‹ Conseils sur la direction des salles d'asileChapitre 7 sur 28 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

DE l'affection ; NÉCESSITÉ DE LA SUBSTITUER A LA SÉVÉRITÉ.

I. Pouvoir de l'affection. — II. Moyen de se faire aimer. — III. Difficultés de la position de l'instituteur à l'égard de ses élèves. — JV. De l'indulgence et des punitions. — V. Différence entre le châtiment et la répression; utilité de celle-ci. — VI. Cause du vrai repentir chez les enfants.

§ I. Pouvoir de V affection.

J'ai souvent entendu dire qu'il y avait des enfants tellement imparfaits, qu'on se demandait s'il n'eût pas mieux valu pour eux de n'avoir jamais vu le jour!

Ce jugement ne serait-il pas téméraire?

Écoutez, et n'oubliez point une chose faite pour soutenir le courage contre toutes les difficultés :

Il n'est pas un enfant, quelque endurci qu'il soit, qui ne se laisse prendre à l'affection qu'on lui témoigne , quand une fois on a su lui faire trouver du charme à cette afiection.

DE l'afff.ction. 21

H n'est pas un être aimant qui ne désire faire ce qui plaît à l'être aimé , afin de lui devenir agréable.

Il n'y a donc pas un être aimé qui ne puisse transformer celui qui l'aime ; détruire en lui les mauvais penchants; y susciter de louables désirs; établir des convictions dans son cœur, et vivifier son intelligence.

Voilà le secret des bons instituteurs, la véritable puissance morale qui, mieux que les lois, mieux que les sciences , mieux que les spéculations de tous les siècles, pourra civiliser et pacifier le monde.

§ II. Moyen de se faire aimer.

Mais pour que les enfants vous aiment, aimezles. Aimez-les non des hauteurs du point de vue philanthropique, vous seriez trop loin d'eux : aimez tous les enfants du globe si vous avez l'âme assez vaste; mais aimez par-dessus tout, et en particulier, chacun de ceux qui sont confiés à vos soins. N'en acceptez plutôt qu'un petit nombre, en rapport avec vos forces , qu'il ne dépend pas de vous d'augmenter; et ces enfants peu nombreux , aimez-les bien , à leur manière pour qu'ils comprennent que vous les aimez,

22 DE l'affection.

comme vous vous rapprochez de leurs expressions pour qu'ils comprennent ce que vous leur dites. Pas d'affection abstraite; beaucoup d'affection pratique! Les enfants ne regardent pas au delà du présent, et ils ne pourront jamais concevoir comment un maître au regard sévère, qui ne caresse point, qui corrige rudement, agit ainsi par intérêt pour ses pupilles , et en vue de leur plus grand bonheur. Faites, au contraire, que l'amitié que vous leur portez et le bien que vous leur voulez soient évidents , afin que leurs jeunes cœurs vous rendent tendresse pour tendresse.

Ainsi, que l'instituteur jaloux de remplir ses devoirs, désireux de bons résultats pour ses élèves, et de paix intime pour lui-même, s'exerce avec zèle à aimer les enfants. Qu'il puise en cet amour ses inspirations, sa patience; qu'il ne cherche rien ailleurs, si ce n'est en Dieu, car pour le maître comme pour les enfants tout est là, rien que là*.

1. On raconte du pieux et modeste Jean Oberlin, pasteur au Ban-de-la-Roche, qu'un jour un maître d'école des environs vint lui demander comment il faisait pour obtenir de ses pupilles tout ce qu'il souhaitait, tandis que lui n'obtenaitrien des siens, bien que pourtant il les battît pour les moindres fautes. C'est apparemment, répondit Oberlin, parce que je les traite d'une manière tout opposée. Et en eiïet, s;i manière était toute patiente et tout aiïectueuse.

DE l'affection. 23

A l'aôection il faut joindre la juHice.

Les enfants différant les uns des autres, le traitement qui convient à celui-ci peut ne pas convenir à celui-là; mais ce qui convient à tous indistinctement, c'est la justice et l'affection. Séparées, ces deux vertus de l'instituteur pourraient être l'une trop sévère, l'autre abusive; réunies, l'affection tempère la justice, et la justice régularise l'afiection. La conduite du maître doit donc se régler d'après ce principe, et n'en être qu'une application sous toutes les formes.

§ III. Difficultés de la position de Vinstituteur à Végard de ses élèves.

Envisagée d'un certain point de vue, la position d'un instituteur à l'égard de ses élèves est toute d'opposition, de lutte, je dirais presque : ennemie. Il est là pour combattre en eux tout ce qui est mauvais , et pour favoriser uniquement ce qui est bon; mais comme les mauvaises inspirations se montrent souvent très nombreuses, il s'ensuit que le maître met une entrave aux désirs des enfants dans la plupart des circonstances. Quel art , ou plutôt quel fonds immense de tendresse et d'amour, ne lui faut-il donc pas pour empêcher ses élèves de le détester et de secouer

2'i DE l'affection.

son joug; pour empêcher leur intelligence de se rétrécir par la crainte, leur cœur de se dessécher par la haine, leur conscience de se pervertir par la ruse, ou de se dépraver par l'endurcissement !

Et si le maître n a pas l'amour des enfants, où prendra-t-il pour lui-même le secret de cette pénétration qui sonde le fond des cœurs, et ne se trouve jamais en défaut; de ces mille ressources subites, de ces mille manières imprévues d'appliquer son influence, qui constituent toute son autorité? Et si l'exercice de son ministère ne le rend pas chaque jour meilleur que la veille, comment fera-t-il pour éviter d'y devenir méchant? Il n'y a pas de milieu entre ces deux extrémités : si votre direction est bonne, vous obtiendrez des résultats fructueux et salutaires ; si votre direction est vicieuse, tout s'empirera; les élèves, par l'oppression du maître ; le maître, par l'insubordination de ses élèves. Et quel affligeant spectacle que les réactions coLtinuelles d'un si déplorable état de choses! L'entant est faible, et commet une faute ; le maître est implacable, et l'on ment pour éviter la correction Mais la première fois on ment maladroitement, le maître s'en aperçoit, et au lieu d'une faute il et punit deux, ce qui, justifiant la première im|>ression de l'eufant, l'avertit

DE l'affection. 25

de mieux mentir une autre fois : et ce funeste résultat manque rarement d'arriver. Mais un maître qui ne pardonne jamais a souvent occasion de punir. Il punit sans discernement, parce que son cœur ne l'éclairé point. Les punitions s'usent et la sensibilité s'émousse. Les enfants s'endurcissent et le maître s'aigrit. La haine et le dégoût du travail entrent dans le cœur des élèves ; la colère et le désir de la vengeance naissent de l'amour-propre blessé du maître. Dès lors tout est perdu. Que dis-je? tout était perdu dès le premier jour, dès la première heure; car lorsqu'on s'est engagé dans une mauvaise voie, si c'est le dernier pas qui rencontre la catastrophe, c'est le premier qui nous y a conduit.

Le maître alors n'a que deux partis à prendre : s'il ne reconnaît pas la cause des déplorables effets qu'il obtient, il faut qu'il renonce à l'enseignement ; il porterait partout avec lui le même désordre. S'il reconnaît cette cause (et cela annoncerait du jugement et de la bonne foi), il faut qu'il change de système. Cela ne suffira pas encore, il aura besoin de changer aussi de pupilles ; car d'anciens griefs ne s'oublient pas à volonté. L'estime perdue ne se reconquiert point par un nouveau programme, et les impressions de ce genre demeurent gravées dans la mémoire des

26 DE l'affection

enfants, au moins autant que dans celle des

hommes.

§ IV. De rindulgence et des punitions.

Je ne dirai point maintenant qu'il faut craindre d'avoir trop d'indulgence. Le sentiment qui porte réellement le nom d'indulgence est une chose si honne, que c'est peut-être la seule des choses d'ici-bas dont l'excès ne soit pas dangereux 1 Mais souvent , et à tort , on appelle indulgence la faiblesse qui craint de sévir; l'indifférence qui ne se donne aucune peine; et l'incapacité déguisée qui ne sait jamais comment s'y prendre. Tout cela n'est point l'indulgence. L'indulgence vient de la sagacité du cœur; elle est clairvoyante et courageuse ; elle ne craint ni n'hésite, et elle ne néglige quoi que ce soit ; mais elle interroge les intentions qui constituent la culpabiUté, non les résultats qui dépendent des circonstances étrangères. Ne soyez jamais ni faibles^ ni indifférents, ni incapables, si cela se peut; mais soyez indulgents, tâchez de pouvoir l'être souvent. Eh! pourquoi punir et punir sans cesse ? La punition rend l'enfant malheureux ou le laisse froid : s'il reste froid, qu'aurez-vous gagné? S'il s'afflige... Ah! croyezvous que le chagrin nous rende meilleurs? Le

DE l'affection. 27.

chagrin aigrit le cœur et lui enlève la confiance ; il nous montre tout ce qui nous entoure hostile, menaçant : c'est de la souffrance morale qu'aux premiers jours du monde a dû naître la haine, cette maladie de l'âme la plus affreuse de toutes! Et puis quelquefois la punition ressemble si fort à un mouvement de vengeance!... et ne serait-on pas fondé à croire qu'elle en participe, au moins dans certains cas, lorsque par exemple, le maître, ayant puni avec emportement et violence un acte qui l'intéressait personnellement, se donne aux yeux de ses élèves, par son air ou par ses paroles, la déplorable satisfaction d'une triste représaille ?

Un des instituteurs les plus capables et les mieux intentionnés me disait une fois : « Les punitions, comme on les entend en général, ne développent guère que la crainte et la ruse; mais c'est un expédient auquel je conviens qu'on peut quelquefois avoir recours. Quant à moi, je ne l'emploie que comme le poison en médecine, et encore c'est moins pour guérir les enfants que pour flatter mes propres maladies. » Quel aveu ! et combien de maîtres seraient obligés de se le faire à eux-mêmes, s'ils voulaient examiner sincèrement leurs secrets motifs 1

28 DE l'affection.

§ V. Différence entre le châtiment et la répression; utilité de celle-ci.

En principe, la correction ou le traitement que demande toute faute commise peut être envisagé sous deux points de vue différents, c'est-à-dire comme châtiment, et comme répression.

Le châtiment est la satisfaction à une justice absolue qui , indépendamment des résultats , veut que tout coupable soit traité selon la grandeur de sa faute, abstraction faite de la miséricorde divine, qui pardonne si souvent !

La répression , c'est la digue opposée à l'invasion ou à l'accroissement du mal, pour en arrêter les progrès.

A l'âge de quatre ans , et c'est l'âge moyen de nos pupilles , j'allais à l'école chez une vieille et digne femme qui gardait des enfants et nous apprenait à lire. Un jour il arriva qu'une petite fille que j'aimais tendrement me pinça tout à coup la main de manière à y marquer ses ongles. Cette méchanceté sans cause, et surtout cette ingratitude envers moi me révoltèrent si fort, que dans ma trop vive indignation je lançai de toutes mes forces un coup sur le visage de la petite fille. J'atteignis le nez, et le sang partit!... A cette vue

DE l'affection. ^^

ma colère se changea en un remords affreux ! Mais la maîtresse, usant de la méthode habituelle, me châtia, et comment?... en m'aff"ublant de la robe de pénitence , banale punition de toutes les fautes! Eh bien, je le demande, quelle relation y avait-il entre ce traitement et la faute que j'avais commise? A quel mal remédiait-il? Quel mal prévenait-il? Aucun. Mais f avais fait souffrir^ il fallait que je souffrisse : voilà le châtiment.

Cependant, comme nous n'avons pas le talent de lire distinctement ce qui se passe dans les cœurs, nous n'avons pas non plus celui de châtier judicieusement les coupables, et il doit arriver souvent ce qui eut lieu cette fois : châtiment injuste et inutile. Injuste , parce que le désespoir que j'éprouvais à la vue du sang que j'avais fait couler était tel, qu'il me rendait plutôt digne de compassion moi-même, puisque dès le jour la fièvre me prit. Inutile, parce que mon repentir me dominait à ce point qu'il me rendait complètement insensible à tout le reste.

Laissons le châtiment à Dieu : lui seul sonde les cœurs ; lui seul est assez saint et assez infail lible pour payer chacun équilablement, selon la va leur de ses œuvres. Quant à la répression, elle est à la portée de nos faibles lumières ; et nous avons

30 DE l'affection.

non-seulement le droit, mais encore la mission de l'exercer; car nous avons tous pour droit légitime de nous mettre à l'abri des méchants, de nous préserver de leurs attaques.

L'art de la répression consiste à faire retomber la faute sur celui qui l'a commise, en faisant peser sur lui seul, autant que possible tous les inconvénients. Tant pis s'ils sont graves; la leçon en aura plus de force. La répression, appliquée d'une manière intelligente, est un des moyens d'éducation les plus actifs et les plus immanquables. Gela se conçoit clairement, puisqu'elle fait que toujours le dernier résultat de nos actes rejaillit sur nousmêmes. Voir et tolérer une mauvaise action est une des plus grandes fautes que puisse commettre l'instituteur. Qu'il ferme les yeux s'il ne se sent pas capable d'agir, ou qu'il fasse en sorte que toujours l'action mauvaise entraîne après elle naturellement une conséquence mauvaise pour l'enfant qui l'a commise. Par exemple si, au signal de se lever, un enfant mutin reste assis, que le maître l'invite à demeurer à sa place, et qu'il emmène tous les autres à une leçon qui devra se transformer alors en véritable partie de plaisir. — Si, par vivacité naturelle ou par étourderie, un enfant se montre mauvais voisin, que le maître lui fasse comprendre le danger qu'il y a pour ses ca-

DE l'affection. 31

marades à être placés près de lui ; qu'il Féloigne d'eux en conséquence; qu'il l'isole dans un coin où l'enfant ne tardera pas à s'ennuyer, mais où on le laissera assez longtemps pour qu'il apprécie les inconvénients de sa conduite.

On conçoit que, d'après ce système, les répressions ne résultant point du caprice ou de la volonté du maître, mais découlant comme forcément de la faute de l'enfant, ne sauraient provoquer ni murmures, ni rancune, ni haine, ni aucune de ces réactions funestes, fruits inévitables des punitions banales ou arbitraires.

§ VI. Cause du vrai repentir chez les enfants.

Quelquefois, lorsque vous avez mis un enfaut à genoux^ vous l'avez vu fondre en larmes, et vous vous êtes dit : C'est bon, le voilà bien corrigé. Mais non ! il pleurait d'orgueil blessé, ou, ce qui est bien pis, de compassion pour lui-même; et du moment où il se considérait comme opprimé, quel nom vous donnait-il, à vous son oppresseur! Je sais autant que vous combien Ja passion est injuste, chez l'enfant comme chez l'adulte; c'est pour cela que vous ne devez agir ni pendant la sienne ni pendant la vôtre.

Un autre jour, l'enfant mis à l'écart et demeuré

32 DE l'affection.

impassible tant qu'il n'a songé qu'à lui seul, a fini par ressentir une véritable douleur et verser des larmes de véritable repentir. Cet heureux changement n'a-t-il pas été amené par un mot fortuit, ou dit à propos, qui aura tout à coup rappelé à l'enfant la pensée de sa mère?

Nous ne valons qu'autant que nous aimons.

« La moralité de l'enfant , « a dit une femme d'un grand cœur et d'une haute intelligence, «est une moralité de sympathie : le bien, pour lui, c'est de satisfaire ceux qu'il aime ; le mal, d'être blâmé d'eux ^ » Et votre enfant aime sa mère; et s'il pleure, ce n'est pas sur lui, petit stoïque qui sait braver vos châtiments, c'est sur sa mère dont le cœur saignerait si elle apprenait que son enfant s'est rendu coupable!... Il est touché, il se repent avec amertume; ah! croyez-le bien, c'est seulement alors que le voilà corrigé !

Et puisque vous avez vu que l'amour de sa mère a produit tout ce bien, n'avez-vous pas deviné le ressort de votre puissance, le secret de votre art , ne vous êtes-vous pas écrié : Il faut qu'ils m'aiment ?

Page 1