CHAPITRE XXIX
Aimez à vous venger par vos bienfaits.
jO'il est beau de pardonner à ses ennemis, il est encore plus beau de s'en venger par ses bienfaits. Cette vertu n'est pas supérieure à l'humanité ; plusieurs en ont fourni la preuve.
Quelques ennemis secrets du gouvernement de Suède entreprirent de mettre dans leur parti un jeune poëte , à qui le talent d'écrire en vers tenait lieu de fortune. À leur instigation, il composa plusieurs satires très -mordantes contre Gustave III. Ce prince en fut instruit , voulut les lire , et fit venir l'auteur. Le poëte ne parut devant lui qu'avec le juste effroi d'un coupable qui prévoit son châtiment, Monami , lui dit le monarque, vous écrivez
avec esprit; mais il vous manque une chose essentielle , c'est du pain : je vous fais mon bibliothécaire, pour vous mettre à portée de cultiver vos talens. Je vous pardonne ce que vous avez écrit. Quelques jours après, le roi ayant fait lire au même poète , confus et reconnaissant , quelques vers de sa composition ? et trouvant qu'il avait encore îe talent de bien lire , ajouta à sa qualité de bibliothécaire celle de son lecteur.
Boursault, poëte français, auteur de plusieurs comédies remplies d'une très -bonne morale et de beaucoup de traits d'esprit , avait eu le malheur de déplaire à Boileau ^ qui avait lancé contre lui quelques-uns de ses traits satiriques. Boileau étant allé aux eaux de Bourbon , pour une extinction de voix , fut obligé d'y rester beaucoup plus de temps qu'il ne l'avait cru. Boursault, qui était receveur des tailles à Montluçon , en Bourbonnais , apprit par un de leurs amis communs que son censeur était dans le voisinage, et qu'il y manquait d'argent. Il n'hésita pas un moment à l'aller trouver , et il lui porta une bourse de deux cents louis. Boileau fut surpris, et en même temps si touché d'une telle générosité 3
( '«7) qu'il se Jeta à son cou et lui demanda "son
amitié.
François de Lorraine , duc de Guise , après avoir vaincu les Calvinistes à la bataille de Dreux , assiégeait Rouen 9 dont ils avaient fait la place d'armes de leur parti. On lui amena un d'eux qui avait les yeux égarés et paraissait avoir en tête quelque mauvais dessein. Le duc de Guise l'interrogea. Ce malheureux lui avoua qu'il avait formé le dessein de l'assassiner. Quel mal tfai-je fait 3 lui dit le duc avec bonté , pour attenter à ma vie ? — Vous ne m'en avez fait aucun , lui répondit le Protestant ; mais c'est parce que vous êtes le plus grand ennemi de ma religion. Si ta religion, reprit le duc, te porte à m' assassiner , ia mienne veut que je te pardonne : juge après cela, laquelle des deux est la meilleure? Il lui fit donner un cheval et cent écus , et il le renvoya.
On dit un Jour à Philippe , roi de Macédoine, qu'un homme avait mal parlé de lui, et on voulait l'engager à le punir. Prenons garde auparavant, répondit-il^ si nous ne lui en avons pas donné le sujet. Ayant appris que cet homme vivait mal à son aise5 sans re
( ***) cevoif aucune gratification de la cour, il lui fît
du bien : ce qui changea ses malédictions en
louanges, et fît dire à ce prince un autre bon
mot : qu'il est au pouvoir des rois de se faire
aimer ou haïr.
On informa Henri IV que , quoiqu'il eût pardonné et fait plusieurs grâces à un brave officier qui avait été un des capitaines de la ligue, il ne lui était pas attaché. Je veux lui faire tant de bien, répondit ce grand prince, que je ie forcerai de m' aimer. C'est en effet ainsi qu'il gagnait les plus obstinés. L'empereur Sigismond faisait de même* Laurent , prince palatin , lui témoignait son étonnement de ce qu'au lieu de faire mourir ses ennemis vaincus , il les comblait de grâces. Ne fais-je pas mourir mes ennemis , disait-il, en les rendant mes amis ?
Deux marchands d'une ville, voisins et jaloux l'un de l'autre , vivaient dans une inimitié assez scandaleuse. L'un d'eux , rentrant en lui-même, consulta une personne de piété qui avait sa confiance, et lui demanda comment il fallait qu'il s'y prît pour se réconcilier avec son ennemi. Le meilleur moyen, réponditelle; est celui que jevais vous indiquer. Lors-
f uô des personnes viendront à votre boutique pour acheter y et que vous n'aurez pas ce qui leur convient, conseillez-leur d' aller chez lui. Il le fit. L'autre marchand 9 instruit d'où lui venaient ces acheteurs, fut sensible aux bons offices d'un homme qu'il regardait comme son ennemi. Il alla chez lui pour l'en remercier, lui demanda, les larmes aux yeux, pardon de la haine qu'il lui avait portée , et le conjura de le recevoir au nombre de ses meil* leurs amis.
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