CH APURE XLII
"L'homme de lettres.
JuE véritable homme de lettres, mes enfans, n'est pas celui qui jetant indistinctement toutes ses idées sur le papier , risque de déranger des têtes à chaque ouvrage qu'il publie , et ge fait ainsi une renommée aux dépens des mœurs et de la raison.
Les écrivains ont plus qu'aucuns autres contribué à produire clans notre pays l'effervescence qui nous a si long-temps rendu malheureux, en publiant des livres contre ia religion, contre l'autorité et les dépositaires de l'autorité. Cependant celui qui est vraiment digne du titre d'homme de lettres , respecte cesinsîrumens du bonheur public : il est d'autant plus attaché à la religion, que la Divinité
a été plus libérale envers lui , et on le trouve toujours prêt à défendre le gouvernement , parce que ses lumières le mettent à portée de sentir combien les innovations en ce genre sont dangereuses et souvent funestes.
Si sa plume est quelquefois légère, elle ne porte jamais un coup fatal à la morale, en la sapant jusque dans ses bases par les déclamations captieuses d'une fausse philosophie , ou le tableau du vice triomphant de la vertu, Il peint les passions; mais c'est pour en montrer tout le danger , et non pour en faire des divinités que chacun doive encenser aux dépens de ce que la société a de plus saint et de plus vénérable. Si son inexpérience et la vivacité de son imagination l'ont entraîné durant sa jeunesse, dans la composition de quelques livres, où la pudeur n'ait pas toujours été exactement respectée , il ne craint pas de témoigner son repentir par le caractère de ses ouvrages postérieurs ; et quand l'âge lui a fait reconnaître l'effet de son étourderie^ il la répare en défendant ouvertement les principes qu'il a directement attaqués : avoir mal fait une fois, n'est pas pour lui une raison de teneurs mai foire,
( 299 ) La critique est la partie de la littérature qui demande le plus de mérite : il semblerait au premier coup d'œil, qu'il faudrait qu'un critiaue fût un homme- de-lettres parfait , et en état d'exceller dans tous les genres. Il doit au moins s'imposer l'obligation d'être impartial dans ses jugemens, et modéré ? poli, dans la manière de les exprimer. Jamais il ne doit échapper à sa plume de ces personnalités qui, attaquant l'auteur lui-même, au lieu de son ouvrage , révoltent les gens d'honneur , et n'amusent que les envieux et les sots. Dans le compte qu'il rend d'un livre ou d'une pièce de théâtre , il faut qu'il parle de manière à ne pas décourager le talent qui n'a besoin que d'un peu plus de travail et d'expérience pour briller d'un éclat véritable. Quoique défendant les règles de l'art , et les rappelant à quiconque les oublie ou les transgresse méchamment , il respecte l'homme connu qui se trompe ou s'égare une fois , le reprend avec politesse , se montre son conseiller et non son bourreau. Il fait sentir à celui qui est entré dans la carrière , sans avoir les qualités nécessaires pour y réussir , qu'il s'est mis hors de sa plate; mais il donne à ce sujet son avis avec
( 5oo ) beaucoup de ménagement , car le désir inconsidéré de la gloire n'est point un crime , et il annonce ordinairement une âme élevée et noble.
Si le critique se montre sensible aux présens , et reçoit de l'argent pour blâmer ou pour louer , il ne faut plus voir en lui que le dernier des hommes : c'est un voleur et un faussaire , que les lois ne peuvent punir ^ mais dont les honnêtes gens doivent se garder avec soin.
La modestie convient bien à ceux qui cul* tivent les lettres; ils doivent laisser aux autres le plaisir de louer leurs ouvrages et d'applaudir à leurs succès : mais ils nesont que ridicules et méprisables , quand, par une affectation ordinairement peu sincère de cette vertu , ils de viennent les bourreaux de leurs propres enfans.
Pradon, ayant fait une nouvelle pièce de théâtre, se mit, avec son ami , dans un coin du parterre , le visage enveloppé de son manteau, afin de se dérober modestement au triomphe s ur lequel il comptait. Dès le premier acte , la pièce fut sifflée. Pradon , surpris et désolé > perd contenance; il rougit, il pâlit, ilsemord les doigts et frappe du pied» Son ami le tire
(5oi ) par le bras, et lui dit : Fous n'y pensez pas, mettez-vous au-dessus de ce revers , croyezrnoi , sifflez hardiment comme les autres , afin de ne pas vous faire connaître. Pradon , revenu à lui, et trouvant ce conseil bon, prend son sifflet et siffle des mieux. Un Mousquetaire, qui se trouvait près de lui^ le pousse rudement, et lui dit tout en colère : Pourquoi sifflez-vous? La pièce est belle, fauteur a de l'esprit. Pradon repousse le Mousquetaire, et jure qu'il sifflera jusqu'au bout. Le Mousquetaire prend le chapeau et la perruque de Pra^» don , et les jette dans le parterre. Pradon donne un soufflet au Mousquetaire , qui met Fépée à la main , tire deux lignes en croix sur le visage du poète , et veut le tuer. Pradon porte à son ennemi, qui l'avait terrassé , quelques coups de points et de pied à la dérobée. Mais enfin , retiré d'entre ses mains par de charitables spectateurs, Pradon, sifflé et battu pour l'amour de lui-même , gagne la porte et va se faire panser des blessures que lui a attirées sa conduite indigne et ridicule,
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