OPINION DE MONTESQUIEU
Mais Montesquieu ne s’est pas borné à considérer la structure du gouvernement français pour en mesurer la force et en déterminer la nature; il a recherché son principe , sou esprit, son mobile, son ressort , les pussions qui le font mouvoir (il se sert en différens lieux de toutes ces expressions). Et c’est là que se trouvent l’honneur , la vanité, l’incontinence, l’intrigue, en un mot la galanterie ; et c’est là que je crois voir l’expression abrégée d’une théorie exactement conforme à celle qui résulte de tout ce qui précède dans cet écrit.
Je vais présenter succinctement, mais autant qu’il se pourra sous les propres expressions de l’auteur, sa théorie du mobile , ou des passions qui font mouvoir le gouvernement français.
Il commence par établir que dans les monarchies la politique fait de grandes choses avec le moins de vertu qu’elle peut, c’est-à-dire avec le moins de zèle pour le bien public; que même elle y redoute les services d’un malheureux honnête homme.
Si je me suis bien fait entendre au chap. III de cet ouvrage, on verra tout de suite la raison de cette vérité: c’est que le prince veut des courtisans sans autre titre que sa faveur, et non des serviteurs généreux qui se feraient un titre de leurs services; il regarde les services comme des moyens de se dispenser du soin de lui plaire. Il veutn’ëtre obligé envers personne, et que tous le soient envers lui.
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« L’ambition dans l’oisiveté, la bassesse dans l’orgueil, le désir de s’enrichir sans travail , l’aversion pour la vérité, la flatterie, la trahison, la perfidie, l’abandon de tous ses engagemens, le mépris des devoirs du citoyen , la crainte de la vertu du prince , l’espérance de ses faiblesses, et plus que tout cela le ridicule perpétuel jeté sur la vertu, forment, je crois, le caractère du plus grand nombre de courtisans, marqué dans tous les lieux et dans tous les temps. Or, il est malaisé que les principaux d’un État soient malhonnêtes gens, et que les inférieurs soient gens de bien; que ceux-là soient trompeurs, et que ceux-ci consentent à n’être que dupes. Si le gouvernement monarchique manque du ressort de la vertu, il en a un autre : l'honneur. »
Le mot d’honneur est pris dans une multitude d’acceptions diverses. Ici l’auteur ne laisse aucun doute sur le sens dans lequel il l’emploie : « C’est, dit il, un honneur faux qui conduit toutes les parties de l’État, c’est l’amour des honneurs, des prééminences de rang et de naissance ; c’est l’ambition des préférences et des distinctions; c’est l’éloignement pour tout ce qui peut tendre, confondre avec le commun des hommes, ou rabaisser audessous d’eux. Cet honneur est le maître universel qui doit partout nous conduire ; le monde est son école: c’est là qu’on voit et qu’on entend toujours dire trois choses : qu’î/ faut mettre dans les vertus une certaine noblesse , dans les moeurs une certaine
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franchise , dans /es manières , une certaine politesse.
» Les vertus qu’on nous y montre sont toujours moins ce que l’on doit aux autres que ce que l’on se doit à soi-même : elles ne sont pas tant ce qui nous appelle vers nos concitoyens que ce qui nous en distingue.
» On n’y juge pas les actions des hommes comme bonnes, mais comme belles; comme justes, mais commegrandes;comme raisonnables, mais comme extraordinaires. »
»On y veut dans les grands une certaine franchise, parce qu’elle est un signe de hardiesse et de liberté, parce qu’elle se montre dépendante des choses, et non de la manière dont un autre les reçoit. On y méprise la franchise du peuple qui n’a que la vérité et la simplicité pour objet.
• On veut dans la monarchie une certaine politesse, par ce qu’elle distingue : c’est par orgueil que nous sommes polis; c’est pour prouver que nous ne sommes pas dans la bassesse.
» Cet honneur, qui paraît être uniquement jaloux des distinctions, a horreur des mépris et delà bassesse qui exposent au mépris , et en cela il participe à la dignité du véritable honneur. C'est cette aversion pour la bassesse qui inspira la belle réponse du comte d’Orthez à Charles IX à l'époque du massacre de la Saint-Barthélemi; celle de Cri lion à Henri II L , qui lui proposait d’assassiner le duc de Guise. Comme cet honneur n’estime pas les bonnes actions comme bonnes, mais comme
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belles, il suffit que les mauvaises actions n’aient rien d’ignoble, ou du moins aient quelque chose de noble pour qu’il les approuve : il est le juge qui les rend légitimes, ou le sophiste qui les. justifie. Ainsi il n’interdit pas l’adulation si elle a pour but une grande élévation ; il condamne celle-là seulement qui n’est jointe qu’au sentiment de sa propre bassesse.
» Il permet la galanterie lorsqu’elle est unie à l’idée des sentimens du coeur, -ou à l’idée de conquête; et c’est la raison pour laquelle les moeurs ne sont jamais si pures dans les monarchies que dans les gouvernemens républicains «.
» 11 permet la ruse lorsqu’elle est jointe à l’idée de la grandeur de l’esprit , ou de la grandeur des affaires, comme dans la politique dont les finesses ne l’offensent point. Et enfin cet honneur, quelle que soit sa nature , prend la place de la vertu politique , et la représente partout ; il y peut inspirer les plus belles actions ; il peut, joint à la force des lois, conduire au but du gouvernement comme la vertu même. Cet honneur faux est utile au public et n’est-ce pas beaucoup d’obliger les hommes à faire toutes les actions difficiles et qui demandent de la force, sans autre récompense que le bruit de ces actions 2 ? »
Voilà, je crois, exactement le système de
1 Esprit des Lois , iiv. 3 , chap. 6.
’ Ibid., Iiv. 3, chap. 7.
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l’Esprit des Lois en ce qui regarde le principe vital de l’ancien gouvernement français.
Je m’arrête un moment ici , et je demande qu’on traduise trois expressions, trois mots seulement, dans ce qu’on vient de lire, pour rendre évidente la conformité de l’opinion de Montesquieu avec celle que j’ai déduite de l’ensemble des conséquences qui ont résulté du règne de François 1er. Ces trois mots dont j’indique le changement sont: honneur, galanterie et ruse : je crois qu’il y aurait plus d’accord entre les attributs que l’auteur leur donne et ces trois autres mots, la vanité, l’incontinence et l 'intrigue. Dans l’Esprit des Lois , l’honneur monarchique n’est que vanité: dans ma nomenclature il en est le fils ’. Dans l’Es-
' Quel aulre sentiment fera que les vertus ne soient que ce qu'il veut et comme il le veut , osera étendre ou borner à sa fantaisie nos devoirs dans la religion, dans la politique , dans la morale ? osera demander à la vertu une certaine noblesse autre que celle qui lui est propre? et sera le sophiste toujours prêt à justifier une mauvaise action , pourvu que cette certaine noblesse y ait mis son empreinte?
Quelle autre passion que la vanité favoriserait cette dissolution de mœurs étrangères aux républicains, et qu’on appelle galanterie , et l’autoriserait parce qu’à l’idée de galanterie est unie celle de conquête , qui sans contredit est une idée d’une certaine noblesse ?
Quelle autre peut approuver, disons mieux, admirer dans la politique la ruse et l’artifice , en considération de la grandeur de l’esprit qu’elle suppose ou de la grandeur des affaires ?
Quel autre permet la bassesse de l’adulation quand elle
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prit des Lots , la galanterie est l’expression adoucie de l’incontinence ; dans ma nomenclature l’incontinence n’est qu’un élément de la galanterie- Enfin la ruse, que Montesquieu présente comme honorée dans les grandes affaires , est ce que j’appelle intrigue; et c’est la réunion de l’intrigue, de l’incontinence et de la vanité que j’appelle galanterie. Ce n’est pas, je l’avoue, une petite satisfaction pour moi d’être parvenu par une contemplation minutieuse de l’histoire de trois siècles , à me former une opinion identique avec celle à laquelle l’œil d’aigle de Montesquieu s’était arrêté.
est jointe à l’idée d’une grande fortune ? Quel autre peut allier le mépris pour la franchise de l'homme du peuple, de l’homme simple et vrai, mais grossier, avec l’admiration pour celle de l’homme du monde et l’homme de cour, parce qu’il est poli, et faire à celui-ci un mérite de n’ètre point sensible en condamnant dans l’autre la liberté?
Quel autre peut inspirer la politesse, non comme un mérite de rendre la société agréable, mais comme un moyen de faire comprendre qu’on est de la cour ou qu’on est digne d’en être ; et cette modestie superbe qui annonce une grandeur empruntée , et se contracte par des communications habituelles avec un homme excessivement grand qui rend tous les autres petits ?