‹ Conseils d'un père à ses enfansChapitre 4 sur 59 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

H, faut choisir ses sociétés , voir d'honnêtes gens. Dangers que Von court à fréquenter les personnes de mauvaises mœurs. Le vin, le jeu , Vintempérance.

Il ne faut point s'abandonner au monde dès le premier pas que l'on fait vers lui : on doit choisir ceux parmi lesquels on se propose de vivre , et ce choix est une de nos actions les plus importantes. Nous prenons peu à peu les manières et souvent les mœurs des personnes que nous voyons habituellement : ce malheur est en quelque sorte indépendant de nous, et beaucoup se sont perdus pour avoir voulu prouver qu'ils étaient supérieurs à cette fal-

( i8) blesse de l'humanité; en conséquence de ce raisonnement, le mérite s'acquiert par la fréquentation de ceux qui en ont, et le spectacle de la vie tranquille et heureuse des hommes qui pratiquent la vertu inspire du goût et de l'amour pour elle.

Les jeunes gens doivent surtout fuir avec soin les libertins : il n'est sorte d'excès auxquels leur compagnie ne finisse tôt ou tard par les entraîner. Le moindre mal qu'elle puisse leur faire d'abord est de bannir de leur front une salutaire honte, et quand on en est venu à ne point rougir de la société des mauvais sujets, on n'est pas loin de les imiter; on a dans le principe ri des tours par lesquels ils se jouent de ce qu'il y a de plus respectable et de plus sacré, on ne tarde pas à devenir insensiblement leur complice. Il est sur ce point des chutes malheureusement trop célèbres, et qui doivent éternellement servir de leçons.

Saint Clément d'Alexandrie et Eusèbe de Césarée rapportent que l'apôtre Saint Jean, faisant la visite des églises d'Asie , y trouva un jeune homme qui lui plut; il l'instruisit, et le recommanda particulièrement à l'évêque de

( *9 ) la ville. Ce jeune protégé avait reçu de la nature les dispositions les plus heureuses : l'évêque y eut trop de confiance. Le jeune homme,, se fiant lui-même sur l'horreur qu'il se sentait pour le vice et pour le crime, vit par plaisanterie , et d'abord pour s'amuser à leurs dépens , des jeunes gens de son âge livrés à la débauche ; mais sa perte fut bientôt le résultat de cette imprudence : ils le corrompirent peu à peu , et finirent par l'entraîner dans les plus grands crimes. S'étant mis à leur tète, il en forma une troupe de voleurs. Quelque temps après, Saint Jean étant revenu dans la même ville , redemanda à Févèque le dépôt qu'il lui avait confié. Celui-ci lui avoua, en rougissant, que le jeune homme était devenu un chef de brigands , et qu'il s'était emparé d'une montagne, où il se tenait avec sa troupe. Le saint apôtre, pénétré de douleur , après avoir fait de justes reproches à l'évêque, monte sur un cheval, et court au lieu qu'on lui avait indiqué. Les sentinelles des voleurs se saisirent de lui. C'est pour cela 9 leur dit » il , que je suis venu ; qu'on me conduise a votre capitaine. Celuici , ayant aperçu et reconnu son ancien protecteur, s'enfuit avec précipitation. Saint Jeae

le poursuivit à bride abattue , malgré la faiblesse de son grand âge , et il lui criait : Mon fils 9 pourquoi me fuyez -vous ? pourquoi fuyez-vous votre père ? Ne craignez point : ii y a encore espérance pour votre salut. Demeurez , croyez-moi. Le jeune homme, touché de ces paroles , s'arrête les yeux baissés , brise ses armes , et voyant le saint vieillard approcher , il va se jeter à ses pieds , et pleure amèrement. L'apôtre le releva , l'embrassa, et ne le quitta point qu'il ne l'eût entièrement remis dans le chemin de la vertu , que ses compagnons de débauche lui avaient fait abandonner.

Voilà qui est à la fois un exemple du danger que l'on court à fréquenter les gens de mauvaises mœurs ? et du profit que l'on retire de la société des gens de bien ; mais quand on s'est livré aux premiers, on ne trouve pas toujours un S.t Jean qui brave les plus extrêmes périls pour vous faire rentrer dans la bonne route.

La société des gens de mauvaises mœurs conduit à celle des femmes sans vertu et sans pudeur , et en un moment 9 ces femmes éteignent dans le cœur d'un jeune homme tout

(ai ) sentiment d'honneur et de délicatesse ; elles le rendent même incapable d'éprouver le verttable amour , et font de lui , dans le monde ? une espèce de proscrit , que les femmes honnêtes fuient avec horreur v et que les mères de famille tiennent soigneusement éloigné de leurs filles. En vain il espérerait plus tard reconquérir l'estime publique par le changement de sa conduite : il a pour jamais perdu la confiance , et son retour à la vertu n'est regardé que comme le fait d'une hypocrisie suggérée par le désir de satisfaire une passion passagère 5 ou l'ambition la plus vile et la plus méprisable, la nature elle-même l'a puni de ses déportemensj et il passera dans une vieillesse prématurée 5 et dans les douleurs les plus aiguës, les restes d'une vie dont les eommencemens ont été prodigués à des misérables qu'on ne peut fréquenter sans se vouer aux maladies les plus honteuses et les plus terribles.

Avec les libertins, on s'accoutume à faire de tout un visage immodéré : on abuse du vin 9 et le vin devient alors l'occasion des plus grands désordres. Quoi de plus vil qu'un homme ivre , et quoi de plus repoussant et de plus dangereux que sa personne ! Un homme ivre

n'est plus lui -même , et dans cet état il n'est point d'excès , de violences auxquels le plus doux ne puisse se porter : il n'est pas non plus d'humiliations auxquelles il ne s'expose , quel que soit son rang.

Alexandre-le-Grand fit à sa gloire une tache ineffaçable , en tuant , dans un moment d'ivresse , Clitus , qui lui avait sauvé la vie , et avec lequel il était uni de la plus étroite amitié.

Le père de ce monarque , au sortir d'un grand repas * où il s'était montré peu retenu sur l'usage du vin, voulut aller rendre la justice dans la place publique de la ville capitale de son royaume. Y ayant condamné une femme du peuple, cette infortunée oublia tout d'un coup la distance qui se trouvait entre son juge et elle, et cria au souverain imprudent : J'en appelle à Philippe à jeun !

Les Lacédémoniens , pour détourner leurs enfans de l'ivrognerie , leur faisaient considérer un esclave ivre : rien de plus dégoûtant, en effet, qu'un homme qui a perdu la raison à force de boire.

L'ivresse est une espèce de délire pendant lequel on commet toutes sortes de scandales,

et Ton a vu dans ce délire des hommes se détruire eux-mêmes. Il n'est point à cet égard d'exception , et les personnes chez lesquelles on devrait espérer de trouver encore quelque modération n'en montrent aucune.

Chapelle , connu par ses vers délicats, soupait un soir tête-à-tête avec un homme de la première distinction. Quand ils eurent bien bu , ils se mirent à faire des réflexions sur les misères de cette vie et sur ce qui doit la suivre. Us convinrent que rien au monde n'était si dangereux que de vivre sans religion ; mais dans leur déraison , ils trouvaient en même temps qu'il n'était pas possible de passer en bon chrétien un grand nombre d'années, et que les martyrs avaient été bien heureux de n'avoir eu que quelques momens à souffrir pour gagner le ciel. Là-dessus Chapelle imagina qu'ils feraient fort bien l'un et l'autre de s'en aller en Turquie pour y prêcher la foi. On nous prendra 9 disait-il, on nous conduira à quelque pacha ; je lui répondrai avec fermeté : vous ferez comme moi, M. ie duc. On m'empalera , on vous empalera après moi, et nous voilà en paradis. Le duc trouva mauvais que Chapelle se mît ainsi avant

( 24 ) lui. C'est à moi? dit-il, qui suis duc et pair, à parler au pacha et à être martyrisé le premier, et non pas à un petit compagnon comme vous. Quand il s'agit de ia foi, répliqua Chapelle, je me moque du duc et pair. Sur cela , le duc lui lance son assiette à la tête : Chapelle se jette sur le duc ; ils renversent tables , buffets , sièges , et bientôt tout le monde accourt et est témoin de leur extravagance.

Nous avons à citer du même Chapelle un autre trait , plus extravagant encore , et qui faillit avoir des suites bien tragiques. Sur la fin de sa vie , Molière vivait de régîine y et lorsqu'il allait à sa maison d'Auteuil, il engageait Chapelle , son ami , à faire les honneurs de sa table 7 et lui laissait le choix des convives. On s'imagine bien qu'il les choisissait à son goût. Un soir que Molière était allé se coucher , et les avait laissés à table , la conversation tomba insensiblement sur la morale. Tout le monde était hors de raison. Que notre vie est peu de chose, dit Chapelle 3 et qu'elle est remplie de traverses ! Chacun parlant sur le même ton, on fut bientôt dégoûté de la vie , et l'on prit la résolution d'aller se noyer dans la rivière

qui était proche ; ils se lèvent , et vont gaîment à îa rivière. Des domestiques et des gens du lieu coururent promptement à ces débauchés qui étaient déjà dans l'eau, et les repéchèrent. Indignés du secours qu'on venait de leur donner, ils mirent l'épée à la main, coururent sur leurs libérateurs , les poursuivirent jusque dans Auteuil. Molière^ qui avait été averti de l'extravagance de ses amis, et qui s'était levé aussitôt, arriva sur ces entrefaites. Il leur demanda ce qu'ils voulaient faire. Fatigués des peines de ce monde-ci £ lui répondit l'un d'eux , nous avions pris ta résolution de passer en l'autre pour être mieux* Vous avez raison, reprit Molière ; mais que vous ai-je fait, pour que vous formiez un si beau projet sans m'y donner part ? Vous allez faire une action sublime qui vous assure l'immortalité , et vous ne daignez pas m'associer à votre gloire ! je vous croyais plus de mes amis.// a parhieu raison 3 dit Chapelle , voilà une injustice que nous lui faisions : viens donc te noyer avec nom. Oh ! doucement , répondit Molière , ce n'est point ici une affaire à entreprendre mal à propos; c'est la dernière action de la vie , il n'en faut pas

perdre le mérite. Si nous nous noyions a l'heure qu'il est , on dirait , à coup sûr , que nous l'aurions fait la nuit comme des désespérés , ou comme des gens ivres. Saisissons le moment qui nous fasse le plus d'honneur : demain , sur les huit à neuf heures du matin , bien à jeun et devant tout le monde , nous irons nous jeter à la rivière. C'est à la clarté des cieux, c'est à la face de l'univers et d'un peuple d'admirateurs, qu'il faut consommer cette grande œuvre. On approuva ce conseil, et on alla se coucher. Le projet s'évanouit avec le vin. Sans Molière, que seraient devenus ceux qui l'avaient formé? Jusqu'à quel point alla leur délire ! Boileau , Racine , La Fontaine étaient cependant parmi eux!

Quels avantages , au contraire , on retire de la tempérance , de la sobriété en général ! L'homme qui vit sous ses lois jouit à toute heure de lui-même , et il ne se trouve jamais dans une situation à faire des choses contraires à sa gloire et à son intérêt. Cette vertu ne demande point d'efforts au-dessus de l'humanité , et plus d'un jeune homme célèbre l'a déjà possédée à un degré éminent. Cyrus, encore enfant , ayant obtenu d'Ast.yage , son

grand -père , la permission de lui donner à boire , pour imiter réchanson de ce prince , il s'en acquitta de fort bonne grâce. Je suis content > mon fils , lui dit Àstyage , on ne peut pas mieux servir; mais puisque vous vouliez imiter Sacas , (c'était le nom de l'échanson ) pourquoi n'avez-vous pas, comme lui, goûté te vin ? L'échanson versait du vin dans sa main gauche , et le goûtait avant de présenter la coupe au roi. J'ai craint, répondit avec naïveté le jeune prince , que cette liqueur ne fût du poison ; car dans le festin que vous donnâtes ? il n'y a pas long -temps , aux grands seigneurs de votre cour, je vis clairement que Sacas vous avait tous empoisonnés. Comment dites-vous cela? dit le roi. d'est , répartit Cyrus , que je m'aperçus qu'après qu'on eut un peu bu de celte liqueur, la tête tourna à tous les convives. Je vous voyais faire des choses que vous ne pardonneriez pas à des enfans ; crier tous à la fois sans vous entendre, puis chanter tous ensemble de la façon la plus ridicule , et lorsqu'un de vous chantait seul, vous juriez, sans l'avoir écouté , qu'il chantait admirablement bien» Chacun de vous vantait ses forces; mais quand

( 28) vous vouliez vous mettre à danser, vous ne pouviez pas vous soutenir. Comment 9 reprit Astyage , ta même chose ri3 arrive - t - eUe pas à votre père? Jamais, répondit Cyrus. Que lui arrive -t -M donc quand il a, eu? ajouta le roi. Il n'a plus soif, répliqua l'enfant.

La société des hommes perdus de mœurs mène encore au jeu , et la passion du jeu perd absolument l'homme qui en est atteint. Après avoir sacrifié son argent , le joueur expose celui qui lui a été confié ; il n'est point d'abus de confiance, de crime même, auquel le jeu ne puisse porter. Le roi Saint-Louis, dans un de ses voyages de mer , ayant appris que son frère , le comte d'Anjou , et le seigneur de Nemours jouaient aux dés, se leva, tout malade qu'il était , se traîna , avec bien de la peine , jusqu'à leur chambre , prit les dés , les tables, avec une partie de l'argent, et jeta le tout dans la mer.

Xénophanes, fameux philosophe grec, invité à jouer , le refusa ; celui qui l'y engageait le traitait de poltron. Oui, je ie suis extrêmement s répondit- il , quand il s'agit de faire ie mat

( *9 ) Platon ? trouvant un de ses disciples qui

jouait , lui fit une réprimande. Le disciple s'excusa 3 en disant qu'il ne jouait qu'un petit jeu. Mais , lui dit Platon , comptes-tu pour rien la passion de jouer qui anime ton petit jeu ?

Ce défaut est encore plus déshonorant et plus hideux chez les femmes que chez les hommes. Il flétrit en un moment tous leurs charmes 9 et n'est propre qu'à les rendre en peu de temps étrangères aux sentimens doux et paisibles que la nature a pris plaisir à mettre en elles. « Le jeu, dit un moraliste, est une des choses que les dames doivent le plus éviter. Rien ne leur sied mieux que la modération et la douceur; mais il est bien difficile de conserver ces deux qualités quand on se livre à une passion qui est presque toujours suivie de l'impatience et de la colère. Je voudrais qu'une femme voulût prendre la peine de se regarder quand elle est en cet état; elle jugerait du désordre de son âme par celui de son visage , et peut-être que l'intérêt de sa beauté ferait ce que la raison n'aurait pu faire. Maiy^ quand elle aurait assez de force pour se posséder dans la perte , quel tort ne se fait-elle

(5o) pas en s'exposant à perdre des sommes excessives qui peuvent ruiner sa maison? A quel manque de respect d'ailleurs ne se commetelle pas , en jouant un jeu qui est capable de mettre les esprits les plus raisonnables hors de leur assiette? Croit -elle que cet homme ? poussé à bout par le malheur 9 soit toujours assez le maître de ses actions et de ses paroles, pour ne pas s'échapper au-delà du respect? »

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