CHAPITRE PREMIER
Etat de la cour avant François I”.
PREMIÈRE RACE
Ce que nous appelons les premiers rois de la première race n’étaient que les chefs d’une armée , les ducs ( duces , ductores ) des premiers Francs qui sont entrés dans la Gaule. C’étaient des guerriers d’élite, chargés de commander une expédition d émigrants, une invasion de territoire étranger : duces ex virtute. A quoi eussent servi des rois dans une pareille entreprise, des rois de race nohle , semblables à ceux qui ont été remarqués par Tacite en Germanie, reges nobilitate suvipti? Il n’y a rien à régir, rien à gouverner dans des camps d’aventuriers. Il n’y a pas lieu à la royauté , là où l’on ne trouve ni à quoi l’occuper, ni sur quoi l’asseoir, ni surtout avec quoi la payer. On ne conçoit sous nos premiers Francs d’autre autorité que le commandement militaire et une certaine police d’armée. Mais à mesure que les Francs s’avancèrent dans les contrées situées en- deçà du Rhin , il y eut du butin , du bétail, des terres à partager, des
COUR I)E FRANCE
droits à régler, des différends à décider. A lors il fallut une autorité civile, une magistrature, qui eût la force commune à sa disposition pour faire prévaloir les règles sur les oppositions et sur les résistances particulières. Le duc s’en trouva naturellement investi , car à mesure que les Francs s établissaient et que l’armée se colonisait, l’autorité du duc, comme chef d’entreprise guerrière, avait plus de repos; quand les Francs s’arrêtaient, le commandement militaire n’avait rien à faire; le duc pouvait donc exercer le pouvoir civil, et il l’exerça. Ayant essayé le gouvernement à la suite du commandement, il revint, suivant les circonstances, au commandement à la suite du gouvernement. Après les avoir exercés successivement et alternativement, il les exerça concurremment; tantôt plus roi que duc, tantôt plus duc que roi , mais toujours l’un et l’autre, et l’un par l’autre.
L’intérêt commun et la nature des choses ayant donné au gouvernement la suprématie sur le commandement, aux fonctions du roi l’autorité sur celle du duc, l’expérience fit remarquer que la royauté était une fonction permanente , et le commandement ducal une fonction accidentelle, qui devait perdre de son action et de son importance par ses succès mêmes, par ses victoires et les conquêtes qui en étaient le fruit. Les souvenirs de la Germanie rappelèrent que la royauté était à vie, qu’elle se donnait à des hommes d’un sang privilégié , qu’elle était presque héréditaire. Bientôt le duc-roi ou le roi-duc préféra celui de ses titres qui était attaché à la fonction permanente , prédominante , et qui , bien qu’élective , formait
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un patrimoine de famille, parceque l’élection n’avait à choisir qu’entre des nobles, et n’exigeait pas, comme le commandement militaire, un mérite personnel; reges ex nobilitate , duces ex virtute. Il était naturel de préférer le titre de roi qui n’excluait pas le titre de duc, parceque la noblesse n’excluait pas la valeur, au titre de duc qui ne donnait pas la nobilité royale à ceux qui ne l’avaient pas reçue avec la vie.
Dès lors se forma autour du roi une espèce de cour ; elle était composée des guerriers les plus énergiques et les plus sages de ceux dont le conseil et le concours étaient nécessaires pour étendre la conquête ou la gouverner. Ne cherchez point là de propriétaires, de seigneurs, de grands, introduits par des généalogistes; n’y cherchez point de courtisans, d’hommes exercés à l’art de plaire, d’adorateurs : ce sont des égaux, des compagnons affectionnés, et dévoués à un même intérêt. Ils combattent, ils jugent, ils ordonnent avec le roi; ils voyagent, ils se promènent avec lui ; ils chassent avec lui le bœuf sauvage; enfin ils dînent à sa table. Voilà la cour d’un duc-roi des Francs avant Clovis.
Dîner avec le roi était l’acte qui constituait un grand de la cour, comme depuis monter dam les carrosses. Conviva regis était le titre de sa grandeur. La loi salique , cette expression si naïve des mœurs des Francs, ce monument si curieux, si instructif, si négligemment étudié, et qui dé-,
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ment tant de fables imprimées concernant l’histoire des commencements de la première race, reconnaît dans le convive du roi un grand de la nation, et lui attribue des prérogatives éminentes’. A l’époque de la troisième rédaction de la loi salique, le titre de conviva regis s’étendit aux simples commensaux de sa maison.
Les rois , parcequ’ils avaient des amis qui formaient autour d’eux une cour libre et volontaire, avaient besoin d’une maison, c’est-à-dire d’officiers domestiques qui pourvussent à la table, au logement ; ils en avaient besoin aussi pour que les soins de leur propre personne ne les détournassent pas des soins qu’ils donnaient à l’intérêt commun. Mais un petit nombre d’officiers suffisait à leurs besoins : un maréchal des logis , un maître-d’hôtel , un chambrier, un veneur, voilà tout ce qu’il fallait. De quels hommes se composait cette maison du prince ? d’une partie de ses compagnons même, d’officiers que l’intérêt commun et quelque prédilection de sa part fixaient près de sa personne, et qui ajoutaient volontiers à leur service militaire un service domestique et civil. La maison était une petite portion de la noble cour de ces guerriers libres et fiers avec qui seuls le monarque pouvait se plaire, dont les hommages
1 Si romanus homo conviva regis occisus fuerit, solidisCCC componatur ( art. 6 , tit. X, 1. IV ). Cette amende était le double de celle qui punissait le meurtre d’un simple particulier romain.
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pouvaient seuls le flatter. C’était une poignée d’hommes de la nation appliqués au service de sa personne , c’étaient des intermédiaires placés entre celui qui portait la couronne et ceux qui l’avaient donnée, et institués afin de rendre à ceux-ci l’accès du prince facile et sa maison agréable. Il n’y avait de maison que parcequ’il y avait une cour, et pour le service de cette cour d’autant plus digne d’égards quelle n’était pas composée de courtisans. Ce n’était pas comme depuis où, pour former une cour, l’on a fait des maisons, et où, pour avoir des courtisans, on a fait de magnifiques valets.
De maison militaire , il ne pouvait en être question. La garde du roi , c’était l’armée même.
Nous avons vu de nos jours une cour et une maison ainsi formées dans leur principe. C’est avec des hommes et non avec des courtisans que commencent les dynasties ; c’est avec des courtisans et îles valets qu’elles tombent et s’anéantissent.
Après que Clovis se fut établi dans les Gaules , la cour et la maison du roi prirent un autre caractère.
La royauté, qui d’abord n’avait été qu’une place secondaire, ou un accessoire du commandement militaire, devint une magistrature de suprême importance et bientôt d’éminente dignité. Alors on parla des droits de la couronne et de ses devoirs ; alors il fallut des officiers de la couronne , des officiers à qui le roi déléguât l’exercice de l’autorité : il lui en fallait pour l’exercer dans les provinces
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éloignées de lui , et pour l’exercer près de lui dans les détails au-dessous de lui.
Les officiers de la maison devinrent officiers de la maison et couronne , et on en ajouta d’autres pour le gouvernement des contrées éloignées de la cour.
Le chambrier du roi ( cubicularius ) , officier qu’il ne faut pas confondre avec le chambellan (camcrarius ), devint Je chef des finances, en continuant son service de chambrier.
Le chef des écuries devint le comte de l'étable avec juridiction sur ses subordonnés; de plus, il suppléait, pour le commandement des armées, le maire du palais, dont il va être question.
Le chef de la maison du roi devint comte du palais avec juridiction sur les personnes du palais.
On donna des comtes aux villes du royaume; c’étaient des magistrats qui jugeaient les contestations en temps de paix, et commandaient les habitants en temps de guerre.
On donna des ducs aux provinces pour recevoir les appels des jugements des comtes, et commander en guerre les hommes des villes et des campagnes.
On fit un grand référendaire pour rapporter au roi les affaires générales et mettre le sceau à ses volontés.
Enfin on donna un duc aux ducs , et un chef à tous les officiers de la maison du roi , sous le titre de maire du palais '. Ce duc avait , outre le suprême
’ Du Tillet.
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commandement des armées , la surintendance des domaines royaux' sur lesquels se prenait la récompense des services militaires; il était chargé de la distribution des fiefs et bénéfices ; enfin il ordonnait tout ce qui regardait la sûreté du palais.
Qui déj ne voit ici la cour du roi changer de face et de nature, d’abord par l’établissement des fortunes particulières, par l’indépendance des nouveaux propriétaires qui se sont formés; en second lieu par la formation d’officiers de la couronne, dont les membres se partagent l’autorité, et dont chacun reconnaît l’autorité supérieure d’un maire du palais placé entre le prince et eux? Qui ne voit les officiers de la couronne dédaigner la fonction d’officiers de la maison, les hommes d’état négliger le service de la domesticité ? Qui déjà ne prévoit le prochain délaissement du trône par ceux qui devaient en être les soutiens? Ajoutez ce. que nous apprennent Favin et Du Tiilet, d’après les monuments, que tous les officiers de la couronne, sous la première race, avaient à ce titre rang, séance et voix aux assemblées nationales*; ajoutez encore que les officiers, au moins le maire du palais, duc des ducs, étaient électifs3; ajoutez aussi que les
’ Esprit des Lois, liv. XXXI.
* Les états , dit Favin, ne se pouvaient tenir sans eux. ( Des officiers de la couronne de France, pag. 7. )
* Il est très présumable que tous les officiers de la couronne étaient électifs, ex virtute, sous la première race. On voit
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grands offices, qui d’abord n’avaient été donnés que pour un an, furent donnés pour la vie vers la fin de la première race \ Enfin dites clairement des offices de cour cette vérité, qui, l’on ne sait pourquoi , n’a pas été articulée par Montesquieu, qu’ils finirent par être donnés en fief , à vie , comme les offices de ducs et de comtes dans les provinces , avec des sujets, avec juridiction sur ces sujets1, quelques uns même avec des terres.
Les officiers de la maison devenus officiers de la couronne étaient réellement des officiers de la nation , non pour faire partie de la cour du roi, ni pour former une cour au roi, mais pour servir, près du trône, de garanties contre le roi et contre sa cour.
Le résultat de ce système, qui était national, fut d’élever le duc des ducs, le duc électif, à la place du roi héréditaire , et de changer la dynastie. -Ce n’était point une révolution , c’était au contraire une conséquence du système établi par la nation , et de l’inclination naturelle qui la portait constamment à reconnaître pour chef son duc plutôt que son roi ou régisseur. Cette inclination devint une volonté, dès que l’indolence des rois eut laissé à d’autres le commandement des armées.
dans Du Tillet qu’ils l’étaient sous la troisième jusqu’à François rr.
1 Esprit des Lois, liv. III, cliap. vi et vu.
* Voyez la note qui suit ce chapitre.
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