CHAPITRE I
Un coup d'oeil superficiel , tout comme une étude approfondie des phénomènes , nous conduisent à reconnaître dans l'univers inanimé l'existence de deux classes d'éléments constitutifs distincts. — Examen spécial de l'élément matière. — Existence de l'atome matériel fini et immuable.
Lorsque nous considérons isolément l'un quelconque des corps qui nous entourent, et que nous pouvons détacher de la surface delà terre un caillou, un morceau de métal, un verre, peu importe, il nous semble à première vue que ce corps est doué d'un ensemble de qualités qui ne relèvent que de lui-même. Il est pesant, il est opaque ou diaphane, il a une couleur, il résiste plus ou moins aux efforts auxquels nous le soumettrons, etc. Nous appelons toutes ces qualités les propriétés du corps. Elles nous paraissent en effet lui appartenir, être inaliénables, ne relever de rien de ce qui se trouve hors et loin de lui. Le corps, en un mot, nous apparaît comme une totalité simple, indivise, ne relevant que d'elle-même, et non de quoi que ce soit qui se trouve ailleurs qu'en elle. Tout cela nous semble facile à saisir, à convevoir, et nous le trouvons naturel.
Si cependant nous sortons de notre indifférence ordinaire à l'égard des choses que nous voyons tous les jours , et que neuf fois sur dix nous trouvons naturelles par cette seule
raison, nous nous apercevrons promptement que tout l'ensemble du jugement précédent est inexact.
Occupons-nous, en effet, tout d'abord de ce qui concerne cette prétendue indépendance du corps, sur lequel nous fixons maintenant une attention plus sérieuse.
1° Nous disons que nous le voyons, qu'il a une couleur, qu'il est opaque ou diaphane. Mais , sans parler aucunement de l'admirable appareil de physique que suppose la faculté de voir, le seul terme de vision implique entre ce corps et nous, et tous les autres qui l'entourent, l'existence de quelque chose qui établit le rapport entre lui et nous; il suppose la présence de la lumière. L'étude la plus superficielle de l'optique nous apprend que la couleur, l'opacité ou la transparence dépendent de l'espèce de lumière qui frappe le corps, et de l'aptitude qu'il a, soit de réfléchir telle lumière et non telle autre, soit de se laisser traverser ou non par elle. La vraie propriété du corps, ce qui lui appartient en propre c'est précisément et uniquement cette aptitude.
2° Nous disons que le corps est pesant, c'est-à-dire que, pour le soutenir, nous sommes obligés d'exercer un effort, et que, dès qu'il est libre, il tombe. Mais cette prétendue propriété, qu'il a d'ailleurs en commun avec tous les corps de l'univers , n'existerait pas sans la présence d'un autre corps infiniment plus grand que celui qui nous occupe, sans la présence du globe terrestre. En quelque lieu que nous nous trouvions, c'est en effet vers le centre de la terre que le corps tend à tomber, comme s'il y était attiré. Cette tendance est toute réciproque, c'est-à-dire que la terre elle-même tend vers le corps que nous en avons séparé : et nous pouvons, par une expérience, des plus délicates il est vrai, nous assurer que tous les corps possibles, séparés par un intervalle sensible, tendent les uns vers les autres, de même qu'ils tendent vers la terre, et quej'énergie de la tendance dépend seulement, toutes choses égales, de la grandeur du corps.