CHAPITRE ÏX
DE LA POLICE PRÉVENTIVE ET RÉPRESSIVE DANS LES SALLES d'asile.
I. Différer quelquefois la répression; ne pas reprendre plusieurs coupables à la fois. — II. Indulgence pour les fautes passagères. — 1!I. Sévérité pour les vices durables. — IV. Du vol par ignorance. — '7. Des échinges et des dons entre les enfants. — Vf. De la colère furieuse chez les enfants. — VII. Ne provoquer ni permettre la délation. — VIII. Manière de rechercher l'auteur d'un vol. — ÎX. La réprimande doit d'abord être secrète. — X. Manière de faciliter le bien, surtout aux enfants endurcis. — XI. Moyens de provo(]uer le repentir. — XII. Exercer les enfants à écouter ia voix de leur conscience.
§ I. Différer quelquefois la répression; ne pas reprendre plusieurs coupables à la fois.
Il y a des fautes légères et de peu de conséquence qu'il faut reprendre sur l'heure, de peur que l'impression s'étant effacée dans Tesprit des enfants, une répression tardive ne leur semble une satisfaction de rancune personnelle. Alais dans beaucoup de cas , il est à propos de différer la répression. Outre la pénible attente d'une peine,
attente qui produit souvent plus d'effet que la peine elle-même, un délai a l'avantage de préparer le coupable, et de prévenir ce premier mouvement de résistance et de rébellion qui agite beaucoup d'enfants à l'application subite dune répression, quelque méritée qu'elle soit. De plus, les enfants étant pourvus en général d'un tact exquis, pressentent que ce qui naît vite, doit vite s'évanouir; c'est pour cela qu'un mécontentement vif, mais instantané, les émeut souvent beaucoup moins qu'une désapprobation silencieuse et calme.
Il est une salle d'asile dont la cour est entourée de murs très-bas, au delà desquels se trouvent des maisons dont les vitres avaient eu récemment beaucoup à souffrir des pierres que les enfants prenaient l'habitude d'y jeter pour se divertir. Les voisins ayant porté de justes plaintes à la directrice nouvellement arrivée, celle-ci exprima à son troupeau réuni le désir motivé de ne plus voir jeter de pierres par-dessus les murs, tâchant d'en faire comprendre tous les inconvénients, et faisant appel à l'obligeance de ses enfants. Les recommandations de la maîtresse obtinrent quelque résultat; on jeta moins de pierres; pourtant on en jeta encore: c'était passé dans les mœurs. D'ailleurs, les recommandations s'étant adressées à tout le monde, personne ne les avait prises pour
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soi, et chacun se croyait en dehors de l'exhortation. Puis, une grande réunion enhardit, et quand le plaisir tente, on conçoit l'espoir de se cacher dans la foule. Un jour, deux enfants furent saisis en récidive. La maîtresse sentit le besoin d'une leçon qui frappât, et qui fût la dernière ; mais comment la donner? Ce n'était pas une de ces fautes qui indiquent d'elles-mêmes la répression. Il fallait chercher.
C'était pendant une récréation ; la maîtresse envoya les deux coupables sur un banc à l'écart, en leur disant: « Vous cassez des vitres qui ne sont pas à vous; vous donnez un mauvais exemple à mes petits enfants ; je ne puis endurer cela. Demeurez ici jusqu'à ce que je viennevous y prendre. » Ce calme laconique et sévère les glaça, et la promesse de « revenir les prendre » fut comme une épée suspendue sur leur tête.
La conjoncture était embarrassante; il y avait deux coupables à punir : c'était un de trop. Un châtiment moral que l'on subit à deux n'est presque plus humiliant ; et l'on se rit de la honte, quand on n'en rougit pas. La maîtresse le savait, et voici ce qu'elle décida. Au premier coup de cloche pour la classe de deux heures, elle entra dans la salle avec les deux enfants. Elle ht asseoir l'aîné, et sans proférer une parole, elle suspendit à son cou
une des pierres, instrument de sa faute. L'autre enfant étant plus jeune, la maîtresse en tira un prétexte d'être moins sévère, évitant ainsi d'affaiblir la peine en la rendant commune. Elle se borna à le faire tenir debout, les mains au dos, à côté du plus âgé, qui, à cause de son âge, était le plus coupable, et devait être le plus sévèrement réprimé. Quand, les portes étant ouvertes, les enfants défilèrent, ils virent les deux pénitents les yeux baissés, bien honteux, bien contristés!... Dans le domaine de l'imagination, toutes les choses sont ce qu'on les fait; une vive impression marquée sur les physionomies dispensa la maîtresse de tout commentaire. La répression avait été comprise.
Une chose restait seule à expliquer : c'était l'inégalité du tiaitement fait à deux enfants coupables du même délit. La maîtresse raconta une histoire étrangère à ce qui se passait, mais où la responsabilité qui pèse sur les êtres destinés à donner l'exemple se montrait d'une manière presque tragique, et, par l'analogie des devoirs, on comprit encore la différence qui avait été faite par la maîtresse entre les deux coupables.
Depuis ce jour on cessa de jeter des pierres, et chaque fois qu'un nouveau venu voulut se permettre ce plaisir interdit, il fut soudain entouré
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par les enfants qui, l'avertissant de la règle, devinrent autant d'auxiliaires pour la faire observer.
§ IL Indulgence pour les fautes passagères.
La peine du talion, c'est-à-dire un traitement pareil à l'offense, peut être appliquée dans les circonstances qui réclament une éclatante justice ; mais il faut qu'elle soit préparée secrètement, de manière qu'elle puisse paraître comme une conséquence naturelle de la faute commise. Toutefois, j'ai hâte de le dire, et j'éprouve souvent le besoin de le répéter, il faut en général, avec les enfants, une grande indulgence, une charité patiente at infatigable. Nous avons beaucoup de peine à comprendre, nois, esprits faits, préoccupés de nos affaires, que l'on puisse trouver du plaisir à sauter pour sauter, à crier pour faire du bruit, à jeter une pierre pour la voir fendre l'air, et souvent même à se battre avec un ami pour éprouver sa force. Tous ces cris de joie qui nous assourdissent, tous ces enfants qui nous heurtent dans leurs jeux, toute cette pétulance qui tourbillonne autour de nous, nous importunent, nous donnent de l'humeur, nous disposent à la malveillance ; et pour peu qu'une légère faute se commette, nous nous impatientons, nous sévissons !...
sans considérer la valeur de la faute, qui peutêtre même n'est pas une faute.
Les petites imperfections cjii tiennent à l'enfance, et dont l'âge nous corrige, doivent être traitées avec très peu d'importance : ce sont des plantes annuelles qui meurent avec leur saison. Quant aux végétations vivaces, à ces inclinations et à ces habitudes dont le principe est au cœur, et qui grandissent pour Tavenir, nous ne saurions trop avoir l'œil ouvert sur elles, et c'est pour y concentrer notre attention qu'il faut éviter de la fatiguer hors de propos.
§ III. Sév'rité pour les vices durables.
Lorsque vous aurez jugé convenable de soumettre l'enfant à une répression sérieuse, fermez l'oreille à tous les recours en grâce qui pourraient vous être adressés, à moins que vous ne soyez vous-même l'offensé, ou que la grâce ne vous soit demandée par la victime. Dans ce cas, l'indulgence sera une leçon de générosité, et cette générosité, il Siéra de la plus haute importance que vous la fassiez ressortir. Dans tout autre cas, sovcz inexorables. Sans doute, si vous avez agi par humeur, à la légère, il faudra saisir le premier prétexte de réparer voire tort sans l'avouer ; mais si,
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comme je le présume, vous ne vous êtes décidé à sévir que mûrement et sur des motifs graves, si votre rigueur est restée dans les bornes de l'équité, ce que vous avez fait, vous avez dû le faire, et tout ce qui ne changera pas la faute commise ne saurait changer votre devoir.
Si on fait grâce sur l'intercession d'une personne compatissante, l'enfant jugera qu'il existe des moyens de déconcerter la justice ; et dès qu'il cessera de la croire inévitable, il ne se préoccupera plus que de l'éviter. Les enfants sont plus logiciens qu'on ne pense ; et il est certain que leurs inductions vont plus souvent au delà du vrai, qu'elles ne restent en arrière.
Lorsqu'un repentir sincère aura suivi la faute, il ne faudra point abandonner l'enfant à lui-même: ce serait l'exposer à péclier de nouveau. Le grand point est de prévenir le mal. Il faut donc entourer l'enfant de sollicitude, épier les tentations, et lui prêter appui pour 1 empêcher de succomber, jusqu'à ce que la "mauvaise tendance soit tout à fait redressée.
Le récit de quelques faits assez délicats, et trop souvent négligés, qui se présentent chaque jour partout où il y a une réunion d'enfants, fera, mieux que la théorie , saisir les nuances et comprendre les diverses sortes de remèdes qu'on doit appliquer selon les dillérentes circonstances.
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§ IV. Du vol par ignorance.
Apercevez-vous dans les mains d'un enfant un objet plus utile ou plus précieux que ne le sont ordinairement ceux que les parents leur abandonnent, gardez -vous de passer outre sans y faire attention. Commencez par témoigner au possesseur que vous trouvez cet objet très-joli ou trèscurieux, selon le genre d'éloge dont l'objet sera susceptible, car il ne faut pas, même avec les enfants, choquer le bon goût. Cette innocente flatterie charmera votre pupille, et le disposera à vous dire franchement la vérité. Tandis que si vous débutiez par lui dire : « Où avez-vous pr^5cela?»la crainte de votre blâme le porterait à chercher, sinon quelque mensonge , au moins quelque détour.
Quand vous l'aurez, au contraire, disposé à vous parler sans feinte, vous lui demanderez amicalement comment il a fait pour avoir cet objet. Ne lui dites pas : o Qui vous di donné cela? » car si l'enfant l'avait jjris. n'osant peut être l'avouer, vos paroles lui offriraient le secours d'un mensonge tout fait.
Si l'enfant vous répond : C'est un tel qui me l'a donné ; faites venir celui qui a été nommé, et demandez-lui, toujours d'im ton ail'able, comment
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il a fait pour avoir cela. S'il vous répond à son tour : C'est un tel qui me l'a donné, faites venir ce nouveau donateur, et poursuivez vos amicales investigations. Souvent la chaîne des donateurs sera longue; les enfants ne sont point avares. Ne vous lassez pas ; remontez jusqu'au premier. Si vous découvrez que l'objet a été enlevé de la maison paternelle, ne grondez pas : le coupable n'est peutêtre pas coupable; à moins qu'on ne le soit de violer un droit qu'on ignore. Éclairez l'enfant; apprenez-lui que ce qui appartient à ses parents n'est pas plus à lui, bien que cela se trouve dans la maison qu'il appelle chez moi^ que ce qui se trouve dans toute maison étrangère. Dites-lui que nous ne sommes jamais propriétaires et maîtres que de ce que nous avons gagné par notre travail, ou de ce qui nous a été donné par la personne qui en était elle-même propriétaire. Aidez-le à comprendre que, puisque l'objet n'a pas été gagné par lui, et ne lui a pas été donné, il ne lui appartient en aucune façon; et pour qu'il sente bien la différence entre ce qui est notre propriété et ce qui ne l'est pas, faites-lui un petit cadeau en lui disant : Mon ami, ceci est à moi^ je vous le donne; maintenant cet objet est à vous. Vous l'engagerez ensuite à reporter à ses parents ce qu'il leur a enlevé, et vous ferez comprendre aux enfants qui
l'avaient reçu en cadeau, que l'objet ne leur a jamais appartenu réellement, puisque celui qui le leur a donné n'avait point le droit de le faire.
§ V. Des échanges et des dons entre les enfants.
Si un don avait été fait à un enfant par un autre enfant, ou qu'un échange ayant eu lieu entre eux, l'un des deux voulût ensuite annuler l'échange ou reprendre le présent qu'il a fait, examinez d'abord la valeur de l'objet donné, ou la valeur relative des objets échangés, afin de savoir si ces derniers sont à peu près équivalents, ou si le premier n'est point trop considérable pour que l'enfant ait eu le droit d'en disposer. Considérez aussi le rapport des âges entre les enfants : si les âges sont à peu près les mêmes, et qu'il n'y ait pas entre les intelligences une différence très-sensible, maintenez les choses comme elles sont, et enseignez qu'il faut faire de bonne foi, et sérieusement, tout ce qu'on fait. QvC échanger c'est vendre^ et qu'on n'a plus aucun droit sur une chose que l'on a vendue. 11 en est de même pour les choses données.
Si le don avait été fait, si l'échange avait eu lieu par fraude, ou à mauvaise fin, et avec un enfant assez inférieur pour s'être laissé duper, il
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faudrait , sans balancer, rompre le marché ou faire restituer le présent. Prenant ensuite à partie l'enfant coupable, il faudrait l'amener à rougir et à se repentir de son calcul honteux.
Mais si une restitution de l'objet même n'était plus possible (un fruit peut être mangé ; tout autre objet peut être gâté ou perdu), il faudrait obtenir de la conscience de l'enfant qu'il rendît une chose au moins équivalente.
§ YL De la colère furieuse chez les enfants.
S'il arrivait que, par des circonstances indépendantes de votre volonté, un enfant eût été porté à ce degré de colère et d'exaspération où la voix de la raison ne peut plus se faire entendre , n'essayez ni raisonnements, ni prières, ni menaces : tout serait inutile , parce que rien ne serait compris. Le fou furieux ne connaît personne, ni amis, ni ennemis, et son cœur est aussi sourd que son entendement. Bornez-vous à saisir le premier moyen qui se présentera de placer l'enfant dans une situation favorable au rappel de ses sens. Otez de ses yeux l'objet qui l'irrite, et si tout l'irritait, emportez-le dans un endroit où il ne pourra avoir peur, et où vous pourrez le surveiller sans qu'il s'en doute, car il laut qu'il s'y croie absolument seul.
Quelquefois vous pourrez le coucher en feignant de le croire malade, et souvent il le sera en effet. Ces paroxysmes de colère étant plus forts que tout ce qu'on pourrait y opposer, il faut les laisser s'apaiser, car ils ne peuvent avoir de terme que l'épuisement de leur propre violence.
Quand la solitude, le temps et le silence auront calmé le désordre de l'enfant, ne vous pressez pas encore de le raisonner. De pareils ébranlements se prolongent quelquefois plusieurs heures, et vous devez ménager une organisation malade.
§ VIT. Ne provoquer ni permettre la délation.
Si un doniDiage quelconque avait été commis, si une impulsion de désordre avait été donnée, et que l'auteur ne vous en fût pas immédiatement connu, il ne faudrait pas demander : Qui a fait cela ? ni témoigner le désir de le savoir. N'espérez jamais de secours que de votre seule perspicacité. Vos petits enfants ne doivent pas être formés par vous au rôle de délateurs, et il ne conviendrait pas de les autoriser à se croire nécessaires, surtout à vous! Je dis nccessaîrfs^ je ne dis pas utiles. Apprenez-leur qu'ils peuvent très-souvent se rendre utiles, mais faites-leur souvent apprécier qu'ils ne sont pas assez importants pour être nécessaires ^
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c'est-à-dire indispensables. Outre que leur petite vanité pourrait s'étayer de cette opinion que vous avez besoin d'eux, il est bon encore que, dans leur estime, votre discernement pour déjouer tous les artifices se suffise à lui-même. Il faut donc, quand vous êtes embarrassé sur l'auteur d'une faute, que vos enfants ignorent vos embarras, et ils ne pourront plus i'ignorer si, ayant demandé : Qui a fait cela? personne ne vous a répondu.
Mais comme il importe que vous connaissiez tout, et qu'on sache que vous connaissez tout, épiez en silence, observez sans paraître le faire, interrogez les physionomies (les regards d'un coupable récent sont presque toujours furtifs ou fixes) ; vous recueillerez les conversations sans en avoir l'air ; vous ferez parler les uns et les autres de choses diverses, qui souvent vous apporteront un trait de lumière. Puis, quand la preuve sera sortie de tout cela, vous n'en témoignerez rien dans le moment, pour laisser oublier ou passer inaperçu l'indice dernier qui vous l'a procurée. Il faut que tout le monde ignore par quels procédés secrets toutes choses vous sont ainsi connues. Et un peu plus tard, avec calme et assurance, vous porterez l'accusation soit en particulier, soit en public, et vous exhorterez ou jugerez à coup sur.
Plus vous aurez réussi à dissimuler votre en-
quête, plus la source de vos renseignements sera mystérieuse, moins vos enfants conserveront l'espoir de vous dérober leurs fautes dans le secret ou par le mensonge; et votre perspicacité, quoique humaine, rendra plus facile à comprendre cette parole redoutable et consolante : Dieu voit tout!
§ vin. Manière de rechercher Vauteur cVun vol.
Si un larcin a été fait, et que l'enfant lésé vienne s'en plaindre, il faudra tâcher de démêler à son air ou par ses paroles s'il dit la vérité. Dans ce cas, vous vous ferez donner le signalement de l'objet volé, et vous consolerez l'enfant en lui promettant de vous occuper de cela. N'étant pas certain de retrouver ce qu'il a perdu, il serait au moins imprudent de lui en promettre la restitution. Si vos pupilles sont accoutumés à se fier en vos paroles, cette seule promesse de vous occuper ie cela rendra de suite à l'enfant toute sa tranquillité. Vous laisserez écouler quelques heures depuis l'instant présumé du vol, et quind le voleur devra l'avoir oublié, vous trouverez quelque prétexte qui amènera sur le tapis le genre d'objet que vous cherchez. S'agil-il d'un couteau, par exemple, vous feindrez de vouloir couper quelque chose, et vous ne saurez où prendre le couteau