CHAPITRE Y
De V aisance dans la société. ~— II ne faut pas la confondre avec la familiarité. — Les gens fers, et ceux qui se louent eux-mêmes , y deviennent odieux.
vis aime dans le monde les personnes qui se présentent avec aisance ; cela annonce la confiance et la franchise. Ceux qui vous voient embarrassés avec eux craignent que vos marques d'amitié ne soient feintes, ou s'offensent ée ce que vous avez ainsi l'air de vous défier des leurs. On n'est point gêné avec les personnes que l'on aime véritablement, et en qui Ton a confiance. Il ne faut cependant pas confondre le ton aisé avec le ton audacieux; il est des gens dont la familiarité fait rougir et ré-
(47 ) volteceux qu'ils abordent. Ils vous ont à peine vu deux fois, qu'ils sont aussi libres avec vous que s'ils vous connaissaient particulièrement depuis des années. En général , le ton aisé a dans le monde des bornes qu'il ne faut jamais passer; mais la bonne éducation vaut mieux sur ce point que les préceptes, et la familiarité annonce un homme naturellement grossier et sans instruction.
L'amitié que l'on a pour les femmes doit toujours être respectueuse : se familiariser avec elles , c'est les outrager et nuire à leur réputation. Un propos trop libre , un geste hasardé suffit pour les perdre dansl'esprit de ceux qui en sont témoins : elles ne doivent non plus souffrir ni l'un ni l'autre , quel que soit celui qui le leur adresse ; c'est en se montrant d'abord trop indulgentes sur cette article , qu'elles s'attirent plus tard des persécutions qui les déshonorent. Un honnête homme se laisse entraîner peu à peu à leur manquer , quand elles lui en fournissent ainsi l'occasion, et leur imprudence à cet égard devient pour le libertin l'objet d'un calcul, dont elles ressentent plus tard les funestes effets. Il faut alçrs , pour faire respecter leur pudeur ,
un
qu'elles se brouillent avec un ami qu'elles auraient conservé jusqu'à la fin de leurs jours , ou qu'elles se compromettent avec un libertin qui , croyant ou feignant de croire avoir obtenu sur elle de véritables avantages , attribuera leur réserve à une nouvelle passion, et ira, par dépit, les diffamer dans toutes les maisons où il a quelque accès. Chez elles point de familiarités sans conséquences ; il ne leur est cependant pas défendu de rire d'une honnête plaisanterie, et leur enjouement à ellesmêmes peut faire le charme du cercle le plus rigoureux sur les bienséances.
Cette réserve dont nous parlons n'est ni la pruderie , ni la fierté. Une femme qui s'offense, sans raison, d'un badinage innocent, donne mauvaise opinion de son caractère , et quelquefois de ses mœurs ; et rien ne convient si peu au beau sexe que l'orgueil. La nature n'a point fait le visage des femmes pour les expressions dures ' et sombres , et la gaîté et l'obligeance sont les sentimens qui s'y peignent le mieux.
Généralement parlant , la fierté est le défaut qui choque le plus les hommes : nous bous sentons tous disposés à prendre le cas
( 49 ) un celui qui veut marcher avant nous \ quel
que soit le motif de celte fierté, elle déplaît et est bien souvent cause que l'on refuse à un homme ce qu'on lui aurait accordé de soimême. Si vous voulez que personne ne vous conteste vos avantages , ayez l'air de ne pas vous en apercevoir : chacun se fera alors un plaisir de vous les rappeler. Rien ne convient si bien que la modestie y à la fortune et aux grandeurs*
Un lord anglais venait d'être élevé à la place de secrétaire d'état. Ayant été lui-même prendre sa patente dansle cabinet du roi, une foule de courtisans s'assemblèrent autour de lui , et chacun s'empressait de le féliciter. Ayant aperçu son fils au milieu d'eux, il l'appela et lui dit : « Que ce spectacle ne vous abuse point , mon fils; je ne suis devenu ni plus grand ni meilleur que je n'étais. Ce n'est point à moi qu'on rend ces honneurs, c'est à ma patente de secrétaire d'état ; elle les a reçus sous mon prédécesseur , elle les aura encore sous mon successeur ; ils la suivent dans toutes les mains où elle passe , et quand je ne l'aurai plus, vous verrez toute cette foule disparaître. »
La noblesse est une institution politique dont l'expérience a démontré l'utilité , et le peuple lui-même aime à voir honorer les descendais de ceux qui ont contribué à sa gloire ou à son bonheur; mais ces mortels privilégiés deviennent odieux quand ils se font de leur naissance un titre pour traiter les autres hommes avec mépris et indignité. Cet orgueil est le plus misérable de tous , et celui qui prête le plus au ridicule, car il fait dire et entreprendre des choses extravagantes.
Plusieurs seigneurs de la cour de Vienne se plaignirent à l'empereur Joseph II de ne pouvoir jouir décemment, et à leur aise , des promenades publiques , parce qu'elles étaient occupées par une foule de petite noblesse et de peuple : ils suppliaient sa majesté impériale de faire fermer le Prater , et d'ordonner que l'entrée n'en fût permise qu'à des personnes de leur qualité. L'empereur, surpris de cette demande, leur répondit: Si je ne voulais voir que mes égaux , il faudrait que je m3 enfermasse dans le caveau des Capucins , où reposant les cendres de mes ancêtres. J'aime les hommes , sans distinction ; et je préfère ceux
(5i ) qïii ont de la vertu et des talens, à ceux dont tout le mérite est de compter des princes parmileurs aïeux.
Deux dames de la cour de Charles-Quint ayant eu un vif démêlé au sujet de la préséance, la chose fut déférée au jugement: de l'empereur. J'ordonne 9 dit ce prince, que la plus folle des deux passe la première.
Les personnes parvenues subitement des derniers rangs de la société au faîte des honneurs , sont celles dont on supporte le plus impatiemment l'orgueil; mais qu'elles nous paraissent grandes, et que nous leur rendons volontiers hommage, quand elles savent se souvenir à propos de leur première fortune ! C'estlà effectivement la véritable grandeur.
Àgatocle, fils d'un potier, ne s'énGrgueillit ni de la dignité royale où il fut élevé , ni des grandes victoires qu'il remporta sur les Carthaginois. Placé sur le trône de Syracuse, il voulut toujours être servi en vaisselle de terre; et quand on lui en demandait la cause : Je veux, répondait-il, que le souvenir de mon origine rabatte l'orgueil que le vain appareil de la royauté pourrait m' inspirer.
Sixte-Quint n'oublia jamais sa naissance, et
(52) il s'en servit plus d'une fois pour rabaisser îa vanité de ceux qui l'approchaient. Un Cordelier de la principauté de Tarente lui demanda que sa famille eût l'honneur d'être alliée à celle des Peretti. « J'y consens , dit Sixte-Quint , pourvu que nous observions quelque proportion entre votre famille et la mienne. Ditesmoi, premièrement , quelle est votre origine.
— Saint Père, répondit le moine , ma maison est ; grâces à Dieu, l'une des plus riches et des plus anciennes du royaume de N apte s.
— Tant pis pour votre dessein , répliqua le pape : car le moyen de faire alliance entre un riche et puissant seigneur comme vous , et un malheureux gardeur de pourceaux comme moi ! Si vous voulez cependant , à quelque prix que ce soit, que je consente à ce que vous me demandez , quittez votre habit de religieux, donnez à quelque hôpital la grosse pension que vous fait votre famille 9 et allez garder ces mêmes animaux à la campagne, comme jeles ai gardés dans ma jeunesse. Ce n'est qu'à ces conditionsque nous pourrons devenir parens? vous et moi. »
L'orgueil que donne la richesse, blesse entore plus vivement que tous les autres, La
(53) femme d'un riche financier était entrée dans une église pour entendre un célèbre prédicateur ; mais comme elle était arrivée lard, elle ne trouva point de place : On aurait bien dû , dit-elle tout haut , mettre tes chaises à un écu. Une dame , piquée , lui répartit , en se tournant vers elle : II paraît éien , madame s que vous avez pius d'écus que d'esprit.
Pour moins nous enorgueillir de nos avantages particuliers 5 pensons à ceux des autres ; il n'y a presque aucun homme qui n'ait les siens : notre grandeur est de le reconnaître et d'en convenir. Le maréchal de îa Feuillade ayant montré à Boiieau quelques vers qu'il n'approuva pas : Fous êtes bien délicat 3 lui dit ce seigneur ? de ne pas approuver une poésie que le roi et madame la dauphine ont . trouvée excellente. Je ne doute point, reprit Boiieau, que le roi ne soit très-habile à prendre des villes et à gagner des batailles ; je doute encore aussi peu que madame la dauphine ne soit une princesse pleine d'esprit et de lumières : mais , avec votre permission , monsieur le maréchal , je crois me connaître en vers aussi bien qu'eux. Là-dessus, le maréchal aceourî chez le roi, et lui dit d'un air vif et impétueux :
( 54) «Sire, n'admirez vous pas l'insolence de Boi~ leau , qui dit se connaître en vers mieux que votre majesté ? — Oh ! pour cela, répondit le roi 9 je suis, fâché d'être obligé de vous dire que Boiieau a raison. »
Le propre d'un orgueilleux est encore de se louer lui-même sur les qualités morales qu'il croit avoir , et le mérite qu'il a , ou qu'il s'imagine posséder. Avec ce défaut , on s'entoure d'ennemis, et l'on s'altire des humiliations , ne fît-on enfin que se rendre strictement justice à soi-même. Qu'un autre vous loue, dit Salomon, et non votre touche; que ce soit un étranger , et non vos propres lèvres
U n jeune homme se vantait d'avoir en peu de temps appris beaucoup de choses, et d'avoir
dépensé mille écus pour payer ses maîtres.
Quelqu'un de ceux qui étaient présens lui ré- .pondit : Si vous trouvez cent écus de tout ce
que vous avez appris, je vous conseille de
les prendre sans hésiter.
Un journaliste subalterne disait , dans une
compagnie, qu'il distribuait la gloire. Oui,
monsieur , lui répondit quelqu'un ; vous ia
distribuez si généreusement , que vous n'en
gardez point pour vous.
Les Hollandais étaient devenus intraitables, à l'occasion du succès de la guerre de laSuccession, L'abbé de Polignac, un des négociateurs français 9 indigné de la hauteur avec laquelle ils le traitaient aux conférences de Gertruidemberg , leur dit : Messieurs 9 vous parlez bien eomme des gens qui ne sont pas accoutumés à vaincre !
La modestie , au sein de la postérité et au milieu des succès 9 nous fait aimer de tout le monde , et nous concilie tous les suffrages. D'âge en âge on en répète avec enthousiasme les exemples.
C'était-là la première vertu du grand Turenne. Il n'avait été vaincu que dans un combat où il ne commandait même qu'en second. Cependant 9 quand il avait remporté quelque victoire , et qu'on l'en félicitait^ en lui disant qu'il était toujours victorieux. Fous avez sans doute oublié, répondait-il 5 que j'ai été battu à Mariendai.
Personne ne porta peut-être jamais plus loin la simplicité de la modestie que le célèbre Catinat. En envoyant à la cour la relation de labataillede Staffarde, qu'il venait de gagner y il le prouva d'une manière bien glorieuse*
(56) Tous les colonels étaient nommés dans cette relation; et le roi., au rapport du général, avait à chacun d'eux une obligation particulière. La cour n'apprit les propres exploits dit maréchal que par les lettres des différens particuliers. On sut que son cheval avait été tué sous lui , qu'il avait reçu plusieurs coups dans ses habits , et une contusion au bras gauche» Il était si peu question du générai dans sa relation , qu'une personne qui en avait écouté la lecture , demanda : il/, de Câlinât était- il à cette bataille? Le lendemain, étant allé remercier le régiment de Grancey , dont la valeur n'avait paspeu contribué à la victoire, plusieurs soldats qui jouaient aux quilles à la fête du camp , quittèrent leur jeu pour s'approcher du général ; mais Catinat leur dit avec bonté de retournera leur partie. Quelques officiers lui proposèrent d'en faire une ; il l'accepta , et se mit à jouer aux quilles avec eux. Un officiergénéral, qui se trouvait présent, voulut en plaisanter, et dit qu'il était bien extraordinaire de voir un général d'armée jouer aux quilles après une bataille gagnée. Vous vous trompez, répondit Catinat, ce/a ne serait étonnant que dam le cas où il f aurait perdue. Quelle
( S" ) modération , quelle tranquillité d'âme dans une
telle circonstance !
La modestie du père Mabillon , savant Bénédictin , était encore plus grande que sa science. M. LeTeilier, archevêque de Reims, dit à Louis XIV, en le lui présentant : Sire, f 'ai l'honneur de présenter à votre majesté te religieux le plu s s avant et le plus humfilô de votre royaume.
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