‹ Conseils d'un père à ses enfansChapitre 44 sur 59 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

Il faut s'attachera un état quelconque,

et ne pas se laisser rebuter par les

difficultés qu'il offre. — Immoler ses

plaisirs à ses devoirs. — Ne pas trop

désirer.

V ous entendez beaucoup de personnes se plaindre à la fin de leur vie ? qu'elles ont travaillé continuellement, sans pouvoir réussir à rien ; mais ces personnes ne vous disent pas qu'elle n'ont pas su se former un plan fixe de conduite 9 et s'attacher à un état quelconque. Les moindres difficultés les ont à mesure fait changer de route, et voilà ce qui les aem*

{ »3o) péchées d'arriver au but. Elles ont voulu

vendre du vin , et ont acheté des vignes ; mais comme la première année a été mauvaise , elles se sont bien vite hâtées de revendre les vignes : l'envie de faire le commerce des bestiaux leur a fait ensuite acquérir des moutons , mais on s'est encore pressé de se défaire des moutons , parce que les brebis ont été moins fécondes cette année laque les autres: enfin 9 le commerce ayant baissé momentanément , six semaines après qu'elles eurent pris boutique , elles se sont dépêchées de céder leur fonds à perte. Ainsi , elles ne sont réellement parvenues à rien; mais par leur faute , car avec un peu plus de patience dans le caractère, et de constance dans les idées, elles auraient pu faire fortune dans chacun des états qu'elles ont successivement embrassés.

Mes enfans, quand on veut devenir quelque chose dans le monde, il faut prendre un parti quelconque , et s'y attacher fortement, quelques difficultés que Ton rencontre en son chemin. Voilà pourquoi vous voyez dans presque toutes les classes les hommes d'un génie ordinaire réussir plus souvent que ceux qui ont reçu de la nature un génie supérieur : les

( *4o ) premiers forment moins de projets que les seconds: ils s'attachent à une idée unique, y rapportent toutes leurs pensées 9 et la regardant comme leur seul moyen de salut , finissent par la faire prospérer à force de soins et d'efforts.

Il ne suffit pas non plus de choisir un état, et de s'y attacher invariablement ; il faut encore remplir les devoirs de cet état. Combien voyez-vous de gens qui, par leur conduite , leurs occupations annonceraient toute autre chose que ce qu'ils sont réellement. Défiezvous cependant des juges qui font des plans de campagne ; des médecins qui font des comédies : des marchands qui passent leur temps dans les sociétés littéraires, et des notaires que Ton voit trop souvent au bal ; il n'y a aucun fond à faire sur tous ces gens là , et il est impossible qu'ayant des inclinations aussi contraires à leur profession, et s'y abandonnant sans réserve , ils connaissent et remplissent bien les obligations et les charges de cette profession. Rien de plus ridicule aussi que chacun de ces personnages; et cela va du dernier rang de la société au premier de tous.

Le chevalier. Folard avait été envoyé à Mo-

de ne , pour aider de ses conseils, en cas de siège , le gouverneur de cette place. Je mo rendis chez lui, dit ce militaire estimable, mais je choisis mal mon temps* J'avais déjà appris qu'une infinité de maîtres s'étaient chargés de son éducation ; j'en eus bientôt la preuve. Je le trouvai avec un rabbin célèbre. Dès qu'il m'aperçut, il me dit fort poliment , qu'il savait le sujet de ma venue , et qu'il était fbfft ravi de m'avoir pour collègue. J'apprends V hébreu, comme vous voyez , ajoutat-il , un peu tard, à la vérité, mais j espère en voir te bout, etde bien d' autres connaissances- Je répondis que je le louais d'employer Si bien son temps. Il renvoya le rabbin ; mais à peine était-il dehors , que voilà un maître à danser qui entre. Vous me pardonnerez , dit-il , je mets ainsi ta matinée à profit : l'après-dînée sera toute pour vous* Je lui répondis que, s'il le permettait, je le verrais en mouvement avec plaisir. Je le vis donc danser et bondir avec une légèreté surprenante pour un homme de soixante -huit ans. Je crus en être quitte pour cette folie , mais je me trompais. Le maître à danser était à peine sorti 9 qu'un maître de musique sa

présenta. Je tombai de ma hauteur, envoyant tout cela. Voilà mon homme qui se met à chanter , ou pour mieux dire, à croasser; j'en fus étourdi. Cela finit par un poëte qui venait aussi régulièrement que les autres, lui expliquer les plus beaux endroits du Tasse. Je fus obligé de le laisser là , et d'avoir recours au commissaire ordonnateur, sur qui le bonhomme s'était déchargé de toute les fonctions de gouverneur.

M. Huet , l'un des plus savans hommes de l'avant -dernier siècle , ayant été fait évêque d'Avranches , continuait d'étudier beaucoup. Un paysan de son diocèse vint plusieurs fois pour lui parler. On lui disait toujours que monseigneur étudiait , et qu'il n'était pas visible. Le paysan rebuté , dit un jour en murmurant : Pourquoi ne nous a-t-on pas dorme lin évêque qui dit fait toutes ses études?

Une pauvre femme étant venue plusieurs fois conjurer Philippe, roi de Macédoine, de terminer son procès et de lui rendre justice , il la renvoyait toujours , sous prétexte qu'il n'avait pas le temps. Cessez donc d'être roi , lui dit-elle enfin avec émotion. Philippe sentit toute la force de cette leçon hardie à laquelle

il s'était exposé ; il écouta sur-le-champ ce qu'elle avait à lui dire 9 et la satisfit.

Le fameux Danès était célèbre dans son siècle par son érudition; iljcontribua beaucoup à l'établissement du Collège Royal, où il fut le premier professeur grec : il savait très-bien les trois langues savantes qu'on y enseignait; il fut député deux fois au concile de Trente. Henri II le fit précepteur du dauphin 5 qui fut depuis le roi François II ; il le fit aussi évêque de Lavaur : alors Danès ne fut plus qu'évêque, Langues ? philosophie 9 belle - lettres ? il sacrifia tout à la religion et à la pratique des vertus pastorales.

Durant tout le séjour que l'empereur Joseph II fit à Prague 5 la première foiscpi'il vint en Bohême , il ne voulut point aller aux spectacles. J'ai trop d'affaires , répondit-il à ceux qui l'y invitaient , pour perdre mon temps à

m'amuser.

On en a vu se sacrifier entièrement aux devoirs de leur état, et ces exemples se trouvent principalement chez les princes, que le vulgaire croit dispensés de bien des obligations.

Aureng-Zeb , empereur du Mogol, sortait

( 244 ) d'une grande maladie. Un de ses courtisans ,

le voyant travailler plus que sa faiblesse ne lui permettait , lui représenta combien cet excès de travail était dangereux. Aureng-Zeb lui lança un regard de mépris et d'indignation , et se tournant vers les autres courtisans, il leur dit : « N'avouez-vous pas qu'il y a des circonstances où un roi doit hasarder sa vie et périr les armes à la main , s'il le faut , pour la défense de la patrie? Et ce vil flatteur ne veut pas que je consacre mes veilles au bonheur de mes sujets ! Croit-il donc que j'ignore que la Divinité ne m'a conduit sur le trône que pour la félicité de tant de millions d'hommes qu'elle m'a soumis ? Non,, non , Aureng-Zeb n'oubliera jamais les yers de Sadi a

Pvois , cessez d'être rois , ou régnez par vous-mêmes» On mérite à ce prix les dignités suprêmes. *

Hélas! ajouta-t-il 5 la grandeur et la prospérité ne nous tendent déjà que trop de pièges ! Malheureux que nous sommes! tout nous porte à la mollesse : les femmes par leurs caresses , les plaisirs par leurs attraits. Faudrat-il encore que de lâches adulateurs élèvent £eur voix perfide pour combattre la vertu tou-»

( ^45) jours faible et chancelante des rois, et les perdre par de fiin estes conseils !

L'illustre M. d'Aguesseau ? étant procureurgénéral, exerçait les fonctions laborieuses et continuelles de cette charge avec un zèle et une vigilance qui ne lui laissaient aucun moment de relâche. Quelqu'un lui conseillait de prendre un peu de repos. Puis-je me reposer, répondit-il, tandis que je sais qu'il y a des hommes qui souffrent ?

Rotrou , célèbre poète français , était revêtu de la première magistrature de Dreux > sa patrie , lorsque cette ville fut affligée d'une maladie épidémique. Pressé par ses amis de Paris de mettre sa vie en sûreté , et de quitter un lieu si dangereux , il répondit que sa conscience ne lui permettait pas de suivre ce conseil , parce qu'il n'y avait que lui qui pût maintenir le bon ordre dans ces circonstances. C en' est pas , ajoutait-il en finissant sa lettre * que le péril ou je me trouve ne soit fort grand, puisqu9aurnomentuJàje vous écris, onsonnù pour la vingt-deuxième personne qui est morte aujourd'hui : ce sera pour moi quanti il plaira à Dieu. \\ mourut en effet de la contagion.

La peste de Marseille immortalisa , en 1720? M. de Belzunce , évêque de cette ville. Il en brava tous les dangers , pour porter aux malades les secours spirituels et temporels , et il refusa ensuite les récompenses que l'on voulait décerner à son courage et à sa vertu.

Que sont cependant auprès de ces grands exemples de dévouement les devoirs que je prêche ici, mes enfansPLa plupart de ces devoirs sont très-faciles à remplir , et on les sacrifie le plus souvent à des plaisirs dangereux et funestes !

Pourquoi tant d'hommes se plaignent -Us encore de la fortune ? c'est que- dans chacune de leurs entreprises, leur ambition était si grande 5 qu'il était presqu'impossible qu'elle se trouvât satisfaite. Ces hommes ne seront jamais heureux : ils empoisonnent leur vie par de vains désirs ? qui les dégoûtent de leur état et lçs détournent d'en remplir les devoirs , en iïiême temps qu'il les empêchent d'en sentir les avantages.

Tel fut le célèbre abbé de Mongault , de l'Académie française , de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres , homme d'un mérite distingué ? et l'un des meilleurs écrivains

( 4? ) de son siècle. Fils naturel de M. Colbcrt de Saint-Pouanges, il resta quelque temps auprès de Jtf. Colbert, archevêque de Toulouse, qui lui donna des témoignages certains de son eslime et de son affection, en lui procurant une bonne abbaye» Le duc d'Orléans, depuis régent du royaume , informé de son mérite, lui confia l'éducation de son fils le duc de Chartres , et il s'acquit une estime générale dans cette place importante. Ce fut là son malheur : l'ambition s'empara de lui ; il eut toujours devant les yeux l'étonnante fortune du cardinal Dubois, fils d'an apothicaire, lecteur, ensuite précepteur du même duc d'Orléans, qui fut depuis régent ; ministre de ses plaisirs, objet de ses mépris , et néanmoins fait conseiller d'état par ce prince, à qui il était nécessaire, envoyé ambassadeur en Angleterre, nommé archevêque de Cambrai , cardinal , premier ministre , et peu après de l'Académie français* et des Belles-Lettres; académicien ignorant ecclésiastique scandaleux , ministre ridicule. L'abbé de Mongault, qui pouvait, sans beaucoup de vanité, se sentir fort supérieur en mérite à ce fils méprisable de la fortune, et qui se rendait en effet cette justice ? fit ce faux

raisonnement que l'amour - propre suggère presque toujours : Je vaux mieux , je dois donc mieux réussir. Rien ne lui manquait du côté de la fortune ; il était pourvu de plusieurs bonnes abbayes, de plusieurs places de secrétaires; mais loutes ces grâces le laissaient dans un état subalterne , et le cardinal Dubois s'était élevé à la suprême puissance ! Cette idée rendit l'abbé de Mongault malheureux ; elle le jeta dans la mélancolie , et lui donna des vapeurs noires.

Cette manie de courir après le bonheur, en changeant d'état, tourmenta une partie de la vie du fameux abbé Prévôt, d'abord Jésuite, ensuite militaire , puis Jésuite encore , puis encore militaire , puis Bénédictin , puis abbé bel-esprit, quelquefois fugitif et errant, tantôt en Angleterre, tantôt en Hollande; enfin , fixé en France par les bontés du prince de Conti , qui le fit son aumônier et son secrétaire. Il porta dans ses études le même goût du changement, et comme il avait essayé de presque tous les états , il s'exerça dans presque tous les genres d'écrire jusqu'à la fin de sa vie.

Ce n'est ni la grandeur, ni la richesse , qu'il

( 249) faut demandera Dieu; c'est la sagesse pour se

gouverner.

La grandeur n'est un état de félicité que pour ceux qui la voient de loin : ses privilèges sont eux-mêmes des charges et des embarras.

Un seigneur disait à Henri IV, que le bonheur d'être roi passait pour si indubitable, que lorsqu'on voulait exprimer qu'un homme était heureux, on disait ordinairement : Il est heureux comme unroi. C'est, répondit ce grand prince , qu'on ignore tout le poids d'une couronne qui est portée dignement.

Théodose-le-Jeune , s'étant éloigné de ses gens dans une chasse , arriva fort fatigué à une cabane : c'était la cellule d'un anachorète. Le solitaire le prit pour un officier de la cour, le reçut avec honnêteté ; ils firent la prière et s'assirent. L'empereur , jetant les yeux de toutes parts, ne vitdans la cellule qu'une corbeille, où étaient un morceau de pain et un vase plein d'eau. Son hôte l'invita à prendre quelque chose : le prince accepte. Après ce repas frugal, s'étant fait connaître pour ce qu'il était , le solitaire se jeta à ses pieds ; mais l'empereur le releva en lui disant : Que vous êtes heureux, mon père, de vivre

loin des affairs du siècle ! Le vrai bonheur n'habite pas sous la pourpre. J en1 ai jamais trouvé de plus grand plaisir qu'à manger votre pain et à boire votre eau.

L'empereur Charles-Quint fît le même aveu, Lorsqu'il se dépouilla de ses états en faveur de Philippe Iï son fils , dans une assemblée composée des plus grands seigneurs de ses roj^aumes, il lui dit : Mon fils , je vous charge d'un fardeau bien pesant. Je vous mets sur la tête une couronne > dont les fleurons sont entrelacés d'épines bien piquantes; elle n'a qu'un faux brillant. Je n'ai pas goûté dans la royauté une seule heure de repos ; je n'y ai eu aucun plaisir qui n'ait été empoisonné*

Le célèbre calife des Maures en Espagne , Àbdérame III , qui régnait avec tant de gloire à Cordoue, reconnut la vanité des choses humaines dans un écrit qu'on trouva après sa îiiort , et tracé de sa main. Il était conçu en ces termes : « Cinquante ans se sont écoulés depuis que j e suis calife. Richesses , honneurs* plaisirs ? j'ai joui de tout , j'ai tout épuisé. Les rois, mes rivaux, m'estiment, me redoutent et m'envient. Tout ce que les hommes désirent m'a été prodigué par le ciel. Dans ce

long espace d'apparente félicité , j'ai calcule le nombre des jours où je me suis trouvé heureux : ce nombre se monte à quatorze. Mortels ! appréciez la grandeur, le monde et la vie. »

L'homme qui sait se gouverner sagement, quelque peu qu'il possède , et qu'il puisse entreprendre, est plus dans le chemin de la fortune que le millionnaire qui ne sait point user de ses richesses , et que l'impétuosité de son caractère porte sans cesse à des entreprises peu mesurées. Nous avons à ce sujet une belle fiction morale de Crantor, philosophe platonicien ; il disait que les divinités qui président à la richesse, à la volupté, à la santé et à la vertu, se présentèrent un jour à tous les Grecs rassemblés aux jeux olympiques , afin qu'ils leur marquassent leur rang , suivant le degré de leur influence sur le bonheur de l'homme. La richesse étala sa magnificence, et commençait à éblouir les yeux des juges > quand la volupté représenta que l'unique mérite des richesses était de conduire au plaisir. La santé dit que sans elle les plus grand plaisirs sont amers , et que la douleur prend bientôt la place de la joie; mais la vertu termina la clis-

pute 3 et fit convenir tous les Grecs que la richesse , le plaisir et la santé 5 ne durent pas long-temps sans elle , ou deviennent des maux pour qui ne sait pas en user avec sagesse.

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