‹ Conséquences du Système de Cour établi sous François IerChapitre 37 sur 88 · AVEC LFS HABITUDES DF. COUR · texte numérisé non relu

AVEC LFS HABITUDES DF. COUR

aussi les courtisans n épargnèrent - ils rien pour l’opérer. Ils étendirent même leur soin jusqu’à celle

pêcher la savante inquiétude que doit inspirer la modestie du héros.

» Craint-on que le prince, dans un moment de réveil , ne regrette l’activité de son esprit, ou n’en sente avec humi liation l’indigence? On fait valoir la pensée qu’ou peut lui supposer; on l’amuse, non avec l’esprit qu’on a, mais avec celui qu’il peut désirer d’avoir; on lui cite, comme de lui , des mots heureux dont il a donné l’idée sans l’avoir eqe, ou dont il a eu l’idée sans pouvoir l’exprimer ; on ajoute de la grâce ou du sentiment à de froides paroles où perce quelque bonne intention; on assaisonne des mots durs et plats, qu’on donne pour des épigrammes , et surtout l’on se garde d’en faire. Enfin on a soin de se laisser quelquefois apprendre par le prince ce qu’on sait et qu’il ne sait point , ou ce qu’il a mal appris de soi. On peut encore donner confiance au prince dans son propre mérite par une certaine affectation d’imiter son langage et ses manières, mas de loin, sans charger, sans parodier, sans surpasser surtout, sans même égaler: grande difficulté.

» L’art de plaire marche à la cour d’un prince voluptueux entre deux écueils, le respect qui morfond , la familiarité qui offense. L’art sait borner le respect à une retenue qui n’empêche pas d’égayer quelquefois la monotonie et la sévérité de l’étiquette, par quelques saillies affectueuses et gaies, par un léger mouvement d’abandon , par les traits d’un badinage mesurés de telle manière qu’ils servent à faire remarquer la réserve habituelle. Il borne la familiarité à ce qu’il en faut pour sauver le respect de toute apparence de bassesse , pour lui donner une aisance qui annonce qu’il coûte peu , et, si on peut le dire, une certaine élégance , un certain aspcctde galanterie , qui rappelle naturellement les sentiments aflèctuteux d’un amant pour sa maîtresse : ou plutôt les familiarités gra-

l5o RELATION DE LA GALANTERIE

du successeur. Autour d’un prince naissant, tout conspira à sa corruption; tout, jusqu’aux enfants

cieuses et retenues des femmes, dont les courtisans sont les imitateurs et les rivaux. C’est cet air de galanterie qui distingue le courtisan français des autres courtisans de l’Europe, et le préserve de ces apparences de servilité qui inspirent tant de dégoût dans quelques cours; il n’y a rien que de naturel, rien que d’aimable à traiter son roi comme sa maîtresse , dans un pays où la galanterie est en honneur.

» Mais ici même un autre écueil attend le courtisan; c’est le danger de trop occuper de lui, de trop plaire, de trop amuser. Le grand secret du courtisan c’est la complaisance , c’est l’art de paraître toujours se plaire à ce qui plaît au prince , et non l’ambition de lui plaire. Vouloir plaire c’est s’occuper de soi : s’intéresser à tout ce qui lui plaît c’est s’occuper de lui. Ne se faire d’autres plaisirs que les siens , veut dire ne se faire d’autres plaisirs que le spectacle des siens. Vous aimerez la chasse s’il est chasseur , le spectacle s’il aime le théâtre, les fêtes s’il aime la pompe et la magnificence, la galanterie s’il est galant, le libertinage s’il est dissolu ; mais de tout cela rien peur vous. Ce sera pour jouir, non de la chasse, du spectacle, des fêtes, du commerce des femmes , mais de la vue du plaisir que le prince trouve à tout cela; mesurer, apprécier sa jouissance, comme un privilège attaché à sa personne, et auquel il est interdit à tout autre d’aspirer, mais dont on a le bonheur de jouir en lui et par lui. Il est permis de partager son sentiment de plaisir, mais non ses plaisirs. Malheur à celui qui prendrait le plaisir de la chasse à la chasse , du spectacle au spectacle, et qui s’occuperait de sa maîtresse devant le prince, ou seulement devant celle du prince.

«Dans le cours de tous ces plaisirs, le courtisan veillera sur les fantaisies et les distractions, sur les goûts et les dégoûts .

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des courtisans, déjà courtisans eux-mêmes 1 ; ce qui justifie ce mot de La Bruyère : Jeunesse de prince , source de grandes fortunes *.

Montesquieu a défini la galanterie le mensonge de l’amour ; la courtoisie galante des courtisans envers le roi aurait pu s’appeler le mensonge de l'amour et du respect. Mais aussi la faveur du prince, qui était le prix de ce respect et de cet amour, aurait pu s’appeler elle-même le mensonge de la bienveillance et de l’affection ; car cette faveur ne fut d’ordinaire qu’une lueur de quelques moments, une ivresse passagère, une fantaisie.

Mais laissons les digressions, et revenons à François Ier.

François Ict pouvait-il ne pas se plaire à recevoir, lui seul entre tous les hommes de sa cour,

sur les penchans et les aversions; il préviendra les ordres , les désirs , le souffle qui précède la parole. »

1 Le duc de Saint-Simon rapporte un fait qui a contribué justement àla célébrité deMontausier : «Monseigneur le Dauphin , dont il était le gouverneur, tirant un jour au blanc , toucha fort loin du but. Pour piquer son émulation, le gouverneur fit tirer après lui un jeune compagnon de ses exercices, qui d’ordinaire tirait très juste : cette fois il mit encore plus loin du but que Monseigneur le Dauphin; sur quoi M. de Montausier 's’écria : «Petit corrompu, il faudrait vous étrangler ! »

2 Le connétable de Luynes dut sa fortune à la reconnaissance de Louis XIII ; il avait enseigné au jeune monarque, étant enfants tous deux , à dresser des piegrièehes pour la chasse aux moineaux.

les hommages que les courtisans rendaient à leur maîtresse, et ceux que les femmes l’avaient accoutumé à recevoir d’elles? Et le genre d’autorité qu’une maîtresse avait sur son amant pouvait-il ne pas lui être agréable? Les caprices des femmes, leurs boutades, leurs faveurs, présentaient si bien l’image du pouvoir absolu et du pouvoir arbitraire! Comment ne pas aimer à voir la domination royale investie des droits de la beauté? Constituer, fixer dans une institution politique la légitimité, la permanence du caprice et de la fantaisie; étendre cette puissance sur les tètes les plus élevées, et la faire peser bien au-delà de ce que pèse l’autorité sur les tètes les plus humbles , tout soumettre à des volontés sans règle, qui ne sont écrites que dans les regards; attribuer à ces regards le droit de vie heureuse ou de mort lente : c’était assurément acquérir ce que Clovis et Charlemagne, dans le plus grand éclat de leurs victoires, n’auraient pas obtenu des Francs qu’ils commandaient.

Ainsi François Fr n’a plus qu’à offrir ou à laisser surprendre sa faveur pour prix de la servitude volontaire, en faire un premier but hors la ligne duquel , avant lequel on n’en atteint pas un autre ; il n’a qu’à faire jouer la crainte et l’espérance sur les courtisans , les opposer les uns aux autres, exciter leur émulation, leurs rivalités, leurs jalousies; en un mot faire travailler leur esprit , comme le font les femmes, par le caprice de la faveur et de

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