CHAPITRE V
lilPORTANCE DE LA DIGNITE MORALE.. ET MOYENS DE l"iNSPIRER.
I. Inconvénients de l'impolitesse envers les enfants. II. Vice des aumônes mondaines.
§ I. Inconvénients de l'impolitesse envers les enfants.
Il faudra de bonne heure éveiller chez nos pupilles le sentiment de leur dignité morale, et travailler à les en pénétrer en veillant sur nos manières envers eux, autant que sur nos propres ma-nières envers les autres. En général, on traite les enfants avec trop peu de façon. On manque d'égards pour eux. On leur parle despotiquement comme à des esclaves, ou impoliment comme à de viles créatures. Oublierait-on que l'enfant est le dépositaire de toutes les nobles facultés de l'homme futur; qu'à ce titre il a droit à notre politesse, à notre estime; et que. sous ce poids de dédain dont on l'accable sans motifs et sans aucun souci, va peut-être se llétrir ce salutaire instinct de dignité,
qui, bien gouverné, devient le plus ferme appui de la morale humaine ! C'est de cet oubli des égards dus à la première jeunesse, que naît en grande partie la grossièreté parmi les hommes. L'effet naturel de votre dédain, c'est d'abolir dans le cœur de l'enfant la faculté du respect pour soi-même; et cet effet a des conséquences déplorables. Devant quelle autorité rougira l'homme qui ne sait pas rougir devant sa conscience ? Quelle bassesse trouvera-t-il indigne de lui, l'homme qui ne s'estime au-dessus de rien? 11 ne sera arrêté dans la voie de perdition que par la crainte des châtiments qu'inflige la société, et il bravera ses mépris auxquels vous l'avez accoutumé. Il n'y a qu'à l'œil de Dieu et à celui de sa conscience qu'on ne puisse échapper; mais l homme dont nous parlons ne connaît pas ces juges suprêmes; il ne connaît que la Cour d'assises, et il se rendra coupable toutes les fois qu'il aura l'espoir de tiomperla justice. Trop souvent, sans doute, un maître a lieu de devenir sérieux et de réprimander; mais ne peut- X)n devenir sérieux sans brusquerie? et ne peut-on réprimander sans dire des injures? « S'il y avait quelque chose de meilleur que la douceur, dit saint François de Sales, Dieu nous l'aurait appris. » Je le répète, et je le crois fermement, il y a une maniîire noble de faire toute chose, et chez l'insti-
tuteur surtout , cette manière est de première né-
cessite.
§ II. Vice des aumônes mondaines.
Il est encore un moyen de déconsidérer les enfants pauvres, c'est la façon dont on exerce envers eux la charité. Je n'ai jamais pu me défendre d'un sentiment pénible, chaque fois que j'ai vu des distributions publiques de charité. Chaque fois que j'ai vu des personnes respectables et bien intentionnées, non-seulement ne pas interdire, mais autoriser, mais accomplir elles-mêmes ces distributions immorales 1 On ne songe donc pas à leurs malheureuses conséquences pour l'avenir!... Tous ces intrépides et vieux mendiants éhontés qui vous accostent dans les rues, qui aftrontent, sans jamais se déconcerter, vos refus et vos mépris, ont commencé à mendier quand ils étaient jeunes, croyezle ; et ce sont vos aumônes publiques qui le leur ont appris !
Quand vous venez dans nos asiles, bienfaiteurs des pauvres, vous êtes heureux d'y apporter le bien; vous aimez à le faire de vos mains, et la joie que vous en ressentez est peinte sur vos traits. Il y a ici quelque inspiration divine, car celui qui donne semble égaler en bonheur celui qui reçoit. Mais cette joie en vous est-elle bien fraternelle?
bien selon l'esprit du Christ, père et frère des pauvres? Pour répondre non à moi, mais à vousmême, interrogez seulement les dispositions secrètes de votre cœur, et demandez-vous si elles sont telles, en faisant cette aumône, que vous supposant dans l'indigence, avec la délicatesse actuelle de vos sentiments , vous pussiez la recevoir sans rougir?...
Et si l'enfant allait deviner l'impression qui se cache en vous (car tous les se:rets du cœur transpirent), n'en rejaillirait-il pas sur lui-même, à ses propres yeux, un peu de cette déconsidération qui est la première impulsion vers toutes les actions coupables^?
Puis, quelque riches et bienfaisants que vous soyez, vous plaira-t-il de donner tous les jours? de subvenir à tous les besoins? Celui que la misère harcèle ne se lasse point de demander; et que lui répondrez-vous s'il va demain vous prier de lui faire l'aumône comme aujourd'hui? Et il le fera,
1. A Dieu ne plaise que cette observation s'adresse à toutes les personries qui font l'aumône ! J'en ai vu quelques-unes donner avec tant de charme, tant de délicatesse, tant de vraie charité, que l'excès de ma reconnaissance ne me laissait point de niots pour la leur témoigner au nom de mes enfants pauvres. La critique ne tombe que sur ceux qui la méritent, faute sans doute d'avoir assez approfondi ce qu'il y a de pieux et d'élevé dans l'accomplissement de cette oblijj'aiiuu divine.
soyez-en sûr : vous n'y avez mis aucun mystère, il n'y mettra aucun scrupule. Vous n'avez pris aucun ménagement, il n'y supposera aucune honte. Si vous rejetez sa supplique , il osera insister, parce qu'il sait que vous donnez quand vous voulez ; aussi, il s'efforcera de vous le faire vouloir. Il vous peindra sa misère, il l'exagérera peut-être, s'il le juge nécessaire pour vaincre vos refus, et il ajoutera ainsi le mensonge à l'importunité. Si malgré ses instances vous demeurez inflexibles, il s'en ira mécontent de vous plutôt que de lui même, et complètement dégagé de la reconnaissance qu'il vous portait la veille.
Si, au contraire, vous vous laissez toucher, ou que, cédant à son obsession, vous lui donniez encore, il se dira tout bas, en emportant votre bienfait : <t C'est bon! il ne faut que savoir s'y prendre. « Et le voilà affranchi de l'obligation assujettissante du travail. Désormais il va compter sur la charité publique pour soutenir sa vie; il va la regarder comme son droit; et si un passant la lui refuse, il va le poursuivre, s'attacher à ses pas, l'assiéger de ses plaintes ou de ses mensonges, de ses plaies et de ses infirmités vraies ou factices. Et les tribunaux sont impuissants à l'en empêcher, car cest une habitude prise de jeunesse^ et grâce à l'oisiveté, ses besoins aujourd'hui sont devenus réels et pressants.
L'aumône est un expédient de précepte divin. L'aumône est et sera, tant qu'il y aura des pauvres, un devoir tellement absolu, qu'il n'y en a pas de plus impérieux. Ce n'est donc point l'aumône que j'entends blâmer, à Dieu ne plaise! C'est la forme dont on la revêt trop souvent ; c'est l'inconséquence, le manque de tact, l'ostentation. C'est l'absence de charité vraie, affectueuse et discrète. C'est tout ce qui accuse certaines aumônes de n'avoir point été inspirées uniquement par le cœur.
Assurément, il vaudrait cent fois mieux donner, n'importe comment, dùt-on favoriser la fainéantise, que de ne pas donner, par la crainte de donner maladroitement et au risque de laisser quelqu'un de nos frères mourir de faim. Faites l'aumône, mais, en même temps, apprenez à la bien faire. Comme nous vivons à une époque et dans un monde où la mendicité est à la fois une chose dégradante et une pente qui mène au crime, il faut l'abolir... ou plutôt, il faut, spontanément, la rendre inutile en encourageant le travail, par de meilleurs salaires, à pourvoir aux besoins qu'il a pour objet de satisfaire. Mais, pour ôter aussi la mendicité des habitudes morales , il faut donner avec un silence et un mystère qui l'intimident, et non avec cette publicité qui l'autorise et l'entretient!
Je fus un jour témoin d'une scène douloureuse
et alarmante tout à la fois. Une dame avait apporté et distribuait ouvertement de petits effets à mes pupilles. Ce mode de faire la charité contrastait si fort avec ce que j'avais pris à tâche de leur inculquer sur la dignité morale, que d'abord quelques enfants reçurent avec timidité, hésitation. Mais peu à peu chacun s'enhardit et, craignant d'être oublié, demanda, tenditla main... et comme la dame ne pouvait satisfaire tous les enfants à la fois, comme d'ailleurs il n'y avait pas d'effets pour chacun, la convoitise leur lit perdre toute pudeur: ils se levèrent, se culbutèrent pour assiéger de plus près la distributrice, et produisirent ainsi un bruyant désordre, exemple de ce que peut faire oser l'appât du bien-être, quand une fois on a vaincu cette fierté de l'âme que l'éducation doit nous donner pour frein.
Quant à moi, qui n'avais pu prévoir cet événement, qui n'avais pas le droit de l'empêcher, les choses étant ainsi établies, je n'eus pas la force de capituler avec le scandale : je fis connaître au comité les pensées que je viens d'exprimer ici, et j'eus bientôt le bonheur de voir adopter un système d'aumônes cachées et silencieuses.
Vous aussi, chères collègues, pénétrez-vous de ces sentiments, et faites-les prévaloir dans toute l'étendue de votre influence.