‹ Conseils d'un père à ses enfansChapitre 6 sur 59 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Manière de se conduire dans la bonne société ^ pour y être bien reçu > bien vu y et pour y vivre heureux. Soyons officieux, complaisans , doux, polis, d'humeur égale.

VJTéné&alement parlant, et sans nous occuper ici des exceptions que différentes circonstances peuvent amener, ne cherchez vos sociétés , ni dans une classe trop inférieure à la vôtre , ni parmi les personnes d'un rang trop élevé, comparativement à vous.

Il est pour plaire en société des qualités qui , bien que ne tenant pas positivement à la morale, méritent qu'on fasse quelque chose pour les acquérir, si on ne les a pas reçues de la nature.

Soyons officieux* Les prévenances coûtent peu , et elles font le charme du commerce de la vie ; il n'est rien qui dispose en faveur d'une personne ; comme les soins qu'on lui voit

( 35 } prendre de ceux avec lesquels elle se trouve , les attentions qu'elle leur prodigue , les petits services qu'elle leur rend. On a vu de ces prévenances, de ces petits services, recevoir des récompenses aussi inattendues que brillantes: on oblige volontiers l'homme par qui l'on a été obligé , et entre gens bien nés 9 il s'établit en pareilles occasions un échange mutuel de secours et de bons offices qui font le bonheur de la vie.

Soyons complaisans. La complaisance a ses bornes ; il ne faut pas qu'elle aille jusqu'à nous rendre la victime de ceux avec lesquels nous nous trouvons ; mais quand elle s'arrête où elle doit le faire, elle a un véritable prix; elle consiste à étudier le caractère des personnes au milieu desquelles nous nous rencontrons , afin de ne rien dire qui puisse les choquer et les indisposer. Par elle, on obtient plus que par la contradiction : le moyen d 'acquérir de l'empire sur le cœur de quelqu'un est d'y entrer en ami,

Le duc de Chaulnes ayant été envoyé à Rome , sous le pontificat d'Alexandre YIII f pour terminer les démêlés du précédent pontificat avec la France, souhaita que l'abbé de

(5G) Polignac, depuis cardinal, eût quelque part à la négociation. Le nouveau pape se plaignait , en badinant, que ce jeune abbé était un séducteur; il lui dit un jour, dans une de leurs conférences , je ne sais comment vous faites : vous paraissez toujours être de mon avis , et c'est toujours moi qui finis par être du votre. Les affaires furent heureusement terminées à la satisfaction de l'ambassadeur.

Soyons doux. Quelle qualité plus propre à nous faire aimer que la douceur de caractère ? De combien d'actions préjudiciables , honteuses, et dont nous rougirions un moment après les avoir faites , elle nous sauve dans notre vie ! Elle nous soumet les cœurs les plus rebelles , et met à nos pieds nos ennemis les plus implacables , nos adversaires les plus furieux.

Deux hommes, à qui S.t François de Sales devait une somme d'argent , vinrent le trouver avant le terme pour en être payés. Le prélat leur dit : Je sais ce que je vous dois, mais vous savez aussi que le terme n'est pas encore échu : j'ai pris mes arrangemens s afin de m* acquitter alors envers vous : pour le présent , il m'est absolument impossible.

Ces hommes répondirent avec insolence qu'il ie leur fallait actuellement, et qu'ils voulaient être payés sans remise. Je vous l'ai dit, leur répondit S.t François de Sales, il m'est absolument impossible de vous satisfaire; mais voyez mes meubles , allez cher cher un huissier, et faites-les vendre , si vous le voulez 9 à la porte de mon palais* Ils sortent dans ce dessein; mais un d'eux, touché des dernières paroles du saint évêque , dit à son compagnon : Serions-nous assez barbares pour profiter d'une telle offre , et ne devrions-nous pas rougir d'avoir traité si indignement un si bon prélat? allons plutôt lui faire nos excuses. Ils rentrent sur-le-champ , et les larmes aux yeux , le prient de recevoir leurs excuses , et de donner aux pauvres la somme qu'il leur devait, en satisfaction de l'outrage qu'ils avaient eu la cruauté de lui faire. Je vous pardonne de tout mon cœur , leur répondit -il en les embrassant, car vous m'avez rendu le plus grand service ; vous m'avez donné l'occasion de modérer cette colère malheureuse à laquelle je suis trop naturellement porté , et vous m'avez fait voir un bel exemple de ce que peut la modération sur des cœurs

(38 ) aussi droits et aussi honnêtes que tes vôtres.

Le célèbre czar Pierre -le -Grand avait le défaut d'être sujet à la colère. Un jour qu'il était en contestation avec l'impératrice Catherine , au sujet d'une dame d'atours que cette princesse aimait, et qui avait perdu les bonnes grâces du czar, il entra dans une violente colère , cassa une magnifique glace de Venise , et dit à l'impératrice , qu'il avait tirée de la dernière classe du peuple : tu vois qu'il ne faut qu'un coup de nia main pour faire rentrer cette glace dans ia poussière d'où elle est sortie ! La menace ne pouvait être plus précise , et le reproche plus dur. Catherine le regardant avec une douleur touchante : Eh bien! lui dit -elle, vous avez cassé ce qui faisait l'ornement de votre palais, trouvezvous qu'il en soit devenu plus êeau? Ces seuls mots calmèrent l'empereur.

Louis XIV ayant appris qu'un prince du sang avait maltraité de paroles une personne de distinction , il lui en fit la plus sévère remontrance. Songez, lui dit -il, que les plus légères offenses que les grands font à leurs inférieurs sont toujours des injures

(39) sensibles 3 et souvent des plaies mortelles. Je vous avertis de ne fins maltraiter de paroles qui que ce soit. Faites comme moi; il m'est arrivé plus d'une fois que les personnes qui m'ont les obligations tes plus essentielles se sont oubliées jusqu'à m' offenser : je dissimule , et je leur pardonne.

Ce grand prince savait effectivement se modérer dans les occasions les plus faites pour exciter sa colère. Un de ses valets-de-chambre ayant, par malheur, laissé tomber sur sa jambe la cire brûlante d'une bougie allumée , il se contenta de lui dire , avec beaucoup de douceur : prenez garde une autre fois de n'être plus si maladroit.

Les femmes doivent encore plus soigneusement que les hommes travailler à se corriger de la colère , si elles ont ce malheureux défaut : elle révolte chez elles , et leur ôte tous les attraits de leur sexe.

Soyons polis. La politesse est l'art de ne rien faire et de ne rien dire que d'obligeant 5 mais aussi de le faire et de le dire avec une façon de s'exprimer et des manières qui aient quelque chose de noble et d'aisé , quelquefois même de fin et de délicat.

Le cardinal de Polignac étant chez madame la duchesse du Maine , on s'y amusait à se faire, les uns aux autres, des questions, pour y répondre d'une manière agréable* Quelle différence ; lui demanda la duchesse , y a-t-il de moi à une montre ? Madame , lui répondit-il , une montre marque les heures y auprès de tous on les oublie.

Lorsque M. de Maupertuis était allé à Vienne, l'impératrice lui dit : Vous connaissez la reine de Suède, sœur du roi de Prusse? on dit que c'est la plus belle princesse du monde. Madame, répondit-il, je Savais cru jusqu'à ce jour.

Une dame faisait reproche à un ambassadeur turc , de ce que la loi de Mahomet permettait d'avoir plusieurs femmes. EUe le fermets madame, lui répondit-il, afin que Von puisse trouver dans plusieurs, toutes les qualités qui sont rassemblées dans vous seule.

L'homme vraiment poli porte sur ce point les égards jusqu'à excuser les fautes que l'on commet envers lui par étourderie ou par ignorance. Lorsque le duc de Bourgogne, petitfils de Louis XIV , commandait l'armée en Flandre , un vieil officier , qui connaissait

mieux son métier que les usages de la cour, se mit à la table du prince sans en avoir obtenu la permission : on l'avertit de sa faute ; il en demanda pardon. Monsieur , lui dit obligeamment le jeune prince , vous souperez avec moi : je vous apprendrai la cour ; et vous m'apprendrez la guerre.

On rapporte de M. de Turenne un trait non moins beau. Un jeune gentilhomme , qui arrivait au camp, demanda sans façon , au général lui-même, où il mettrait ses chevaux : un rire universel suivit cette question singulière. La plaisanterie eût sans doute été poussée plus loin , à la confusion du jeune officier, si Turenne , avec le sérieux et la bonté qui lui étaient ordinaires, n'eût pris la parole. C'est donc , dit-il , une chose bien étonnante qu'un homme qui n'est jamais vente à Vannée en ignore tes usages ? N'y a-t-il pas bien de l'esprit à se moquer de lui, parce qu'il ne sait pas des choses qu'il ne peut savoir , et qu'au bout de huit jours il saura aussi bien que vous ? Il ordonna en même temps à son écuyer d'avoir soin des chevaux de ce jeune homme.

La politesse veut que nous ne manquions

jamais aux femmes, de quelque manière qu'elles se conduisent avec nous. La dispute littéraire que Lamothe eut avec madame Dacier peut servir d'exemple à ce sujet. Lamothe ne savait point le grec , et cependant il voulait juger Homère. Madame Dacier possédait parfaitement les langues grecque et latine ? mais elle ne connaissait pas même les premières règles de cette politesse qui sied si bien aux femmes. Elle attaqua Lamothe , en répandant sur lui des flots d'injures dans son livre intitulé : De la Corruption du Goût. Les grossièretés , les mots d'impertinence , de témérité aveugle 9 d'ignorance , de folie , d'##surdité , y sont semés presqu'à chaque page. Lamothe lui répondit avec une modération et une politesse qui lui rirent un honneur infini dans le monde.

Il y a quelques années les Français étaient renommés dans toute l'Europe pour leur politesse envers les femmes. Une d'elles se présentait-elle dans une assemblée nombreuse 9 elle y trouvait sur-le-champ une place, grâce à l'urbanité des hommes qui se disputaient à qui lui offrirait la sienne : jamais on n'eût souffert au spectacle une homme placé devant une

(43) femme. Sous ce rapport, nos mœurs ont un peu changé ; mais il faut espérer qu'un peu plus tard elle s redeviendront ce qu'elles étaient. Les convulsions politiques qui ont troublé notre félicité , ne nous ont mis de mauvaise humeur que pour un temps. Mes enfans , sur ce point servez toujours d'exemple : ne vous inquiétez pas de ce que feront les autres hommes qui se trouveront autour de vous ; par votre conduite particulière , rappelez-leur un ancien devoir qui attirait a nos compatriotes les louanges des hommes polis de toutes les autres nations.

Soyons d'humeur égaie. L'égalité d'humeur est encore une grande qualité pour se faire aimer dans le monde. Rien de plus insupportable ? en effet ? qu'un homme qu'on ne sait comment aborder , qui est aujourd'hui tout différent de ce qu'il était hier , qui , en un quart-d'heure 9 change vingt fois de ton f de manières , sans que ceux qui l'entourent lui en aient donné sujet. Ce défaut vient ordinairement de l'impatience avec laquelle nous souffrons les traverses de la vie ; il annonce à la fois en nous l'absence de toute philosophie ? et un penchant bien décidé à l'injustice. On

(44) n'est pas vraiment homme quand on ne sait pas supporter l'adversité. Qui de nous n'a pas ses peines ? Hélas ! ceux qui paraissent en avoir le moins > sont ordinairement ceux qui savent le mieux les cacher. Regardons toujours au-dessous de nous, et il sera rare que dans le sort des autres nous ne trouvions pas un motif pour endurer le nôtre avec résignation : celui qui se croit le plus malheureux des hommes, a souvent un voisin bien plus à plaindre que lui.

Un pauvre de la Basse-Thébaïde , en Egypte , n'avait, dans la plus grande rigueur de l'hiver , qu'une petite natte de jonc 9 dont il mit la moitié sous lui , et il se couvrit avec l'autre comme il put. Le froid le faisant trembler , il se consolait lui-même, en disant : Je vous rend grâce , mon Dieu ! car combien y a-t-il de riches qui fi à cette heure-ci, sont en prison et qui ont les fers auxpieds , sans pouvoir jouir de la moindre liberté , au lieu que je puis du moins aller où bon me semble.

Darius 3 roi de Perse , ayant perdu une femme qu'il chérissait , en était inconsolable. Démocrite lui promît de la ressusciter , s'il

(45) pouvait trouver dans ses états trois personnes qui n'eussent jamais, eu aucun sujet d'affliction. Après une recherche exacte , on reconnut qu'il était impossible de trouver ces trois hommes heureux : cela consola le monarque.

Il faut tout faire pour détourner un malheur; mais une fois qu'il est arrivé, supportons-le avec courage , et ne tentons rien d'indigne de nous pour ramener la fortune. S.t Louis ne parut jamais plus digne d'admiration que dans les fers : sa grandeur d'âme étonna ses ennemis même , qui lui préposèrent de le reconnaître pour leur roi.

C'est le comble de la faiblesse de se venger par la mauvaise humeur, que l'on fait essuyer aux autres, des pertes et des chagrins que l'on éprouve soi-même. Nos amis, nos serviteurs., ne sont pas dupes des prétextes dont nous nous armons alors, et avec justice ils en conçoivent quelquefois du mépris et de l'aversion pour nous. Un duc de Milan, assiégé dans un château par les Florentins , qui le pressaient vivement , ne trouvait aucun mets à son goût lorsqu'il était à table. Il en querellait souvent son cuisinier, qui, après plusieurs autres es-

(46) cuses 5 lui dit enfin: V outez-v ous 9 monsei* gneur > que je vous parie nettement ? Les viandes sont bonnes et bien préparées, mais ce sont (es Florentins qui vous dégoûtent.

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