C'est la figure qu'où appelle catachrèse
au sculpteur qui lire une figure d'un bloc de marbre. Quand les lettres de commerce font courir le mois et l'année, quand les règlements administratifs font cou7nr les appointements des fonctionnaires, soyez sûres que les rédacteurs ne croient pas faire une figure, et que nulle forme légère et mobile ne passe devant leurs yeux : ils ne voient pas d'autres mots pour ce qu'ils veulent dire. Le créancier qui apprend que son débiteur suspend ses payements ne voit aucune image là-dedans, et ne se représente rien que l'ennui de n'être pas payé. Le préfet qui suspend un maire, ne se le figure pas autrement qu'exclu pour un temps de la mairie. Quelle exubérante fantaisie, quelle richesse d'inventions grotesques et imprévues le langage vulgaire fournirait, si l'on voulait rappeler à leur sens propre toud s les métaphores qu'on fait sans cesse sans s'en douter et sans pouvoir faire autrement! Il n'y aurait presque point de phrase que le crayon du dessinateur ne pût traduire : et que de fois la traduction serait une caricature! Je n'ai point à m'arrêter ici sur ces métaphores inconscientes et effacées, qui sont l'expression pure et propre des objets. On devra seulement remanjuer (ju'il ne faut, quand on les emploie, ni les modifier ni les développer : il y faut du moins beaucoup de précaution et une grande légèreté de main. Sinon, en voulant y faire reparaître le sens métaphorique, on s'exposerait à parler le langage des Précieuses ridirufcs.
<( Mais de grâco, Monsieur, ne soyez [i.is iiicxoiablo à ce laiitriiil (jiii voiis tend les brus il y a un quart d'houre; contentez un poil l'envie qu'il a de vous embrasser. »
La véritable métaphore présente à la fois deux objols à l'imagination, l'un qui est dans le sens propre du mol, l'autre qui par le moyen du premier s'éveille dans la peiiséfl. Généralement elle contient en germe une coin
paraison, et manifeste une certaine communauté de nature ou d'état entre les deux objets qu'elle accouple.
Le sang de vos rois crie et n'est point écouté.
(Racine.)
Lorsque je vois, parmi tant d'hommes différents, Pas une étoile fixe, et tant d'astres enfants.
(Racine.)
Le soir vint : l'orgue en deuil se tut dans le saint lieu.
(V. Hugo.)
La nuit vint : tout se tut; les flambeaux s'éteignirent ; Dans les bois assombris les ruisseaux se plaignirent.
(V. Hugo.)
Sa barbe était d'argent, comme un ruisseau d'avril.
(V. Hugo.)
Les éléphants rugueux, voyageurs lents et rudes,
Vont au pays natal à travers les déserts
Et creusant par derrière un sillon sablonneux, Les pèlerins massifs suivent leur patriarche.
(Leconte de Lisle.)
Souvent la métaphore se continue en plusieurs mots, dont l'un exprime la comparaison des deux objets, et les autres ce que l'on compare en eux. Ainsi Rotrou appelle les jeunes martyrs du christianisme :
Ces fruits à peine éclos, déjà mûrs pour les cieux.
Ailleurs l'objet auquel on compare celui qu'on veut faire connaître, et d'où se tire la métaphore, n'est pas désigné : il n'est révélé que par les qualités qui lui sont propres, et qu'on attribue à l'autre. C'est ce qui arrive toutes les fois que la métaphore porte sur un verbe ou un adjectif. V. Hugo, comparant la France à un vaisseau, n'a pas nommé le vaisseau , quoiqu'il pût le faire sans viole/ice
entrer dans son vers, et il a préféré écrire, enserrant la métapliore entre deux mots propres :
Nous sommes un pays désemparé, qui flotte, Sans boussole, sans mâts, sans ancre, sans pilote, Sans guide, à la dérive, au gré du vent hautain, Dans rondulation obscure du destin.
Le sentiment qui crée la métaphore peut, de l'idée sur laquelle elle est née, se communiquer aux idées voisines, et les transformer en images analogues. Quand V. Hugo eut vu de ses yeux de poète la terre, non échauffée par le soleil, mais se chauffant au soleil, elle lui parut naturellement/rtVeuse plutôt que froide, et ce dernier mot précisant l'image, la poussa à s'assimiler encore les idées prochaines :
Frileuse, elle se cliauffe au soleil éternel. Rit, et fait cercle avec les planètes du ciel. Comme des sœurs autour de 1 atre.
Ailleurs, la vulgaire comparaison du croissant de la lune à une faucille, gagnant par une contagion semhiabie les autres idées réunies dans la môme phrase, entourant l'image primitive d'images complémentaires, a créé un merveilleux tableau :
Tout reposait dans Ur et dans Jcriinadclh; Les astres émaillaient le ciel profond et sombre; Le croissant fln et clair, parmi ces fleurs de l'ombre, Mrillail à l'occident, et Ruth se demandait, Immobile, ouvrant l'œil ù moitié sous ses voiles, Qu(^ dieu, quel moissonneur de l'éternel été Avait, on s'en allant, négligemment joté Celte faucille d'or dans le cfutmp des étoitcx.
11 arrive que la métaphore, dans cette extension spontanée, Icint de sa couleur tout un groupe d'idées : elle
devient alors indépendante, elle se suffit à elle-même, et le sens propre des mots qui sont assemblés dans la phrase et dérivent tous de la même image, contente l'esprit, en dehors de toute réflexion sur le sens figuré. La métaphore tourne alors à l'allégorie.
Ce vieillard possédait des champs de blés et d'orge ; 11 était, quoique riche, à la justice enchn; // n'avait pas de fange en Veau de son moulin, Il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa forge.
(V. Hugo.)
Vouloir classer les métaphores usitées serait faire le dénombrement de tous les rapports perçus dans l'univers par l'esprit de l'homme : vouloir répartir en catégories les métaphores possibles serait aussi chimérique que de prétendre faire le tableau des découvertes futures de l'humanité. Tout lient à tout ; tout peut se comparer à tout, il suffit d'un moment pour qu'un rapport inaperçu soit perçu et qu'il existe au moins dans l'esprit qui le perçoit.
Cependant on a distingué certaines espèces de métaphores *, dont il est assez aisé de donner la formule : ce sont celles où l'idée que l'on a dans l'esprit, et celle dont on applique l'expression à la première, sont entre elles dans un rapport simple, nettement défini, permanent même, et dépendant le moins possible de la fantaisie de l'écrivain, connu de tous ou facilement perceptible à tous. Ainsi l'on nomme la cause pour l'effet; l'effet pour la cause; l'instrument pour l'acte ou l'acteur ; l'œuvre pour l'auteur ; les dieux pour les actions, les objets, les éléments auxquels ils président ; le contenant pour le contenu ; la résidence pour l'habitant; le lieu d'origine pour le produit; le signe pour la chose signifiée; le possesseur pour la chose possédée; les parties du corps pour les facultés ou les qualités dont on