CHAPITRE XLI
Le Magistrat.
1tJ.es enfans, je vous dirai quelques mots sur la magistrature, sur les gens de lettres, sur le commerce, et enfin sur le militaire. Ces professions ont des règles plus particulières que les autres, parce qu'elles influent avec beaucoup plus d'importance sur l'ordre de la société. Je terminerai par le militaire , parce que tenant l'homme dans un dévouement perpétuel, il offre une leçon générale d'amour de la patrie , la première vertu dont on doive recommander la pratique à la jeunesse.
On se prépare à la magistrature par des études , et des études approfondies. Un magistrat est appelé à prononcer chaque jour sur la fortune , sur la vie des citoyens , et il faut qu'il ait les lumières nécessaires pour le faire avec discernement. Toutes les accusations ne sont pas véridiques et simples ; tous les plaideurs ne sont pas de bonne foi : comment , sans une connaissance parfaite des
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hommes 5 et de l'effet des passions sur eus , pourrez-vous distinguer, dansune affaire compliquée , l'innocent injustement accusé par des scélérats adroits ? du misérable accoutumé au crime , et qui sait en éloigner toutes les preuves? Comment pourrez-vous, sans une étude sérieuse du droit et de la logique , saisir tous les points d'un procès plaidé éloquemment devant vous , et dont on cherchera à vous cacher le fonds sous des formes- brillantes? Etudiez, étudiez sans relâche, c'est le seul moyen de vous préparer à devenir de dignes magistrats. Le premier président, Portail , se plaisait quelquefois à reprocher au célèbre Rolli-n , qu'il l'avait excédé de travail, II vous sied bien, monsieur s de vous en plaindre , lui répondit le savant professeur f c'est cette habitude au travail qui vous a distingué dans la place d? avocat-général , et qui vous a élevé à celle de premier président : vous me devez votre fortune.
L'étude aura encore pour vous cet avantage 5 qu'elle vous accoutumera à réfléchir et à ne prononcer sur rien avec trop de précipitation. Elle ne rend présomptueux et prompts à décider, que ceux qui ne savent point s'ap-
( 29* ) proprier ses richesses inestimables; l'homme
vraiment instruit s n'agit en aucune circonstance qu'après avoir bien examiné et bien pesé de quelle manière il doit le faire.
Si vous vous laissez cependant emporter par hasard à l'impétuosité de votre caractère, si vous reconnaissez avoir mal jugé , ou que vous vous croyiez seulement coupable de cette erreur , hâtez-vous de vous mettre en devoir de la réparer.
M. de la Faluère, conseiller au parlement de Bretagne , ayant été nommé rapporteur d'une affaire, dépouilla, par sa précipitation, une famille honnête et pauvre, des seuls biens qui lui restaient. Quelques mois après l'arrêt rendu et signifié , il reconnut sa faute. Il fit venir les malheureuses victimes de sa négligence , et les força d'accepter de ses propres deniers, la somme qu'il leur avait fait perdre.
Gayol de la Réjace était un de ces juges droits, intègres et incorruptibles, qui suivent dans leurs jugemens les règles les plus pures de l'équité. Assis sur le tribunal, il était tou^ jours sur ses gardes , pour ne pas se laisser surprendre. Vaincu pourtant un jour par le sommeil* il s'y livia dans une audience, et es
pat Tunique fois de sa vie. Pour réparer cette faute, il alla aux opinions, et n'oublia rien pour s'instruire de la cause. Le président lui en fit le précis. Gayot donna ensuite sa voix* Les opinions furent fort balancées. Celui qui gagna eut l'avantage d'une voix seulement* Gayot , après le jugement , soupçonna qu'il pouvait avoir mal jugé. Il se fit apporter chez lui les sacs des parties ; après avoir examiné le procès avec une grande attention , il vit que son soupçon était bien fondé , et il jugea que sa voix avait fait pencher la balance du côté de celui qui ne devait pas gagner. Il mandata partie qui avait perdu son procès , et la remboursa du principal et des intérêts considérables auxquels elle avait été condamnée.
Un magistrat doit être tout entier à son devoir ; il a cessé de s'appartenir , à dater du moment où il est entré en charge. Saladin , ayant travaillé toute la matinée avec ses émirs et ses ministres, voulait prendre quelque repos. Un esclave vient dans cet instant lui demander audience. Saladin le renvoie au lendemain matin : Mon affaire 9 répondit l'esclave, ne souffre aucun délai; en même temps il lui jette son mémoire avec un air de
( 294 ) mécontentement et d'humeur , qu'on aurait pu regarder comme un manque de respect. Saladin ne vit que le besoin que cet homme avait de sa justice : il ramassa ce papier sans s'émouvoir , le lut, trouva la demande juste , et l'accorda. Ensuite se tournant vers ses officiers , qui paraissaient surpris de tant de modération : Cet homme , leur dit-il , ne m'a point offensé; je lui ai rendu justice, et j'ai fait mon devoir.
Si vous avez quelqu'intérêt dans une affaire portée devant vous , récusez-vous : si vous êtes obligés de prononcer, faites-le avec la dernière sévérité dans la partie de la cause qui vous regarde personnellement. Pour peu que votre droit vous paraisse douteux , condamnez-vous.
De la, fermeté du magistrat. C'est dans les grandes occasion^, surtout , que se reconnaît le magistrat vraiment digne de la confiance publique. Les cris des factieux ne l'intimident pas : la vue de leurs poignards ne le fait point hésiter un moment entre son devoir et sa sûreté; il traverse avec calme leurs rassemblemens, pour se rendre où l'intérêt de l'Etat l'appelle , et souvent son intrépidité suffit
( sg5 ) pour dissiper les rebelles. Mathieu Mole, premier président du parlement de Paris, mon-* tra ce généreux dévouement durant les guerres civiles qui désolèrent la France , sous la minorité de Louis XIV*
Dans un jour de sédition , des mutins s'é^ tant attroupés à sa porte , il voulut y aller* L'abbé de Ckauvalon s'y opposant : Apprends, jeune homme , lui dit-il , qu'il y a loin du poignard d'un scélérat , au cœur d'un homme de bien*
Dans une émeute populaire 5 on proposa de sortir par une porte secrète pour éviter la fureur du peuple qui remplissait la grand'salle, prêt a $e jeter sur le parlement assemblé , dont il était mécontent. Non, dit Mole, nous augmenterions V insolence des mutins , par cet air de crainte; et faisant ouvrir les portes de la grand'chambre , il fend les flots de la multitude , et se fait un passage à la tête de sa compagnie. Un des mutins le saisit, et lui présente la pointe d'un poignard qui peut en attirer mille autres sur le cœur du président : Mole le fait trembler, en le menaçant de la justice ; cet homme reste accablé sous le poids de l'autorité, et la sédition s'apaise.
Quand les lois succombent après que le magistrat s'est ainsi dévoué pour les faire respecter, il peut arriver qu'il paye de sa tête le courage avec lequel il a fait son devoir : mais l'échafaud devient alors pour lui un trône : les cris dont les factieux accompagnent son supplice , lui semblent des chants de triomphe. Si Ton brûle devant lui les aîtributs et les in strumens de son autorité , il en savoure la fumée comme celle d'un encens brûlé en son honneur , et il se présente fièrement aux bourreaux; car il tst glorieux, et peut-être doux , de monter à la roche Tarpéienne , lorsque les séditieux sont maîtres du Capitoie,
Les souverains ont quelquefois su gré à certains magistrats delà fermeté avec laquelle ils s'étaient opposés à leur propre injustice. Dans un voyage que faisait l'empereur Charles- Quint, d'Anvers à Bruxelles, ses chevaux ou ceux de sa suite écrasèrent une brebis. Le berger ayant en vain demandé un dédommagement, se laissa persuader de faire assigner l'empereur. Le procès fut instruit et jugé , comme il l'aurait été entre de simples particuliers. Cette procédure déplut à la cour; on en fit des plaintes au juge , qui répondit :
( 297 ) Je suis soumis à l'empereur; mais sur mon tribunal je ne connais que ia justice. Cette réponse magnanime plut à Charles-Quint , et il employa dans la suite ce magistrat , pour des affaires importantes.
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