LE SANG DE L'HOMME
LA sainte Église honore d'un culte particulier le précieux sang de Notre Seigneur Jésus- Christ. Il est juste, en effet, de le vénérer, de l'exalter, ce sang le plus noble, le plus pur qui fût jamais, puisé dans le sein de Marie Immaculée, uni à une Personne divine, sang divin, d'un prix infini, dont une goutte suffirait à sauver mille mondes, et que, par un excès d'amour qui nous le doit rendre plus cher encore, le cœur de Jésus a versé à grands flots, jusqu'à la dernière goutte, pour chacun de nous.
2^ LE SAXG
Bien précieux est donc le sang d'un Dieu. Mais précieux aussi est le sang de l'homme, malgré la souillure originelle. Dans la sainte Écriture, Dieu recommande un tel respect pour le sang humain, qu'il défend sous de terribles peines de le répandre, et qu'il ordonne d'épargner même celui des animaux, afin de nous mieux faire discerner le prix du nôtre.
C'est que le sang, c'est la vie, à ce point que les anciens mettaient l'âme dans le sang : Purpuream vomit ille animant..... Non, sans doute, l'âme n'est point le sang; mais ce qui fait la valeur de celui-ci, c'est d'être au service d'une âme immortelle, c'est d'être le témoignage sensible des plus nobles mouvements de cette âme, par la manière dont il afflue au cœur ou colore le visage.
Quand Dieu associa un corps à
l'âme immortelle, il voyait Jésus- Christ dans l'avenir, Jesus-Christ l'homme parfait, l'homme modèle.
L'honneur de l'homme, c'est donc de se faire de plus en plus semblable à Jésus-Christ, et l'honneur de notre sang, c'est de se purifier, de se diviniser, pour ainsi dire, en s'unissant , dans la sainte communion, au sang adorable de L'Homme-Dieu.
Cher ami, apprenez à honorer voire sang; faites qu'il soit de plus en plus généreux, pur, docile aux mouvements de l'âme, afin d'honorer davantage en vous le sang de Jésus-Christ.
Mais que de passions dans le sang, surtout durant la jeunesse !
Libéra me de sanguinièus, s'écriait le prophète (1). Délivrez-moi ! devez-vous dire avec lui ; mais il
(1) Psaume l,
faut, pour que Dieu vous aide, vous aider et vous délivrer vousmême, en répondant à sa grâce par votre fidélité et vos efforts. Il vous faut généreusement combattre les obstacles au bien, à la vertu, que peut vous opposer votre sang.
Chez ce jeune homme, quelle violence d'humeur ! Au moindre mot, le sang bouillonne dans ses veines et lui monte à la tête. C'est une tempête qui éclate ; sa colère est terrible. A dix-huit ans, il a un cœur de lion. Il y a quelque chose de généreux dans cette violence même; j'aime à voir le coursier fougueux qui s'emporte....
Mais un spectacle plus beau, c'est le coursier devenu docile sous la main du cavalier; c'est le sang qui se calme sous l'empire de l'âme.
Sentez-vous le besoin de remporter sur vous cette victoire,
appelez à votre aide la sobriété et la raison. Comment apaisera-t-il l'ardeur de son sang, celui qui, par les excès de la table , l'enflamme chaque jour davantage ?
Vous le voyez, la sobriété est absolument nécessaire à un jeune homme ! Mais il faut la raison , pour marquer et maintenir les bornes de la sobriété. A son tour, la raison seule resterait trop souvent impuissante contre des passions dont aisément elle se fait complice. Il faut donc au jeune homme le secours d'en haut :
Libéra me de sanguinibusl Priez donc Jésus-Christ de vous délivrer par son Évangile, par son exemple, par sa grâce, par son sang : voilà le grand remède. Le sang de Jésus calmera les ardeurs du vôtre ; et dans la fougue de la jeunesse, il vous rendra maître de vous, comme un vieillard.
Voici un autre jeune homme chez qui domine, non la violence, mais la mollesse. En lui, nulle énergie ; le repos encore et toujours. On dirait qu'il n'a pas de sang dans les veines. C'est là un grand danger; si l'on n'y prend garde, ce malheureux va s'abandonner à tous les abaissements.
Et le remède ? — Les médecins conseilleront l'hygiène pour lui faire du sang. Soit ; le mo)*en est efficace dans une certaine mesure.
.Mais il importe bien plus de lui faire une raison, de lui donner du cœur, en lui inspirant des idées plus hautes. Puis, encore ici, libéra me.... Il faut prier, il faut dire :
Mon Dieu, délivrez -moi de la mollesse, de la langueur, de la lâcheté, par l'exemple, la grâce et le sang de votre Fils.
Et maintenant, voulez-vous contempler le grand triomphe du sang
de Jésus -Christ se mêlant au nôtre? 11 détruit en nous la corruption.
La corruption est le plus dangereux écueil de la jeunesse. La mollesse y conduit , comme la violence ; l'abus du repos, du lit, comme l'abus du vin et les excès de la table.
Que de générations moissonnées par le vice! La jeunesse perd plus de sang dans la débauche que sur les champs de bataille. Inebriaho sagittas meas sanguine, s'écrie l'ennemi de l'homme et de Dieu (1).
Cependant, au milieu de leurs folies criminelles, il est des jeunes gens qui se disent : Quœ utilitas in sanguine meo (2) ? A quoi bon mon sang? Ne puis-je pas le pro-
( 1 » Deutéronome, ixvi, 42.
< 3 1 Psaume xxix. 10.
diguer, l'épuiser pour mon plaisir ?
Non , non , il ne vous est pas donné de Dieu pour cela. Voulezvous savoir quelle est son utilité dans les desseins de Celui qui le fait couler dans vos veines ? — Il vous est donné pour servir votre âme, en fournissant à vos organes, par suite à votre cœur, à votre esprit, une vie plus généreuse. Il vous est donné pour servir votre famille, en vous dévouant pour elle, en la perpétuant, noble et honorée, si telle est votre vocation, sur la terre et dans le ciel. Il vous est donné pour régénérer ainsi la France, où la famille s'en va, parce que le sang est souillé ; pour servir la patrie, en le versant au besoin; pour servir l'Église, cette autre patrie; pour servir la cause du bien, du droit, de la vérité; en un mot, qui comprend tout cela, pour servir Dieu et le glo-
rifier dans le temps et l'éternité.
Et c'est tout cela qui est perdu quand le désordre entre dans une vie. Alors c'est le lieu de dire :
A quoi bon mon sang, si je descends dans la corruption? Qnx utilitas in sanguine meo, dutn descendu in corruptionem?
Pour éviter un tel malheur, n'oubliez pas que le grand remède, c'est le sang de Jésus- Christ qui seul peut purifier, calmer, vivifier le vôtre, et auquel, par la sainteté de votre vie, vous devez rendre témoignage.
: . >-fro—
Considérons, avec le Sage, un jeune homme sans cœur, vecordem juvenem (i). Quelle honte, quel malheur, à votre âge surtout, de n'avoir plus de cœur!
Mais qu'est-ce donc qui réduit un jeune homme à ce misérable état :
Vecordem juvenem ? — Ah ! le péché de la jeunesse.
Sans doute tous les péchés sont à craindre à cette première époque de la vie comme à toutes les autres; mais il en est un, en général, si dominant, si inhérent à cet âge.
(i) Proverbes, vu, 7.
qu'on peut bien l'appeler le péché de la jeunesse. C'est à celui-là, en effet, que tous les autres se rattachent, comme à leur centre, à leur foyer, à leur racine. Presque toutes les fautes d'un jeune homme ont leur raison dans le plaisir, c'està-dire dans l'impureté.
D'où vient cet amour effréné de l'indépendance, cette liberté frémissante sous le joug de toute autorité ? L'orgueil ne suffit pas à l'expliquer. La source, c'est l'impureté.
D'où vient cette mollesse qui envahit l'être tout entier, ce laisseraller en toute chose, cette paresse invincible ?
D'où vient cette vie de désordre, de dissipation ? Pourquoi ces folles dépenses, ces moyens suspects d'acquérir un argent aussitôt prodigué ?
D'où vient cet égoïsme, ce sen-
timent de personnalité qui rapporte tout à soi ?
Toujours et partout la même cause : Principinm et finis millier (1).
Voilà le péché de la jeune son plus grand péché; car c'est lui surtout qui met le cœur en opposition avec la fin dernière, avec les droits de Dieu, avec le culte de Dieu, auquel il substitue l'idolâtrie de la créature.
C'est lui surtout qui nous lait rompre avec Dieu, avec sa grâce et son amour.
C'est lui qui dégrade le plus l'image de Dieu dans l'âme.
C'est lui qui souille le plus le sanctuaire du cœur.
C'est lui qui ravale le plus l'homme au niveau de la brute.
C'est lui qui damne le plus de
(i 1 Saint Justin, martyr.
jeunes gens, tant il est commun, tant il semble à beaucoup irrésistible, fatal ! La fascination est si grande, que facilement on extirperait tous les autres, dans cet âge de la générosité, si tous les efforts n'échouaient contre celui-là !
Ce péché de la jeunesse, comme on devrait le maudire ! Et comme on l'excuse, au contraire ; comme on l'exalte même ! Non seulement on appelle légèreté et qui est le plus grand mal; mais la poésie le relève et l'embellit, comme si la seulement se trouvait l'intelligence de la vie, comme si la seulement se manifestaient le cœur et les nobles sentiments, comme si là seulement résidait le vrai bonheur !...
Non, non, il n'en est pas ainsi ; nous avons le droit de dire du péché, de celui-là surtout : malheur, lâcheté, sottise !
Voyez quel portrait nous fait la sainte Ecriture de ce jeune insensé : Considéra vccordcm juvenem qui transit pcr platcam jaxta angulum et prope riam domus illius (mulieris) graditnr.
In obscure, advesperascente die, in noctis tenebris, et caliginc.
C'est à la tombée du jour, c'est dans les ténèbres de la nuit qu'il va à la rencontre du mal.
Et cece occurrit illi millier ornatu meretricio, prœparata an capiendas animas, garrula et vaga.
Et le mal vient à lui , et le filet est tendu pour prendre son âme.
Irretivit eutn muitis sermonibus....
Statim eam sequitur quasi bos ductus ad rictimam et quasi agnus lasciviens et ignorans quod ad vincula stultus trahatur (i).
Stu/tus! oui, sottise, déraison;
(i) Proverbes, vi
non pas seulement ignorance, irréflexion, aveuglement, mais sottise !
Tout péché suppose une erreur grossière qui consiste à prendre de faux biens pour des biens véritables et à placer dans ces faux biens sa fin dernière. Mais que d'erreurs surtout dans le péché que nous maudissons en ce moment ! Pourquoi ce jeune homme en vient-il à s'écrier que /amuser est la fin de l'homme, ce qui est absurde; à nier l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme, ce qui est absurde ? — C'est que LES LIBRES VIVEURS FONT LES LIBRES PENSEURS.
On a dit que toutes les grandes pensées viennent du cœur. Il faut ajouter que de là viennent aussi toutes les infamies : c'est du cœur corrompu que sortent toutes les impiétés. Au XVIIe siècle, on appelait libertins les impies ; ce
mot a pris aujourd'hui un autre sens.. .. Rien de plus logique ; l'impureté et l'impiété sont comme inséparables : l'une mène à l'autre.
Poésie tant qu'on voudra ; moi, j'appelle déraison, sottise, ce péché qui fait perdre la foi et le bon sens même.
Mais le bien est sacrifié au vice comme le vrai, le cœur comme la raison et la foi. L'égoïsme est le fruit naturel d'une âme flétrie.
Parlez à ce libertin de dévouement à l'Eglise, à la société, à la patrie ; il vous comprendra moins encore que l'homme esclave de l'avarice. Que de trahisons honteuses n'ont pas d'autres causes !
Que dis-je ? Parlez-lui de sa famille.... Il restera indifférent, sine affcctione, insensible jusqu'à la cruauté. — Ainsi ce péché qui fait des insensés et des impies, fait de plus des égoïstes.
Et des lâches aussi.
Il y a de la lâcheté dans tout péché; il est important pour vous de le comprendre.
Mais c'est le contraire, dirat-on ; la révolte contre Dieu est un acte de liberté et, par conséquent, un acte de courage.... — Ne profanez pas ce mot de liberté ; le péché n'est que l'abus scandaleux de la liberté : c'est du libertinage. La vraie liberté, pour ce jeune homme, consisterait à se soumettre volontairement au devoir, à reconnaître les droits sacrés de Dieu sur lui. Dans sa révolte, il est esclave de sa passion ; il n'est même en rébellion contre Dieu que pour la servir, semblable à ces captifs qu'un tyran victorieux contraint à combattre pour lui contre leur roi légitime.
Esclave et lâche. — Mais non , direz-vous ; voyez comme il lutte
avec énergie, s'il est menacé dans sa passion.
Les peuples amollis sont violents; ils ne sont point courageux pour cela. L'histoire le montre :
servitude et lâcheté, ces deux mots vont bien ensemble. Or il en est des individus comme des peuples.
Ce jeune libertin est sans cœur, recors; il sacrifie carrière, fortune, honneur, famille; le courage lui manque pour éviter la ruine; il ne sait pas se vaincre, pas même pour se lever le matin ! Il est tout à la mollesse, tout au plaisir....
Vecorsl Son cœur ne bat que pour jouir; s'il a un cœur, c'est le cœur d'un égoïste et d'un lâche.
Jouir!... Il n'est point pour lui de vraies jouissances. Comment pourrait-il en trouver dans l'erreur, dans l'égoïsme, dans la lâcheté ! Malgré les ravages du A'iee, les traces de la main divine restent
dans lame ineffaçables. L'homme n'est jamais à ce point dégradé qu'il en soit réduit aux sens, comme la bête. Il a beau faire :
l'esprit, le cœur réclament leur aliment; ils ont faim du bien, du vrai , c'est-à-dire de Dieu. Ah !
quel vide, quand Dieu n'est plus là ! Notre cœur est tellement fait pour Dieu, que, s'il n'a point Dieu, il n'a plus rien, quand même il posséderait tout le reste. Alors, des profondeurs de ce vide, il appelle incessamment le bonheur que lui refusent les créatures. Irrcquictum est cor nostrnm, s'écrie saint Augustin, douce requiescat in te. Vous savez comme ce grand converti décrit éloquemment sa misère dans le livre de ses Confessions. Eh bien, vous entendez en lui tous les pécheurs. Avezvous jamais trouvé un libertin vraiment heureux ? Oh ! non ;
après avoir raillé votre vertu, ces infortunés ont fini par vous dire :
Heureux, vous autres'... Pour moi, une longue expérience des âmes m'a appris que, loin de rencontrer le bonheur, le libertin n'a en partage que la honte, le remords, l'accablement, la dégradation ; l'abîme s'entrouvre devant lui : c'est déjà l'enfer.
Un jour, je vis entrer dans ma cellule un officier décoré. Il m'avoua en sanglotant que le désespoir le poussait au suicide, quand le souvenir de la Très Sainte Vierge avait arrêté son bras et l'avait sauvé. Ce malheureux, entraîné par la passion, avait eu recours aux plus indignes expédients..., à l'escroquerie. Oui, malgré son excellente éducation, sa position honorable, ce libertin était descendu jusque-là ! Quomodo ceci- '7
disti de cœlo, Lucifer ? (1) Comment un tel changement s 'était-il opéré en lui ?
Avez-vous lu, dans Y Enfer du Dante, l'horrible métamorphose du damné changé en serpent ?
« Le serpent s'élança sur le malheureux, dit le poète, et l'enlaça tout entier. Jamais le lierre ne se noua aussi fortement à l'arbre que l'horrible bête ne s'enroula au corps du damné. Le serpent et lui se fondirent comme s'ils eussent été une cire chaude, et mêlèrent leurs couleurs ; et ni l'un ni l'autre ne paraissait plus ce qu'il était auparavant.... Et les compagnons de la victime regardaient et s'écriaient : « Hélas ! Agnel, comme tu changes ! 0 me, Agnel, corne tu inutil Voilà que tu n'es plus ni un ni deux ! » Déjà les deux têtes
(1) Isaïe. xiv. 12.
n'en formaient plus qu'une, et nous pouvions voir leurs traits confondus dans une seule figure où deux êtres étaient perdus, et l'image étrange s'en allait à pas lents....
L'âme était devenue serpent, et son hideux compagnon lui disait :
« Je veux que tu rampes comme moi par ce sentier ! » (1)
O mon agneau, jeune homme qui te livres au péché, comme tu changes ! La métamorphose commence déjà, et c'est le péché qui l'opère : c'est le démon par le péché. Malheureusement, identité avec le péché et le démon, comme tu rampes !
Cher ami, que Dieu détourne de vous un pareil malheur! Réagissez contre ce mal affreux de toute l'énergie de votre jeunesse. Pas d'illusion ; vous aussi, vous êtes
(I) L'Enfer, chant xxv.
26o LE PÉCHÉ
menacé. Que dis-je? vous surtout, car vous êtes à Dieu, et le démon veut se venger de Dieu sur vous.
Oui, vous êtes d'autant plus menacé que vous donnez à Dieu plus d'espérance, que vous avez plus à perdre, et que le démon, en vous perdant, a plus à gagner. Peutêtre serait-il plus fier de votre chute que de celle de dix mille autres.
Et n'a-t-il pas déjà quelque prise sur vous ? Ah! Paris, que de dangers fais-tu courir, et combien de jeunes gens y succombent!...
Examinez -vous : quelle est votre force de résistance ou votre faiblesse ?... A quel point le mal est-il inoculé en vous, à quel degré votre mauvaise nature se fait-elle complice ?... Quelles sont vos tentations?... Quelles influences s'exercent sur vos sens, votre imagination, votre cœur, votre
esprit ?... Quelles relations, quelles occasions vous mettent en péril?...
Et comment luttez-vous? Vous vous découragez peut-être, et quelque faiblesse en a été la conséquence ? Confiance, confiance!
Ranimez-vous, profitez de l'occasion favorable : Dieu est toujours au fond de votre cœur ; retournez, vagabond, vers Lui, comme dit saint Augustin (1). Que l'Enfer ne triomphe pas de vous !
Entendez-vous comme il chante victoire : Tous, dit-il, tous y passeront'. — Non, non ; il y en a encore qui ne fléchissent pas le genou devant Baal. Soyez de ceux-là. En vain prendriez-vous rengagement de combattre pour la plus noble des causes, pour la cause de Dieu, de l'Eglise et de la France, si vous ne luttez d'a-
(1) Confess... liv. IV.
bord contre le péché. Voila l'ennemi ! le premier ennemi, que je crains pour vous bien plus que le démon et le monde. Combattez déjà tous les autres en combattant celui-là. C'est l'ennemi de Dieu, de la société, de la famille ; c'est votre ennemi, l'ennemi de votre âme, de votre corps aussi ; l'ennemi de votre santé et de vos forces ; l'ennemi de votre esprit et de votre cœur, de votre raison et de votre liberté ; l'ennemi du bien, du vrai, du mérite, de la vertu, de la paix , du bonheur en ce monde et en l'autre; l'ennemi universel, irréconciliable : le seul ennemi !
Je vous défie d'en trouver un qui doive exciter en vous plus de haine, d'horreur, d'indignation, de courage.... A l'œuvre donc contre lui, et d'un grand cœur !
D autant plus que vous avez a
vous venger peut-être de quelque blessure, de quelque outrage ; d'autant plus que tout est fait, tout est gagné, tout est sauvé, s'il est vaincu.
Voilà votre delenda Carthago.
Donc, pénitence, mortification des sens, modestie, mortification de l'esprit et du cœur. Fréquentation des sacrements, confession sincère et généreuse, communion fervente, c'est-à-dire union avec Jésus, cœur a cœur avec Jésus.
Attachez - vous à Lui comme le lierre, fondez-vous en Lui comme la cire ; alors s'opérera une transformation bienheureuse : Jésus- Christ, vivant en vous, renouvellera votre jeunesse, et vous serez ange en un corps mortel.
JÉSUS, Marie, Joseph, comme ils sont purs, comme ils sont heureux ! Ah ! si vous étiez pur, vous aussi ! — Mais comment ?
N'est-ce pas impossible, dans la jeunesse, quand les mauvaises pensées viennent de toute part nous assaillir et nous porter au mal ?
Avec la grâce de Dieu , c'est possible, et vous le comprendrez quand vous vous serez fait une notion exacte de ce qu'on nomme une mauvaise pensée. — On appelle ainsi toute pensée qui a pour objet ce que Dieu défend et spécialement toute pensée contraire à la sainte vertu de pureté.
De telles pensées ne sont point légères, comme on dit par un singulier euphémisme ; elles sont mauvaises, car Dieu les interdit par un commandement exprès, le neuvième. Et c'est là le caractère distinctif, la gloire de la religion chrétienne, de réprouver la pensée même et le désir du mal.
Mais remarquez bien ceci : le péché, en pareille matière, ne consiste pas, proprement, dans la pensée qui vient à l'esprit, ni dans la complaisance inavouée, ni dans l'impression involontaire qui la précède ou l'accompagne, ni même dans l'acte extérieur, à le considérer en soi, puisqu'il peut être posé inconsciemment , par exemple, dans le sommeil.
Où donc est le péché? En cette matière comme en toute autre, le péché dépend de l'advertance et du consentement, et c'est sur le
degré de l'une et de l'autre que se mesure sa gravité.
Et ici nous rencontrons deux sortes d'erreurs pratiques. Il est des jeunes gens qui, troublés involontairement par une pensée mauvaise, s'imaginent que tout est perdu, que le mal est fait, et qui tombent dans l'anxiété et le découragement. — Cher ami. vous ressentez une vive peine de ce qui se passe en vous, sans vous?
C'est donc qu'il n'y a point de consentement, c'est donc qu'il n'y a point de péché.
Mais j'ai éprouvé quelque mauvaise impression, dites-vous. — Sentir n'est point consentir : Non sutsus nocct, scd consensus.
Redressez ce faux jugement ; il est si dangereux! On multiplie par là les tentations et l'on en vient aisément au péché grave.
D'autres se disent : Ce n'est
qu'une pensée, ce n'est rien. Il ne saurait y avoir péché sans quelque acte extérieur. — Illusion ! L'acte extérieur, par lui-même, n'ajoute pas à la malice intrinsèque :
c'est l'acte intérieur qui informe l'acte extérieur. Encore une fois, tout dépend de l'advertance et du consentement , de ce que perçoit l'esprit, de ce que veut le coeur.
Si vous avez consenti à l'acte extérieur, cette circonstance doit être déclarée dans la confession, en raison de la durée du mal, de son intensité, du dommage ou du scandale causé, etc. Mais quand même vous auriez seulement consenti à l'acte intérieur, à la pensée ou au désir coupable, en vous disant : Je ferai cela, ou bien : Je le ferais si je pouvais, vous avez péché devant Dieu, et si, avec ce consentement parfait, la matière est grave, la faute l'est également.
Elle sera vénielle, si vous n'avez donné qu'un demi-consentement.
Au contraire, avez-vous généreusement lutté, non seulement il n'y a point péché, mais il y a victoire et mérite.
Comment vous assurerez-vous cette victoire ? — D'abord, efforcez-vous de prévenir les mauvaises pensées. — Eh quoi ! ne sontelles pas souvent inévitables? Ne viennent- elles pas à l'esprit à propos de tout, à propos de rien ?
— Sans doute ; il ne faut pas compter n'en avoir jamais, mais plutôt prendre son parti de la nature humaine et accepter le combat. Mais sous prétexte qu'elles sont parfois inévitables, n'allez pas conclure qu'il n'y a qu'à les subir. Non ; si beaucoup sont inévitables, beaucoup aussi peuvent être évitées, à condition de prendre les moyens qui conviennent à
l'âge, au tempérament, à la position du chacun.
Avant tout, priez avec ferveur et persévérance ; priez la Très Sainte Vierge, invoquez-la par de courtes et ferventes aspirations, avant et pendant l'attaque. Il en est qui, durant la tentation, cessent de prier. Comment oser parler à Dieu, à Marie, disent-ils, tandis que de telles horreurs obsèdent l'esprit? Marie est si pure!... — Mais c'est raison de plus !
En second lieu, levez-vous de bonne heure, ne vous abandonnez pas à la rêverie, ne bâtissez pas des châteaux en Espagne ; défiezvous des lectures frivoles, des conversations dangereuses ; n'arrêtez pas les regards aux vitrines sur des gravures immodestes, dans les rues sur les personnes qui passent ; fuyez certains spectacles, etc. Notre esprit est comme un
moulin : la farine qu'il donne est de même qualité que le grain qu'on y met. Si vous repaissez vos yeux de mauvaises images, comment éviterez-vous les mauvaises pensées ? Donc modestie , et, de plus, mortification et travail.
Mais, me direz-vous, c'est mon travail même, ma profession qui m'expose; par exemple, je suis avocat, médecin. — Raison de plus pour redoubler de précaution.
Cela fait, ne craignez rien ; malgré l'occasion, malgré l'impression, vous éviterez le péché, si vous recherchez dans votre étude, non point le plaisir défendu, mais la science en vue du bien.
Néanmoins, il vous viendra, malgré tous vos efforts, des pensées mauvaises que vous ne pourrez prévenir. Que faire alors? — Les arrêter à la porte, tirer le verrou, ne pas leur ouvrir.
Etrange imprudence que celle de ces jeunes gens qui, lorsque les mauvaises pensées se présentent, causent avec elles à la porte et même leur laissent franchir le seuil! Je les chasserai, pensent-ils, dès qu'elles deviendront importunes. En attendant, ils leur permettent de rester un peu, sous prétexte qu'elles ne sont encore que légères] Prenez garde !
ce n'est pas impunément qu'on leur accorde pareille licence. Ou'il vous sera difficile de les contraindre à la retraite, quand une fois elles auront pris pied chez vous !
Il en est qui s'efforcent de les chasser violemment , ils s'agitent et perdent la tête ; le mal en devient plus grand. — Non; calmezvous, méprisez tout cela ; laissez tomber tout cela, tâchez de vous distraire, mettez toute votre atten-
tion à n'y pas faire attention, et alors, quand mille ennemisseraient à droite et dix mille à gauche, vous triompherez aisément. Que de victoires vous pouvez remporter ainsi, sans presque vous en apercevoir !
Parfois, après une lutte longue et pénible, vous éprouvez un vague chagrin, comme si la journée avait été mauvaise. — Bien au contraire ! Dieu a été glorifié ; votre âme sort de l'épreuve plus forte et plus pure, plus humble et plus généreuse.
Combattez ainsi, c'est le grand intérêt de votre jeunesse. La conscience, la Sainte Vierge, Xotre- Seigneur vous le demandent. Il y va de votre honneur et de votre bonheur. Et voyez la récompense :
Beati mundo corde, quoniam ipsi Dcum videbiint '. (i)
(i) Evangile de saint Matthieu, v. S.
LES MAUVAISES PAROLES (i)
C'EST un fait, les mauvaises conversations sont une des plaies de la jeunesse. Les jeunes gens qui se conduisent mal en font leur vie, pour ainsi dire, et leur pâture, comme si cette corruption était le seul aliment de leur esprit et de leur cœur. Ht ceux qui sont bons encore, comme ils sont exposés au même mal, par leurs relations souvent inévitables avec les mauvais !
Cherchons ensemble quelles sont les causes d'un si grand désordre.
C i ) Aux jeunes gens de la Réunion de la rue de Sèvres, iS'ôç).
— C'est d'abord le manque d'éducation, si général aujourd'hui; l'absence de foi et de mœurs ; l'influence des mauvais exemples autour de vous si nombreux ; la conspiration organisée contre les jeunes gens qui prétendent se garder purs ; l'action du démon universelle, incessante, pour perdre les âmes ; — mais c'est aussi, de votre côté, la connivence secrète de la nature corrompue ; la faiblesse du caractère ; le respect humain ; la crainte de passer pour niais; l'orgueil qui pousse à se montrer dégourdi, et, comme on ose bien dire, plus homme.
A ce sujet, saint Augustin fait cet humble aveu : « Vivant à Carthage, au milieu de jeunes gens licencieux qui se faisaient gloire du sobriquet de « brise-tout, » eversores, je rougissais, dit-il, de ne leur pas ressembler assez, plein
d'une pudeur impudente (i). »
Et ailleurs : « O amitié ennemie, incompréhensible séduction de l'esprit !... il suffit qu'un seul dise : Allons ici, faisons cela, tous auraient honte de ne pas être éhontés : Ounm dicitur : Eamus, faciamus , piuict non esse impudentetn (2). »
On invente, je le sais bien, des prétextes pour s'excuser : Paroles légères, dit-on. — Singulière antiphrase ! Où il y a faute contre la pureté, il n'y a pas légèreté de matière; il y a faute mortelle, si le consentement est pleinement donné.
Qu'un homme du monde, étranger à la foi chrétienne, n'admette pas cette vérité, soit; mais pour un chrétien , la pureté est une
(1) Confess., liv. III, ch. m.
(2) Confess.. liv. II. ch. ix.
vertu réservée, à plus forte raison pour vous, spécialement dévoué a la Sainte Vierge.
Toute mauvaise parole sur vos lèvres va contre l'honneur de Marie, contre l'engagement formel que vous avez pris de la servir, contre votre propre honneur. Ce n'est certes pas là chose légère !
« Mais c'est pour rire, pour chasser l'ennui. Que dire, entre jeunes gens, pour s'égayer un peu, sinon cela ? Le trouver mauvais, c'est pruderie, c'est sottise.... »
Il n'y a pas plus de sottise à respecter la pureté qu'à respecter l'honneur; il n'y a pas de pruderie à fuir ce qui est malhonnête ; la pruderie est une frayeur exagérée et ridicule qui voit le mal où il n'est pas, semblable à la panique du faon effarouché sans motif.
Certes, la gaieté est possible
entre jeunes gens, et sans pruderie et sans mauvais discours; les quolibets ne sont pas défendus.
Qu'il est triste que plusieurs ne trouvent à s'égayer que dans le mal et se fassent une nécessité de rire aux dépens de ce qu'il y a de plus sacré au monde! Si vos amis prétendaient rire à vos dépens, s'ils osaient rire aux dépens de votre mère, ne sauriez -vous pas leur imposer silence et les prier énergiquement de choisir d'autres sujets de plaisanterie ?
Agissez de même quand la vertu est en cause : il y a des choses dont on ne doit pas rire, dont les jeunes gens chrétiens ne rient pas.
On objecte encore : « Quand je suis avec ceux qui ne respectent rien dans leurs discours, il est impossible de les en empêcher ; il faut bien respecter leur liberté, d'ailleurs ils la réclament. »
— Et vous , n'avez-vous pas votre liberté à faire respecter aussi? Qu'ils pensent toutes ces horreurs, à la charge d'en rendre un compte terrible à Dieu ; mais cette liberté licencieuse qu'ils revendiquent comme un droit, iraitelle donc jusqu'à vous infliger la honte de les entendre ?
Sans doute ils le prétendent ; vous les gênez, si vous restez pur.
Et de là cette conspiration ourdie par eux contre vous : « Tendons nos filets pour y prendre l'innocent qui l'est en vain; comme l'enfer dévorons -le tout vivant, comme l'abîme engloutissons-le tout entier (i). » Ils veulent pouvoir dire de vous bientôt : « Le voilà devenu l'un des nôtres, enfin il est semblable à nous!... » pour être débarrassés d'un exemple qui
(i) Proverbes, i, 1 1. 12.
les importune. Parfois, ils se ligueront tous contre un seul...
Lâcheté !
Mais vous, en subissant une pareille ignominie, ne seriez-vous pas lâche aussi ? ne vous rendriez vous pas coupable de la plus honteuse complaisance ? Sachez donc sauvegarder votre indépendance et votre liberté ; sachez être homme, restez chrétien. — Vous défendriez votre bourse : défendez votre cœur.
Voyez comme ces faux amis ont d'ardeur et d'énergie pour le mal :
en aurez-vous moins pour le bien ?
Ah ! si vous veniez leur parler religion, morale, comme ils vous recevraient ! Recevez-les de même quand ils osent étaler devant vous leurs horreurs. Est-ce trop?
Respectez la liberté des autres, soit ; mais de telle façon que vous sauvegardiez votre propre liberté.
« Mais je puis entendre tout
cela, prendre même un peu part à ces conversations sans qu'il y ait si grand mal, puisque je continue quand même de mener une bonne conduite. »
— Une bonne conduite avec de telles conversations f Comment arrangez-vous cela ? Quelle est cette nouvelle hypocrisie, pire que l'autre, qui consiste à rendre hommage au vice en prétendant rester fidèle à la vertu ?
Et puis, est-il vrai que, les discours étant mauvais, la conduite restera bonne ? A tenir un langage inconvenant, il y a faute déjà ; mais en outre, quelles funestes conséquences cette première faute n'a-t elle pas ? — Cela ne me fait rien... — Si cela ne vous faisait rien, vous n'y tiendriez pas tant.
De fait, vous y prenez un détestable plaisir qui corrompt le cœur.
Donc cela vous fait quelque chose.
Et après de tels entretiens, comme on prie moins bien, et si l'on prie ! De quelles mauvaises pensées se repaît l'imagination !
De là aux chutes les plus honteuses il n'y a qu'un pas.
Enfin, quand même, par impossible, il serait vrai que cela ne vous fît rien, à vous, cela ne laisserait pas de faire beaucoup de mal aux autres. Le scandale que vous donnez ainsi sera d'autant plus grand que vous êtes chrétien, que l'on vous sait tel. Par là, quelques-uns seront confirmés dans leur détestable habitude. En vous entendant parler comme eux, ils diront : « Ceux qui ont la foi, ceux qui pratiquent leur religion, au fond, ne valent pas mieux que nous. » Par là, d'autres seront détournés du bien ; à cette école de corruption, des jeunes gens qui jusqu'alors se gardaient purs,rou-
giront d'abord, s'aguerriront bientôt, feindront de savoir ce qu'ils ignorent, se vanteront de ce qu'ils n'ont pas fait.... Pauvres enfants !
combien sont perdus ainsi !
Mais quelle terrible responsabilité pèse sur les auteurs de leur perte ! Qui scandalizaverit unum de pusillis istis gui in me credunt, expedit ei ut suspendatur mola as inaria in collo ejus, et demergatur in profunium maris. « Si quelqu'un, dit Jésus-Christ, scandalise un seul des plus petits qui croient en moi, il mérite qu'on lui attache au cou une meule de moulin et qu'on le précipite au fond de la mer. Malheur au monde pour ses scandales ! Il est impossible qu'il n'arrive pas de scandales, mais malheur à l'homme par qui le scandale arrive ! » (i)
(i) Evangile de saint Matthieu, xvni, 6, 7.
Oui, Dieu tire une vengeance spéciale de ceux qui scandalisent leurs frères, et le châtiment de ces malheureux commence ici-bas. — Dites-moi pourquoi cejeunehomme est méprisé de tous, pourquoi il se voit tenu à distance de toute société honnête, pourquoi telle union qu'il espérait contracter est tout à coup déclarée impossible. — Il est si libre dans son langage, si licencieux, si grossier, si mal élevé !
Allons, il n'y a plus désormais d'excuse. La foi, l'honneur, la dignité, la délicatesse, l'intérêt personnel même sagement et chrétiennement entendu , tout vous presse de prendre une résolution généreuse. Que faire ?
Fuyez, autant que vous le pouvez, fuyez les mauvaises compagnies ; vos vrais amis ne sont point là.
Si, en certaines occasions, il vous
-lAUVAISES PAROLES
est impossible de fuir, mettez un cadenas à vos lèvres. Ayez, alors surtout, du caractère ; gardez -vous de faire jamais chorus, ne vous permettez pas de mots à double sens, n'encouragez pas la triste hardiesse des autres par votre approbation ou votre sourire. Combien ne continuent leurs entretiens coupables que pour cela !
Combien seraient corrigés sur l'heure même, si leurs inconvenantes saillies étaient accueillies avec la froideur et le dédain qu'elles méritent !
Ne laissez pas même voir que vous avez compris; protestez au moins par votre attitude, faitesvous respecter. Il est des jeunes gens de votre âge devant qui nul n'oserait jamais dire un mot déplacé !
Pas de sermon, mais une observation ferme, gaillarde même, si
vous pouvez. Pas de colère ; il est bon cependant de savoir parfois relancer les gens. Ne vous laissez pas éclabousser.
Il est un art de détourner une conversation qui s'engage mal et la ramener sur des sujets édifiants, du moins indifférents. Vous avez de l'esprit, usez-en pour intéresser les autres.
Et pourquoi ne pas vous concerter plusieurs ensemble , afin d'exercer une salutaire influence, de donner aimablement et modestement le ton, de vous faire semeurs de bonnes paroles f Voilà un apostolat digne de vous et dont vous ne refuserez certainement pas l'honneur.
LES MAUVAISES DÉMARCHES ii)
EST- il nécessaire de vous expliquer ce qu'il faut entendre par les mauvaises démarches d'un jeune homme? Se risquer dans quelqu'un de ces bals publics d'où toutes les convenances sont bannies, faire visite à un ami qui n'est pas seul, accepter un souper en mauvaise compagnie, mettre le pied dans les coulisses d'un théâtre entrer dans une maison de jeu, dans un tripot, pour voir, pour savoir, par pure curiosité... autan, de démarches dangereuses et le plus souvent déjà coupables.
(i) Aux jeunes gens de la Réunion de la rue de Sèvres, 1869.
Prenez garde ! la grâce de Dieu n'est point là ; c'est, au contraire, là qu'on la perd.
A en croire quelques-uns, il y aurait sévérité trop grande, exagération, dans le conseil que je vous donne. Ecartons toute exagération, toute sévérité même ; établissons clairement quelques distinctions.
Je ne m'adresse pas à quelqu'un de ces malheureux jeunes gens déjà tombés et perdus; mais à vous, mon cher ami, à un jeune homme chrétien, pratiquant tous les devoirs, dévoué au service de la Sainte Vierge. La question se pose ainsi : Peut-on accorder à un jeune homme tel que vous la liberté d'aller quelquefois, seulement en passant, dans un de ces lieux suspects? — Je réponds nettement :
Non, pas même une fois.
Qu'y trouveriez-vous, en effet,
sinon de mauvais exemples, de mauvaises leçons, une provocation plus ou moins directe à faire le mal, qui s'adresserait à tous vos sens ? Savez-vous bien ce qui arrive à qui s'expose ainsi au péril, à l'occasion prochaine d'offenser Dieu? Tout d'abord, on s'indigne au spectacle de la dégradation ; le dégoût soulève le cœur et monte aux lèvres. Puis, la mauvaise curiosité s'éveille, la convoitise s'allume ; l'occasion s'offre si facile, qu'il n'y a qu'à étendre la main ; le vertige fait tourner la tête, et le démon, vous amenant au bord de l'abîme, vous dit tout bas : Mittc te deorsum! (i)
Pour mieux comprendre le danger que vous courez par suite
(i) Evangile de saint Matthieu, iv, 6. « Si vous êtes le Fils de Dieu, jetez-vous en bas. * disait Satan à Xotre-Seigneur. transporté au sommet du temple.
dune de ces mauvaises démarches, considérez quels sont ceux qui cherchent à vous y entraîner. — Ce sont des amis suspects, déjà corrompus peut-être, qui veulent se donner le plaisir de voir un chrétien tomber à leur niveau.
Leur influence sur vous sera d'autant plus grande que vous êtes bon, mais faible.... Dans leur compagnie, ne rougirez-vouspas d'être meilleur qu'eux et ne finirez-vous point par devenir mauvais pour avoir cédé au respect humain'-
Rappelez-vous l'affreux supplice de ces martyrs cousus dans un sac avec des vipères et des aspics :
comment, sans miracle, échapper vous-même à de cruelles morsures, quand, de votre plein gré, vous vous mettez dans le sac?...
L'expérience est là pour répondre. Tel, par suite de ces mauvaises démarches, perd son argent,
et dans quels embarras humiliants il se jette, tandis que peut-être sa famille se saigne pour lui ! Tel autre perd son honneur. Il suffit souvent de paraître en telle compagnie pour être à jamais compromis, pour déshonorer le nom que l'on porte.
Puis, il y a entre jeunes gens chrétiens, associés aux mêmes bonnes œuvres, un lien très étroit de solidarité ; songez-y bien ! Vous ne sauriez vous compromettre tout seul ; la honte d'une seule démarche coupable rejaillirait sur tous vos amis, sur la religion elle-même!
Mais, quand même le silence le secret couvriraient tout, quand même votre réputation serait sauve aux yeux des hommes, il est un bien que vous perdriez sûrement, un bien le plus précieux de tous : la pureté de la conscience. Comment la conserver, en effet, quand
l'imagination est peuplée d'impurs fantômes, quand tout ce que vous avez vu et entendu l'obsède même en rêve !
Vous aviez dit : « Je n'irai qu'une seule fois ! » Vous y retournerez...
et ce ne sera plus assez de faire galerie.... Priez donc, après cela !
Travaillez donc, après cela ! Fréquentez donc les Sacrements, après cela!
Et voilà que vous vous dites :
« Je ne peux cependant pas pratiquer et faire cela. »
Renoncez donc à faire cela.... — Non ; c'est à la pratique chrétienne qu'on renonce peu à peu ; la foi, l'amour de la vertu vont en s'affaiblissant; le cœur fait mal à la tête ; on se persuade que se bien conduire est impossible, que la vertu est un préjugé d'éducation, le vice un besoin impérieux de la nature....
Ht l'on en vient à compromettre sa carrière, à flétrir son cœur, à user misérablement tout son être.
Combien d'hommes trouveraient le point de départ de toute une vie de désordre dans une heure d'oubli et dans une mauvaise démarche !
LA
Comme on manque aujourdhui de tenue! Voyez ce jeune homme seul dans sa chambre. Il est là, durant des heures, à peine habillé, mollement étendu sur un fauteuil, sur un divan, à l'orientale. Autour de lui tout est en désordre ; c'est le règne du sansgêne et du laisser-aller.
Il ne s'observe guère plus à table, au salon, sous prétexte qu'on est en famille. Dans le monde, à part des moments où l'étiquette impose la contrainte, il s'oublie avec une déplorable facilité : il fuit les personnes bien élevées,
distinguées, pour se réfugier au fumoir et s'y mettre à l'aise avec ses amis.
L'ancienne société s'en va, et avec elle la vieille politesse française, ce qu'on nommait les bonnes manières, le bon ton. Dans la même proportion, la démocratie, au plus mauvais sens du mot, monte et coule à pleins bords.
Laissez -moi, mon cher ami, attirer votre attention sur ce sujet, qui a sa réelle importance.
Je vous étonne? la bonne tenue vous paraît-elle peu de chose?
Vous avez grand tort. Ne dites pas : Il suffit de surveiller mes pensées, mes paroles; car les pensées sont le travail de l'intelligence, les paroles sont la révélation du cœur. Mais les manières, mais le vêtement, l'attitude, le geste....
La tenue, sachez-le bien, est un
langage très expressif qui trahit vos pensées secrètes, vos habitudes intimes, tout ce qu'il y a de plus • caché dans l'état de votre aine.
Que dis-je? l'extérieur n'est pas seulement l'indice de ce qui se passe en vous, souvent il en est la conséquence et l'effet.
Je ne parle pas ici, bien entendu, de cette tenue de convention qu'on affecte à certaines heures et qu'on apprend avec un maître de danse, de ces prétentieuses manières, de cet. extérieur de parade, de cette coquetterie ridicule qu'affectent certains petits personnages tou jours tirés à quatre épingles ; non, mais bien de ce soin exact et modéré de garder en tout la convenance, le parfait décorum et tout ce qui constitue la dignité d'un homme.
La tenue suppose donc, en définitive, le respect de soi-même, le
respect d'autrui et surtout le respect de Dieu toujours présent, et, dans le sentiment de ce respect, l'empire exercé par lame sur le corps, la garde des sens assurant la garde de l'esprit et du cœur.
Certes, tout cela n'est pas peu de chose! Que de vertus on pratique de la sorte, presque sans y penser ! Garder la propreté, n'est-ce pas observer l'ordre ? Garder la dignité du maintien, n'est-ce pas pratiquer, avec la mortification > la vigilance et la modestie? Au contraire, qu'est-ce que le sansgêne, la trivialité, la grossièreté d'allure chez un jeune homme de votre condition, sinon l'effet et la manifestation de l'égoïsme, de la mollesse, trop souvent du vice ?
Veillez donc, mon cher ami, religieusement sur votre tenue.
Rien d'affecté, sans doute, rien
de contraint, rien qui sente la gaucherie. Quelque chose d'aisé, d'ouvert; une mise convenable, élégante même, en rapport avec votre position, une simplicité de bon goût.
Or, pour en arriver là, le plus sûr moyen, c'est de ne pas oublier la présence de Dieu, sous le regard duquel vous êtes partout et toujours ; c'est d'avoir l'esprit de mortification et de sacrifice; c'est surtout d'imiter Jésus et Marie, de les étudier sans cesse, afin de les copier fidèlement, comme les modèles parfaits de la modestie, de l'humble dignité, de l'affabilité, de la douceur. Que votre extérieur rappelle l'original divin, et qu'en vous voyant on puisse dire :
Sic oculos, sic Me ma nus, sic ora fer ébat.
UN JEUNE HOMME DISTINGUÉ (i)
ON ne pouvait imaginer un type de jeune homme plus à souhait que ce magistrat de vingt-quatre ans, qui, après de brillants débuts, donna sa démission et devint le P. Xavier de Ravignan. Sa physionomie était admirable d'expression, son front plein de noblesse ; une propreté et une élégance irréprochables, une politesse parfaite, ce je ne sais quoi qui est le reflet d'un grand caractère, d'une haute intelligence, d'un cœur aimant et pur,
Ci) Conférence donnée à l'Ecole Sainte-Geneviève (rue des Postes).
tout cela lui donnait ce qu'on appelle un grand air. Quand il allait en soirée avec son frère, il lui disait quelquefois : « Allons, mon cher, soyons distingués (i). »
Je vous dirai, à vous aussi, mon ami : Soyez un jeune homme distingué ; ayez, dès ce moment, le généreux dessein de vous distinguer, non pas seulement par votre urbanité et votre bon ton, mais encore par l'esprit, par le savoir autant que vous le pourrez, par l'influence et le succès, surtout par le cœur, par la fermeté de vos principes, par la probité de votre vie, par vos vertus chrétiennes. Je suis ambitieux pour vous, mais d'une ambition sainte et selon Dieu : sEmuIor vos Dei œmulatione. Je ne vous prêche pas
(i) Vie du R. P. de Ravignan, par le P. de Ponlevoy, t. I, p. 48, 19*
l'orgueil, il s'en faut ; car ce que je vous demande, c'est de vous distinguer pour le bien et dans le bien : Bon uni autcm trnut'aniiui in bono scmper (1); c'est de vous distinguer, non pour vous complaire et vous glorifier en vous-même, mais pour mieux servir votre pays et la sainte Eglise, et pour glorifier Dieu seul, votre souverain Maître et Seigneur.
C'est une obligation de vous distinguer, et cela dépend de vous.
Oui, c'est une obligation, vous n'en pouvez douter. Vous voulez faire quelque chose et vous séparer ainsi de ceux qui se condamnent à ne rien faire, à n'être rien qu'un poids inutile, souvent une honte pour leur famille et leur pays. Vous poursuivez une carrière qui vous sourit, parce
(1) Epitre aux Galates, iv, 18.
qu'elle est honorable et belle ; vous voulez être, par exemple, ingénieur, officier. Si grand nombre de jeunes gens préfèrent l'état militaire , c'est même parce qu'en celui-là, plus qu'en tous les autres, ce semble, on vit du sentiment chevaleresque de l'honneur, du besoin de monter en grade, de gagner des croix et des distinctions éclatantes.
Mais voici une chose étrange et qui afflige les regards. Combien poursuivent ainsi un noble but, arrivent, au prix de laborieux efforts, aux grandes écoles, rêvent le plus bel avenir! Et cependant, on dirait qu'ils ont choisi pour devise ces deux mots : Soyons vulgaires! Chez eux, manières, langage, habitudes, idées, sentiments, tout est vulgaire. C'est en méprisant, en reniant tous les principes qu'ils se préparent à les repré-
senter ou à les défendre; c'est en frondant toute autorité qu'ils se préparent à servir , dans la magistrature ou dans l'armée ; c'est parfois en se dégradant, qu'ils se préparent à conquérir des distinctions et des honneurs....
Et ils tressaillent d'aise, ils s'admirent eux-mêmes, ils se croient grandis de plusieurs coudées, parce qu'ils parviennent à ressembler, par les dehors, à ceux qui ne respectent rien. Heureusement, pour la plupart, ils valent mieux qu'ils ne paraissent ; le fond est bon encore, mais c'est un genre qu'ils se donnent : genre déplorable dont beaucoup sont victimes.
Évitez, mon cher ami, évitez ce mauvais genre, tout à fait indigne de vous ; ayez horreur de ces manières, de ce langage, de ces idées, de ces sentiments, de ces mœurs vulgaires. Jeune homme bien né,
bien élevé, comme vous êtes, comment pourriez-vous les afficher sansune sorte d'hypocrisie ! Certes, toute hypocrisie est à flétrir; mais la pire ne consiste-t-elle pas à singer le vice, à lui rendre l'involontaire hommage qu'une autre hypocrisie rend à la vertu ? Ne mettez pas votre orgueil à paraître mauvais quand vous êtes bon, à vous abaisser tandis que votre position, votre carrière vous font un devoir de vous distinguer des autres et de vous élever au-dessus de la médiocreté.
Et ne croyez pas que la distinction héréditaire de la famille puisse vous dispenser d'accroître ce précieux patrimoine. Vous savez le proverbe : Noblesse oblige.
Rien n'est plus humiliant qu'un beau nom lâchement porté. Cela est vrai de tous les temps, mais du nôtre plus encore. A quelle
époque vivons-nous, mon cher ami ?
Vous le savez, nous assistons au triomphe de la démocratie égalitaire; la valeur personnelle est forcément aujourd'hui le premier des titres. Sans doute, la fortune, la position servent beaucoup pour arriver, si la valeur personnelle leur vient en aide ; mais elles servent bien peu, là où tout mérite fait défaut. Les carrières sont au concours ; c'est comme un assaut général qui se livre dans la société contemporaine, et parce que les assaillants sont fort nombreux, qu'ils s'élancent de tous les rangs à la fois, que toutes les issues sont encombrées, c'est à la pointe de l'épée qu'il faut conquérir sa place. Eh bien , tant mieux ! Vous avez du cœur, acceptez généreusement les conditions que la Providence vous a faites. Voyez-vous ces jeunes ri-
vaux sans nom, sans position, sans fortune, que la faim presse peutêtre, et qui entendent parvenir à tout prix ; aucune fatigue, aucune déception ne les arrête. Ils veulent absolument réussir à leurs examens, entrer les premiers aux écoles, en sortir les premiers, se distinguer enfin. Ah ! sans doute, si vous vous rencontriez avec eux sur un champ de bataille, à l'attaque d'une batterie, vous ne leur permettriez pas de vous devancer, d'aller plus vite et plus loin que vous sous la fusillade. Apportez le même courage à ces autres combats où l'intelligence, où le travail l'emportent. Remarquez, en outre, que le présent influe sur tout 1 avenir : plus vous vous distinguerez au point de départ, plus vous monterez, plus vous parcourrez brillamment la carrière, et, par suite, plus vous serez capable, en vous
dévouant à la cause du bien, de la défendre et d'assurer son triomphe.
Le monde est plus que jamais partagé en deux camps : la lutte du bien et du mal, qui a commencé avec le premier jour de l'homme et se poursuit à travers tous les siècles, est plus ardente peut-être qu'en aucun temps. Or, votre éducation fortement chrétienne en fait foi, vous êtes de ceux que le Seigneur a choisis pour sa querelle ; il a sur vous quelque dessein spécial de miséricorde; il veut, quelle que soit votre carrière, vous confier un poste à garder, le drapeau de la vérité et de l'honneur à défendre.
Mais, si vous ne vous distinguez pas dès votre jeunesse, vous serez plus tard au-dessous de votre tâche, vous manquerez à votre mission sacrée.
Cependant, la cause du mal a aussi ses soldats, ses apôtres, qui ne s'endorment pas. Vous savez avec quelle ardeur, avec quel talent, j'allais presque dire avec quelle distinction beaucoup d'entre eux combattent. Ah ! pour l'amour de Dieu, de l'Eglise, de la France, que votre zèle égale au moins leur zèle inspiré par l'enfer : distinguez-vous !
Aussi bien, cela dépend de vous. Il ne dépend pas de vous, il est vrai, d'avoir du génie; mais on peut être un homme distingué sans génie. Il suffit de travailler et de vouloir. Parmi les hommes vraiment distingués, le plus grand nombre doit beaucoup moins au talent qu'à la volonté et au travail.
Il est des jeunes gens qui, jusqu'à vingt ans, n'ont presque rien fait, mais qui tout à coup
découvrent un but élevé et y aspirent. Ils travaillent, des aptitudes inconnues s'éveillent et se développent en eux; ne craignez pas : ils arriveront, ils savent vouloir !
Sachez vouloir, vous aussi, mon ami, et travaillez! Le plaisir vous distrait.... Je sais qifil faut quelques délassements à la jeunesse :
Lude et non Jelictis. Récréez-vous, selon le besoin, dans la juste mesure et sans offenser Dieu; mais que le plaisir ne devienne pas votre préoccupation et votre but ; les hommes distingués ne se forment pas en s'amusant.
Vous n'avez pas un moment à perdre. Ne vous flattez pas de pouvoir impunément laisser les autres courir devant vous, comme si, avec la facilité que Dieu vous a donnée, vous deviez promptement et sûrement les rejoindre.
Combien sont pris à ce piège, combien ont échoué par leur faute : échec d'autant plus humiliant qu'ils pouvaient réussir, s'ils avaient voulu ! « Ah je n'échouerai pas, bien que je ne me donne point de peine; je prierai la Sainte Vierge. » Ainsi pense un jeune homme plein de foi, mais qui, malheureusement, n'est pas plein d'ardeur.
J'aime cette confiance dans la prière. Dieu est le Maître des sciences, et le céleste Illuminateur peut, à sa volonté, éclairer les ténèbres et instruire l'ignorance.
Priez donc, à la bonne heure; priez par l'intercession de Marie, trône de la divine sagesse; priez pour réussir dans vos examens, même quand vous ne sauriez pas bien, même quand par votre faute vous auriez perdu un peu de temps.
Priez, pour atteindre le but; par
une humilité mal entendue, ne demandez pas de clore la liste des heureux élus, mais d'y figurer en tète, toujours ad majorent Dei glonam.
Mais unissez étroitement à. la prière le travail ; sans quoi vous tentez Dieu, et vous n'avez plus aucun titre à son secours : aidezvous, pour que le Ciel vous aide.
Et ne négligez rien de ce qui constitue le programme obligé de vos études spéciales. Par exemple, ne sacrifiez pas tout le reste aux mathématiques. C'est encore un genre que beaucoup affectent d'exalter les mathématiques aux dépens des autres sciences, sous prétexte qu'elles sont une science positive. Combien ont faussé leur esprit, perverti leur cœur, tronqué leurs études, compromis leurs succès, en s'attachant à cette déraisonnable pensée ! Ne soyez pas
3l6 UN JEUNE HOMME
positwiste, comme on dit aujourd'hui ; ne soyez pas de ceux qui ne veulent croire qu'aux chiffres et à la matière. En rabaissant les autres sciences, vous déshonorerez les mathématiques elles-mêmes; toutes les vérités se tiennent et forment en Dieu un faisceau sacré qu'il ne faut pas rompre. Les grands mathématiciens, par là même qu'ils étaient de vrais savants, ont su, presque tous, rendre hommage à la vérité morale, à la vérité philosophique, à la vérité religieuse.
Nos officiers n'ont pas seulement besoin de briller dans les mathématiques ; la patrie attend d'eux autre chose que l'art de calculer exactement la direction et la vitesse d'un boulet de canon; il leur faut cette culture de l'esprit, ces idées élevées, ces sentiments nobles qui sont le fruit
d'une éducation complète et dont la source principale est le cœur.
La distinction du cœur, voilà, mon ami, ce que je souhaite principalement à vous et à tous. C'est le cœur qui ennoblit tout le reste.
Quand un jeune homme a le cœur bien placé, toute sa conduite s'en ressent ; sa vie est préservée de la d-gradation ; il est des choses qu'il ne dira pas, des actions qu'il s'interdira toujours, des abîmes de honte dans lesquels il ne tombera jamais. Son cœur est trop haut!
Ayez grand soin de votre cœur; ne vous condamnez pas à cette difformité, la pire de toutes, de n'avoir qu'un cœur bas, étroit et petit. La chevalerie n'est plus, mais on peut réclamer de vous les sentiments d'un chevalier.
Soyez, avant tout, distingué par le cœur; cela dépend absolument de vous; le tout consiste à savoir
3l8 UN JEUNE HOMME
se vaincre, à faire la guerre aux passsions mauvaises, à dominer les instincts grossiers, à mépriser les craintes lâches du respect humain.
Sursum corda !
Par de saintes et généreuses amitiés, associez votre cœur à d'autres cœurs placés au même niveau, avec lesquels il continue de s'élever toujours ; placez surtout votre cœur auprès du cœur divin de Jésus, pour y puiser la force, la grâce, la pureté, la vertu : c'est là le grand secret de la noblesse et de la distinction du cœur.
En finissant, un trait d'histoire.
Pendant les guerres du premier Empire, un jour, dans une ville de notre frontière du Nord, avait lieu une réunion brillante d'officiers français. Parmi eux se trouvait un jeune homme dont le cœur avait été formé par 1 edu-
cation la plus chrétienne et dont la tenue, modeste et fière à la fois, contrastait singulièrement avec les manières et le ton du plus grand nombre. Rien de sauvage néanmoins en lui, rien de trop sévère ; mais une dignité simple et une amabilité mêlée de réserve ; sur ce visage jeune, mais déjà viril et martial, un reflet de pureté virginale qui trahissait la noblesse des sentiments et l'élévation du cœur.
A son insu, il attirait tous les regards. Un vieil officier, plus frappé que tous les autres, prit à part son jeune camarade dans l'embrasure d'une fenêtre, et lui dit : « Monsieur, regardez-moi bien ; voyez l'empreinte que le vice a mise sur mon front; ne faites pas comme moi, et gardezvous tel que vous êtes. »
Demeurez, vous aussi, mon cher
ami, ce que vous êtes : un chrétien distingué par l'esprit, par le ton, par le langage, par le cœur surtout, par le dévouement et la vertu.
LA sainte Église vous propose, mon cher ami, à vous comme à tous les jeunes gens chrétiens, saint Louis de Gonzague pour modèle.
— Pour modèle? direz-vous ; ce n'est pas possible ! Pour protecteur, à la bonne heure ! Saint Louis de Gonzague est un héros admirable, ce n'est pas un patron imitable. Pourrais-je comme lui passer les nuits en prière, exercer envers mon corps d'excessives cruautés, imposer à mes regards une modestie aussi sévère, m'exposer volontairement à la risée du monde et me réjouir de ses sar-
casmes? Mais si je menais une telle vie , on me taxerait à bon droit d'exagération ! Non, le modèle est mal choisi ; saint Louis de Gonzague ne saurait être mon modèle.
Prenez-y garde! l'Église ne s'est point trompée en vous disant :
Imitez-le. Et en effet, si vous le voulez, vous le pouvez ; comprenez bien en quel sens et de quelle manière.
Avez-vous admiré quelque part la statue colossale d'un illustre chevalier du moyen âge ? Avezvous mesuré avec stupeur sa haute stature, soupesé sa longue épée ?
Si vous prétendiez revêtir son armure, elle vous accablerait de son poids. C'est que ces hommes étaient presque des géants, comparés à notre génération affaiblie ; leur force physique étonne et déconcerte la mollesse d'un siècle
r.\ MODELE 323
où tout s'énerve, le tempérament comme le caractère.
Et cependant, ce serait vous faire injure que de vous dire :
Puisque vous ne pouvez soulever la lance, ni lancer la cuirasse de ces preux , vous êtes également incapable d'imiter leur loyauté, leur grandeur d'âme. Leur valeur est admirable : elle n'est pas pour vous imitable. A cet idéal sublime il est superflu d'aspirer. Comme vous me répondriez : Mon bras est plus faible, mais mon cœur n'est pas moins généreux. Si je ne puis accomplir les mêmes exploits, qui m'empêche d'unir à des actions modestes de sublimes pensées et d'héroïques sentiments!
Rien n'est plus vrai ; et voilà en quel sens vous pouvez, vous devez imiter, je ne dis pas seulement Louis de Gonzague ou quelque autre saint, mais le modèle uni-
versel et parfait, Notre Seigneur Jésus-Christ. Ah! sans doute l'homme ne reproduira jamais qu'une image lointaine du divin Idéal, mais toute sa gloire est de graver en Lui quelques traits de cette bienheureuse ressemblance.
Jésus reflète sa perfection dans les saints comme en un miroir ; contemplez-le dans Louis de Gonzague, qui vous le montre, pour ainsi dire, revenu à votre âge.
Unissez-vous aux pensées, aux sentiments de ce jeune et vaillant chevalier du Christ; avec des armes à votre taille, mais plein d'une égale ardeur, livrez les mêmes combats. D'un pas moins rapide, marchez au même but.
Allons au fond ; dans les pratiques extraordinaires, cherchons l'esprit qui vivifie et donne à tout son mérite.
l'n jour, au milieu d'une caval-
cade magnifique, Louis de Gonzague, pour s'humilier, apparaît pauvrement vêtu et monté sur une misérable mule. — De cet exemple, quel fruit pouvez-vous retirer?
Cherchez la raison de cet acte qui tout d'abord vous paraît étrange, et dites-vous : Quand un prince agit de la sorte pour se rappeler à lui-même et pour apprendre à une foule orgueilleuse et frivole que Dieu est tout, que le monde n'est rien , ne dois-je pas moi-même entretenir cette conviction et en faire la règle de ma conduite?
Louis de Gonzague, page d'une impératrice, ne fixa jamais les yeux sur elle. Par cette extrême réserve, qu'il observait en toute rencontre, il garda si bien son cœur qu'on disait de lui : « C'est un ange ; » ou bien encore : « Le petit marquis de Châtillon n'a pas de corps. » Ne devez-vous
pas, vous aussi, prendre d'efficaces moyens pour assurer le triomphe de l'esprit sur la chair? Vous ne vivez pas à la cour ; êtes-vous moins exposé au mal ? Je ne vous dis pas : Xe levez jamais les yeux ; mais sachez les détourner à propos et ne pas vous complaire en ce qui est criminel ou dangereux.
Louis de Gonzague prenait la discipline jusqu'au sang et se déchirait la chair avec des mollettes d'éperons.... Que prétendait-il par ces rudes pénitences?
Expier les fautes les plus légères, s'offrir à Dieu en victime pour les pécheurs, rivaliser en quelque sorte avec Jésus-Christ lui-même, dont le cœur nous a aimés jusqu'à verser la dernière goutte de son sang.
Il faut bien que vous fassiez pénitence, et pour vous et pour les autres, quoique d'une autre
façon et avec moins de rigueur.
Louis de Gonzague persévérait dans la prière de longues heures, et s'absorbait en Dieu au point de ne plus penser à aucun autre objet.
Comme lui, unissez-vous à Dieu dans la prière , élevez-vous audessus des mille distractions qui vous assiègent, combattez-les avec énergie, ayez une bonne et généreuse volonté.
Ah ! 1 énergie, la volonté, voilà le secret des saints ! voila le secret de Louis de Gonzague !
voilà l'épée du chevalier ! elle est à votre portée : saisissez-la.
Mais, dites-vous, ce saint avait une volonté forte ; la mienne est si faible ! — Que parlez-vous de la volonté naturelle ? La grâce de Dieu donne la trempe à notre volonté d'elle-même impuissante, elle en fait une épée invincible.
Votre volonté, retrempée dans la
grâce et le sang de Jésus-Christ, voilà votre arme; exercez-vous à la manier ; il n'est pas de victoire que vous ne puissiez remporter par elle.
LE DEVOUEMENT fi)
Dieu permet que. de loin en loin, dans ce siècle d'égoïsme et d'indifférence, une explosion de dévouement et d'héroïsme se fasse jour, et prouve au monde étonné qu'il y a encore parmi nous du caractère, de l'honneur. Au lendemain de Mentana, ne se croirait-on pas revenu au temps des croisades? N'est-ce pas une sorte de poème épique qui se déroule à nos yeux, poème plus grand, plus beau que ceux rêvés par les Homère et les Virgile ! On se plaida Aux jeunes gens de la Réunion de la rue de Sèvres, quelques jours après Mentana.
gnait de n'avoir rien fait, et voila une merveille !
Vous portez, n'est-ce pas, une sainte envie à ces braves jeunes gens qui ont eu le bonheur de verser leur sang pour Dieu et l'Eglise? Et combien, au spectacle de leur généreux sacrifice, voudraient recommencer leur vie !
Suivez bien , mon cher ami , l'inspiration de ce sentiment de noble émulation ; car vous avez, vous aussi, l'obligation de marcher sur les traces de ces héros, et vous avez toute facilité de les suivre.
Comment cela ?
Réfléchissez d'abord à l'obligation positive, fondée sur les titres les plus sacrés, que vous avez de vous dévouer. Vous appartenez à une famille chrétienne où sont encore vivantes les vieilles traditions de l'honneur; votre éducation profondément catholique a
fait grandir en vous l'amour de l'Eglise, cette patrie des âmes; parmi ceux qui se sont sacrifiés pour sa défense, vous comptez sans doute des parents, des amis, des camarades dont l'exemple vous presse, dont peut-être le sang vous parle plus haut que toute éloquence. Et puis, qu'elle est grande, qu'elle est sainte la cause pour laquelle tant d'autres ont combattu et sont morts, la cause que vous devez servir à votre tour! Mais c'est la plus sainte et la plus grande qu'on puisse concevoir, puisque c'est la cause de Dieu même , la cause de Notre Seigneur Jésus-Christ, la cause de la patrie des âmes, la cause de la patrie spirituelle, et, par une conséquence nécessaire, la cause de la patrie terrestre, de notre chère et malheureuse France. Comme les zouaves de Mentana, conti-
nuez sa glorieuse histoire, et vengez, malgré elle, pour ainsi dire, vengez son honneur.
On dirait qu'il y a en France, à cette heure, un noble réveil, un mouvement général et inattendu parmi les catholiques. Pour les intérêts de la foi , on donne de l'argent, des prières, du sang. A vous de contribuer, pour votre part, à cette renaissance du dévouement chrétien. Quand tous les autres céderaient à la peur, au découragement, à vous de ne pas reculer, de mettre votre cœur au niveau des difficultés de ce temps et de la mission qui vous est confiée. Vous le devez, mon ami, à votre avenir (car vous êtes un de ceux qu'on nomme les hommes de l'avenir} ; vous le devez aux grâces que Dieu vous prodigue, à la Providence qui manifeste ses desseins sur vous, à votre foi, à votre hon-
neur. A l'œuvre donc ! Mais quoi faire ?
Est-il question pour vous d'imiter les zouaves pontificaux et de mourir pour le Pape les armes à la main ? — Si l'occasion s'en présentait de nouveau, si vous vous sentiez appelé et que vous fussiez libre d'accourir sans manquer à aucun devoir, je vous dirais :
Allez! 'Mais il ne s'agit point pour vous, en ce moment, de partir pour Rome, ni de prendre les armes ; d'autres combats sont engagés ici même. En attendant de manier l'épée, vous avez à manier la plume et la parole ; vous avez à conquérir des âmes, une à une, à détruire les préjugés, à relever les courages, en faisant rayonner dans voire sphère votre exemple et votre influence.
« Je suis si jeune, dites-vous ; je ferai tout cela plus tard, quand je
serai plus avancé dans ma carrière. »
Oui, sans doute, plus tard, vous ferez mieux encore et davantage, à condition toutefois de commencer aussitôt, de vous préparer à l'heure même. Je vous l'ai dit souvent, les années où vous êtes décident de toute votre vie. La jeunesse est le temps d'épreuve durant lequel le Seigneur fait son choix. Comme pour les soldats de Gédéon , ce que Dieu cherche , c'est moins le nombre que la valeur. Vous avez lu cette histoire (i). Un jour, le Seigneur dit à Gédéon, chef de son peuple :
« Tu as avec toi une grande multitude.... Parle-lui et dit devant tous : Que celui qui est poltron et timide s'en aille. » Et vingtdeux mille hommes s'en retour- Ci) Livre des Juges, vu. 2.
nèrent, et il n'en resta que dix mille. Et lorsque le peuple fut venu en un lieu où il y avait de l'eau, le Seigneur dit à Gédéon :
« Ceux qui auront lapé l'eau avec la langue, comme tous les chiens, mets-les d'un côté , et ceux qui auront plié les genoux pour boire à l'aise, mets-les de l'autre côté. »
11 n'y eut que trois cents hommes qui lapèrent l'eau dans leurs mains avec la langue ; tout le reste s'était mis à genoux pour boire. Et le Seigneur dit à Gédéon : « C'est avec ces trois cents hommes qui ont bu dans leur main en courant que je sauverai Israël ; renvoie tous les autres chez eux. »
Mon cher ami , le torrent du plaisir coule à travers cette grande ville ; les jeunes gens qui s'oublient sur ces rives, qui lâchement se mettent à deux genoux pour y
boire, ne sont pas propres aux grands combats : Dieu les rejette.
Il lui faut des braves, des héros pour soldats. Subissez courageusement l'épreuve au bord de cette eau enivrante ; si vous buvez, que ce soit tout au plus dans le creux de la main ; ne vous courbez pasi ne vous livrez pas : pour rester fort, restez pur. Rappelez-vous que vous avez la croix pour drapeau.
Ne soyez pas poltron, ni timide ; qu'une fausse modestie n'entrave pas votre zèle. En avant, au contraire, et au premier rang ! Vous avez le travail , vous avez les œuvres, pour faire un noble emploi de votre générosité, de votre cœur! Quel bel essai d'influence à tenter !
Mais où puiser cette charité, ce zèle, cet amour du travail, cette force de la volonté, cette pureté du cœur? — Dans l'union intime
avec Jésus-Christ, dans la fréquentation des Sacrements. C'est là qu'est la source de tous les dévouements. Quelque faible que vous soyez, venez à Celui qui a dit : Reficiam vos (i). Il vous refera. Dieu a créé les hommes»
comme les nations, guérissables, et la foi pratique est le secret de leur guérison. Ah ! que Jésus- Christ daigne donner à toute la jeunesse française l'essor et la vigueur de l'aigle : Renovabitur ut aquilœ juvcntus (2) , et la patrie rajeunira avec elle et par elle, pour reprendre le cours de ses glorieuses destinées !
(1) Saint Matthieu, xi, 28.
(2) Psaume en. 5.
LA CONGREGATION
La Congrégration de la Très Sainte Vierge pour les jeunes gens vient donc d'être transférée ici (i). Ce changement était depuis longtemps désiré par unbon nombre d'entre vous; le lieu est plus central, plus favorable aux réunions, aux relations fraternelles. Espérons qu'avec le secours de Marie la Congrégation prendra un nouvel essor.
Il ne tiendra pas à moi qu'il
(i) Au Gesù de la rue de Sèvres.
avec le R. P. Olivaint pour directeur.
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n'en soit ainsi. Je suis si heureux de vous recevoir! Je sais, en effet, toute l'importance de cette œuvre, complément indispensable du collège. C'est une œuvre d'hommes, de jeunes gens, appartenant tous aux classes dirigeantes de la société. Mais l'avenir est là! le bien de la patrie et de l'Église est la!
la plus grande gloire de Dieu est la! Je ne serais pas Jésuite si je n'aimais pas cette œuvre, si je ne me dévouais point pour elle et pour chacun de vous !
Vous savez assez que nous vous sommes dévoués; le passé vous répond de l'avenir : vous avez et nous aussi nous avons la mémoire du cœur.
Laissez-moi vous dire un mot de moi, puisque je suis chargé principalement de la direction , puisque je dois cette consolation à mes relations d'autrefois avec
plusieurs d'entre vous. — Quelle différence !... Et je me réjouis de la différence. Autrefois, dans le préfet des études ou le recteur, chargé de surmonter les défauts de l'enfant, c'était le maître qui apparaissait autant que le père ; je l'avoue sans peine, le dévouement rendait la physionomie de ce père un peu sévère.... Mais aujourd'hui il n'y a plus pour chacun de vous qu'un vieil ami qui s'efforce de devenir jeune, pour mieux comprendre les difficultés qui s'offrent à vous, pour vous offrir un appui plus affectueux et plus sûr.
Non, je n'aurai pas grand'peine à me faire comme un d'entre vous ; avec plus d'expérience, je vous apporte autant de tendresse et de cœur.
Mais la prospérité de cette réunion de jeunes gens dépend de
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vous autant et plus peut-être que de nous; je voudrais vous bien pénétrer de cette vérité. Non pas certes que je nie l'influence que tel ou tel homme peut exercer sur une œuvre; je me plais à rendre hommage à ceux qui, depuis quelques années, vous ont consacré leurs soins avec tant de zèle ; mais il n'en reste pas moins que votre prospérité dépend ou doit dépendre encore moins de nous que de vous-mêmes.
C'est que l'homme passe, mais votre société n'est pas établie pour passer si vite que l'homme. Ouand une société est essentiellement bonne, comme la vôtre, quand elle a, comme la vôtre, sa raison d'être en elle-même, il faut qu'elle demeure.
Or votre société a sa raison d'être, tellement que vous regretteriez une lacune si elle n'existait
pas, et qu'il y aurait, en ce cas, nécessité de la créer.
Que déjeunes gens sortis de nos collèges et venus à Paris y courent les plus grands dangers pour la foi et les mœurs! Ils ont besoin de trouver un centre où se rattacher, où puiser des secours. 11 est vrai, il y a la Société de Saint-Vincent de Paul, qui est si bonne; il y a aussi le Cercle catholique du Luxembourg. Et pour moi , tout le premier, je vous presse de vous adjoindre à ces associations que j'estime et que j'aime. Évitons toutes ces idées exclusives, qui font tant de mal aujourd'hui parmi les catholiques ; travaillons plutôt à dissiper toutes les défiances, à mettre fin à toutes les divisions.
Mais enfin, c'est un fait, beaucoup de jeunes gens arrivant à Paris réclament autre chose. Il leur faut, la nature est heureu-
sèment ainsi faite, un centre qui réponde à des habitudes déjà prises au collège, où ils retrouvent d'anciens amis d'enfance, ayant les mêmes idées, les mêmes sentiments.
Et c'est un dessein de la Providence, en effet, qui réunit des jennes gens dès leur première éducation pour les faire ensuite marcher ensemble dans la vie.
Qu'un pareil centre manque, c'est la dispersion à la sortie du collège et, comme conséquence, la perte de plusieurs que d'anciens camarades pouvaient seuls sauver.
Mais, si le centre existe, au contraire, il n'y a point de bonnes raisons de se soustraire à son action ; on s'y porte aisément ; c'est-à-dire que la Société est comme recrutée d'avance et que les éléments sont tout préparés pour la main qui les doit réunir.
Toutefois, pour que votre asso-
dation subsiste, il ne suffit pas que les éléments soient rassemblés, il faut que la vie les anime et les groupe. Or cette vie ne vient pas de celui qui dirige ; c'est un ferment qui va de chacun à tous et de tous à chacun, et met tout le corps en mouvement, en sorte que chacun apporte d'autant plus d'intérêt et de zèle à l'œuvre commune qu'il ressent plus en lui ce ferment de la vie.
Il en est ainsi surtout pour une réunion de jeunes gens. A votre âge, l'activité déborde ; il faut avoir quelque chose à faire. Si l'on vous condamnait à un rôle passif, à quoi bon ? Si l'on vous convoquait ici seulement pour assister à la sainte Messe, pour entendre quelques mots de piété sur la Sainte Vierge : A quoi bon? diriez -vous encore; on trouve cela partout.
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Oue faut-il de plus? Il faut de la vie. du mouvement, une sphère d'activité.
Eh bien , vous trouverez ici un noble emploi de votre activité, quelque chose h faire, qui convient à des jeunes gens catholiques, surtout à l'époque où nous sommes.
Quoi donc? Le soin des pauvres, la visite des pauvres, par le moyen des conférences de Saint-Vincent de Paul, où je vous presse d'entrer ; l'Œuvre des petits Ramoneurs , l'Œuvre des Patronages ouverts à ces gamins de Paris si abandonnés.
Voilà des moyens très efficaces de prospérité pour votre réunion et de formation pour vous.
Mais il y a quelque chose de plus important encore : c'est le bien de cette réunion elle-même et des jeunes gens qui la composent. Il va si loin! Il s'agit, par
l'effet réciproque, cle vous soutenir les uns les autres, de vous préserver mutuellement des dangers qui vous environnent, et particulièrement de l'ennui, le plus grand de tous ; il s'agit de vous développer, de vous former vousmêmes. — Mais quoi! faut-il donc vous unir, vous aimer par un sentiment d'intérêt personnel ? Non !
non! Il n'y aura point d'égoïsme, puisque chacun se dévouera pour tous, et qu'un jour, tous rendus ainsi meilleurs, vous ferez plus de bien aux autres. Unissez- vous, aimez-vous pour le salut individuel bien entendu, inséparable du salut d'un grand nombre, et vous pratiquerez vraiment la charité fraternelle, la charité sociale. Vous recevrez de vos amis l'exemple de ce qu'ils font de bien, le témoignage de leur affection, leur conseil dans vos doutes, leur appui
dans vos difficultés, leur consolation dans vos peines, leur impulsion vers tout ce qui est noble et grand. Mais, trop généreux pour vous contenter de recevoir, vous donnerez ce que vous avez reçu vous-mêmes : la charité d'un cœur aimant et qui se dévoue parce qu'il aime.
Ainsi régnera parmi vous cette loi de l'échange des services, qui est le fondement de toute société bien organisée. Ainsi votre association chrétienne se maintiendra, poursuivra sa destinée; bien que les hommes qui la dirigent changent et se succèdent, elle restera un foyer de vie. Utinam!
utinaml... Il n'y a pas trop de foyers de vie catholique, il n'y en a pas assez. Maintenant, développons ceux qui existent; créons-en de nouveaux, et, dans les temps difficiles où nous sommes, faisons
DE LA SAINTE VIERGE 34g
tout ce qui est possible pour l'Eglise et pour la France.
CHAQUE association a son esprit qui la distingue des autres. L'esprit de la Société de Saint- Vincent de Paul, par exemple, c'est la charité pour les pauvres . l'esprit d'un Cercle de jeunes gens catholiques, l'amitié chrétienne. Eh bien, l'esprit de la Congrégation de la Sainte Vierge, c'est avant tout la piété. Xe vous y trompez pas, la piété dont je parle n'a rien de commun avec les mièvreries, les momeries; elle ne consiste pas même dans la recherche des consolations sensibles, ni dans la multiplicité des pratiques extérieures, mais dans
un généreux amour de Dieu et de sa sainte Mère, dans un dévouement à leur service qui se manifeste par quelques actes de subrogation, par quelque chose au delà du strict nécessaire, afin de plaire davantage à Notre Seigneur Jésus- Christ et à Marie immaculée.
Cette piété consiste surtout à garder précieusement vos habitudes religieuses, en particulier pour ce qui regarde la fréquentation des Sacrements. Que cela est important! La négligence de ce seul point laisse prévaloir les habitudes contraires et devient l'occasion de chutes déplorables.
Il s'agit donc pour vous d'une piété solide, virile; mais je ne dis point raide et sévère. Non, que votre piété soit, au contraire, sereine, aimable; qu'elle rappelle celle de Marie elle-même, qu'elle gagne les cœurs.
Aussi bien, avec l'esprit de piété, c'est l'esprit de cordialité qui doit distinguer les jeunes gens de la Congrégation de la Sainte Vierge.
La cordialité, ce n'est pas seule ment la politesse, la bienveillance, même la charité; c'est quelque chose de plus : c'est l'amabilité, la prévenance qui rend les rapports agréables et faciles. Point de froideur entre vous: que chacun y mette du sien , sache faire des frais, des avances. Vous devez être, les uns pour les autre?, de hons amis; sans quoi, quelquesuns, par ennui, par tristesse, seraient tentés d'aller en chercher de mauvais. Pour prévenir ce mal.
entretenez donc la cordialité, la joie : Gaudete in Domino (1).
Marie vous y convie; le vœu de son cœur maternel est que, par
1 \) F.pitre aux Philippiens, m. 1.
vos amitiés saintes, vous fassiez contrepoids à l'influence des amitiés dangereuses.
Ah ! du côté de ces mauvais amis, quel zèle déployé pour le mal, si toutefois on peut se servir de ce beau mot de zèle pour exprimer cette ardeur coupable !
Quelle propagande savamment organisée ! Que de ressources déployées pour s'emparer, par exemple, des nouveaux venus à Paris!
Il faut donc que la Congrégation de la Sainte Vierge soit un foyer de zèle pour le bien. Soutenez-vous les uns les autres, attirez dans vos rangs ceux qui arrivent dans cette ville; puis, tous ensemble, mêlez -vous au mouvement des bonnes œuvres, prenez part aux sociétés de patronage, de bons livres..., aux conférences littéraires où l'on parle*
saisissez les occasions d'écrire.
Il ne s'agit pas de faire des jeunes gens de la Congrégation des hommes d'église, ou, comme certains disent, des sacristains, ni de les détourner de la vie de famille, du mouvement social pour les séquestrer dans un petit coin.
Non ; le but est de faire de vous tous des hommes, non pas seulement des hommes de bonnes œuvres, mais des hommes d'action.
Aujourd'hui, comme dans tous les temps difficiles, il n'est que trop de catholiques qui restent dans l'ombre, se tiennent à l'écart, et par leur couardise aident au triomphe des méchants. C'est aux jeunes gens qui servent Dieu et aiment Marie à donner un tout autre exemple. Qu'ils sachent ne pas plus reculer devant les dangers que devant les devoirs; qu'ils
se préparent à honorer leur carrière par leurs talents comme par leurs principes, à y exercer la légitime influence que réclament le bien, l'honneur et la vérité. Qu'ils travaillent, qu'ils deviennent forts. Autre chose que du cœur est nécessaire ; avec la piété vraie, la cordialité chrétienne, qu'ils développent toutes leurs forces vives, afin de fournir au pays, à l'Église une jeunesse d'élite : Electam juventutem (l).
(i) Omnis itaque regio omnisque urbs electam juventutem armatam misit. (Judith. xv. ■■.