‹ Conseils d'un père à ses enfansChapitre 45 sur 59 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

La cour.

A. oute cette philosophie ne dispense cependant pas l'homme de ses devoirs envers la société. Quand le nom glorieux que ses ancêtres lui ont laissé fixe les yeux sur lui, quand son mérite le rend capable de grandes choses , il ne doit point abandonner les dignités aux intrigans : c'est une obligation sacrée pour lui de s'approcher du trône , afin d'y servir sa patrie , en se rendant utile au prince par ses conseils ou ses actions. La cour n'est l'objet de tant de critiques que parce qu'elle est enviée , et on peut y pratiquer aussi la vertu. Tous ceux qui arrivent aux premières places n'y arrivent pas par des voies honteuses , et il s'est vu parmi eux plus d'un grand homme : Us ont donné plus d'un grand exemple.

Mes enfans, cette route vous est ouverte; si vous la parcourez heureusement , que ce soit aussi avec honneur ; et souvenez-vous , en avançant dans ce chemin difficile et enveloppé de vapeurs enivrantes, des conseils que je vais vous donner sur quelques-unes des circonstances où vous pourrez vous trouver à ce point où se réunissent tous les sentiers que se trace l'ambition.

Sur les moyens de parvenir. N'employez jamais de moyens honteux pour acquérir des dignités. Que personne n'ait sujet de pleurer sur votre élévation. Henri ÎI offrit la place d'avocat du roi à M. de Mesme. Ce magistrat prit la liberté de représenter au prince que cette place n'était pas vacante. Elle vaque , répliqua le roi , parce que je suis très-mécon-» tent de celui qui Pavait. Ah! sire, répondit généreusement M. de Mesme , après avoir fait l'apologie de l'accusé , f aimerais mieux gratter la terre avec mes ongles , que d'entrer dans cette charge far une telle porte. Le roi eut égard à sa remontrance , et laissa l'avocat du roi dans sa place. Celui-ci vint le lendemain remercier son bienfaiteur. M. de Mesme eut

(254) beaucoup de peine à souffrir qu'il lui fit des remereîmens pour une action qui était, disaitil, d'un devoir indispensable : un homme de bien ne devant jamais prendre lapiace d'un autre homme de bien.

Ne prétendez point à la faveur du souverain par la flatterie. Cherchez à vous faire remarquer du monarque par votre zèle , par votre dévoûrnent, par vos belles actions, mais jamais par des flatteries : c'est le moyen de parvenir le plus honteux et le plus véritablement misérable. Les grands princes méprisent les flatteurs et reçoivent quelquefois très-mal leurs louanges outrées et déraisonnables.

Un flatteur lisait devant Alexandre ce qu'il avait composé de son histoire. Etant arrivé à un endroit où il le faisait combattre contre une troupe d'éléphans , dont il tuait un de chaque coup , Alexandre , transporté de colère , prit le livre, le jeta dans l'Hydaspe, sur lequel il naviguait alors , et menaça l'auteur de l'y faire jeter aussi, s'il écrivait encore de la sorte.

Henri IV n'aimait pas les louanges. Il dit un jour à un poète qui lui en avait prodigué : Quand on dira du bien de moi y je ne serai

( 255 ) pas fâché de l'ignorer y mais si l'on en disait du mal, je voudrais le savoir pour me corriger.

On demandait à M. de La Mothe , comment il avait trouvé un sermon où il avait été loué au commencement et à la fin. Je le trouve, répondit ce prélat , comme les poissons , trèsbon entre la tête et la queue.

Quelqu'un ayant demandé à l'empereur Niger la permission de réciter devant lui son panégyrique : C'est se moquer , répondit-il , que de faire l'éloge d'un homme vivant , et surtout d'un souverain. Ce n'est pas le louer parce qu'il fait bien, mais c'est le flatter > afin qu'il récompense.

Phocion , aussi homme de bien que grand orateur, reprenait fortement les Athéniens, au lieu que Demades les flattait par ses harangues. Ce peuple te tuera, s'il entre en fureur, lui dit Demades. Et toi, s'il entre en son bon sens9 répliqua Phocion.

Il arriva un jour une aventure fort singulière à un poëte persan qui vivait des éloges qu'il prodiguait aux grands. Il fut cité devant le cadi par un particulier. Arrivé chez le juge, il entendit former contre lai une demande à

( a56 ) laquelle il ne s'attendait guère. On lui demaii« dait cent pièces d'or. Où peuvent être vos titres? répondit le poëte. — Dans vos ouvrages , répliqua le demandeur. Vous avez fait pour Ibn Malik , notre grand-vizir, les plus beaux vers du monde, et vos vers doivent me valoir nécessairement cent pièces d'or de lui oudevous. Voici ce que vous y dites : Ibn Malik surpasse tous tes hommes en générosité ; et si quelqu'un lui demande un bienfait je suis caution qu'il ne lui sera pas refusé. Surla foi de ces vers , j'ai été demander au vizir cent pièces d'or, dont j'ai un besoin pressant. Il n'a pas fait droit à ma demande ; mais je n'en suis point inquiet , puisque vous voulez bien répondre pour lui. Le poëte , qui vit qu'il allait être condamné, courut chez le vizir 9 et lui dit qu'il lui avait fait un honneur auquel il espérait qu'il ne voudrait pas renoncer. Il lui raconta le fait. A la bonne heure > lui répondit Ibn Malik; mais ma modestie vous enjoint de ne plus me faire, à l'avenir , tant d'honneur.

Un mot heureux , agréable , peut se dire sans faire déshonneur à la bouche qui le profère. Savoir dire des choses polies et obligeas-

tes est même un talent , qui, répandu en général chez toutes les personnes qui forment la cour d'un prince , en fait un des principaux charmes.

Lorsqu'il fut question de nommer un gouverneur au grand Dauphin, quelqu'un dit au duc de Montausier, dont le mérite était universellement reconnu : Si monseigneur ic Dauphin est né heureux , vous serez son gouverneur.

On déposait à mesure à Notre-Dame les drapeaux que le maréchal de Luxembourg prenait aux ennemis delà France. Le nombre en fut bientôt si grand, que l'église s'en trouva en quelque sorte tapissée. M. le prince de Conti , venant assister au Te Deum qui devait se chanter pour la victoire de la Marsailles ? tenait le Maréchal par la main. Messieurs > dit-il en écartant la foule qui embarrassait la porte, laissez passer le tapissier de Notre- Dame.

Il existe un compliment de Louis XIV au grand Condé ., qui est une des plus belles paroles de ce monarque. Le grand Condé alla saluer le roi, après la campagne où il avait gagné la sanglante et glorieuse bataille de Senef,

( 258 } louis XIT vint au-devant de lui jusque sur le grand escalier de Versailles. Le prince, qui avait de la peine àmonter , parce qu'il souffrait de la goutte , dit, au milieu des degrés, Sire , je demande pardon à votre majesté , si je la fais attendre. Le roi lui répondit \ Mon cousin > ne vous pressczpas : on ne saurait mar~ cher bien vite quand on est aussi chargé cU lauriers que vous Vêtes.

Ne rien suggérer à un prince qui soit indigne de iui. Si un jeune prince vous est confié , ou qu'un piince mette sa confiance en vous , ne lui faites jamais faire , même par amour pour lui , rien qui puisse , dans la suite, lui être reproché comme une tache à sa gloire.

A la bataille de Nerwinde , gagnée par le maréchal de Luxembourg sur les ennemis de la France, on eut de la peine à se faire un passage à travers les retranchemens des ennemis. La brèche faite , on ne pouvait y passer sans un extrême danger de perdre la vie : le duc de Chartres y volait. Le maréchal de Luxembourg voulut l'en empêcher; il dit à M. d'Arci , gouverneur du jeune prince, de le retenir, parce que cet endroit était trop périlleux. Pourquoi retenir le prince ? répondit M. d'Arci. Les

( »59) grands sont nés pour se distinguer par leurs belles actions, à la guerre comme ailleurs, et pour montrer r par leurs exemples , aux troupes à combattre avec courage. Vous y passez bien : mon prince y passera aussi : et puisqu'il peut acquérir de la gloire en cette occasion , bien loin de l'en empêcher, je l'y conduis, et tant que je serai son gouverneur, je le mènerai partout.

Au siège de Lille , Louis XIV, observant les assiégés, était à découvert dans un endroit très-exposé au feu de la place. Quelques courtisans lui en firent l'observation , en le suppliant de se ménager davantage. Le roi paraissait ébranlé, quand le vieux duc de Charost , capitaine des Gardes , qui était près de lui , lui changea son drapeau pour le sien , en lui disant : Sire, le vin est tiré 3 il faut te boire.

En 1670, les Turcs vinrent fondre sur la Pologne, avec une armée qui aurait suffi pour renverser les plus grandes puissances. Sobieski ne put rassembler que quinze mille hommes pour s'opposer à tant de forces ; et avec un si petit secours, ce héros triompha. Il y eut néanmoins un moment où l'armée polonaise , campée dans un poste désavantageux, et craignant

d'être enveloppée , conjura le roi de mettre sa personne en sûreté : Vous me mépriseriez , dit-il , si je suivais votre conseil.

Se montrer dévoué et désintéressé. Le dévouement à la patrie et au prince doit être sans bornes. Rien ne peut excuser de manquer sur ce sujet à son serment.

Henri IV avait mis sous la garde du fidèle d'Aubigné le cardinal de Bourbon , reconnu roi de France par la ligue. En vain Duplessis- Mornai allégua les sujets de plaintes que d'Aubigné avait contre la cour. La parole de d3 Auêigné mécontent â répliqua le roi, vaut le billet d'un autre. La duchesse de Retz essaya de corrompre sa fidélité , et lui dépêcha un gentilhomme italien qui lui offrit de sa part un don de deux cent mille écus, ou bien le gouvernement de Belle-Isle avec cinquante mille écus, s'il voulait fermer les yeux sur l'évasion de son prisonnier. Belle-Isle 5 répondit d'Aubigné, me conviendrait mieux pour manger en sûreté le pain de mon infidélité ; mais ma conscience > gui me suit partout de très-près , s'embarquerait avec moi? quand je passerais dans cette île. Partez donc; soyez assuré que si vous m' aviez surpris un sauf-conduit , je

( *«» ) vous enverrais, pieds et mains liés, au roi mon maître.

Les Anglais ayant pris le parti du jeune comte de Montfort 9 qui disputait la Bretagne au comte de Blois, son légitime souverain , vinrent , sous la conduite du duc de Lancastre , assiéger Rennes. Bertrand Duguesclin fit à ce siège de si grands prodiges de valeur, en qualité de capitaine , que le duc désira extrêmement de le voir. Il lui envoya un héraut avec un sauf-conduit. Bertrand , sensible à cette invitation, se rendit dans son camp. À son arrivée , le duc lui dit : Soyez le bien-venu. Je suis très-sensible à la peine que vous avez prise de venir jusqu'ici à ma prière. J'ai ouï parler de vous si avantageusement, que je désirais avec ardeur le plaisir de vous voir et de vous assurer en personne de toute mon estime et de toute ma bienveillance. Bertrand répondit respectueusement qu'il se trouvait trop honoré de baiser les mains d'un si grand prince; que son invitation était pour lui un ordre auquel il s'était fait un devoir d'obéir : qu'il serait toujours prêt à lui rendre ses respects; et il lui offrit ses services centre qui que ce fût , sauf le prince dont il était engagé , par son serment ,

( 26a ) à suivre le parti. Le duc fut piqué de Pexcep** tion , et demanda qui était ce chef de parti, laissant voir un peu d'humeur dans sa question : mais Bertrand lui répondit très-librement que ce chef de parti était le comte de Blois , à qui le duché de Bretagne appartenait légitimement. Le duc se radoucit, embrassa Bertrand, et lui dit: «Vaillant Duguesclin, soyez des nôtres; je vous ferai chevalier, et vous donnerai tels emplois et telles dignités que vous voudrez , et tant de biens que vous en serez content. » Duguesclin se sentit en quelque sorte offensé de la proposition ; sa vertu s'en trouvait blessée; le feu lui en monta au visage et dans les yeux : « Monseigneur , répondit-il en regardant le prince fixement, vos offres me feraient honneur, si j'étais en étaL. de les accepter ; mais ma foi est engagée , elle n'est plus à moi, et- je me déshonorerais si je m'oubliais jusqu'à la violer : en un mot, j'appartiens à Charles de Blois, tant par mon serment, que parce que je ne puis en honneur reconnaître un autre souverain que lui. Quant aux offres que votre altesse a la bonté de me faire, je ne puis mieux lui en paraître digne qu'en les refusant ; et vos sentimens sont si

( 263 ) grands et si nobles, que vous-même, monseigneur , commenceriez à me mépriser dès le moment que j'aurais accepté vos bienfaits. Mais quand les choses seront pacifiées 5 et que je serai rendu à moi-même , si votre altesse veut bien me faire l'honneur de se souvenir de moi, et d'employer mon épée, je suis tout à ses ordres , et je la suivrai au bout du monde , heureux si je puis un jour contribuer à lui mettre une couronne sur la tête. Le duc, charmé d'un discours si sensé et si généreux, se retourne vers sa compagnie , et dit : Voilà farter en homme plein de raison et d'hon** neur.

Le désintéressement pare bien l'homme qui rend de grands services à sa patrie. C'est lui qui fait les héros ; et celui qui n'accomplit des actions extraordinaires, que pour son propre intérêt , n'est qu'un marchand qui vend les grandes facultés que la nature a mises en lui.

Le maréchal de Catinat ayant été mandé à la cour, afin d'y rendre compte de ce qu'il avait fait dans le Piémont, et pour concerter le plan de la campagne suivante , y fit admirer la sagesse de sa conduite et sa capacité*

Louis XIY 9 extrêmement satisfait, le combla d'éloges et lui dit : C'est assez parler de m&s affaires ; en quel état sont les vôtres ? Sire , répondit le maréchal, grâce aux bienfaits de votre majesté, j'ai tout ce qu'il me faut. Le roi, qui savait la médiocrité de sa fortune, admira une si grande modération, et dit, en se tournant versées courtisans : Voilà le seul homme de mon royaume qui m9 ait tenu ce langage.

Après la victoire de la Marsailles , en Piémont, Catinat demanda, pour son armée, des grâces nécessaires et méritées. On lui en offrit pour lui-même ; toute sa réponse fut : J'ai encore à mériter les anciennes. Ses pareils et ses amis le pressaient néanmoins de demander une augmentation de traitement Je ne veux point , dit-il, être comme les valets qui salissent leur attachement pour leurs maîtres , en demandant une augmentation de gages.

Une amitié intime ne dispense pas de remplir rigoureusement son devoir envers le souverain. — On doit toujours, avec tout le monde, et à son propre détriment , rcs* pecter le secret de l'Etat,

Ne cherchez point à vous faire remettre des Drdres rigoureux à exécuter contre vos amis; il y aurait là de l'affectation et de la cruauté : mais quelque intime que vous puisse être la personne contre laquelle on vous commandera légitimement d'agir , faites votre devoir, et souvenez-vous que votre souverain est votre premier ami. Sans cette vertu , vous ne mériterez aucune confiance , et vous serez méprisé de tous ceux qui savent de quelle force sont les liens qui nous attachent à la patrie : en la pratiquant vous recevrez des marques d'estime de ceux même dont votre fidélité aura fait le malheur , s'ils étaient vraiment dignes de votre amitié*

Le ministre de la maison du roi , sous le règne de Louis XV 9 chargea le secrétaire du ministère , nommé L. M. , de faire exécuter un ordre du roi contre M. de R. , de l'Ile de Trance , qui avait donné de justes sujets de mécontentement et d'inquiétude à la cour , depuis qu'il séjournait à Versailles. Le secrétaire reconnut, en frémissant, dans le proscrit son ami intime. Il manda néanmoins un officier de la Prévôté de l'hôtel , et lui remit l'ordre , avec injonction de l'exécuter aussi-

( im )

tôt. L officier ? qui savait quels rapports existaient entre le secrétaire et M. de R? lui demanda si c'était sérieusement qu'il parlait, et s'il ne lui pardonnerait pas de mettre un peu de lenteur et même de négligence dans l'exécution de cet ordre. Non , lui répondit celui qui se sentait en ce moment le mandataire du ministre , vous arrêterez M. de R. \ partout où vous pourrez le trouver 9 et même chez moi s'il s'y présente. L'officier se retira en promettant de faire son devoir.

Le secrétaire rentre chez lui ; la première personne qu'il aperçoit est M. de R. , qui venait lui demander à dîner. Il fait en vain tout ce qu'il peut pour se débarrasser honnêtement de ce convive , dont la vue lui déchire le cœur : M. de R. se met à table. L'officier de la Prévôté , informé de cette circonstance , place son monde, et M. de R. est arrêté en quittant la maison de son ami.

Le lendemain le minisire demande au secrétaire si Tordre qu'il lui a remis a été exécuté : Qui, monseigneur, répond L. M.; mais il en a bien coûte à mon cœur: M. de Pi. est mon meilleur ami. — Je le savais 9 lui répond le duc de la Yrillière ; mais il y a long-

( ^7) îem-psdéjà que vous servez le roi fidèlement* et j'ai voulu vous en récompenser en vous donnant cette marque de ma confiante.

Au bout de quelque temps, M. de R. recouvra sa liberté. Sa première visite fut pour celui qui , dans cette occasion , s'était montré sans pitié. Il ne le trouva pas. « Dites-lui , rô*péta-t-il plusieurs fois à la personne qui tenait sa maison , que M. de R. , rendu à la liberté , est venu dans l'intention de lui prouver , en l'embrassant, qu'il est assez digne de son amitié , pour ne pas lui en vouloir d'avoir, au détriment de son ami, rempli les devoirs de sa place. »

Des mésintelligences existaient entre la cour de Versailles et celle de Londres; mais on était en pourparler, et l'on ignorait quelle serait l'issue des négociations. Les spéculateurs s'agitaient autour de ceux qu'ils savaient être dépositaires du secret de l'Etat. Un d'eux vient trouver le même secrétaire , et lui offre la moilié du gain qu'il le mettra à même de faire par son infidélité. Le dessein du spéculateur était , en cas de guerre , d'accaparer les sucres afin de les revendre plus tard avec un grand avantage. « Si IJon ne m'a pas confié ce

secret, lui répond L. M. , je ne dois pas, afin d'acquérir une part dans votre entreprise, vous donner mes conjectures pour des données certaines : si on me l'a confié, je serais un lâche de vous le révéler. » À l'époque de la révolution, l'homme que je viens de vous cite**, mes enfans, après avoir perdu les petites dignités et la décoration qui avaient été le prix de ses longs et fidèles services , mourut dans un état voisin de l'indigence ; mais à ce dernier moment , il se rappelait cette action avec joie , et 'disait à ses epfans, que pour le faire passer plus doucement de la vie à la mort, le souvenir de cet acte de dévouement à son devoir lui tenait lieu de prêtre. »

Nous ne devons pas confier le secret de l'Etat aux objets les plus chers de notre affec* tion : notre femme , nos enfans , ceux de qui nous tenons la vie , y doivent rester étrangers.

Ne rien faire d'indigne de soi pour conserver sa faveur. S'il est beau de ne parvenir à la faveur du souverain et aux honneurs, que par des voies légitimes et honorables, il n'est pas moins grand de ne rien faire d'indigne de $oi pour les conserver.

te cardinal Mazarin proposa un jour à Fa*

bert, d'être son espion dans l'année. Comme

il couvrait d'expressions nobles l'inconvenance de sa proposition 5 cet officier ne l'entendait pas d'abord. Le cardinal s'expliqua plus clairement. Alors Fabert lui dit : Je vous entends à présent , monseigneur 9 et vous allez m' entendre. Je conçois qu'un grand ministre * tel que vous s a besoin de toutes sortes de gens et de toutes sortes de services : les uns le servent par leurs bras , les autres par les rapports qu'Us lui font : trouvez bon que je sois du nombre des premiers.

Magnanimité de l'homme dépossédé pour un autre. Est-on un moment injuste envers vous, n'en soyez pas moins fidèle et dévoué: vos services envers votre patrie et votre prince sont un devoir dont vous vous acquittez , et pour lequel vous n'avez dû vous attendre à aucune récompense.

Lorsqu'on ôta au maréchal de Catinat le commandement de l'armée d'Italie , il souffrit cette disgrâce sans le moindre signe de mécontentement, et voulut, même, en qualité de simple officier-général , servir sous les ordres de son successeur, dans la bataille que celui-cî livra immédiatement après son arri*

( 2?o ) vée. Ce nouveau général, ayant perdu la ba? taiiie par sa faute, Gatinat se chargea de laretraite, et la fit avec tant de soins et d'habileté, qu'il sauva les troupes.

Henri II , duc de Montmorenci ? avait battu îa flotte des Huguenots près de l'île de Ré, au pays d'Àunis , et avait repris cette île dont ils s'étaient emparés. Il demanda le gouvernement de sa conquête, comme ia récompense de l'important service qu'il venait de rendre. Le roi en envoya les provisions à M. de Foisas , qui s'était trouvé en qualité de maréchalde-camp à la prise de cette île. Bien loin de témoigner quelque ressentiment contre lui , Montmorenci lai abandonna pour plus de cent mille écus de munitions qui lui appartenaient légitimement comme amiral. On voulut faire apercevoir au duc que c'était un trop grand sacrifice : Je ne suis point venu ici pour gagner du -bien , répondit-il avec fierté, mais •pour acquérir de la gloire.

Point de petite place où Von ne puisse se faire honneur. L'homme qui aime véritablement sa patrie est bien partout où il peut lui être utile. Les ennemis d'Epaminondas, pour lui faire injure, le firent nommer à un office

Imputé peu digne d'un si grand générai et d'un homme de son mérite : Eh bien , dit Epaminondas acceptant , je (enr ferai voir que si tes places font connaître les hommes, les hommes peuvent aussi quelquefois faire connaître tes places.

Récompenser dignement. Les grands doivent chercher le mérite et la vertu, et les récompenser de telle façon , qu'ils inspirent aux hommes l'ambition de s'instruire et d'être vertueux. Louis Xï n'eut guère que de mauvaises qualités ; il récompensa néanmoins avec noblesse la valeur de Raoul de Lannoi. Ce capitaine étant monté à l'assaut , à travers le fer et la flamme , au siège du Quesnoi , Louis XI, qui avait été témoin de son ardeur, lui passa au cou une chaîne d'or , en lui disant : Par la Pâque-Dieu , mon ami ( c'était son jurement ordinaire ) , vous êtes trop furieux en un combat; il faut v ous enchaîner , car je ne veux pas vous perdre , désirant me servir de vous plus d'une fois.,

Charles II , roi d'Angleterre , avait envoyé à Louis XIV deux montres à répétition : c'étaient les premières qu'on eut vues en France ; elles ne pouvaient s'ouvrir que par un secret,

précaution des ouvriers anglais pour cacher la nouvelle construction , et s'en assurer la gloire et le profit* Les montres se dérangèrent; on les remit entre les mains de Martinot ,- horloger du roi , qui ne put les ouvrir ni y travailler. Il dit à M. Colbert qu'il ne connaissait qu'un jeune Carme qui fût capable d'ouvrir les montres; que s'il n'y réussissait pas, il faudrait se résoudre à les renvoyer en Angleterre. Le Carme 9 dont Martinot faisait un tel éloge, était le père Sébastien , qui avait un talent rare pour les mécaniques : il ouvrit les montres assez promptement et les raccommoda sans savoir combien était important , par les circonstances , l'ouvrage dont on l'avait chargé. Quelques jours après , il vint , de la part de M. Colbert, un ordre au père Sébastien de le venir touver : on ne lui dit rien de plus. Il se présenta interdit et tremblant. Le ministre , accompagné de detix membres de l'Académie des Sciences 5 le loua sur les montres, et lui apprit pour qui il avait travaillé. Il l'exhorta à cultiver son talent, lui recommanda de travailler sous ipsyeux de ces deux accadémiciens qui le dirigeraient, et pour l'animer davantage et parler plus dignement en ministre, iî

( 2?3 ) kti fît sîx cents livres de pension , dont la première année lui fut payée le même jour. Il n'avait alors que dix-neuf ans : et de quel désir de bien faire dut-il être animé ! Il devint le plus habile mécanicien de son siècle.

Le prince de la Tour et Taxis, directeurgénéral des postes de l'Empire et des Pays- Bas, étant à Nivelles, alla s'y promener à la foire avec une dame chanoinesse. Ils s'approchent d'une boutique, et le prince demande les plus beaux éventails : on les lui montre , en disant que le prix était de deux louis, Ce n'est pas ce que je veux, dit-il. Il va auprès d'un autre marchand , qui en présente de cinq louis : le prince fit la même réponse. Ce marchand comprit la pensée du prince, et lui dit qu'il avait encore d'autres éventails, mais beaucoup plus chers; il les montra , et dit qu'ils n'étaient pas moins de vingt-cinq louis. Le prince , dans le nombre , en trouva un qui lui plut ainsi qu'à la dame. Il dit au maître de la poste qui l'accompagnait de compter les vingts cinq louis : celui-ci, ne les ayant pas sur lui , dit au marchand de venir à la poste les che rcher quand il voudrait. Le marchand, y étans allé , déclara au maître de la poste que l'éven-

f ail n'était que de cinq louis comme les autres , et qu'il ne l'avait surfait considérablement, que parce qu'il avait jugé que le prince était bien aise de faire un don qui fût de plus grand prix ; mais que sa conscience ne lui permettait pas de prendre pour l'éventail au-delà de sa juste valeur. Le piince , instruit du procédé de cet honnête marchand , le fit venir , et lui dit : Si votre éventa Une vaut que cinq louis 9 votre probité en vaut vingt : recevez donc les v ingt- cinq louis , vous tes méritez. >

Un grand qui récompense difficilement, ou avec mesquinerie , se fait mépriser, et s'attire quelquefois des mots fâcheux.

Le cardinal Mazarin étant allé à l'armée de Flandre, et n'y ayant fait aux officiers et aux soldats que des présens de trop peu de valeur, s'en vit bientôt méprisé, au point qu'il fut obligé de reprendre la route de la capitale , pour échapper aux railleries et aux sarcasmes qui pleuvaient de toutes parts sur lui.

Un soldat s'était signalé dans une bataille sanglante , oii il avait eu les deux bras emportés ; on le présenta à son colonel , qui ne lui offrit qu'une pièce de vingt -quatre sous. Croyez-vous, mon colonel , lui dit avec fran-

(275) cluse le soldat, que je ri' aie perdu qu'une paire de gants ?

Un officier borgne, boiteux et manchot , qui s'était distingué au service de Henri IV , lui présenta un placée où il demandait quelques récompenses ; il y exposait le nombre des blessures qu'il avait reçues. Henri IV , après avoir lu le placet ,, dit : Nous verrons , Sire , répondit l'officier, quand j'ai été commandé pour le service de votre majesté , si j'avais dit, nous verrons , je n'aurais pas un œil ? une main et un pied de moins. Le roi fut d'abord indigné de ce man que de respect • mais sa bonté et sa justice l'eurent bientôt désarmé en faveur d'un officier mutilé pour son service : il jugea qu'un homme qui lui avait sacrifié des membres si chers et si précieux , avait expié cette faute par avance, et il lui accorda la rccompense qui lui était due.

Les gens en place doivent, pour leur propre intérêt , aimer à s'entendre dire la vérité ; mais il est très-difficile qu'elle parvienne jusqu'à eux , quelqu'amour qu'ils aient pour elle. Àntiochus , roi de Syrie , poursuivant , avec trop d'ardeur ? une bête à la chasse , fut perdu de vue par ses officiers; il s'égara, et

entra , pat hasard 9 dans une cabane de pauvre? gens qui ne le connaissaient point. Ensoupant avec eux 5 il fit tomber à dessein la conversation sur le roi 5 et il leur demanda ce qu'on en disait. Le prince 9 répondirent-ils , est bon ; mais on dit qu'il a de mauvais favoris qui le gâtent , et qu'il néglige souvent bien des choses importantes et même nécessaires, parce qu'il ge livre trop à la chasse. Le roi ne se fit pas connaître. Le lendemain matin , ses gardes ,ayant découvert où il était, vinrent lui apporter dans cette chaumière son habit de pourpre avec son diadème. Antiochus adressant la parole à ces ornement royaux : Certes, dit-il y depuis que je vous forte, je n'ai entendu qxC hier dire la vérité sur mon compte.

Le cardinal de Retz y tentôt F ami et tantôt r.nnemi du grand Condé , durant les guerres de la Fronde , avait publié un écrit intitulé : Le Vrai et le Faux du prince de Condé. Ce livre, où la satire était répandue, et qui pouvait offenser le prince , lui étant tombé entre les mains, il le lut plusieurs fois. L]n de ses officiers , lui voyant lire un ouvrage avec beaucoup d'attention , prit la liberté de lui dire que c'était sans doute un excellent livre . puisqu'il y

( *71 ) prenait tant de plaisir. H est vrai, lui répondit-il , que j'y en prends beaucoup , car il m'instruit de mes fautes que personne riost 'nie faire connaître*

Philippe , ayant appris que les orateurs d'Athènes ledéchiraient dans leurs haranguesrJ^ dit-il , de grandes obligations à ces sortes de gens ; car je serai désormais si circonspect dans mes paroles et dans mes actions , que pour dire du mal de moi , ils seront forcés d'avoir recours au mensonge*

L'homme de cour ne doit point mépriser les simples particuliers. Quel motif fait détester les gens de cour par le peuple ? l'insolence de quelques-uns de ceux qui suivent les princes ; cependant quoi de plus déraisonnable et de plus déplacé que cette insolence ! qui doit être plus affable , plus accessible que le serviteur de celui dont le principal devoir est d'accueillir , d'entendre tout le monde ? Le peuple est d'ailleurs véritablement respectable» Louis XII , lorsqu'il n'était encore que duc d'Orléans , apprit qu'un gentilhomme de sa maison avait maltraité un paysan ; il ordonna de retrancher le pain à cet officier, et de ne lui servir que de la viande. Ayant su qu'il en muv^

( 278 ) murait , îi le fit venir * et lui demanda si les mets qu'on lui servait ne suffisaient pas. Non , monseigneur 9 répondit-il , puisque le pain est la nourriture la plus nécessaire à la vie. Eh ! pourquoi donc 9 reprit le prince avec vivacité, êtes-vous assez peu raisonnable pour maltraiter ceux qui vous le mettent à la main? Savoir dire des choses agréables à ses inférieurs, les reprendre sans dureté, et réparer ce que îa vivacité peut leur avoir fait dire de désagréable ou de dur dans certains momenSé On doit toujours avoir à se féliciter d'être au service des grands ; il faut qu'on puisse y faire doucement sa fortune 5 et on leur sait, avec raison, mauvais gré de serrer de trop près ceux qui pourvoient à l'entretien de leur maison. La misère de l'intendant d'un seigneur ne fait point honneur à son maître , et on méprise justement ce dernier quand on voit ses vieux domestiques sortir de chez lui , de son vivant , pour chercher de nouvelles conditions 5 ou se retirer après sa mort dans un hôpital. Il ne doit pas souffrir qu'on le ruine , mais il faut qu'il examine les mémoires de son pourvoyeur plus en gros qu'en détail ; qu'il ne sache pas trop rigoureusement le prix de cha-

que objet , et qu'il règle , s'il est forcé de le faire 9 à une valeur un peu au-dessus de celle que paie ordinairement un simple particulier qui est riche.

Il doit inspirer la confiance à tout ce qui l'environne , et il faut que le respect que ses gens ont pour lui soit mêlé d'amour. Jamais de colère, d'emportement grossier contre aucun d'eux : c'est à lui-même à récompenser ceux qui se conduisent bien , et il laisse à son intendant le soin de réprimander et de chasser ceux qui le méritent , afin 9 entr'autres raisons , que la première fois ils puissent venir lui demander grâce et l'obtenir.

Si dans un moment de vivacité il a dit à l'un d'eux quelque chose de trop dur, il doit s'empresser de le réparer : l'on n'est jamais plus grand que lorsque Ton convient que l'on a eu tort avec un de ses inférieurs, et qu'on lui en fait avec noblesse une sorte de réparation.

Mademoiselle de Beaujolois , princesse de France , avait un cœur excellent ; mais elle était si vive , qu'il lui échappait souvent de dire des choses dures aux personnes qui la servaient. Elle avait mis un jour, sur sa toilette, de l'eau d'orange dans une tasse à café. To*°

mette , qui était une des filles de sa garderobe , croyant que c'était de l'eau ordinaire , la jeta. Quand la princesse vint s'habiller, elle demanda son eau de fleur d'orange. Tomelle lui ayant avoué qu'elle l'avait prise pour de l'eau commune , et qu'elle l'avait jetée , elle lui dit plusieurs paroles mortifiantes.

Mademoiselle de Itecuijolois avatHme sœur plus jeune qu'elle , qui était de la plus grande douceur et d'un caractère plein de bonté, Quand elle fut seule avec sa sœur, elle lui dit : En vérité , ma chère sœur, si j'avais fait une aussi grande faute que celle que vous avez commise ce matin , je ne dormirais pas cette nuit. Mademoiselle de Beaujoîois , qui avait oublié sa brusquerie , demanda à sa sœur ce que c'était que ce gros péché qu'elle lui reprochait. Celle-ci lui rappela les paroles dures qu'elle avait dites^à Tomelle. N'est-ce que cela? lui dit la princesse en riant. Àh ! ma sœur, lui répondit la cadette , vous m'affligez : appelez-vous une petite faute, une brusquerie qui a percé le cœur de la pauvre Tomelle ? Depuis ce matin vous l'avez rendue malheureuse , et je suis sûre qu'elle n'a pas mangé un morceau de bon cœur. Les paroles des prince

(28. ) portent îa joie ou la douleur dans rame âè ceux qui les approchent, et ils doivent prendre garde à ne jamais se permettre uni terme dur ou méprisant : c'est une épée tranchante qui déchire le cœur de celui à qui elle s'adresse, surtout si c'est Une personne qui ait de l'affection pour nous. Hâtez-vous , ma sœur, de rendre la joie à cette pauvre Pille , en répa-* rant votre faute à son égard.

Ma sœur, répondit mademoiselle de Beaujolois, je vous ai une vraie obligation de la réflexion que vous me faites faire , elle est bien juste , et je vous promets de prendre garde â ce que je dirai à l'avenir. Mais comment réparer le passé? Tous ne voudriez pas sans doute que je demandasse excuse à cette fille , qui est moindre que la dernière de mes femmes-dechambre. Et pourquoi craindriez - vous de iui demander excuse , puisque vous l'avez offensée 9 lui répondit la princesse cadette : croyez-moi , ma sœur , une personne de notre rang se dégrade et devient méprisable, quand elle fait des fautes; mais elle se remet à sa place et se fait estimer, quand elle a ie courage de ies réparer.

Mademoiselle de Beaujolois sentit la vérité

de ce que sa sœur lui disait ; elle saisit la première occasion de réparer sa faute à l'égard de Tomelle , qui lui baisa la main avec une tendre reconnaissance.

Ce n'est pas seulement envers ses officiers particuliers et envers ses domestiques 9 qu'un grand doit toujours être prêt à pratiquer cette vertu , c'est envers tous ses inférieurs indistinctement , et ce ne sont pas ceux à qui il a ainsi demandé excuse , qui se montrent ensuite les moins affectionnés pour lui.

La veille de la bataille d'Ivry , le colonel Thisehe, général des Allemands qui suivaient les drapeaux de Henri IV , se vit forcé par la mutinerie des siens , de lui demander l'argent qui leur était dû , avec menace de ne point prendre part à l'action , s'ils n'étaient payés* Le roi lui répondit avec aigreur : Comment ! colonel, est-ce te fait d'un homme dy honneur de demander de {'argent quand il faut prendre les ordres pour combattre ! Thische se retira tout confus ? sans rien répliquer. Le mot était un peu dur. Le lendemain , lorsque Henri eut rangé ses troupes en bataille 9 il se souvint de ce qui s'était passé la veille , et courut réparer ses torts. Colonel , dit -il publique-

( 283 ) ment à Thische , nous voici dans V occasion; il peut se faire que j'y demeure. Il n'est pas juste que j'emporte {'honneur d'un brave gentilhomme tel que vous. Je déclare donc que je vous reconnais pour un homme de Lien y incapable de faire une lâcheté; et en même temps il embrassa cordialement l'officier allemand , qui lui répondit avec transport : Ah ! sire , en me rendant l'honneur , vous m'ôtez la vie ; car j'en serais indigne , si je ne la sacrifiais aujourd'hui à votre service : si j'en avais mille , je les mettrais toutes à vos pieds ! En effet il s'exposa si courageusement pendant la bataille, pour assurer la victoire au grand homme, qu'il tomba mort, percé de mille coups.

Il est des mots hardis qu'il sied bien aux grands de pardonner à ceux qui les leur adressent.

Lorsque Soliman II, un des plus grands empereurs qu'aient eus les Turcs , marchait à la conquête de Belgrade, une femme du commun s'approcha de lui , et se plaignit amèrement de ce que , pendant qu'elle dormait, des soldats lui avaient enlevé des bestiaux qui faisaient toute sa richesse. Il fallait que vous fus-

sîez ensevelie dans un sommeil bien profond $ dit le sultan , puisque vous n'avez pas entendu Venir les voleurs : Oui , je dormais , seigneur, répondit-elle» mais c'était dans la confiance que votre hautesse veillait pour la sûreté publique. Cette réponse qui , par un assez juste raisonnement, reportait sur le souverain la foute commise par ses soldats ? pJut à Soliman , qui était réellement magnanime; il répara convenablement le dommage qui avait été fait,

Il faut que les grands sachent se faire respecter , et punir dans certains cas ; mais il est des occasions où l'abandon de la générosité semble leur être avantageux : c'est à eux à faire la distinction de ces différens momens.

Un des prédicateurs de Louis XIV avait prêché devant lui avec plus de zèle que de prudence. J'aime à prendre ma part d'un sermon , dit le roi5 mais je n'aime pas qu'on me la fasse.

Lorsque ftlascaron prêchait devant lui > quelques-uns des courtisans voulurent faire à ce prédicateur un crime de la liberté avec laquelle il annonçait au roi les vérités de l'Evangile ; mais ce monarque leur ferma la bouche } en

( 285 ) disant : H a fait son devoir , faisons le notre.

Le connétable de Montmorenci avait chez lui le fils d' un gentilhomme qui lui avait été fort attaché : non content de lui fournir le nécessaire, il lui faisait encore une pension; cependant le jeune homme s'oublia jusqu'au point de prendre un bijou de prix dans le cabinet de son bienfaiteur. Il fut découvert par un des officiers , qui en avertit aussitôt son maître : on ne douta point que ce malheureux ne fût promptement el ignominieusement chassé ; mais le connétable l'ayant appel^ dans son cabinet : Je sais, lui dit- il, le malheur qui vous est arrivé; je crois que c'est par ma faute , et que la pension que je vous donne n'est pas assez forte ; je vous l'augmente de la moitié» Le jeune homme , confus, se jeta aussitôt à ses pieds, lui demanda pardon, et l'assura de son repentir et de sa reconnaissance, Le connétable recommanda Je silence à l'officier qui l'avait instruit , publia qu'il avait retrouvé son bijou , et garda toujours chez lui le jeune homme, dont il eut tout lieu d'être content dans la suite.

Tout le monde connaît l'anecdote suivante;

( 286 ) mais elle revient bien à mon sujet , et on la voit toujours citer avec plaisir. Un jour d'été qu'il faisait fort chaud, Turenne était en petite veste blanche et en bonnet, à la fenêtre de son antichambre. Un de ses gens survient , est trompé par l'habillement, le prend pour l'aide de cuisine , s'approche doucement par derrière, et lui applique un grand coup sur les fesses. L'homme frappé se retourne à l'instant : le valet voit en frémissant le visage de son maître , il se jette à ses genoux tout éperdu : Monseigneur, lui dit-il, j'ai cru que c'était Georges ! Et quand c'eût été Georges , reprit Turenne, en se frottant le derrière, it ne fallait pas frapper si fort.

Il est pour les grands des manières indirectes de faires sentir à leurs inférieurs quand ils sortent de leur devoir envers eux, et ces manières ne sont peut-être pas les plus mauvaises.

Un gentilhomme de province , parlant un jour à Henri IV , abusait de la facilité du prince , et oubliait dans sa familiarité les égards respectueux qu'il lui devait. Le roi , pour lui faire adroitement sentir sa faute , fit venir un de ses favoris, et lui parla avec beaucoup de liberté;

( ^7 ) mais celui-ci ne s'oublia point, et pkis le

prince lui témoignait de familiarité , plus il était attentif et respectueux. Le gentilhomme sentit la faute qu'il avait faite ; il se jeta aux pieds du roi , et lui dit :Sirc, je demande pardon à votre majesté, je suis aussi confus de ?na faute que sensible à la honte avec laquelle vous avez bien voulu me la faire connaître.

Ne point méconnaître ses anciens amis quand on, par vient aux honneurs 3 et ne pas se servir de son autorité pour se venger des personnes dont on a eu à se plaindre étant simple particulier. L'honnête homme, parvenu aux honneurs, ne dédaigne point les hommes honnêtes qu'il a eus pour amis avant son élévation ; il les reçoit avec plaisir , et cherche à leur être utile. C'est à ses amis à borner eux-mêmes la familiarité qu'ils conservent avec lui : s'ils sont gens sensés, ils comprendront bien qu'ils ne peuvent le traiter en public, et peut-être même jusqu'à un certain point en particulier , comme ils le traitaient anciennement. Qu'ils se gardent bien de- croire surtout que l'amitié leur donne le

droit de s'immiscer dans les fonctions de sa charge , et de l'empêcher d'en faire valoir les prérogatives.

Quand aux hommes de mœurs suspectes , ou d'une conduite irrégulière , que le fonctionnaire public a connus avant de sortir de la classe des simples citoyens , il est quitte de tous égards envers eux, à dater du moment où il entre en place ; son devoir même est de rompre avec de tels amis, car il doit compte de ses liaisons à ceux qui l'ont investi de leur confiance , et il faut qu'en tout il serve d'exemple. C'est ce que fit, en montant sur le trône d'Angleterre, Henri V qui avait eu une jeunesse très-dissipée, et ce n'est pas le trait de sa vie dont il est le moins loué par les historiens judicieux.

Personne n'oublia peut-être de meilleure grâce que Henri IV , les torts qu'on avait eus avec lui avant son élévation. Ce prince , faisant une promenade avec le duc de Mayenne, qui avait été le chef de la ligue , marchait trèsvîte. Le duc, très-gras, le suivait avec peine, et arriva au but , tout hors d'haleine. Le roi lui demanda excuse de s'être laissé emporter à

( a«9 ) la rapidité ordinaire de sa marche, en lui di« sant : Mon cousin, c'est la seule vengeance que je tirerai jamais de vous.

Lorsqu'Antoine était proconsul d'Asie , il prit à Smyrne son logement dans la maison du sophiste Polénion, qui était pour lors à îa campagne. Ce dernier en étant revenu quelques jours après, fort tard, trouva très-mauvais qu'on eût disposé de sa maison en son absence : il cria, il s'emporta, et fit tant de vacarme , qu'il força le proconsul d'aller , au milieu de la nuit , chercher un autre logement. Lorsqu'Antoine fut devenu empereur, Polémon vint à Rome et alla îe saluer, soit qu'il ne crût pas pouvoir s'en dispenser , soit qu'il se flattât que le prince aurait oublié son procédé. Antoine le reçut fort bien , et l'obli* gea de prendre un appartement dans son palais. J'ai logé chez vous, lui dit-il , il est juste que vous logiez chez moi ; et voyant que Pélomon , un peu confus , ne savait que répondre , il ajouta en riant : Fous pouvez ie prendre en toute assurance, on ne vous >n fera pas sortir à minuit.

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