‹ Conseils du R. P. OlivaintChapitre 10 sur 16 · JE NE PEUX PAS · texte numérisé non relu

JE NE PEUX PAS

La jeunesse est l'âge de la présomption ; elle croit tout pouvoir, comme elle prétend tout

(1) L'Ecclésiaste. xviu. 3o.

savoir. Mais, quand il s'agit de lutter contre les passions, une autre illusion lui est encore plus funeste ; c'est : Je ne peux pas ! Tant d'hommes répètent qu'il est impossible à votre âge d'éviter les écarts, de garder son cœur pur ; tant de jeunes gens tombent autour de vous, tant de séductions vous environnent, tant de tentations vous pressent déjà peut-être, que, vous aussi, malgré votre éducation chrétienne , vous pourriez en venir à vous persuader que vous êtes atteint, non pas de faiblesse seulement, mais d'impuissance. Ne dites-vous pas, en regardant le présent : Je ne peux pas! ou du moins, en regardant l'avenir : Je ne pourrai pas !...

Cri désolant de la vertu qui succombe en se trahissant ellemême ! Je voudrais arrêter ce cri sur vos lèvres; je voudrais vous

prémunir contre cette déplorable persuasion d'impuissance. Ah! sans doute, nous sommes faibles; mais Dieu est fort, et puisqu'il met à notre disposition la toute-puissance de sa grâce, chacun de nous doit s'écrier, comme saint Paul :

Qimm infirmor tune potens sum.

Omnia possum in eo me confortat (l).

Je ne peux pas! dit avec tristesse ce pauvre jeune homme emporté par la fièvre du plaisir. — Est-ce à dire que vous ne pouvez pas tendre à votre fin dernière, qui est d'aimer Dieu et de le servir ? Mais le Créateur, qui a tout fait pour lui-même , ne renonce pas à ses droits sur vous ; malgré tout, vous devez être le noble instrument qui chante sa gloire, et

(i) Epitre aux Corinthiens, xii, 10.

— Epitre aux Philippiens, iv, i3.

non une machine a jouissance. Or, ce que ce Père si juste et si bon exige de vous, à moins d'être impie et déraisonnable, vous devez dire : Je le peux !

Je ne peux pas ! — Est-ce à dire que vous êtes courbé sous le joug affreux de la nécessité du péché, que vous ne pouvez choisir entre le bien et le mal? Mais votre bon sens, votre conscience réclament, et le remords lui-même vous rappelle que vous êtes libre en face des passions qui vous sollicitent sans pouvoir vous contraindre.

Je ne peux pas'. — Est-ce à dire que Dieu vous commande l'impossible? Mais cette parole est contraire à la foi. Les préceptes divins sont difficiles, soit; et encore faut-il ajouter que la grâce rend tout facile et doux.

Je ne peux pa*! — Est-ce a

dire que le démon est plus fort que Dieu, que Satan est resté prince de ce monde, que c'est en vain que Jésus-Christ l'a terrassé sur le Calvaire ? Mais non ; le démon est si faible que, pour le vaincre, il vous suffit d'invoquer Jésus et Marie; il est si faible qu'il ne saurait, si vous ne voulez pas, vous extorquer un oui.

Je ne peux pas! — C'est donc en vain que l'homme a été placé au-dessus des animaux sans raison, et seulement un peu au-dessous des anges ; c'est donc en vain que Dieu a fait de la jeunesse 1 âge glorieux de la force, des sentiments généreux et des nobles efforts !

v* L'année a perdu son printemps, » disait l'orateur antique des jeunes gens tombés au champ d'honneur. — Faut-il nous écrier :

l'Eglise, la France ont perdu leur printemps ?

Ah ! n'invoquez donc plus cette misérable excuse : Je ne peux pas !

Cela signifie, en vérité : Je ne veux pas.

Chacun de nous doit dire : Je sens deux hommes en moi, deux tendances contraires, deux volontés, celle du bien et celle du mal, celle du devoir et celle du plaisir. Le péché originel a blessé en nous cette sainte volonté du devoir et du bien ; l'éducation chrétienne s'efforce de lui rendre sa vigueur première. Mais voici que les passions commencent à parler au coeur de ce jeune homme ; les tentations, les séductions, les mauvais exemples se multiplient autour de lui ; les fausses doctrines s'insinuent dans son esprit ; le respect humain l'arrête. Et tandis que la volonté du plaisir et du mal grandit sous toutes ces influences, la volonté du bien et

du devoir s'abaisse et s'affaiblit.

Quelle lutte entre ces deux volontés contraires, ou plutôt quelle torture dans cette unique volonté qui s'incline à la fois vers le plaisir et vers le devoir : volonté double qui se déchire elle-même, volonté qui veut et ne veut pas !

Ce jeune homme, le matin, veut se lever pour remplir sa tâche ; vingt fois il se retourne et retombe,vaincu par sa volonté même, qui fait cause commune avec la mollesse. « Celui qui commande, dit saint Augustin (i), n'est cependant pas différent de celui qui obéit ; mais c'est qu'il ne veut qu'à demi, c'est qu'il a deux volontés, et ce qui manque à l'une est ce qui fait l'autre. Aucune des deux n'est pleine et entière. Or le commandement n'a de force qu'au-

(!) Confess., liv.YIH. ch. ix

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tant qu'il y a plénitude de volonté. »

Il en est de même de l'effort incomplet tenté par ce jeune homme pour échapper aux séductions du plaisir : Vult et non vult (i)... Il veut et ne veut pas rompre ses chaînes. S'il prie, c'est comme Augustin avant sa conversion, en demandant à Dieu de ne pas l'exaucer si tôt, de lui donner sa grâce dans quelques années, dans quelques jours, demain ! demain!...

et il la repousse plutôt qu'il ne l'attire. Aussi demain n'arrive pas (2).

(i) Livre des Proverbes, xtii. \.

(2) « Misérable jeune homme que j'étais, misérable des ma première jeunesse! Je vous avais, il est vrai, demandé d'être chaste, ô mon Dieu, et j'avais dit: Donnez-moi la ci.

et la continence, mais non pas Je si tôt'.... Je craignais d'être trop vite exaucé, d'être trop prumptement

Il prend quelques moyens, mais ni efficaces, ni décisifs ; il ne fait pas assez pour se vaincre . mais assez pour se tromper soi-même, pour se dispenser de vouloir vraiment, pour se flatter de faire tout ce qu'il peut et s'arroger le droit de dire : Je ne peux pas !

Mais il se ment à lui-même ; il

gucri de la passion dont je voulais satisfaire l'ardeur plutôt que l'éteindre. •> (Saint Augustin, Confessions, liv.VIU, ch. vu.' Et ailleurs encore: i Je soupirais enchaîné, non par la main d'autrui, mais par ma propre volonté. Mon pouvoir était garrotté par l'ennemi.... L'habitude à laquelle on ne résiste pas devient une sorte de nécessité ! Je n'avais à dire que ces mots languissants d'un homme endormi : Un moment, un moment! laissez-moi encore un moment : Modo, modo! Sine paululum.... Et ce moment suivi d'un autre tramait en longueur et n'avait pas de fin! liv. VIII, ch. 5.

sent bien, au fond, qu'il peut, et la preuve en est dans sa vie de tous les jours. Il ne peut pas se lever le matin pour le travail, mais il le peut pour une partie de plaisir, parce quV/ le veut. Multipliez les exemples. N'est-ce pas là l'histoire intime de bien des jeunes gens ? Mon cher ami, que ce ne soit pas la vôtre ; elle serait trop affligeante et trop honteuse.

N'est-il pas, en effet, indigne d'un homme de cœur de n'avoir ainsi qu'une volonté boiteuse, infirme, toujours prête à se contredire ellemême, de languir dans un découragement de parti pris, de déserter si facilement le poste confié à sa garde, de manquer à ses engagements d'honneur ? Non, on ne se pardonnerait pas de trahir ainsi son pays, — et l'on trahirait ainsi son Dieu !

Si, dans un jour de faiblesse et

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de vertige, la passion vous entraîne, soyez sincère, ne craignez pas de dire : Je ne veux pas ! Vous rougirez de ne pas vouloir, et vous retrouverez le courage dans cette humiliation salutaire. Ou bien, si vous dites : Je tie veux pas! que ce soit au même sens que les martyrs s'écriaient : Non possumus ! Je ne puis obéir aux bourreaux, je ne puis adorer leurs idoles, je ne puis commettre le péché. Ce non possutnus est le triomphe du courage et de la grâce ; mais le : Je ne veux pas de la lâcheté n'est ni français, ni chrétien.

Je ne veux pas ! c'est la chute inévitable, c'est la défaite assurée d'avance. — Possunt quia posse videntur; de même, on ne peut pas parce qu'on croit ne pas pouvoir. Dans telle tentation violente que vous avez éprouvée, tant que

vous avez cru pouvoir vaincre, vous avez tenu l'ennemi en échec; à peine aviez-vous cédé au découragement, vous étiez vaincu.

Je ne peux pas! C'est non seulement la chute, mais la rechute.

On n'essaie plus même de se relever ; on consent à rester sous les pieds du démon, qui fait, pour ainsi dire, un pacte avec nous.

Je ne peux pas! C'est l'habitude presque invincible du péché qui tient ce malheureux jeune homme dans les fers.

Je ne peux pas ! C'est le fond de l'abîme. Ce jeune homme a besoin de s'étourdir, d'étouffer ses remords, sa foi qui réclame, la voix de Dieu, la voix de Marie qui le rappelle, et il se précipite plus avant pour se persuader de plus en plus qu'il ne peut pas.

Mieux il avait été élevé, plus il était pieux, plus il donnait d'es-

pérance, et plus il descend bas....

Alors, liberté perdue, conscience perdue, esprit et coeur perdus, santé perdue, carrière et temps perdus.... Et l'éternité, que serat-elle ? Regrets amers, regrets superflus ! Ah ! s'il pouvait recommencer sa vie!... Mais il faudrait dire : Je veux! et non : Je ne peux pa< !

Pour vous, mon ami, cro)rez-le fermement, vous pouvez; vous pouvez si vous voulez, si vous voulez vraiment ; — vous n'avez qu'à vouloir !

Vous me répondez : Cela ne suffit pas ; tant d'autres moyens me sont recommandés sans cesse :

la prière, le travail, la vigilance, l'habitude de me vaincre, le choix des amis, la fuite des occasions, que sais-je encore !

Maistousces moyens reviennent à un seul : vouloir. Sans cette vraie

volonté, tout le reste est inefficace. Ayez une vraie volonté, et, dans son noble effort pour se garder elle-même d'elle-même, elle se portera à tous ces moyens, elle leur donnera la vie et la vertu.

Saint Thomas, interrogé par sa sœur sur ce qu'il fallait faire pour se sauver, lui répondait ce seul mot : Velle. C'est que notre volonté, c'est notre cœur, et Dieu ne nous demande que notre cœur.

Dites-le donc ce généreux je veux! si digne de Dieu, si digne de vous ; qu'il jaillisse triomphant du plus profond de votre être !

Jésus-Christ vous le demande, ou plutôt il vous l'offre lui-même et le fait jaillir pour vous de son cœur.

Dans tout vos combats, Jésus- Christ est là, près de vous, pour vous secourir, prévenant, vivifiant, soutenant votre volonté. Ne

redoutez plus votre faiblesse, puisqu'il. EST LÀ! Quutn, injirmor, tune potens sum! Vous êtes faible, mais il est puissant. Revêtez-vous de Jésus-Christ, unissez-vous à Jésus-Christ, laissez faire Jésus- Christ en vous. Comme il aime à combattre pour la pureté, contre les passions, dans le cœur d'un jeune homme généreux et fidèle!

Omnia possum in Eo qui me confi rt.it. — Voilà désormais votre noble devise, devise sacrée qui fait les purs, les forts, les saints.

je n'ai pas le temps.

MON ami, pourquoi négligezvous vos prières ? Pourquoi ne fréquentez-vous plus avec la

même régularité les Sacrements?

En un mot, pourquoi tant d'omissions dans les devoirs de la religion que la piété vous imposent?

— Vous répondez : Je n'ai pas U temps.

Je comprendrais cette excuse dans la bouche d'un pauvre ouvrier dont la longue journée est absorbée par un rude travail. Son sort est triste, s'il n'a pas le temps de prier, de se recueillir, de penser à Dieu. Toutefois, s'il est chrétien, son travail se change en prière, et le temps donné au travail pour Dieu est donné à Dieu.

Mais vous, vous avez du temps pour tout, excepté pour Dieu.

Vous avez du temps pour le repos, du temps pour la toilette, du temps pour les visites, du temps pour le plaisir. Ah! si seulement vous réserviez à Dieu ce que vous donnez de trop à tout cela, même en

gardant toutes les convenances de votre position , vous auriez le temps !

Il y a des choses pour lesquelles on n'a jamais le temps, comme il y a des personnes pour lesquelles on n'y est jamais. — Je n'ai pas le temps, cela signifie : Je ne veux pas trouver le temps !

Mais vous l'avez; vous l'avez nécessairement quand il s'agit du service de Dieu, car c'est, avant tout, pour cette fin que Dieu vous le donne.

Vous l'avez, puisque, en définitive, le service de Dieu bien entendu ne saurait nuire à l'accomplissement d'aucun autre devoir.

Vous l'avez : que déjeunes gens, dans votre condition, avec autant et même plus d'obstacles , parviennent à le trouver !

Vous l'avez : Dieu ne vous demande pas tant d'heures chaque

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jour de la semaine, ni même le dimanche. Ce qu'il réclame, c'est bien plutôt l'intensité des actes que leur durée.

Ah! le temps vous manque, dites-vous ; mais vous l'auriez, si vous en étiez plus économe, si vous ne preniez que le repos nécessaire, si vous abrégiez les détails de votre toilette, si vous étiez moins dépendant de ceux avec qui vous vivez, si vous profitiez des petits moments perdus.

Ménagez mieux le temps, réglez le temps. Ne faites pas du jour la nuit et de la nuit le jour.

Ne tuez pas le temps par oisiveté.

Prévoyez le matin l'emploi de la journée; faites-vous un règlement, j'entends un règlement praticable, point trop minutieux, assez élastique, mais que vous suivrez fidèlement et dont vous vous demanderez compte.

Enfin, tenez pour règle cette parole de saint Augustin : « Non utiliter in tempore vivitur . nisi ad comparandum meritum quo in œternitate vivatur. La vie temporelle n'est utile qu'autant qu'elle sert à mériter la vie éternelle. »

j'ai bien le temps (i).

Quand une année finit, qu'une autre année commence, chacun philosophe à sa manière sur le temps. Les vœux, les recommandations faites aux jeunes gens sont remplis de cette philosophie :

Dum tempus habemns , operemur bomun (2), disent avec saint Paul

(1) Aux jeunes gens de la Réunion de la rue de Sèvres, janvier 1867.

(2) Épitre aux Galates, vi, 10.

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bien des gens qui ne connaissent pas saint Paul. « Profitez bien du temps, faites votre avenir, assurez votre carrière ; soyez sages, travaillez bien. » Et que de jeunes gens répètent en eux-mêmes :

« Conseils vieux comme le temps !

rien ne presse! » Et si nous ajoutons, au nom de Dieu : « Ecce nunc tempus acceptabile , ecce nunc dies salutis (i) ... Pensez, non seulement à la carrière de ce monde, mais à l'éternité, c'est le temps du salut.... » A plus forte raison, ces jeunes gens répondent : « Rococol... Nous avons le temps, amusons-nous ; ad crastinum res

severas

Rien ne me presse, dites-vous?

— Et moi, je vous dis : tout vous presse. Quelles sont mes raisons, quelles sont les vôtres ?

(i) Kpitre aux Corinthiens, vi, 2.

« Rien ne me presse, j'ai le temps, je suis si jeune ! j'ai dixhuit ans, j'ai vingt ou vingt-cinq ans. On ne meurt pas à mon âge ; j'ai plus de quarante ans devant moi ! Je le sens. A quoi bon m'effrayer ? Que de vieillards de soixante-dix ans s'inquiètent, à la bonne heure ; mais moi.... »

Vous croyez qu'il faut avoir soixante-dix ans pour penser qu'on n'a plus le temps? Mais est-ce le grand nombre qui parvient à cet âge ? La statistique vous répond que la moyenne de la vie humaine est d'un peu plus de trente ans ; que la majorité des hommes meurt avant trente ans. Vous avez vingt ans, vingt-cinq ans : vous approchez de l'âge fatal.

Déjà ne sentez-vous pas en vous des germes de mort ? Sans parler des accidents possibles, la maladie ne vous a-t-elle pas visité ?

Ce ne sont point quarante années peut-être que vous avez devant vous, mais seulement vingt... dix...

cinq.... Qui sait? celle-ci n'estelle pas la dernière? Non, la vie n'est pas en votre pouvoir ; vous ne pouvez pas disposer d'une minute. Le temps, l'avenir est à Dieu.

« Dieu est si bon ! Il m'a délivré déjà de tant de dangers : je me fie à lui; j'ai le temps! Plus tard, je mènerai une vie sage et occupée, c'est ma volonté déterminée. Aussi bien je ne vise qu'au nécessaire, me sauver. Je ne suis pas ambitieux. »

Prenez garde d'expier cette étrange modestie. Il faut viser plus haut que le but pour l'atteindre, plus que le nécessaire est nécessaire. Et puis, ne soyez pas si sûr de votre volonté. Comment ferez-vous plus tard ce que vous

n'avez pas le courage de faire maintenant? Si votre volonté est lâche aujourd'hui, ne le sera-t-elle pas demain? D'ailleurs, pour vouloir, il vous faut la grâce de Dieu, et, si vous rebutez Dieu, comment obtiendrez-vous alors les grâces de choix dont vous aurez besoin ?

Enfin, vos jours sont comptés : où en êtes-vous de la somme de vos jours ?

Jusqu'ici, Dieu vous a sauvé de la mort, et vous en profiteriez pour l'offenser, pour remettre à un avenir incertain le paiement de la dette contractée envers sa justice et sa bonté ? Dieu vous doit-il de prolonger votre existence? Et d'abord, Dieu vous doit-il l'existence? J'ai le temps.

dites-vous, comme si vous y aviez droit : où sont vos titres ?

Si du moins le passé avait été bien employé!... Alors même vous

ne pourriez compter sur l'avenir.

Que de jeunes gens moissonnés à la fleur des années, malgré tout un passé de vertus, ou plutôt à cause de cela même ! Dieu se hâte de les récompenser; c'est bonté, c'est aussi miséricorde : Raptus est ne malitia mutaret inieUectum ejus (i).

Vous n'ambitionnez pas ce sort ; vous souhaitez que Dieu prolonge, au contraire, votre vie icibas. Soit; mais si c'est une récompense, l'avez- vous méritée?

Que de fautes peut-être que vous voudriez effacer de votre sang !

Or le péché a droit à la mort.

Etonnez-vous donc que Dieu ne vous ait pas frappé; craignez qu'il ne vous frappe bientôt si vous ne vous convertissez pas, qu'il ne se lasse enfin de vous entendre dire :

(i) Livre de la Sagesse, iv. n.

Rien ne presse, j'ai bien le temps !

Rappelez-vous l'histoire du figuier stérile (i) : le Seigneur passe et n'y trouve point de fruits.

Quoi d'étonnant? Ce n'était point la saison; cependant il le maudit.

Ah ! c'est qu'il y a un arbre qui doit donner du fruit en toute saison et dès le printemps :

l'homme, dont ce figuier mystérieux est la figure. Seigneur, ne maudissez pas ce jeune homme ; il est vrai qu'il le mérite, car il n'a point encore porté de fruit ; mais il reconnaît ses torts. La hache est à la racine.... Arrêtez, épargnez-le cette année encore, dimittt hoc an no!

Il me semble que Marie intervient, elle aussi, en votre faveur ; mais, pour que son intercession soit efficace, il faut que vous re-

(i) Évangile de saint Marc, xi.

nonciez à cette maxime vulgaire, immorale, lâche, imprudente, dont tant de jeunes gens ont été victimes.

Pourquoi ce jeune homme, élevé dans les plus nobles traditions de foi et d'honneur, traîne-t-il une existence misérable, dans le desordre et le désespoir, en dehors de toute carrière? C'est qu'alors qu'il pouvait travailler, il a dit :

J'ai bien le tet?ifis, et il n'a rien fait.

Pourquoi cet autre, plein de talent, a-t-il manqué sa vie, et se voit-il réduit à s'engager dans un régiment de cavalerie ? Lui aussi il se disait : J'ai bien le temps!

Regardez plus loin : pourquoi ce pauvre jeune homme, mort naguère, gémit-il dans l'enfer? Il a négligé le service de Dieu, le salut de son âme, aussi bien que sa carrière dans le monde. J'ai

bien le temps, disait-il. Et désormais, pour lui, il n'y a plus de temps !

Dieu vous préserve de son malheur, et tout d'abord de son erreur !

Si un .jeune homme qui veut entrer à l'École polytechnique disait : « Oh ! j'ai le temps ! » ses amis eux-mêmes lui répondraient :

« C'est folie! Faites-y attention, hâtez-vous ; il y a une limite d'âge. »

Vous vous préparez à l'éternité; vous avez à subir, pour y entrer, un examen bien autrement sévère.

Faites-y attention : il y a une /imite d'âge aussi, d'autant plus à craindre qu'elle reste mystérieuse, que vous ne savez pas quand viendra votre tour, si ce sera demain ou ce soir. Ne dites donc plus : Rien ne presse.

L'éternité vous presse. Le temps i5

aussi vous presse : le passé qu'il faut réparer; l'avenir qui demeure incertain; le présent qui seul est à nous, qui est la semence de l'éternité et qui s'évanouit si vite!

Si vous ne le saisissez pas. il a déjà fui :

Le moment où je parle est déjà loin de moi.

Tout vous presse , surtout la mission d'honneur que vous imposent votre éducation, votre foi, votre attitude déjà prise. — De grands combats vous attendent ; vous avez votre place marquée dans l'armée de l'avenir. Puissiezvous être à la hauteur de la destinée que Dieu vous prépare !

Mais comment y seriez-vous, si vous perdiez le temps présent dont l'avenir est l'héritier forcé ?

Gardez donc votre jeunesse pure et vigoureuse, afin de fournir un

homme à la patrie et à l'Eglise!

A l'œuvre, le temps presse, le moment presse ; et ce moment opportun, c'est votre jeunesse, l'âge de la vie le plus beau quand il est ainsi compris et employé.

MON fils, dit le Sage au livre de X Ecclésiastique , toi qui te présentes pour servir Dieu, demeure ferme dans la justice et dans la crainte, et prépare ton âme à la tentation (i). »

Vous vivez dans le monde, mon cher ami, et le monde, vous le savez déjà par expérience, c'est le pays des tentations. Vous avez donc à vous prémunir et contre la présomption qui les cherche, et contre le trouble qui les augmente, et contre la négligence qui ne s'attache pas à les prévenir-

(i) Livre II, ch. i.

Oui , le monde est rempli de tentations ; elles vous assiègent par tous les sens, elles vous viennent de toute part, suggérées par les démons, par les hommes, par vousmême. Votre âme est comme une barque ballottée par la tempête. Vous avez confiance en Dieu, vous le priez de vous préserver du naufrage : confiance légitime et qui ne saurait jamais être trop grande.

Prenez garde néanmoins à la présomption, défiez-vous de l'illusion, ne commettez pas l'imprudence d'aller au-devant de la tentation.

Mon ami, pourquoi ce livre entre vos mains? N'est-ce pas mauvaise curiosité, attrait du fruit défendu, désir malsain de tout connaître? Pourquoi ces rêveries qui vous bercent dans un demi-sommeil, tandis que vous restez couché mollement, bien avant dans la matinée? Pourquoi ce défaut de

tenue, de réserve, de modestie!

Pourquoi ces familiarités suspectes avec des jeunes filles, et ces danses dont vous savez le danger ? Ne croyez-vous pas que vous cherchez la tentation ? — Oui, me répondez- vous, mais j'ai le soin, dans ces occasions périlleuses, de prier Dieu ; il est si bon !

11 est si bon, en effet, que, malgré tout, il vous protège encore.

Cependant, avouez que vous ne le méritez point ; que, pour son honneur, il devrait, ce semble, vous abandonner ; que vous abusez de sa tendresse, et qu'il y a contradiction entre votre prière et votre conduite. Comment osezvous dire : Pater noster..., ne nos indneas in tentationem?

Rappelez-vous la sentence : Qui cherche le danger y périra (1).

(1) Qui amat vericulum. in illo peribit. (Ecclésiaste, m, 27.)

Voyez que de barques échouées contre le même écueil ! que d'âmes perdues qui peut-être avaient été plus fidèles, plus généreuses que vous, jusqu'à l'heure où elles ont, comme vous, cherche la tentation !

Croyez-moi, mon ami, vous rencontrez assez de pièges sur votre chemin sans qu'il soit besoin de courir au-devant des autres? — Pas de présomption !

Mais aussi pas d'agitation, pas de trouble quand les tentations viennent d'elles-mêmes à vous.

Que faire alors ? Ne vous en étonnez pas : Dieu les permet pour votre bien. Notre Seigneur Jésus- Christ a daigné les subir au désert, afin de vous apprendre que la vie de l'homme est un long combat. Ne vous déconcertez pas du premier coup, comme si tout était perdu. Non, la tentation n'est pas le péché ; vous pouvez tou-

jours la vaincre avec la grâce, qui ne vous manquera jamais. Et puis, priez! Priez, quand même vous auriez eu le malheur de vous exposer par votre faute. Si la fuite e=t possible, demandez la grâce de fuir; sinon, la grâce de combattre. Dieu ne vous accordera de bien combattre que si vous ne pouvez pas fuir.

N'attendez pas que la tentation pénètre plus avant ; ne discutez pas avec elle, fermez-lui vos yeux, vos oreilles . votre imagination , votre cœur. Fuyez ! encore une fois, fuyez tant que vous le pouvez !

Si toute issue vous est fermée, alors faites vaillamment face à l'ennemi. Êtes-vous tenté d'orgueil? humiliez-vous; de paresse?

travaillez; de sensualité? mortifiez-vous. Soyez intrépide, sachez dire au démon, nettement, énergiquement : Non ! Chose étrange !

on a pour lui des égards, de la politesse ; on n'ose pas lui répondre : Vade rétro , Satana ! (i) Traitez-le sans ménagement. Pardessus tout, confiez-vous à Dieu»

pour ne pas succomber ; confiezvous à Dieu, quand même vous seriez tombé, afin que votre chute vous profite, en vous rendant plus humble, plus vigilant.

La vigilance, voilà mon dernier avis. C'est Notre-Seigneur qui nous dit, à vous aussi : Veillez et priez, afin de ne pas tomber en tentation (2). Je sais qu'il est des tentations inévitables, mais combien que vous pouvez éviter? Sous un mauvais gouvernement, tout est en révolte ; sous un pouvoir sage et ferme, la rébellion est possible

(1) Evangile de saint Marc, vu, 33.

(2) Evangile de saint Matthieu, xxv, 41.

encore, sans doute, mais elle est souvent prévenue et immédiatement réprimée.

Prière, union à Dieu, confession fréquente, application à tous vos devoirs, — autant de moyens efficaces pour prévenir les tentations. Or on peut dire : Autant de tentations prévenues, autant de tentations vaincues.

Il est un petit animal que les naturalistes ont nommé Y argonaute Il habite une mince coquille roulée en spirale et qui a l'air d'une chaloupe. Le navigateur qui s'y cache s'en sert, en effet, comme d'un bateau, et, quand la mer est calme, on le voit glisser doucement à la surface, employant six de ses tentacules au lieu de rames pour en faire des voiles. Mais si les vagues s'élèvent ou que le

pêcheur apparaisse, l'argonaute replie tous ses bras dans sa coquille, s'y concentre lui-même et plonge au fond de l'eau (1).

Vous aussi, vous voguez sur une mer orageuse, porté sur un frêle esquif; ne bravez pas la tempête, n'attendez pas que le pêcheur vous saisisse. Dès que le danger vous menace, retirez- vous en vous-même, ou plutôt plongez dans l'abîme de la divine miséricorde, dans le sacré Cœur de Jésus.

(1) Cuvier, Le Règne animal. (Kdit.

Masson.) — Les Mollusques, p. 19.

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