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LE ZELE UNE VISITE DES PAUVRES

C'est surtout par le zèle des âmes que Dieu manifeste son activité toute - puissante et son amour infini. Qu'est-ce que l'empressement du soleil à répandre sa lumière et sa chaleur, en comparaison de cette sollicitude du Soleil de justice, toujours si prompt à nous éclairer, à nous réchauffer de ses rayons ! De toutes les œuvres divines, la plus divine est celle du salut des hommes.

A cette œuvre admirable, Dieu daigne vous associer ; vous y coopérez par le zèle, qui est la pure flamme de la charité. Et c'est

ce sentiment tout chrétien qui vous anime et vous dirige quand vous allez, chaque semaine, comme membre de la Société de Saint- Vincent de Paul , visiter vos familles pauvres.

Encore novice dans cet art de consoler, de convertir, vous souhaitez, mon cher ami, ne pas aller seul et trouver quelqu'un qui, plus expérimenté, vous initie aux saintes industries du zèle. Eh bien, acceptez - moi un instant pour compagnon, mon cher confrère.

Dès les premiers pas vous me dites : Hâtons-nous, car nous avons de nombreux pauvres à voir : plus nous en verrons, mieux cela vaudra. — Je pense autrement : l'important n'est pas de faire beaucoup, mais de bien faire, d'agir sérieusement, chrétiennement. A notre place, il me semble

que saint Vincent de Paul s'efforcerait avant tout de bien faire, ce qui ne l'empêcherait pas de faire beaucoup. Le chasseur ne se contente pas de Élire lever le gibier ; il veut rapporter quelque chose.

Non multa, sed multum, voilà un grand principe, bien utile à retenir pour que notre visite soit heureuse.

Cher confrère, dites-moi, ne ressentez-vous pas quelque émotion en songeant à l'œuvre difficile et délicate qui vous est confiée, et en y comparant votre impuissance ? Pour moi, je m'en souviens, la première fois que je visitai ma famille pauvre, mon cœur battait bien fort.... Prions pour que Dieu soit avec nous, pour que Xotre-Seigneur nous bénisse, pour que la Sainte Vierge nous vienne en aide, pour que saint Vincent de Paul nous con-

duise. En montant ces escaliers, dans le secret du cœur disons un Ave Maria; car nous allons chercher des âmes.

Nous y voilà ; entrons. Quel spectacle ! La famille est nombreuse , couverte de haillons affreux, l'odeur est repoussante.

Mon jeune ami, point de dégoût!

Réprimons les répugnances de la nature; ne faisons point les grands seigneurs : Jésus- Christ, notre Dieu, s'est fait tout a tous pour gagner les âmes. Si vous vous montriez trop délicat , vous ne seriez pas un bon confrère de Saint-Vincent de Paul.

Allons, asseyez-vous sur cette pauvre chaise ; ne soyez pas trop pressé de partir. S'il ne s'agissait que de donner quelques bons de pain, un instant suffirait; mais pour les âmes, il faut plus de temps.

Asseyez-vous donc ; quelques ca-

resses à ces pauvres petits enfants un peu sauvages ; par là vous gagnez déjà les cœurs des parents.

Écoutez patiemment le récit un peu long de cette malheureuse mère ; cela console de s'épancher ; nous avons tant besoin de quelqu'un qui nous écoute quand nous disons nos peines!

Mais prenez garde à l'émotion qui vous gagne; votre premier mouvement serait de donner tout votre argent.... Non ; de la prudence ; il y a d'autres familles à secourir ; toutes celles que la conférence adopte sont aussi les vôtres. Et que les misères du corps ne vous fassent pas oublier que vous êtes venu avant tout pour soulager l'âme.

Prenez garde surtout à ce qui pourrait se glisser, dans cette émotion, de trop sensible, de trop naturel. Peut-être cette femme

est jeune encore ; elle conserve quelques grâces dans sa misère, elle en reçoit de sa misère même.

Oh! je le sais, vous avez horreur du mal ; cependant, jeune homme, défiez -vous de vousmême, gardez bien votre cœur : le démon a fait entrer la tentation jusque dans le paradis. Si vous soupçonnez là quelque danger pour vous, priez qu'on envoie à votre place quelqu'un de plus expérimenté, ou ne faites cette visite qu'avec un de vos confrères. En tous cas, souvenez-vous qu'il ne faut voir et chercher partout que des âmes.

Vous devez consoler, et comment? Parlez à votre tour, simplement. Pas de sensiblerie; du cordial et non de la mollesse ; quelque chose de grave et de paternel. Pas de considérations philosophiques; allons donc ! Est-

ce que la philosophie a jamais consolé personne ?

Un autre écueil à fuir, c'est, au lieu de consoler, d'adresser des reproches. — Mais, dites-vous, l'état moral de cette famille est déplorable, les désordres sont manifestes. — Oui, la conduite de ces pauvres gens est blâmable ; mais en vous indignant contre eux, vous fermez les cœurs, et vous devez avant tout les gagner ; vos reproches blessent et retardent la guérison que vous souhaitez.

C'est la grande tentation des débutants d'être sévères ; c'est le défaut général des nouveaux convertis. Que de mal on fait ainsi par une rigueur intempestive !

Voulez-vous que je vous dise le grand secret de convertir les âmes ? C'est de ne les pas briser, c'est de leur laisser, c'est de leur rendre la confiance.

La confiance, voilà notre besoin à tous ; où est la confiance, là est l'esprit de Dieu. Dites-moi, vousmême vous avez péché ; pourquoi ?

Le plus souvent, parce que vous étiez découragé. Quand vous êtesvous relevé ? Quand vous avez repris confiance. Oui vous a fait du bien ? Celui qui vous a inspiré la confiance.

Le découragement vient toujours du démon, jamais de Dieu.

Conduisez- vous donc vous-même et conduisez les autres par la confiance. Soyez bon, aimez : Chantas benigna est (1).

Courage et confiance ! confiance, non pas en vous, mais en Dieu ; non pas dans les secours humains, mais dans la grâce. Inspirez la confiance en Dieu. Gagnez la confiance, pour la rappor-

(1) Epitre aux Corinthiens, xm. 4.

ter vers Dieu. Vous ne la gagnerez que si vous parlez de Dieu ; vous ne parlerez jamais inutilement de Lui.

Vous n'êtes pas prêtre, c'est vrai ; mais vous êtes chrétien , membre de la Société de Saint- Vincent de Paul : vous avez un sacerdoce à exercer aussi. Pas de respect humain !

Ne prêchez pas, ne faites pas de longs discours : un petit mot.

Ce petit mot, si la grâce l'inspire, vaudra mille fois mieux que les plus beaux discours ! Où le prendre? Dans votre foi, dans votre cœur. Apprenez à ce pauvre qu'il a une âme, qu'il a un Dieu, qu'il a un Sauveur Jésus-Christ. Il ignore tout cela peut-être, ou du moins ces notions essentielles de la religion sont à demi effacées de son esprit. Faites comme si vous découvriez tout à coup dans

sa mansarde un tableau de prix, chef-d'œuvre d'un grand maître, mais enfoui depuis longtemps et couvert de poussière. Révélez-lui son âme, créée à l'image de Dieu, et aidez-le à y retrouver chaque trait de la divine ressemblance.

Instruire vos pauvres des vérités de la foi, c'est pour vous un devoir.

Vous ferez donc, à l'occasion, un peu de catéchisme ; mais, encore une fois, bien discrètement, de peur de fatiguer. Ayez soin de faire passer par le cœur tout ce que vous direz ; adressez-vous de préférence aux enfants, faites-leur répéter vos questions et vos réponses ; enveloppez la vérité dans un récit, dans une parabole, et encouragez les efforts par une récompense.

Ces instructions brèves et familières ne doivent porter que sur

l'essentiel, sur ce qui est pratique et à la portée de ceux qui vous écoutent.

Évitez bien, dans vos conseils, toute exagération qui rendrait le service de Dieu plus difficile; montrez par des exemples qu'il est facile, au contraire. Apprenez à votre pauvre famille à prier devant vous, priez avec elle. Dites avec ce petit garçon : Notre Père..., en appuyant un peu sur chaque parole. — Et voyez! le père de famille, debout, à l'écart, a les larmes aux yeux : il vient de prier, lui aussi.

Faites réciter fréquemment Y Acte de Charité. Rien n'est meilleur pour ces pauvres gens. L'Acte de Charité justifie par lui-même le pécheur plus facilement que beaucoup ne pensent. Comme il importe à ces pauvres de le dire souvent, eux qui rencontrent tant

d'occasions d'offenser Dieu et qui ont tant de peine à trouver le prêtre !

Enfin, apprenez-leur à se bien confesser, à bien communier. Mais n'ayez pas l'air de donner vos bons à cette condition. Le Compelle intrare ne doit s'entendre que de la persuasion , du bon exemple, de la prière, qui inclinent au bien la volonté sollicitée par la grâce.

L'exemple d'un jeune homme du monde a tant d'efficacité !

L'ouvrier dira : Il y en a donc encore qui prient, qui se confessent et communient. On peut donc faire tout cela sans avoir perdu l'esprit. Il est donc vrai que le bon Dieu veut bien nous recevoir, qu'il attend quelque chose de nous.... Eh bien, pratiquons nos devoirs de chrétien comme ces Messieurs de Saint-Vincent de Paul.

Il arrivera parfois que votre zèle sera longtemps inutile, vos paroles à peine écoutées, votre exemple incompris. Alors recourez avec plus de ferveur à Jésus et à Marie, à Jésus vivant dans le tabernacle, à Marie refuge des pécheurs. Non , non , vos peines ne seront pas perdues : vos fatigues seront bénies, au contraire.

Patience ! Les préjugés s'évanouiront peu à peu, et un jour vous aurez la joie de conduire vousmême votre famille au confessionnal, à la table sainte. Quelle douce récompense de votre zèle ! quelle assurance de salut pour vous d'avoir sauvé plusieurs âmes !

Notre visite est terminée, mon cher confrère. Pour en apprécier les fruits, ne dites pas : Combien ai-je distribué de bons? Mais combien ai-je ramené d'âmes à Dieu?

Voilà l'œuvre des œuvres ! Je vous la recommande avec instance, au nom de Jésus-Christ, le grand Zélateur : Zelalor animarum !

Un- des plus célèbres Pères du désert, saint Paphnuce, abbé d'un monastère de la Thébaïde, demandait un jour à Dieu de lui faire savoir s'il avait profité dans la vertu. Un ange alors lui apparut et lui révéla que sa perfection égalait à peu près celle d'un pauvre musicien de village qui gagnait péniblement sa vie en jouant de la flûte. Un peu étonné et confus du parallèle, le solitaire partit pour rendre visite à ce pauvre. Celui-ci , aux questions du saint qui, pour s'édifier, réclamait le récit de sa vie, répondit qu'il était un voleur converti depuis quelques années. Dieu avait si puissamment agi par sa grâce

.dans l'âme de ce pécheur pénitent, que Paphnuce ne se lassait pas d'admirer sa vertu. 11 lui persuada sans peine de le suivre dans le désert, où le pauvre musicien devint le modèle de tous les cénobites (1).

Vous aussi , mon ami , vous aurez parfois la consolation de découvrir de belles âmes sous les haillons de la pauvreté ; en tous cas, vous trouverez toujours, dans vos visites, l'occasion d'exercer un apostolat très fructueux.... Ah!

combien de prêtres qui pourraient

(1) Vie des Pères des déserts d'Orient, nouvelle édition d'après le P M. -A. Marin, par E. Veuillot (Paris, Vives), t. I, p. a56.

L'ESPRIT DE CORPS (i)

Unum corpus multi sumus.

(I. Cor., X, 17.)

Messieurs,

\70us connaissez ce beau texte où saint Paul nous montre déjà réalisé dans l'Église naissante ce vœu touchant que le Maître, parlant de ses disciples à son Père, exprimait ainsi : Ut sint unum, sicut et nos unum sumus!

Depuis lors cette unité sainte, malgré les attaques de chaque siècle, est restée toujours debout, toujours vivante, et nous célé-

(1) Discours au Cercle catholique du Luxembourg, 29 juin 1866.

brons aujourd'hui (i) sa fête, en fêtant celui qui en est le chef et la tête, — je puis dire aussi le cœur, — en pensant au vénérable et généreux Pontife qui soutient pour la vérité et pour l'indépendance de l'Église de si rudes combats, avec ce courage tranquille dont la sérénité semble planer au-dessus des orages.

J'aimerais à répandre au milieu de vous le sentiment qui m'anime ; mais les événements qui s'accomplissent sous nos yeux parlent assez haut, et, je le sais, il n'est pas besoin d'exciter votre dévouement.

Au nom même de ce dévouement, pour le rendre plus pratique encore et plus efficace dans le présent et dnns l'avenir, j'aime

(i) l'été des saints apôtres Pierre et Paul.

mieux faire avec vous au Cercle catholique lui-même l'application de ce principe de la sainte unité :

Unum corpus tnuîtï sumus. Tous ensemble vous ne faites qu'un seul corps, vous êtes les membres d'un même corps.

Voyez le corps de l'homme, que de membres divers le composent!

Mais le même sang circule en tous, mais la même âme les anime, mais ils se prêtent tous un mutuel secours. Chacun sert le corps à sa manière, et ce commun dévouement de tous et de chacun fait la vie et le salut du corps, parce qu'il en fait l'active unité.

Qu'il en soit ainsi parmi vous, Messieurs ; dans cette famille catholique du Cercle, où vous ne faites qu'un seul corps moral, où vous êtes tous, pour ainsi dire, les membres les uns des autres, qu'une même affection confonde

tous les cœurs en un seul cœur; qu'une même foi unisse tous les esprits en un seul esprit; qu'un même dévouement vous anime tous pour le bien de chacun des membres, qu'il circule, comme le sang, dans le corps, et que tous et chacun trouvent le bonheur et la vie dans cette généreuse unité.

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