‹ Conseils d'un père à ses enfansChapitre 31 sur 59 · CHAPITRE -XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE -XXVII

Evitez les procès.

Il est des gens qui ont la manie des procès; qui sont sans cesse à fouiller dans leurs titres de propriété 3 à arpenter et à toiser leurs terres , pour voir si quelque vieux droit oublié, ou quelque léger empiétement d'un voisin moins attentif qu'eux, ne leur donnera pas sujet de faire griffonner les huissiers et les procureurs* Rien n'est plus propre à rendre une personne ridicule et haïssable 5 que ce penchant à la chicane : un homme processif n'a point d'amas, parce que tout le monde le redoute ? et craint d'avoir des relations avec lui. On en voit plaider contre leurs parens \ pour les plus légers intérêts : que n'ont-ils donc devant lê$ yeux l'exemple des deux fils de Darius Hystaspe !

Après la mort de ce prince , Artabane, et Xerxès qui depuis devint si fameux par la guerre malheureuse qu'ils lit aux Grecs , crurent avoir un droit égal à la couronne ; le

( «70 premier, parce qu'il était l'aîné de tous ses frères; le second, parce qu'il était le fils aîné du roi depuis qu'il était monté sur le trône. Artabane était absent , lorsque Darius mourut. Xercès prit aussitôt toutes les marques de la royauté, et en exerça les fonctions. Dès que son frère fut arrivé , il quitta le diadème, alla au-devant de lui, et le combla d'honnêtetés. Ils convinrent de prendre pour arbitre de leur différent, Artabane leur oncle, et de s'en rapporter à son jugement. Pendant qu'il examina leur droit , les deux frères se donnèrent réciproquement toutes les marques d'une amitié vraiment fraternelle. Ils se faisaient des présens , et se donnaient même des repas où de part et d'autre régnaient une joie pure et une parfaite sécurité. Spectacle bien digne d'admiration , s'écrie l'historien qui rapporte ce beau trait , de voir que , tandis que la plupart des frères se disputent presque à main armée , un médiocre patrimoine, ceux-ci attendaient, avec tant de modération , un jugement qui devait décider du plus grand empire de l'univers. Quand Artabane eut prononcé en faveur de Xerxès 3 celui qui eut tout l'avantage n'en parut pas plus

PJ.'l73

CÏLLP . -XXVIII

( »?5 ) fier 5 ni l'autre plus chagrin , quoique frustré

de ses espérances. Dans le moment même , il se prosterna devant son frère, le reconnais-* sant pour son maître > et il le plaça de sa propre main sur le trône $ montrant par là une grandeur d'âme supérieure à toutes les grandeurs humaines, un généreux mépris de son propre intérêt , ce mobile si actif et si puissant sur l'esprit des hommes, et qui anime tant de proches les uns contre les autres*

Un mauvais accommodement vaut mieux qu'un bon procès, a-t-on toujours dit : les procès sonten effet ruineux, quelque soin que le gouvernement prenne , de nos jours, d'en modérer les frais et d'en remettre la décision à des magistrats intègres.

Rien de plus propre , par exemple ? à couvrir un homme de ridicule , qu'une demande publique en réparation d'injures. Le public ne voit dans ces sortes d'affaires que la tourmire plus ou moins plaisante des invectives qui ont été dites au plaignant, et c'est aux dépens du maltraité qu'il s'amuse.

L'abbé Malotru , qui joignait à une figure laide et risible , une perruque toujours de travers et mal peignée , disait un jour la messe

( »74) aux Cordeliers de Caen , à un autel où il y avait un tableau de la cène , dont il avait fait présent; il s'était fait peindre pour un des douze apôtres dans ce tableau. Au premier Dominas vobiscum , il s'aperçut qu'un particulier de sa connaissance riait avec un de ses amis- L'abbé > qui se douta que c'était de lui , ayant achevé sa messe , envoya chercher un huissier? pour assigner le rieur en réparation d'insulte : celui-ci , qui dessinait parfaitement bien , ut le portrait de Tabbé tel qu'il était à l'autel. L'affaire fut portée au bailliage : tout Caen s'y trouva pour entendre les deux parties- Après que l'abbé eut fini son plaidoyer , qui prêta beaucoup à rire , l'autre déploya son portrait. Messieurs 3 dit-il, il est vrai que je n'ai pu m9 empêcher de rire, en voyant ia figure dit célébrant, et je l'apporte ici * persuadé que3 tout Catons que vous êtes 9 vous ne pourrez vous dispenser de faire de même. Je demande que cette figure soit mise au greffe , et paraphe e , ne varie tur , comme la meilleure pièce de mon sac. Cette mauvaise plaisanterie mit tout le monde en belle humeur; on rit au nez de l'abbé Malotru : les juges se levèrent dç leur siège, et renvoyèrent, les par-

( >75) lies hors de cour et de procès , les dépens compensés.

V\\VVVVVVVVVV\\'V^\VV>A/VVV\/VVVVVVVVV\V\;VVVVVV^^,VVVV\/V\'VV\^V\A/VVVVV^

Page 1