OPINION DE MONTESQUIEU
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pent sans cesse , depuis plusieurs siècles, sur la juridiction patrimoniale des seigneurs et sur l’ecclésiastique. Nous ne voulons pas censurer des magistrats si sages, mais nous laissons à décider jusqu’à quel point la constitution en peut être changée. *
II est évident que c’est dans la possession des justices seigneuriales que Montesquieu voit la seigneurie , et que c’est dans celte seigneurie qu’il voit la puissance intermédiaire de la noblesse, le canal par où coule la puissance royale-, canal qui, si on peut le dire, peut retenir quelque chose de cette puissance , en resserrer le lit , et en modérer le cours. Toutefois, les seigneuries et les justices seigneuriales n’étaient pas exclusivementattachées à la noblesse. Le clergé en possédait une multitude. La haute roture était admise à en posséder’. Mais les nobles en possédaient la plus grande partie. Selon Montesquieu , les justices étaient donc le moyen de conservation des seigneuries; sans justice seigneuriale, point de prérogative seigneuriale, point de seigneurie ; la seigneurie abolie, la puissance intermédiaire de la noblesse et du clergé s’évanouit.
Et en effet par la seigneurie , par la justice seigneuriale, le seigneur se fait craindre, respecter. Il exerce une autorité directe, légale, authentique ; il est, de plus, revêtu de l’autorité prestigieuse qui est attachée à cette autorité. Son influence peut
• C’est à cause de ce partage que Montesquieu rappelle distinctement les prérogatives des seigneurs et de la noblesse.
5o4 DU GOUVERNEMENT .FRANÇAIS AVANT 1 789.
être regardée comme un canal par où il répand l’esprit de soumission, ou celui de révolte, et le monarque peut avoir un grand intérêt à le ménager; et cet intérêt du monarque fait de la seigneurie un pouvoir intermédiaire dans l’Etat.
Telle est la partie du système de Montesquieu qui regarde la noblesse formant corps avec le clergé et intermédiaire dans la structure du gouvernement français. Ce système s’entend, celui de Robertson ne s’entend pas. Quand je dis que ce système de l'Esprit des Lois s’entend, il faut néanmoins déterminer le sens du pouvoir intermédiaire: l’auteur ne veut pas dire que ce pouvoir soit un intermédiaire par où les plaintes et les afflictions du peuple parviennent au prince avec une recommandation qui le touclie ; il ne veut pas dire non plus que ce pouvoir agisse directement sur le peuple pour améliorer sa condition; il ne veut pas même dire qu’il empêche le mal que le prince peut avoir la volonté de faire au peuple , ni qu’il écarte de la noblesse la volonté de nuire elle-même ; il entend seulement que c’est une barrière placée au-devant du pouvoir pour lui montrer qu’il n’est pas absolu , pour l’avertir de garder une certaine mesure, de respecter des droits acquis, de ménager certaines délicatesses renfermées dans le mot honneur. C’est là tout ce que veut dire Montesquieu , et par conséquent il ne faut attacher au mot de pouvoir intermédiaire aucune idée de médiation entre le roi et le peuple.