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CHAPITRE III

DE LA CONSIDÉRATION DES ÉLÈVES POUR l'iNSTITUTEUR.

/. Insuffisance de la crainte pour obtenir ce qu'on désire — II. De la considération. — JII. Caractère de la considération. — IV. Moyens de l'obtenir. — V. Effets déplorables de la colère \ comment on peut les prévenir.

%\. Insuffisance de la crainte pour obtenir ce qu'on désire

Après l'affection de nos élèves, le premier sentiment que nous devons obtenir d'eux, c'est leur considération. Ceci obtenu, tout le reste nous sera accordé sans effort : obéissance , politesse , confiance, émulation parmi les enfants. S'ils vous considèrent, tout ce qui émanera de vous prendra de l'importance et doublera de valeur. Une douce parole de votre bouche , un sourire d'approbation, une légère caresse, feront rougir de plaisir l'enfant qui les aura mérités. Vous tirerez de vous-même leurs plus chères récompenses, et vous aurez empêché de naître mille occasions de punir.

Un motif souvent allégué par les maîtres peu éclairés, pour justifier l'usage fréquent qu'ils font de punitions sévères, c'est, disent-ils, la nécessité de se faire craindre. Je l'avoue, je n'ai pu encore découvrir quel avantage moral on peut retirer de la crainte, pour désirer tant l'inspirer.

On ne doit craindre, et l'on ne craint en effet, que les méchantes gens, les animaux dangereux, et en général tout ce qui peut nuire. La crainte exclut donc naturellement la confiance, l'affection; et sans affection et sans confiance entre l'instituteur et ses élèves, je ne sais plus où prendre un lien qui, unissant l'un aux autres, soit un moyen pour faire pénétrer jusqu'à l'entendement de ceux-ci, ce que communiquent à leurs yeux et à leurs oreilles les discours et les exemples de celui-là.

§ II. De la considération.

Un jour, probablement, quelque maître s'aperçut qu'il lui serait utile d'inspirer à ses élèves un sentiment particulier, composé de soumission et de déférence; un sentiment qui plaçât le maître au-dessus de la ligne commune, et lui servît d'auxiliaire dans l'exercice de son autorité. Alors on nomma la crainte, et croyant avoir rencontré

juste, on ne songea pas même que ce sentiment dont on éprouvait le besoin, au lieu d'être la crainte, était la considération.

§ III. Caractère de la considération,

La considération donne la seule vraie supériorité sociale, elle commence l'attachement, et dispose à l'obéissance en inspirant du respect pour vos paroles. Il dépend toujours de nous d'obtenir la considération de ceux qui nous connaissent, car on ne peut, le voulût-on, ni la donner à qui s'en montre indigne, ni la refuser à qui l'a méritée : amis ou ennemis, peu importe; la personnalité s'efface devant les jugements de l'équité. C'est pour cela qu'il s'est rencontré quelquefois des points de contact même entre deux ennemis irréconciliables.

§ IV. Moyens d'obtenir la considération^

La considération s'obtient par des moyens qui dérivent tous d'une âme honnête et de sentiments élevés. Ces moyens sont, dans toute la personne, une sérénité grave et douce, une harmonie gracieuse et digne à la fois, aussi exempte d'affectation que de négligence. C'est la droiture dans

les affaires, le désir téressement dans les actes, la probité dans les relations, la véracité en tout et toujours ; la véracité surtout ! L'homme qui a menti une fois a donné la mesure de sa valeur morale, et il ne doit plus s'attendre à rencontrer chez les autres que la défiance et le soupçon.

Les enfants, sous ce rapport, sont encore plus exigeants que la société, car quelquefois celle-ci tient compte au trompeur des motifs qui l'ont gouverné : les enfants ne tiennent compte de rien. Ils jugent ce qu'ils voient seulement, et leurs jugements sont absolus comme ceux de l'inexpérience.

Ne les trompez donc jamais, pour qu'ils apprennent à vous croire sur parole. De plus, pour amener à l'état d'habitude chez eux la foi en vous, faites que de temps à autre la preuve de ce que vous avez dit se manifeste à leurs yeux ; mais que cette preuve, bien que souvent préparée en secret, ait l'air de s'offrir fortuitement. Il ne faut pas que les enfants s'aperçoivent du désir que vous avez de leur prouver ce que vous leur avez dit : ils comprendraient tout de suite^ car ils sont pénétrants, que vous reconnaissez quelque chose de plus certain que votre témoignage ; que vous doutez de votre propre crédit, et ce doute passerait en cax. Et puis, la peine qu'ils vous verraient

prendre pour obtenir leur confiance, quelque prix que vous deviez y attacher, leur ferait concevoir une idée de leur importance personnelle, qui pourrait vous devenir très-embarrassante, en ce qu'elle leur suggérerait une foule de petites ergoteries et de tracasseries sans fin. Qu'une assertion prouvée vous donne du crédit pour celles qui ne le seront pas; et quand vous serez parvenus, à force de soins, à obtenir d'eux une confiance entière, vous n'aurez encore gagné que la moitié de leur considération.

Après vous avoir reconnus infaillibles en véracité, il faudra qu'ils vous reconnaissent infaillibles en équité, en modération ; au-dessus de toutes les personnes de leur connaissance, qui n'ont pas, comme vous, intérêt à leur paraître supérieures. Ne vous permettez jamais de brusquerie, jamais d'aigreur, surtout jamais de colère ! La colère dégrade; elle avilit quiconque s'y abandonne; et il n'est pas eu elle de produire jamais un résultat dont on puisse légitimement se féliciter.

§ V. Effets déplorables de la colère; comment on peut les prévenir.

Devant l'emportement d'un père ou d'un maître, le premier sentiment d'un enfant, c'est la

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fraveur; le second, c'est l'éloignement. C'est quelquefois aussi, chez les caractères forts, l'aversion et la rébellion ouvertes; dans les caractères peu élevés ou timides, c'est l'obstination brute et invulnérable, ou l'hypocrisie, ou le dégoût et l'abrutissement. Dans tous les cas, c'est la déconsidération et le mépris pour Thomme colère. Je ne parle pas même du mauvais effet de l'exemple sur des enfants qui s'empressent d'en profiter, en rendant à des êtres faibles les violences qu'ils ont souffertes de Fêtre fort : car la représaille est dans la logique de la passiou.

Un vieil axiome enseigne que pour posséder les autres, il faut se posséder soi-même; et quand vous aurez laissé la colère troubler votre raison, effarer vos yeux, bouleverser tous vos traits, vous aurez abdiqué votre sceptre d'intelligence, vous serez déchu aux yeux de vos enfants, vous ne pourrez plus que leur faire peur ou pitié.... Je me tronn^e, si vous ne les terrifiez pas, vous pourrez leur sembler comique et les faire rire!...

Votre fougue passée, vous vous imaginerez peutêtre qu'ils ne s'en souviennent pas plus que vous : vous vous tromperiez, l'oubli ne serait qu'à h surface ; ils pourraient vous craindre et vous flatter encore ; ils ne vous estimeraient plus.

Quelquefois . malheureusement , la colère s'a-

masse en nous d'une manière si insensible, et tellement à notre insu, que, l'heure de l'explosion venue, elle est plus forte que nous; nous n avons plus même la volonté de résister, elle triomphe sans combat. Un instituteur n'est pas plus favorisé que tout autre homme ; il ne lui a pas suffi de vouloir devenir parfait pour se trouver tout à coup ce que nul ici-bas ne peut être. Pour devenir seulement meilleur que les autres, il lui faut du temps, et ce temps ne s'écoulera point sans avoir amené quelques rechutes. Alors, mon pauvre frère, considérez-vous comme un malheureux épileptique chez lequel des impressions fâcheuses peuvent déterminer une crise. Veillez sur vous-même; et si vous croyez sentir arriver Taccès , sortez vite ! allez dans un lieu écarté, afin de cacher aux regards étrangers que vous êtes atteint de cette douloureuse maladie. Il sera temps de revenir quand toutes les traces seront effacées. La colère n'est autre chose qu'une sorte d'épilepsie morale.

Lorsqu'enfin, par les moyens que je viens d'indiquer, et par ceux que vous découvrirez vousmême, vous aurez solidement établi votre influence, il ne tiendra qu'à vous de l'employer efficacament. Mais ne perdez jamais de vue que le gouvernemeot d'une troupe d'enfants est comme un gouvernement électif; et que, nommé par une autorité qu'ils

ne connaissent point, vous ne serez véritablement souverain que lorsque l'amour de vos sujets vous aura concédé l'empire.

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