‹ Conseils d'un père à ses enfansChapitre 32 sur 59 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Un homme qui a le cœur noble , pardonne facilement à ses ennemis.

es grandes âmes ne connaisses ï pas l'affreux plaisir de la vengeance; il est de notre intérêt même de pardonner à ceux qui nous ont fait ou qui ont cherché à nous faire du mal : nous montrer implacable envers eux , c'est en effet leur dire que c'est seulement en consommant notre perte qu'ils peuvent se mettre en sûreté. Aimer à se venger 9 dit un ancien , est ta marque d'un petit génie, d'une âme faible. Celui qui a l'âme élevée est au-dessus des injures et les pardonne. Quand on me fait une injure , disait le célèbre Descartes , je tâche d'élever mon âme si haut, que l'offense ne parvienne pas jusqu'à moi.

Elisabeth , reine d'Angleterre , qui fut si cruelle envers l'infortunée Marie Stuart, montra-cependant pins d'une fois qu'elle savais

pardonner : cette vertu éclata surtout chez

elle dans une circonstance qvii fut la suite du supplice de la reine d'Ecosse,

Une Ecossaise, nommée Marie Lambrun, qui avait été au service de Marie Stuart , s'était mariée ensuite , et la reine d'Ecosse avait accordé plusieurs grâces à son mari. Cet homme fut si affligé de la destinée de sa bienfaitrice , qu'il mourut le même jour que cette malheureuse princesse eut la tête tranchée. Marie Lambrun, qui aimait tendrement son mari , et qui était très-attachée à la reine d'Ecosse, forma le dessein de venger leur mort sur Elisabeth ; elle se déguisa en homme , et prit le nom d'Antoine Spark : elle cacha sous ses habits deux pistolets , résolue d'en tirer un sur la reine , et de se tuer avec l'autre. Un jour qu'Elisabeth se promenait dans ses jardins , Marie Lambrun 9 qui n'avait pas encore trouvé l'occasion favorable > voulut exécuter son attentat ; elle perça la foule avec trop de précipitation : un de ses pistolets tomba 9 et fut aperçu par les gardes de la reine qui se saisirent d'elle. Elisabeth la fit approcher , et lui demanda qui elle était. Je suis fe?nme * répondit-elle avec intrépidité 5 quoique je sois

( »7?) habillée en homme. J'ai été plusieurs années au service de la reine Marie Stuart * que vous avez fait périr injustement. Mon mari en est mort de douleur ; j'ai cru de* voir venger y au péril de ma vie, leur mort par la vôtre.

Son nom qu'elle dit , le son de sa voix et ses traits qu'on se rappela , la firent reconnaître à plusieurs personnes qui se souvinrent de l'avoir vue chez Marie Stuart. Vous avez donc cru , lui dit la reine, faire voire devoir en ni'assassinant ? et moi , que pensez-vous que je doive faire? Me demandez-vous cela, lui répondit Marie Lambrun , en qualité dô reine ou déjuge? Elisabeth lui dit que c'était en qualité de reine. Fous devez donc, repritelle, me faire grâce. Quelle assurance me donnerez-vous 5 lui dit Elisabeth 9 que vous n'abuserez point de cette grâce , et que vous n'attenterez pas une seconde fois à ma vie? Madame , répondit l'Ecossaise , la grâce, qu'on veut donner avec tant de précaution n'est plus une grâce , ainsi vous pouvez me juger. Elisabeth se tournant vers les seigneurs de sa cour, qui étaient près d'elle, leur dit : « Depuis trente ans que je règne , personne

ne m'a encore donné une si belle leçon. » On lui conseillait de livrer cette femme à la sévérité des lois , mais elle lui accorda sa grâce entière et sans condition. L'Ecossaise ? en la remerciant, lui ajouta : Si vous vouiez que ta grâce que vous m'accordez me soit utile 9 faites-moi conduire sûrement hors du royaume étrusque sur les côtes de France. Ce qui fut exécuté.

Des ambassadeurs d'Athènes étant venus se plaindre à Philippe , roi de Macédoine , de quelqu'acte d'hostilité , ce prince , à la fin de l'audience , leur demanda s'il pouvait leur rendre quelque service. Le plus grand service que tu puisses nous rendre ^ lui répondit l'un d'eux, c'est d'aller te pendre, A ces mots, sans s'émouvoir , quoiqu'il vît tout le monde justement indigné, dites à vos maîtres , répliqua-t-il , que ceux qui osent dire de pareilles insolences sont bien plus hautains et moins pacifiques que ceux qui savent tes pardonner.

César ne témoigna aucun ressentiment des épigrammes sanglantes de Catulle. Après la guerre civile, il pardonna à tousses ennemis, et regretta que Caton , en se donnant la

( 179) mort, lui eût enlevé la gloire de lui pardonner.

Adrien , étant parvenu à l'empire , dit à un de ses ennemis qu'il rencontra : Maintenant que je suis empereur, vous n'avez fins rien à craindre de moi.

On conseillait un jour à Philippe-le-Bel 9 roi de France , de punir l'évêque de Pamiers ? qui avait été en partie l'auteur de ses démêlés avec le pape. Je sais que je ie fuis, répondit-il , mais il est 'beau de le pouvoir et dû ne ie pas faire.

On reprochait à l'empereur Théodose-îe- Jeune d'être trop doux et trop bon envers ses ennemis. En vérité, répondit-il $ bien ioinde faire mourir les vivans,je voudrais pouvoir ressusciter les morts.

Un prince Français , ayant été quelque temps prisonnier en Angleterre , signala son retour par une action vraiment magnanime. Pendant sa détention , la plupart des barons et des gentilshommes de ses états avaient pillé ses domaines; ils étaient tous assemblés auprès de lui , lorsque le procureur-général de ce prince Ini apporta un mémoire détaillé des torts qu'ils lui avaient faits; ils pâlirent et furent

( i8o ) consternés; mais le généreux prince dit an magistrat : Avez-vous aussi tenu registre des services qu'ils m'ont rendus ? Non , mon prince , répondit-il. // faut donc brûler ces papiers , reprit le duc, je n'en puis faire usage. En même temps , il les prit et les jeta dans le feu sans les avoir lus.

Henri IV dit un jour au duc de Mayenne : Le plus grand plaisir que j9 ai en faisant la paix , c'est de pardonner aux rebelles.

On reprochait un jour à ce même prince , qu'il traitait avec trop de bonté les ligueurs, ses ennemis irréconciliables. Il répondit : Dieu me pardonne , je dois pardonner ; il oublie mes fautes 9 je dois oublier celles de mon peuple. Que ceux qui ont péché se repentent* et qu'on ne m'en parle plus.

Le célèbre patriarche d'Alexandrie , S.t- Jean-l' Aumônier > se servit de la religion pour réconcilier un des plus grands seigneurs de la ville avec une personne contre laquelle il avait une inimitié déclarée: il l'avait exhorté plusieurs fois , mais inutilement, aie faire. Le voyant inflexible , il le pria de venir le trouver , sous prétexte de quelques affaires publiques 9 et il le mena dans sa chapelle ; il y ce-

lébra devant lui la messe, à laquelle il n^

avait nulle autre personne que celui qui la servait. Après la consécration , quand il eut commencé l'oraison dominicale , qu'ils prononçaient tous les trois ensemble, selon la coutume de ce temps-là , le saint patriarche fit signe au servant de se taire à ces mots : Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés , et il se tut lui-même , de sorte que ce seigneur fut le seul qui les prononça. Le saint, se tournant alors de son côté, lui dit avec beaucoup de douceur : Pensez, je vous prie , à ce que vous venez de demander et de dire à Dieu, lorsque, pour l'engager à vous pardonner vos offenses , vous avez protesté que vous pardonniez à ceux qui vous ont offensé. Ce seigneur, frappé de ces paroles, se jeta aux pieds de son patriarche , et lui répondit : Je, suis prêt ci faire tout ce que vous voudrez. Il alla aussitôt se réconcilier sincèrement avec son ennemi.

Le brave Grillon , dont le nom sera à jamais immortel , fit, entre mille autres, un« belle action qui se rapporte à notre sujet. Un soldat huguenot, croyant abattre en lui un des plus

( «8a) forts appuis des Catholiques ,résolutde le tuer, îl se cache donc dans un endroit d'où il peut exécuter son dessein , et lui tire un coup d'arquebuse , qui , heureusement , ne lui fait qu'une légère blessure. Crillon furieux court à l'assassin. Dans le temps qu'il est prêt de le percer, le soldat tombe à ses pieds et lui demande la vie. Rends grâce à ma religion 3 lui dit Grillon, et rougis de n'en être pas ; va, je te donne la vie* Si la parole d'un sujet rebelle à son roi et infidèle à sa religion pouvait être reçue, je te demanderais de me promettre de ne jamais combattre que pour îe service de ton légitime souverain. Le soldat, confondu et pénétré , jura une fidélité inviolable à son roi et à la religion catholique y dont il fit profession à l'instant même.

Louis XI ï fit au commencement de son règne , une liste des^grands qui avaient été ses persécuteurs sous le règne de Charles VIII, son prédécesseur, tandis qu'il n'était encore que duc d'Orléans. Il marqua d'une croix le nom de chacun d'eux. Presque tous , croyant qu'ils allaient devenir les victimes du juste ressentiment de ce prince , voulurent s'éloigner de la cour ; mais il les rassura par ces

( i83) paroles vraiment dignes d'un roi très-chrétien La croix que j'ai jointe à vos noms no vous annonçait pas la vengeance ; elle marque? ainsi que celle de notre seigneur , le pardon des injures. On connaît le beau mot de ce grand prinee qui, étant monté sur le trône ? dit que le roi de France ne vengerait pas les injures du duc a" Orléans.

Le duc d'Infantado , grand d'Espagne , irrité d'un refus que lui avait fait le cardinal Ximénès , qui , de fils d'un procureur de village , était devenu ministre d'état , envoya son aumônier pour lui dire des injures et lui reprocher la bassesse de sa naissance. L'aumônier se rendit chez le cardinal , se mit à ses genoux , et le prévint de la commission dont il était chargé. Le ministre le fit relever 9 et lui dit : Retournez vers votre maître, vous le trouverez bien honteux de vous avoir donné cette commission. Le duc d'Infantado fut en effet si confus, quand il revit son aumônier, qu'il le querella, ainsi que ses amis qui ne l'avaient pas empêché de faire cette sottise.

Comme on sollicitait Henri IV à traiter avec rigueur quelques villes du parti de la ligue , il

répondit par cette belle maxime : La satisfaction qu'on tire de ia vengeance ne dure que peu de momens; mais celle que la clémence produit ne finit jamais.

Avant de se laisser aller à l'affreux désir de la vengeance , il faut surtout examiner si Ton n'a pas mérité les in j ures , lesmarqviesde haine que l'on a reçues.

Montécuculli, général des armées de Tem^ pereur d'Allemagne , avait donné ordre que personne ne traversât certains blés qui avoisinaient son camp. Un soldat, revenant d'un village, prit un^cheminqui était au milieu des blés, et dans le^as de la loi. Montécuculli 7 l'ayant aperçu , envoya ordre au prévôt de 'armée de faire son devoir. Cependant le soldat protestait au général qu'il ne connaissait pas la défense. Montécuculli répondit : Que le prévôt fasse son devoir. Alors le soldat, outré, et qu'on n'avait pas encore désarmé, dit; Je n'étais pas coupable : je le suis maintenant; et il tira son fusil sur le général. Le coup manqua. Montécuculli reconnut qu'il avait lui-même eu tort, et il pardonna.

L'empereur Théodose -le -Grand écrivit à Hufin ? préfet du Prétoire : Si quelqu'un parle

( «85 ) mal de notre personne et denotre gouverne* ment 9 nous ne voulons pas le punir. S'il a parié par légèreté, i l faut le mépriser; si c'est par folie, il faut le plaindre ; si c'est par in* jure, il faut lui pardonner.

*W\ W\A/WVWW\/V\MWV.VW(WA/WVW\/W\ W\<VWWWWW*»VWVW /VWVWVV*

Page 1