CHAPITRE XLYIL
Douceurs que les femmes doivent opposer aux sujets de mécontentement que peuvent leur donner leurs maris.
Une femme ne doit jamais haïr,
L/est la patience , la douceur, les soins, lea attentions que les femmes doivent opposer aux sujets de mécontentement qu'elles peuvent recevoir de leurs maris. Elles dégoûtent par les reproches , elles irritent en résistant ; leur résignation adoueit au contraire , intéresse, et finit quelquefois par reconquérir entièrement le cœur qui leur avait été ravL Cette douceur , cette résignation que je vous recommande en telle rencontre , est d'ailleurs ,
( 538 ) mes filles , une vertu de votre sexe , et rien ne saurait vous en dispenser. Une reine la pratiqua dans une occasion bien terrible, et où l'injustice sanglante de son époux était portée envers elle au dernier excès. «Sire, écrivit après sa chute Anne de Boulen , au volage et cruel Henri VIII , le mécontentement de votre grandeur et mon emprisonnement , me paraissent des choses si étranges , que je ne sais , ni ce que je dois écrire , ni sur quoi je dois m'excuser . Vous m'avez envoyé dire par un homme, que vous savez être mon ennemi déclaré depuis long-temps, que, pour obtenir votre faveur, je dois reconnaître une certaine vérité : il n'eut pas plutôt fait son message, que je m'aperçus de votre dessein. Mais si, comme vous le dites, l'aveu d'une vérité peut me procurer ma délivrance , j'obéirai à vos ordres de tout mon cœur, et avec une entière soumission.
« Que votre grandeur ne s'imagine pas que votre pauvre femme puisse être jamais amenée à reconnaître une faute dont la seule pensée ne lui est pas venue dans l'esprit. Jamais prince n'a eu une épouse plus (idelle à tous ses devoirs, et plus remplie d'une ten-
( 3% ) dresse sincère, que celle que voits avez trouvée en la personne d'Anne de Boulen, qui au* rait pu se contenter de ce nom et de son état 9 s'il avait plu à Dieu et à votre grandeur de l'y laisser. Mais au milieu de mon élévation et de la royauté où vous m'avez admise , je ne me suis jamais oubliée au point de ne pas craindre quelque revers pareil à celui qui m'arrive aujourd'hui. Gomme cette élévation n'avait pas un fondement plus solide que le goût passager que vous avez eu pour moi , je ne doutais pas que la moindre altération dans les traits qui l'ont fait naître , ne fût capable de vous faire tourner vers quelqu'autre objet*
« Vous m'avez tirée d'un rang inférieur pour m'élever à la royauté et à l'auguste rang de votre compagne. Cette grandeur était fort au-dessus de mon peu de mérite , ainsi que de mes désirs. Cependant, si vous m'avez crue digne de cet honneur, ne souffrez pas, grand mnce, qu'une inconstance injuste, ou que es mauvais conseils de mes ennemis me prient de votre faveur royale. Ne permettez pas [u'une tache aussi noire et aussi indigne que elle de vous avoir été infidelle, ternisse la ré-
puiation de votre femme, et celle de la jeune
princesse votre fille.
« Ordonnez donc, ô mon roi, que l'on instruise mon procès, mais que l'on y observe les lois de la justice ; et ne permettez point que mes ennemis jurés soient mes accusateurs et mes juges. Ordonnez même que mon procès me soit fait en public; ma fidélité ne craint point d'être flétrie par la honte : vous verrez mon innocence justifiée, vos soupçons levés, votre esprit satisfait , et la calomnie réduite au silence; ou mon crime paraîtra aux yeux de tout le monde. Ainsi ? quoi qu'il plaise à Dieu et à vous d'ordonner de moi , votre grandeur peut se garantir de la censure publique j et mon crime étant prouvé en justice , vous serez en liberté devant Dieu et devant les hommes, non seulement de me punir comme une épouse infidelle , mais encore de suivre l'inclination que vous avez fixée sur cette personne qui est la caus© du malheureux état où je me vois réduite , et que j'aurais pu vous nommer il y a long-temps , puisque votre grandeur n'ignore pas jusqu'où allaient mes soupçons à cet égard.
( 34i ) « Enfin , si vous avez résolu de me perdre *
et que ma mort , fondée sur une infâme calomnie , vous doive mettre en possession du bonheur que vous souhaitez, je prie Dieu qu'il veuille vous pardonner ce grand crime , aussi bien qu'à mes ennemis qui en sont les instrumens ; et qu'assis au dernier jour sur son trône, devant lequel vous et moi comparaîtrons bientôt, et où mon innocence, quoi qu'on puisse dire^ sera ouvertement reconnue, je le prie, dis- je , qu'alors il ne vous fasse pas rendre un compte rigoureux du traitement cruel et indigne que vous m'aurez fait, »
Jeanne de France , fille de Louis XI , avait été disgraciée de la nature ; mais son esprit était aussi droit et son cœur aussi bon , que sa figure était laide et son corps contrefait. Le roi la sacrifiant à sa politique , voulut qu'elle épousât le premier prince du sang, Louis, duc d'Orléans , si connu depuis par ses vertus , sous le nom de Louis XII. Ce mariage déplut au duc , qui en conçut une véritable aversion pour cette malheureuse épouse. Jeanne ne se crut pas pour cela dispensée de ses devoirs, et elle montra à son époux un dévouement ab-
soin dans toutes les circonstances périlleuses où il se trouva. Ce fut elle qui , se jetant aux pieds de Charles VIII après la bataille de S.t- Ànbin , dans laquelle le duc d'Orléans, rebelle, avait été fait prisonnier, obtint du roi sa grâce et sa liberté. Cependant aussitôt que la mort de Charles VIII eut mis le duc en possession du trône , il s'empressa de faire casser son mariage , pour épouser Anne de Bretagne, veuve de son prédécesseur. Jeanne , après avoir défendu son union comme elle devait le faire, se soumit avec résignation au jugement qui fut prononcé , et montra même à ce sujet tant de douceur et de vertu, que Louis , admirant sa modération , lui donna pour son entretien le duché de Berry, les domaines de Chàtillon- sur-Indre , de Chateau-Neuf-sur- Loire,et de Pontoise, etune pension de douze mille écus.
Une femme ne doit jamais haïr. Le ressentiment , la haine , doivent être étrangers au beau sexe. Ils le défigurent et lui ôtent son plus bel attrait, la disposition continuelle à obliger, à faire du bien.
On conseillait à la reine d'Angleterre, Henriette de France , que nous avons déjà citée ,
(545) de faire an exemple sur les plus séditieux de ses sujets : Eh ! ne faut-il pas , dit-elle , que je serve moi-même d* exemple? Et quel meilleur exemple puis-je donner que celui de la clémence et du pardon ? On voulait lui nommer ceux qui s'emportaient le plus violemment contre elle : N'en faites rien ^ dit la vertueuse Henriette en interrompant la personne , ne m'exposez pas au danger de ies haïr.
« La princesse palatine, dit Bossuet, était inébranlable dans ses amitiés , et incapable de manquer aux devoirs humains. La reine $ sa sœur, en fit l'épreuve dans un temps où leurs cœurs étaient désunis, Un nouveau conquérant's'élève en Suède; on y voit un autre Gustave, non moins fier 9 ni moins hardi ou moins belliqueux que celui dont le nom fait encore trembler l'Allemagne : Charles Gustave parut à la Pologne surprise et trahie , comme un lion qui tient sa proie dans ses ongles, tout prêt à la mettre en pièces. Qu'est devenue cette redoutable cavalerie qu'on voit fondre sur l'ennemi avec la vitesse d'un aigle ? Où «ont ces armes guerrières, ces marteaux tant vantés , et ces arcs qu'on ne vit jamais tendus
( 344 ) en vain ? Ni les chevaux ne sont vifs , ni les
hommes ne sont adroits que pour fuir devant le vainqueur. En même temps la Pologne se voit ravagée par le rebelle Cosaque , par le Moscovite infidèle , et plus encore par le Tartare, que, dans son désespoir, elle appelle à son secours. Tout nage dans le sang, et on ne tombe que sur des corps morts ; la reine n'a plus de retraite , elle a quitté le royaume ; après de courageux, mais de vains efforts, le roi est contraint de la suivre. Réfugiés dans la Silésie , où ils manquent des choses les plus nécessaires, il ne leur reste qu'à considérer de quel côté allait tomber ce grand arbre ébranlé par tant de mains, et frappé de tant de coups à sa racine. Dieu en avait disposé autrement ; la Pologne était nécessaire à son église, et lui devait un vengeur. Il la regarde en pitié; sa main puissante ramène en arrière le Suédois indompté, tout frémissant quïl était. Il se venge sur le Danois , dont la soudaine invasion l'avait rappelé , et déjà il l'a réduit à l'extrémité. Mais l'Empire et la Hollande se remuent contre un conquérant qui menaçait tout le Nord de la servitude. Pendant qu'il rassemble de nouvelles forces et médite de nouveaux
( 345 ) carnages, Dieu lonne du plus haut des deux ; le redouté capitaine tombe au plus beau temps de sa vie , et la Pologne est délivrée. Mais le premier rayon d'espérance vient de la princesse Palatine ; honteuse de n'envoyer que cent mille livres au roi et à la reine de Pologne , elle les envoie du moins avec une incroyable promptitude. Qu'admira-t-on davantage , ou de ce que ce secours vint si à propos , ou de ce qu'il vint d'une main dont on ne l'attendait pas 5 ou de ce que , sans chercher d'excuses dans le mauvais état où se trouvaient ses affaires ? la princesse palatine s'ôta tout pour soulager une sœur qui ne l'aimait pas?»
vvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvv