CHAPITRE X
I. Il y a certaines qualités qu'il ne faut pas récompenser. — II. Rôle de l'imagination dans les récompenses. — III. Point de récompenses banales. — IV. Le maître doit combattre ses préventions.
§ I. Il y a certaines qualités qu'il ne faut pas récompenser.
Ce que j'ai dit du choix, de la nature et de l'opportunité des répressions, peut s'appliquer au choix, à la nature, à l'opportunité des récompenses. De même qu'il y a de petites fautes auxquelles il ne faut point appliquer de correction, il y a de petits mérites auxquels il ne faut point donner de récompense. Par exemple, nous excitons de toutes les manières nos aînés à la douceur et à la complaisance pour les tout petits enfants; mais ces dispositions ne doivent pas être récompensées, et même, en y attachant une récompense, on courrait le risque de leur ôter leur désintéressement, c'est-à-dire leur mérite.
De plus, dans la protection que les aînés accor-
dent aux plus jeunes, les uns sont guidés par le désir de se rendre importants; les autres par un sentiment de réelle bienveillance. Il est juste de distinguer dans l'action le motif qui l'a provoquée, afin de traiter l'enfant selon le mérite de ses intentions.
§ II. Rôle de V imagination dans les récompenses.
Les enfants aiment à faire les choses utiles qui sont à leur portée : le leur permettre est quelquefois une distinction à laquelle ils se montrent fort sensibles. Ce plaisir est si vif pour eux qu'il les pousse souvent à entreprendre des travaux audessus de leurs forces. Ne les empêchez point d'abord, s'il n'en résulte aucun danger ; bornez-vous à faire sentir ensuite à l'enfant son insuffisance, et suppléez-la, soit en faisant cesser à point le travail entrepris, soit en en prenant votre part au milieu de vos enfants, et de concert avec eux. Si vous y mettez de la bonne grâce, toute chose vous siéra ; d'ailleurs un travail utile n'est ni bas ni ridicule, et il n'a jamais fait déchoir que ceux qui l'ont accompli à contre-cœur.
Dans quelques asiles, on permet à l'enfant qui B*est bien conduit pendant la classe, de balayer un certain nombre des marches de l'estrade, ou
une partie déterminée de la salle, en proportion avec ses forces. Pour les récompenses comme pour les répressions, l'imagination fait plus que la réalité. Une dame, qui avait des droits dans l'un de nos établissements, objecta un jour que les enfants ne venaient pas à la salle d'asile pour balayer. Il faut citer ce fait de peur que la même objection ne se reproduise. Une pareille sollicitude, née d'ailleurs d'un bon sentiment, prouve seulement que l'esprit qui doit régir les salles d'asile ne s'est pas encore répandu partout. J'ose dire que l'honneur dont nous entourons le travail dans nos salles, non-seulement le rend une récompense ambitionnée aujourd'hui, mais pourra le faire aimer pour le reste de la vie. Qui sait si ce ne sera pas là le premier bienfait moral de notre institution ?
Et comment un travail utile, que l'amitié du maître embellit, ne tenterait-il pas les désirs d'un enfant ? Tout y est bénélice pour lui : on Ta estimé, distingué, puisqu'on l'a choisi entre tous les autres. Il va rendre service, faire plaisir à une personne qu'il aime!... Les enfants, je vous assure, ne font le mal si souvent que parce que l'inaction leur pèse ; ils voudraient de toute leur âme en sortir. Mais vous ne leur offrez que des travaux uniformes, au-dessus de leur force, ou de
leur adresse, ou de l'attention qu'ils peuvent donner. Ou bien vous leur choisissez des occupations tellement futiles, que n'y voyant aucun intérêt, les enfants n'y prennent aucun goût. Ou bien encore vous les imposez à titre de punition, ce qui les rend odieuses. C'est donc votre inadvertance à l'égard de toutes ces petites choses, qui porte beaucoup d'enfants à devenir paresseux, en leur faisant considérer le travail comme une sujétion attristante et détestable.
§ m. Point de récompenses banales.
J'ai dit: point de punitions banales; je dirai: point de récompenses banales. Il y a beaucoup d'actions et d'objets, insignifiants en eux-mêmes, qui, colorés par la teinte que leur donne le maître, prennent une haute importance dans l'esprit des enfants. Ceci oôre aux maîtres un grand choix d'expédients, et prévient, en les rendant inutiles, les châtiments ridicules et les récompenses dispeadieuses.
Les parents qui ont deux ou trois enfants, et qui sont distraits par leurs occupations journalières, trouveront sans doute que la recherche de stimulants toujours neufs, et appropriés aux circonstances, leur prendrait trop de temps, leur donne-
raifc trop de soins ; ils se trompent : cethe science des enfants une fois acquise marche d'elle-même ; l'important c'est de commencer.
L'abus des caresses est encore cliez les parents une chose déplorable ; tandis que chez nous, où les caresses sont plus rares, elles sont le stimulant le plus parfait. Les enfants trop caressés trouvent qu'ils le sont trop, et s'en ennuient ; les enfants moins caressés désirent l'être davantage. Avec les premiers, une caresse n'obtient rien et ne récompense pas ; avec les seconds, une caresse obtient tout et récompense de tout.
Le don de petites images est un genre de récompense fréquemment employé; et il est peut-être bon de conserver cet usage qui flatte les parents, généralement peu capables d'en apprécier d'autres. Pourtant il ne faudrait pas prodiguer cette sorte de récompense : cela rentrerait dans cette banalité que je voudrais détruire. Je connais des directeurs qui ne refusent point à leurs enfants, selon l'occasion, de petits présents, des jouets ou même des bonbons; mais ils le font à titre d'amitié plutôt qu'à titre de récompense. Il vaut mieux, en effet, que la récompense intéresse l'honneur ou le désir de l'estime, plutôt que d'exciter la gourmandise ou le désir de la possession.
Il ne faudra récorancnser un enfant ni pour sa
piété ni pour la sensibilité de son âme, de peur de l'exciter à contrefaire ces divins sentiments et de le pousser à l'hypocrisie. D'ailleurs, les actes de piété et de sensibilité vraies, ceux de haute vertu, n'ont pas besoin d'autre récompense que l'assentiment intérieur ; ce sera au maître de le faire goûter. La pensée d'un Dieu qui voit tout, qui apprécie tout, et qui bénit de là-haut les enfants vertueux, peut, avec la satisfaction intime que met naturellement en nous une bonne action, payer et stimuler mieux que toutes les récompenses du monde. On pourrait quelquefois néanmoins ajouter à cette satisfaction un petit présent, mais il faudrait y mettre une sorte de délicatesse ; il faudrait que le don fût fait comme un souvenir^ non comme un salaire. Il faudrait aussi que la nature de l'objet donné se prêtât à cette interprétation. Un jour, un petit garçon ayant prié Dieu avec une piété exemplaire, sa maîtresse lui dit qu'il avait ressemblé aux petits anges du ciel, et elle lui donna une image, où deux de ces anges étaient agenouillés devant le Christ, en lui disant : « C'est pour vous rappeler, mon enfant, que vous avez prié comme eux. »
De même que la correction pour être fructueuse doit découler de l'action mauvaise ; de même aussi la réx:ompense, pour produire tous ses fruits, doit
paraître un résultat naturel de la bonne action. Il importe que l'instituteur ait le talent de rattacher Tune à l'autre; c'est un grand point de son art. Faites sentir l'enchaînement des faits ; il est plus frappant que celui des mots, et il se grave plus profondément dans le souvenir.
§ IV. Le maître doit combattre ses yrév entions.
Mais, pour distribuer équitablement les répressions et les récompenses, faites taire courageusement la voix secrète des inclinations de votre cœur. Défendez-vous avec un soin extrême contre toute espèce de préventions, favorables ou contraires, que pourraient vous inspirer tels enfants plus ou moins bien doués les uns que les autres. Il est naturel, dit-on, qu'un enfant plus doux et d'un extérieur plus attrayant soit plus aimé et plus caressé. Il est naturel qu'un enfant brut ou de mauvaise nature, ou d'un aspect malpropre et laid, soit dédaigné et repoussé. Mais il faut résister à cet instinct. Il faut que nous luttions de toutes nos forces contre ces impulsions dangereuses. Il faut que nous nous montrions les mêmes pour tous nos enfants quels qu'ils soient, quels que soient leurs parents, et quels que soient ou qu'aient été nos rapports avec eux.
La beauté ou la laideur extérieures des enfants ne sont point des choses que nous devions voir, ni auxquelles nous devions nous arrêter. C'est dans les âmes que nous devons plonger nos regards ; et si nous sommes justes, nous témoignerons au contraire plus d'amitié à l'enfant infirme et disgracié, pour le dédommager, pour relever autant que possible au niveau des autres, cette pauvre créature souvent humiliée.
Si c'est la beauté intérieure qui manque, si c'est l'intelligence ou le cœur qui soit obtus ou vicié, dans ce cas nous aurons besoin de tous nos moyens, jusqu'au dernier, pour combattre le mal ; et nous serons bien coupables si, au moment précis où l'emploi de toutes nos influences devient indispensable, nous allons volontairement nous priver de celle qui est la plus irrésistible : je veux dire l'influence de notre affection.
Mais je l'avoue, nos impressions sont tyranniques, et nous n'avons pas toujours la force nécessaire pour les dominer. J'y suis assujettie tout aussi bien que vous, et c'est parce que j'éprouve ce que vous éprouvez que j'en puis parler. Mais c'est aussi parce que j'ai réussi quelquefois à vaincre les miennes que je peux vous encourager à vaincre les vôtres.
Pour arriver à surmonter ces préventions, l'important c'est de les reconnaître ; car nous les con-
tractons à notre insa, et nous les subissons quelquefois bien longtemps avant de les découvrir. Une personne, un enfant, nous plaît ou nous déplaît dès le commencement, sans que cette impression nous frappe, tant elle nous est naturelle. II ne nous vient pas à 1" esprit d'examiner cette disposition pour savoir ce qu'elle vaut, où elle pourra nous conduire ; et, involontairement, nos manières envers l'enfant ou la personne se règlent sur ce premier point de départ.
Un jour pourtant, si nous sommes de bonne foi et que nous fassions notre examen de conscience, nous nous apercevons que nous ne sommes pas aussi patient, aussi zélé, aussi bienveillant pour celui-ci que pour ceux-là î... Nous nous avouons que nous l'aimons moins, et nous essayons de nous justifier à nos propres yeux en concluant qu'il est de beaucoup plus imparfait que les autres, ce qui pourra se trouver en effst quelquefois. Mais quel mérite aurions-nous donc à n'aimer que des enfants aimables ? A ne cultiver que des naturels qui n'ont presque pas besoin de culture, tant le ciel semble se plaire à les favoriser ! Oserions-nous bien prononcer, en face de notre conscience, que nous sommes patients et dévoués, si nous ne l'étions que pour des enfants qui ne nous donneraient aucune occasion de souûrir?
Si celui-ci est plus imparfait que les autres, il a un plus grand besoin de votre intérêt et de votre sollicitude. Donnez-vous donc tout entier à sa conversion. Au lieu de le repousser, attirez-le à vous, attachez-vous à lui. Au lieu de le maltraiter, ce qui le rendrait plus brutal ; ou de le rendre plus malheureux, ce qui le rendrait plus méchant ; faites de lui, non sans doute l'objet de vos complaisances, mais celui de votre dévouement de toutes les heures. Et si, après avoir fait sincèrement tous vos eJB'orts pour l'aimer, vous n'avez pu y réussir, agissez envers lui comme si vous l'aimiez; et que Dieu soit seul à savoir qu'en effet vous ne l'aimez pas.
Je suis loin de prétendre que plus un enfant est indocile et mal disposé, plus nous devions le trouver aimable et lui témoigner de satisfaction : ce serait un absurde contre-sens. Mais je dis qu'il ne faut pas pour cela le haïr; d'abord, parce que, la haine étant de nature à ne produire jamais rien de bon, la vôtre ne saurait convertir votre enfant, et qu'elle serait un mauvais exemple pour lui et ses frères. Ensuite, parce que vous commettriez une grande injustice, en faisant peser sur l'enfant une haine due seulement aux funestes semences de corruption dont sans doute il a été infecté depuis sa naissance. La justice des hommes est bien erronée,
et pourtant ce n'est pas sur la victime qu'elle fait d'ordinaire tomber le châtiment.
1 Pauvres petits enfants ! saisis peut-être dès le sein de leur mère par le vice honteux qui détruit une à une toutes les plus belles affections de l'âme, tarit la source des jouissances les plus pures, déflore les croyances de la jeunesse, sape les convictions de l'âge mûr, subjugue la conscience, et pose enfin sur le front de ses victimes, comme un sceau de réprobation, l'impudeur du cynisme !... Pauvres enfants ! ah ! si ce ne sont pas là des raisons pour les aimer, que ce ne soient pas au moins des prétextes pour les haïri