune celui d'entre vous qui pourrait y tomber, et que jamais on ne voie une affreuse jalousie, vous faire un supplice des avantages obtenus par votre frère ou votre seeur. Que dans quelque occasion que ce soit, l'on ne parvienne point à vous désunir. Si on le tente, rappelez -vous cette fable célèbre qui renferme tout ce qu'il est possible de dire sur ce sujet , de plus sage et de plus fortement pensé. Un vieillard sentait approcher sa fin ; il appela ses enfans, et voulant leur faire comprendre combien il était essentiel pour eux qu'ils restassent unis, il leur remis
( *5) entre les mains un faisceau de baguettes , en les invitant à le rompre : le faisceau résista; mais lorsqu'ils prirent ensuite les baguettes une à une , ils les rompirent avec la plus grande facilité. « Mes enfans, leur dit ce père de famille , restez unis comme l'étaient d'abord ces baguettes , et vous serez invincibles ; mais si l'on peut vous diviser , vous perdrez toute votre force , et deviendrez la proie de vos ennemis. »
Vous avez les uns pour les autres une affection véritable ; j'en ai recueilli souvent des preuves non équivoques : mais si l'un de vous s'oubliait un moment, que son action n'allume pas le désir de la vengeance dans le cœur de celui qu'il aura offensé ; pour pardonner alors, souvenez-vous que le même sang coule dans vos veines. On cite , on vante avec raison les occasions dans lesquelles l'amour fraternel s'est montré supérieur aux intérêts humains, qui entre les hommes en général font les amitiés et les haines ordinaires. Je vais vous en rapporter un exemple qui servira en même temps à vous prouver que Dieu n'attend pas toujours que le moment des peines éternelles soit arrivé, pour sévir contre les coupables,
Un marchand de Londres avait été deux fois père ; ses deux fils , car la nature Pavait ainsi partagé, ses deux fils, dis-je, étaient de caractères bien différens : le cadet se montrait aimable , doux et paisible ; l'aîné était dur et hautain, il haïssait son frère, peut-être même à cause des belles qualités que l'on re^ marquait chez celui-ci. Il parvint à faire en sorte que, lorsque le père mourut, il lui laissa tout ce qu'il possédait , lui recommandant seulement d'aider son jeune frère. Dès que l'aîné eut de cette sorte envahi tous les biens, il laissa éclater sa haine, et chassa son malheureux cadet , sans lui donner le moindre secours. Ce dernier, qui avait l'âme vraiment élevée, ne s'abandonna point au désespoir; il offrit ses services à un négociant d'une ville voisine de Londres, qui les accepta et le reçut dans sa maison. Ce négociant s'attacha peu à peu à lui, et en vint à l'estimer au point qu'il lui donna sa fille en mariage, et le fit même son héritier. Après la mort du beau-père, le gendre se croyant assez riche , se retira du commerce , et acheta dans une province éloignée de la capitale , une belle terre avec son château* où il alla vivre habituellement.
Cependant le ciel prenait soin de punir le frère aîné de sa barbarie ; il avait continué le commerce et multiplié ses entreprises. Longtemps elles furent heureuses ; mais il vint une année fatale : ses vaisseaux périrent, ses correspondans firent banqueroute , et la misère la plus affreuse devint son partage. Ses habits vendus , il fallut manger ie pain de la charité publique. Les remords rendaient encore son état plus horrible.
« Où en serais -je à présent, se disait -il en soupirant, si tous les hommes étaient aussi durs que moi ? Ah ! s'ils savaient comme j'ai traité mon frère , ils rne repousseraient avec horreur ! Mon frère ! mon frère ! s'écriait-il quelquefois dans le chemin , où es- tu ? tu me maudis sans doute, et tu éprouves peut-être en ce moment les horreurs de la faim ! que ne peux-tu me rencontrer et me voir ? tu serais vengé! Hélas î si le hasard m'offrait à ses yeux, il ne reconnaîtrait jamais son aîné sous les lambeaux de la misère î
Un jour qu'il avait fait beaucoup de chemin , ayant à peine assez mangé pour se soutenir, il aperçut de loin un homme richement vêtu qui se promenait dans une prairie vol-
( »6) sine d'un joli château dont il semblait être le* seigneur. Il s'approcha de lui , et implora sa générosité en lui peignant ses malheurs et ses besoins. D'où êtes-vous , lui demanda l'étranger , et comment s'est fait cet enchaînement de revers qui vous a réduit à l'état où vous êtes ? A son récit l'étranger reconnut le frère dont il avait tant h se plaindre. Sans se découvrir, il emmena le pauvre au château, et ordonna à ses gens de le bien traiter, et de lui préparer un logement pour la nuit. L'indigent dormit d'un sommeil profond et paisible. « Ah ! s'écria- 1- il en se réveillant le lendemain matin, que cet honnête homme est bienfaisant ! s'il n'est pas né riche , il méritait de le devenir! » Au bout de quelques instans, le maître de la maison l'envoya chercher, le fixa un moment avec attendrissement , et lui demanda s'il ne le reconnaissait pas. Non. répondit le pauvre. Hé quoi! s'écria le seigneur en larmes , je suis ton frère ! En même temps il se jeta à son cou , et le pressa tendrement sur son cœur. L'aîné , plein de confusion et de joie , tombe à ses genoux, en s'écriant : Mon frère! Il les embrasse et les arrose de ses larmes, et demande
S . Jean lËvawefciste convertit un clieP de voleurs.
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3Toieratimi de S . Jurançons de Sales ,
( «7 ) pardon à celui qu'il a , dans le temps de sa richesse , si cruellement abandonné. Il y a long-temps, lui répond son frère, que je t'ai pardonné ; oublie le passé : tu es riche , car je le suis; vivons ensemble, et aimons-nous!
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