‹ Conséquences du Système de Cour établi sous François IerChapitre 69 sur 88 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Ce qu’il faut entendre par mœurs politiques avant 178g. Résumé des faits qui en ont déterminé le caractère. Vue générale de ces mêmes mœurs.

A proprement parler, il n’y avait point de mœurs politiques en France avant la révolution. La nation n’avait aucune part aux affaires publiques , point d’états-généraux, point d’élections pour l’exercice d’un pouvoir représentatif.

Les magistrats héréditaires de treize parlemens, les membres héréditaires de quelques états de provinces privilégiées , telles que la Bretagne, le Languedoc , la Bourgogne, s’occupaient seuls des intérêts de la nation. Point de carrière ouverte à l’éloquence et au savoir politique; point de gloire politique à espérer, partant point d’émulation, nulle habitude de conversation , ni d’étude, ni

d’observation contractée dans la vue d'élire ou d’être élu à une représentation nationale et d’y figurer avec honneur.

Il ne faut donc entendre ici par mœurs politiques que les habitudes qui se rapportaient à l’ambition et à l’exercice des emplois publics, qu’on appelait le service du roi, c’est-à-dire de l’administration et du service de sa maison. Je les appelle mœurs politiques, plutôt paropposition aux mœurs domestiques et de société privée dont j’ai parlé , que d’après leur nature; car elles étaient dénuées de tout esprit public.

Que pouvaient-elles être dans le système social dont nous avons essayé de marquer les principaux traits? J’en ai déjà donné une idée au chap. Y du livre précédent; en parlant de l 'intrigue, attribut de la galanterie , j’ai été entraîné à parler de l’intrigue d’ambition , qui se mêle ordinairement à la première , et j’ai cité à cette occasion un récit des Lettres persanes. L’intrigue d’ambition manœuvrée par les femmes n’est pas le seul trait qui caractérise les mœurs politiques des Français du xviii' siècle. Pour s’eu faire une idée complète ? il est nécessaire de résumer ici les principales notions répandues dans ce qui précède.

J’ai annoncé au chap. I" que j’avais dessein d’établir deux propositions : « la première, que de la cour de François 1er dataient les mœurs dont la France était infectée avant la révolution (c’est ce que j’ai tâché de faire jusqu’ici); la seconde, quede

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tr

cette cour et de ces mœurs date le système de gouverner l’État par la cour, c’est-à-dire les intérêts publics selon les intérêts de cour , par les gens de cour et leurs affiliés, par les moeurs de cour, par l’esprit de cour, par l’expansion de ces mœurs et de cet esprit jusque dans les dernières classes de la nation 1. »

Pour établir ma preuve , voici ce que j’ai dit :

Avant François Ier , les rois, avaient une famille, une garde, des domestiques , et de grands officiers de la couronne, lesquels étaient indépendans, puissans même; ils n’avaient point de cour habituelle et permanente, si ce n’était leur domesticité- Les femmes n’avaient entrée ni à la cour du roi , ni dans la maison de la reine qui n’était à la lettre que la femme du roi. Il n’existait donc ni esprit de cour, ni mœurs de cour, ni nation de cour, ni patronage, ni clientelle de cour, ni domination de cour.

François Ie* changea ce système, en commençant par sa maison. Il y mit plus de règle et en même temps lui donna plus d’attrait. Pour établir la règle, il réduisit les grands officiers de la couronne à une domesticité d’honneur ; il multiplia les services et les offices pour chaque service ; il marqua des grades entre des services jusque là réputés égaux; ces grades furent très rapprochés; le commandement descendit de l’un à l’autre ; les places furent distribuées suivant les extractions des person-

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nés appelées à les remplir; ou distingua le service d'honneur du service noble, et celui-ci du service anoblissant qui fut ensuite séparé du service auquel était admis le commun état. L’obéissance devint ainsi générale et inévitable. A la supériorité de pouvoir se joignait la supériorité de naissance. Le monarque trouvait dans ce système le moyen d’assurer, non seulement la soumission à ses ordres , mais aussi le dévouement à sa personne; en unissant et en conférant ensemble les avantages du pouvoir, de la richesse , de la naissance , des titres et des dignités , il ne donnait pas moins d'importance aux jouissances de la vanité qu’à celles de la fortune et du pouvoir. Il donna un nouveau prix aux honneurs de sa maison en y faisant entrer des femmes , en les y multipliant par la création de maisons pareilles à la sienne pour la reine, pour la duchesse d’Angoulème,samère, pour sa sœur; il séduisit et corrompit un grand nombre de ces femmes, toutes choisies entre les plus jeunes et les plus belles; il les livra, elles et ses courtisans, à leur séduction et à leur corruption réciproques. Sa cour fut bientôt réputée la plus voluptueuse et la plus attrayante de l’Europe; alors les grands , même les princes de l’église, y affluèrent ; et cette affluence la grossit au point de rendre les distinctions nécessaires entre les courtisans volontaires , comme elles l’avaient été entre les officiers de la maison du roi et ceux des maisons affiliées.

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Il fallut séparer la cour de la ville comme on en avait séparé la maison du roi , et marquer des rangs à cette foule empr essée. Des conditions de naissance, des dignités, des titres , furent imaginés pour opérer cette distinction. Aux ducs, aux comtes et aux barons, titres anciens des seigneurs français, furent ajoutés les marquis à la fin du seizième siècle; aux ducs et pairs furent ajoutés des ducs à duchés sans pairie ; ensuite des ducs à brevets. Il y eut aussi des comtes à pairie, des comtes à comté , des comtes à brevet. Les marquis à brevet pullulèrent à côté des barons et des comtes qui avaient fait ériger leurs terres en marquisats.

Nous avons observé qu’en distinguant la cour du reste de la nation , le monarque avait eu soin de ne pas en rendre l’abord impossible au commun état; que la charge de valet de chambre ayant été rebutée par la noblesse, il la fit anoblissante, ainsi que celles d’huissiers du cabinet, de valets de garderobe, et beaucoup d’autres , et par ce moyen ouvrit une porte à la partie élevée du tiers-état pour entrer au service de la maison ; nous avons vu enfin qu’une nouvelle forme d’anoblissement fut substituée à l’ancienne; qu’on rétablit un ancien rite de chevalerie , et qu’en faisant d’un bourgeois un noble, le monarque le fit écuyer; de sorte que ce bourgeois entrait en même temps dans les rangs de valet de chambre ou de valet de garderobe, et dans l’ordre de la chevalerie dont le grade d’écuyer était le grade inférieur; il se trouvait ainsi tout-à-

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coup devenu un personnage fort différent de ce qu’il était la veille, de ce qu’était toute sa famille, de ce qu’était la nation tout entière.

Ce système semblait indiquer à la haute bourgeoisie le but qu’elle pouvait se proposer en établissant ses filles, et jusqu’où elle pouvait prévoir l’avancement de sa descendance.

Mais ce n’était pas assez d’exciter la vanité dequelquesbourgeoisopulens par l’attrait de certains emplois de cour; il fallait aussi exciter l’ambition et la cupidité du grand nombre, et se rendre maître d’une partie des hommes vivant dans la médiocrité même.

Jusque là , il est de fait que tous les Français , quelle que fût leur extraction, parvenaient aux plus hautes dignités de la robe, de lepée, de l’église. La plupart des seigneurs féodaux dédaignaient les emplois et ne s’occupaient guère de s’en rendre dignes; la grandeur, c’était la seigneurie, dont la chevalerie bannerette était une dépendance. Le commun état remplissait seul toutes les places, subvenait seul à tous les besoins de la société'. En i5q8 sous Henri IV, un publiciste judicieux, Matharel , établit dans son ouvrage contre Hofman , que la constitution du royaume de France est si excellente qu’elle n’a jamais exclus et n’exclura jamais les citoyens nés dans le plus bas étage, des dignités les plus relevées. Le prési-

' Esprit de la'Jie'volution , page 20 et suiv.

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dent Hénault, qui cite Matharel, appuie son opinion.

L’admission de tous les Français aux grandes places ne résultait pas de l’excellence de la constitution , connue le pense Matharel , mais du vice du gouvernement féodal qui dédaignait tout emploi où il fallait du mérite. Toutefois, de la libre concurrence aurait pu naître une vive émulation de servir le prince et l’État. Mais les charges étaient peu nombreuses en comparaison de leur nombre actuel. Le prince n’avait que rarement l’occasion de couronner le mérite éminent.

Rien n’enchaînait la multitude à son pouvoir et à son influence; rien ne liait entre eux les particuliers et ne les soumettait à l’autorité royale. Pour disposer le grand nombre des notables bourgeois à recevoir les influences royales, il fallait faire pour le gros de la nation ce qui s’était fait pour la cour: d’abord multiplier les emplois dans tous les grades, Ensuite rapprocher ces grades ; il fallait avoir beaucoup à donner, beaucoup à promettre, beaucoup à faire désirer ; en un mot exciter l'ambition et la cupidité. On remplit ce double objet.

On fit aufre chose pour associer la vanité à l’intérêt; on classa les charges et emplois sous trois grandes divisions. La première comprenait les places du service d’honneur à la cour; la deuxième, les hautes magistratures, celles du conseil et des parleraens , les prébendes des grands

chapitres clans les cathédrales, les gracies d’officier au service militaire, les charges nobles de la cour, inférieures aux charges d’ honneurs ; la troisième comprit des magistratures inférieures, des places sans fonctions, graduées elles-mêmes selon les honneurs et les profits.

Pendant que l’usage marquait ces divisions par le choix des personnes qui entraient dans chacune, il marquait aussi dans la noblesse des gradations correspondantes qui furent consacrées par les lois.

Ainsi l’on vit au premier rang les seigneurs dont les ancêtres se présentaient les armes à la main en \\oo. Le service d'honneur leur fut réservé à la cour. Toute noblesse de robe en fut excluse. Au second rang parut la noblesse de quatre générations , qui entrait seule dans certains ordres de chevalerie, dans la haute maçdstrature, dans les grades militaires. Vinrent au troisième rang les nobles de moins de quatre générations, à qui la judicature inférieure et l’administration subordonnée étaient abandonnées; et clans ce troisième rang même, des gradations nobiliaires étaient marquées très sensiblement, puisqua chaque génération la noblesse s’approchait d’un quart de la distance qui avait séparé l’anobli du noble de quatre générations. Le fils de l’anobli voyait son petit-fils parvenu au but, c’était en quelque sorte y être parvenu lui-même.

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Au dessous du troisième rang, c’est-à-dire au dessous de l’anoblissement même, il y eut encore des degrés, car les lois reconnurent au-dessous de l’anoblissement parfait , une fraction d’anoblissement, un demi - anoblissement. On ne pouvait nommer autrement la condition du trésorier de France qui ayant joui des immunités de la noblesse et mourant dans sa place, ne laissait à son fils que le moyen de l’acquérir en mourant lui-même dans la même place, ou en l’exerçant vingt années.

En multipliant les emplois, la cour donnait beaucoup de maîtres à la France, mais elle se donnait beaucoup de valets. Elle imposait beaucoup de sujétions à la nation , mais elle imposait à beaucoup de gens le profitable soin de les maintenir, et un engagement d’inviolable soumission. En multipliant les nobles et les distinctions dans la noblesse, elle blessa quelques amours-propres, mais elle se fit nombre de créatures par la vanité satisfaite , et éveilla bien des prétentions par la facilité des accès et le rapprochement des grades. En rapprochant les gradations de places et de dignités , on plaça sur chaque degré la tentation de franchir le court intervalle qui le séparait du degré supérieur.

On parvint ainsi à un ordre de choses où les seigneurs eurent l’ambition de devenir plus grands seigneurs, où les gentilshommes voulurent être des seigneurs, où les nobles de quatre générations

eurent la prétention de se faire reconnaître gentilshommes, où les nouveaux nobles ne vivaient que pour voir leur quatrième génération entrer dans la deuxième catégorie ; où les riches bourgeois s’empressaient de prendre rang entre les anoblis, où les bourgeois qui ne pouvaient prétendre à l’anoblissement immédiat se mirent en situation d’avancer jusque là leurs enfans par les charges et les emplois qui anoblissaient, où ceux qui ne pouvaient atteindre à ces emplois pour eux ni pour leur famille travaillaient à acquérir la fortune nécessaire pour y atteindre.

Ce fut une maladie générale que cette ardeur d'escalade vers une fortune ou une dignité supérieure, sur le chemin de la cour; maladie qui produisit beaucoup de rivalités et jamais d’émulation; elle gagna même ceux qui n’avaient aucune raison d’espérer des emplois. Des artisans qui tenaient du public leur existence, voulurent paraître la tenir de la cour. On vit le boulanger du roi, le tailleur du roi, le cordonnier du roi attendre le consommateur bénévole dans des boutiques ouvertes à tout le monde, et qui auraient été bientôt fermées si les pratiques les avaient abandonnées.

On vit par suite de cette maladie s’établir une multitude de protecteurs et de protégés à côté de tous les emplois et sur tous les degrés correspondans aux diverses conditions de la société. La

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gradation partit, si on peut le dire , des bas-fonds de l’état social pour s’élever jusqu’au sommet. Chacun de ceux qui pouvaient parvenir aux places , s’attacha , se suspendit pour ainsi dire à un protecteur, par la demande , par les sollicitations directes et indirectes , par la reconnaissance ; le plus petit emploi fut plus recherché que la plus utile profession. Ceux à qui l’ambition des places était interdite, voulurent aussi paraître protégés par quelque personnage puissant à la cour. A un rang au-dessous , on voulut être protégé par ces protégés même. C’était un état, c était un honneur d’être protégépar plus puissant que soi. Un artisan semblait faire plus de cas de son protecteur que de ses pratiques; tous les esprits étaient tendus vers la cour, vers les gens de cour, vers leurs protégés , vers les protégés de leurs protégés. La cour était partout. Toute laFrance était la cour, on la respirait aux plus longues distances du séjour du monarque comme autour de sa personne.

La multiplicité et le rapprochement des échelons qui séparaient les dignités et les fonctions de chaque série étaient sans doute une puissante séduction ; car chacun se croyait une ambition fort raisonnable quand il se bornait à mettre le pied sur l’échelon supérieur; mais un bien autre aiguillon pressait les esprits, c’était l’incitation des femmes.

U faut se rappeler ici qu’à l’époque où fut marquée la ligne qui devait séparer la cour du reste

de la noblesse et du commun état, aucune distinction de fait ni de droit ne séparait la fille d’un sang noble de la fille née bourgeoise. Depuis ce temps beaucoup de filles de maison illustre ont épousé de riches parvenus; un beaucoup plus grand nombre de seigneurs ont épousé des bourgeoises richement dotées. On vit donc des héritières de fortunes bien ou mal acquises figurer à la cour sous des noms glorieux à coté de dames nées dans un rang élevé; et l’on entendit des gens de la plus ignoble classe dire des femmes de la cour : celle-ci est ma nièce; celle-là est ma cousine. Nous avons fait observer que les choses allèrent plus loin encore. Quand le monarque, au mépris des lois de la décence et de la religion, eut pris l’habitude de déclarer publiquement que telle femme était sa maîtresse et l’eut placée presque sur la même ligne que la reine, il fit à sa fantaisie son choix entre les femmes nobles ou les roturières. Les riches bourgeoises pouvant, devenir dames de la cour en épousant un seigneur, ce fut, comme je l’ai dit, une conséquence que les femmes des plus basses conditions pussent devenir maîtresses du roi.

Alors il s’établit dans l’opinion que c’était en quelque sorte un droit de la puissance souveraine, même un devoir de sa justice, de préférer à l’épouse légitime, l'étrangère douée du don de plaire plus quelle; et d’un autre coté , que la gloire de plaire au monarque sauvait sa maîin. 18

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tresse du déshonneur attaché pour les femmes à l’incontinence notoire et même à l’adultère public.

Quand plaire fut un mérite qui couvrait à la cour toutes les origines, tous les vices, tous les désordres, plaire fut bientôt la loi suprême dans les classes aisées de la ville et de la province, dans un sexe comme dans l’autre ; alors se déclara dans la société tout entière l’importante distinction des femmes agréables d’un côté, et des femmes raisonnables de l’autre , des petites maîtresses et des mères de famille, des femmes désœuvrées et des femmes attachées à leurs enfans, à leur mari, à leur ménage, même aux affaires de la maison. La reine délaissée fut à la tête de celles ci ; la maîtresse en titre fut la patione des femmes en possession de plaire aux maris des autres femmes, et aux jeunes désœuvrés.

Alors aussi s’établit la mode, audacieuse rivale des lois, reine impérieuse des mœurs, et, avec la mode , le ridicule , ministre fidèle de sa puissance. La galanterie, la mode et le ridicule soumirent une grande partie de la jeunesse de notre sexe à la domination de la partie frivole de l’autre , et l’enchaînèrent graduellement à partir de la cour jusqu'à la bourgeoisie. Ainsi se forma entre les hommes un partage semblable à celui qui s’était établi entre les femmes : celui des hommes consacrés à l’art de plaire, et des hommes voués aux occupations sérieuses et utiles ; des petits maîtres et des hommes modestes et laborieux.

Alors enfin se déclara « cette république de

femmes, » dont a parlé Montesquieu,® qui forment un nouvel état dans l’état, qui font agir les ministres, les magistrats, les prélats, et sont le ressort de la machine politique » On vit , on sentit partout cette aristocratie féminine dont j’ai montré l’organisation dans mon Mémoire sur Louis XII , et qui joua dans la monarchie avec un étrange privilège, celui de prendre part à tout, et de n’être engagée à rien, d’aider à toutes les prétentions sans compromettre aucun de ses droits; en un mot, de faire marcher la monarchie sans cesser d’être une république.

Belles et galantes, les femmes excitaient les désirs; riches, elles étaient objet de cupidité: devenues puissantes à la cour ou à la ville par des alliances légitimes ou par des liaisons criminelles que la mode élevait au-dessus de la légitimité, devenues moyens d’avancement vers tous les genres de grandeur et de fortune, elles devinrent aussi objet d’ambition.

Un père ambitionnait d’avoir de belles filles comme on ambitionne un utile domaine. Il songeait aux mariages qu’elles pourraient contracter, aux alliances qu’ils pourraient acquérir.

Les jeunes hommes en âge de s’établir recherchaient la beauté , moins comme une possession agréalue que comme l’équivalent d’une dot par les emplois quelle pouvait faire obtenir.

îS.

* Lettres persanes.

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Un mari permettait à sa femme, ou du moins consentait d’ignorer ses distractions d’un jour, d’une semaine, d’un mois, d’une ou plusieurs années, pourvu qu’elles lui lussent profitables.

Les femmes disaient qu’elles se dévouaient pour îe bonheur et même pour l’honneur de la famille en obtenant parleurs distractions les protections désirées. La vérité était qu’elles songeaient à leurs intérêts en servant ceux de leur famille. Elles voulaient bien servir de moyens, mais elles avaient aussi leur but. Leur vanité demandait un rang et de l’argent; de l’argent pour se parer; la parure pour donner plus d’éclat à leurs charmes; un rang pour autoriser leur luxe et leur parure: leur rang, leur luxe, leur parure, pour avoir à choisir entre un plus grand nombre d’amans. Parla galanterie, les femmes, les hommes étaient réciproquement but et moyens de leurs plaisirs et de leur ambition.

Les femmes parvenues, par les intrigues galantes, au but de l’ambition, ne cessaient pas d’aimer le plaisir ; maîtresses d’un homme puissant qu’ellesn’aimaient point, ellesavaient besoin deconsolateurs secrets. Elles étaient alors but et moyen des deux grands intérêts qui pressaient les jeunes hommes. Amante et bienfaitrice, une femme réunissait tout ce que pouvait désirer un amant; le cœur, les charmes, le crédit, tout était à lui.

Les hommes parvenus par les maîtresses que leur ambition avait sacrifiées à la puissance, ne

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cessaient pas d’avoir pour but la possession des femmes. On voulait avoir des femmes pour obtenir des places, et des places pour avoir des femmes. On cédait sa maîtresse pour parvenir à un certain degré de puissance où l’on était sûr que d’autres viendraient offrir la leur.

Ainsi l’ambition servait la galanterie, la galanterie servait l’ambition. Tout s’enchaînait par les doubles liens de l’incontinence et de la cupidité. A portée de tous les échelons qui séparaient les emplois se trouvait toujours quelque femme prête à aider l’ami , l’amant , l’époux qui ambitionnait de les franchir. L'intervention des femmes dans la carrière des emplois doubla la chaîne des patronages et des clientelles, des protecteurs et des protégés.

Il n’est pas difficile de concevoir quelles pouvaient être, dans un semblable état de choses, les mœurs des hommes qui se destinaient à ce qu’on appellait les affaires.

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