LIVRE V, CHAPITRE II
mais elle agit d'après un plan antérieur, de manière à atteindre un but tracé à l'avance. Une école de négation soutient sur tous les tons et sous toutes les formes que la plupart des organes ne sont chez l'être vivant qu'une conséquence de l'action du milieu ambiant; qu'un animal qui vivrait dès l'origine dans les ténèbres absolues n'aurait pas d'yeux, etc. etc. Le fait est possible, il est même hautement probable, quoiqu'il soit beaucoup moins général et moins bien démontré qu'on ne l'avance ; mais ce qui est faux au plus haut chef, c'est la conclusion qu'on en a tirée. Si un organe ne se forme que là où il peut fonctionner, si un œil ne se développe que là où brille la lumière, il n'y a absolument que deux conclusions à en tirer : ou le milieu ambiant, la lumière par exemple, est une force intelligente agissant à l'égard de l'être vivant en conformité de sa plus grande somme de facultés et de bien ; ou la puissance organisatrice qui réside dans l'être vivant est elle-même une intelligence qui n'exécute que ce qui peut servir actuellement, que ce qui peut être utile dans le milieu donné. Entre ces deux suppositions notre choix ne peut être douteux. Ce qui serait vrai de l'organe de la vue, par exemple, devrait l'être de tous, de celui de l'ouïe entre autres. L'oreille devrait Gnirpar manquer là où il n'y aurait pas de son. Mais, tandis que, grâce âla splendide harmonie de l'univers, la lumière y est en quelque Sorte un fait normal et continu, et pourrait à la rigueur être considérée comme une force créatrice, le son, dans notre atmosphère, n'est qu'un accident, un phénomène passager, auquel, en dépit de l'obstination d'un système, on ne pourrait sans déraison adjuger une intelligence organisatrice. On serait donc réduit à admettre que c'est l'air qui organise l'oreille en vue des vibrations qui peuvent se produire dans son propre sein: auquel cas, l'œil iie devrait non plus finir par s'atrophier dans la nuit, puisque la lumière n'est qu'un mode d'un élément partout répandu! Si la puissance organisatrice est une force transformée , perfectionnée, parvenue à
un état supérieur, il est en tous cas certain qu'elle existe telle quelle, et sous forme spécifiquement définie, dans ce globule microscopique, dans ce germe qui, en se développant, deviendra la plante embaumée, l'oiseau-mouche, ou l'homme dans toute sa grandeur. D'élément général partout répandu , elle se serait transformée en un élément localisé, individualisé , en une unité indivise ; elle aurait perdu tous les attributs qui en faisaient une force.
Il est une loi fatale imposée à tous les êtres vivants, aux plus robustes comme aux plus débiles, aux plus grands comme aux plus petits , aux plus intelligents comme aux plus simples, au génie comme à l'idiot. Cette loi a été exploitée sous toutes ses faces par les écoles de négation; elle semble donner gain de cause à l'école pandynamiste dont, en ce moment, nous discutons les affirmations. Examinons la à notre tour avec toute l'attention possible.
Le moins qu'on puisse dire d'un être vivant, c'est qu'il constitue une machine, c'est-à-dire une réunion de pièces diverses formant un ensemble appelé à exécuter certaines fonctions plus ou moins multiples, plus ou moins complexes. Ceci est vrai de la plus simple des plantes comme de l'homme. Mais cette machine diffère déjà étrangement en un sens de toutes nos machines. En effet, loin d'être construite par une main étrangère, elle exécute elle-même tous ses organes, elle les approprie au milieu ambiant.
L'être vivant, quel qu'il soit, naît d'un germe; son organisme, ce que le vulgaire appelle son corps, s'augmente graduellement en aspirant certains éléments choisis dans le monde externe. Il atteint une certaine grandeur, qui varie assez peu d'un individu à l'autre d'une même espèce , placé dans les mêmes conditions. Arrivé à cette forme-limite , il accomplit les fonctions auxquelles il est appelé, pendant un temps dont la durée est mesurée , et varie elle-même assez peu pour les individus d'une même espèce , placés dans les
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mêmes conditions. A un moment solennel, la puissance directrice cesse d'agir ; les phénomènes qui en dérivaient s'arrêtent; l'être vivant cesse d'être une unité harmonieuse pour devenir un assemblage de matériaux soumis désormais exclusivement aux lois physiques : il meurt. Il meurt, qu'il s'appelle Newton, Shakespeare, Beethoven, ou qu'il s'appelle ver de terre !
De ce dernier phénomène, tragique et fatal, on a conclu que l'être vivant ressemble à une machine qui s'use peu à peu, à une lampe qui s'éteint quand l'huile est consumée , à une montre qui s'arrête quand le ressort s'est détendu; on en a conclu que la vie elle-même est un simple phénomène; on en a tiré cette définition étrange : «la vie est l'ensemble des phénomènes qui résistent à la mort!» Toutes ces conclusions , ces comparaisons, ces définitions sont fausses de point en point.
Nos machines s'usent parce que rien n'y peut remplacer les parties détachées de leurs organes par les frottements. Dans l'être vivant il n'y a pas, à proprement dire, d'usure, c'est-à-dire de diminution normale de la masse des organes par leur fonctionnement répété , puisque ces organes sont constamment renouvelés dans leurs parties les plus intimes, non seulement en quantité et en qualité, mais même dans la forme qu'affecte leur réunion. Les os , les muscles, les nerfs, tout en conservant les mêmes formes, et la plupart du temps la même masse, sont pourtant sans cesse renouvelés dans leurs atomes constituants. L'être vivant n'est pas non plus une lampe qui finit par s'éteindre faute d'huile, une machine à vapeur qui s'arrête faute de houille ou d'eau , car il renouvelle continuellement lui-même les parties qui à chaque instant font défaut dans son organisme, en les aspirant dans le milieu ambiant. Si quelque chose faiblit peu à peu en lui en ce sens, c'est la puissance d'aspiration et d'assimilation elle-même : et tant que celle-ci est intacte , l'usure réelle est nulle.
A la suite d'une maladie, qu'il s'agisse d'une plante, d'un animal ou d'un homme , tel organe est souvent infiniment plus diminué et plus affaibli que par suite de la vieillesse ellemême : et cependant, dès que la guérison est opérée, cet organe revient la plupart du temps à son état normal : c'est que la puissance organisatrice est encore là dans toute son intégrité. Mais l'épithète A'usure serait absurde en ce qui concerne l'affaiblissement de cette puissance.
Et maintenant, la comparaison de la vie avec -un ressort qui se détend est-elle plus correcte? On pourrait l'admettre
si Mais ici se posent deux si sans réplique, l'un au
point de vue purement physiologique ou organique, l'autre au point de vue psychique.
On pourrait l'admettre , si l'affaiblissement de la puissance plastique de réparation était le fait normal et nécessaire de la fin de l'être. Mais cet abaissement, quoique fréquent, quoique général même si l'on veut, présente cependant de nombreuses exceptions, même chez les individus des races les plus élevées. Chez l'homme, par exemple, où nous pouvons juger le plus correctement toutes les modifications successives qu'éprouve l'être entier, l'affaiblissement de la puissance organisatrice , de la résistance à l'action du temps, ne se manifeste souvent que sur des organes isolés, et non sur leur ensemble. Il est tel vieillard qui conserve tous ses sens dans leur intégrité , ses cheveux, ses dents, sa vigueur même, et qui n'est en réalité vieux que par le nombre des années , et non par les infirmités de l'âge. C'est l'exception, sans doute, mais il est probable que l'exception serait des plus fréquentes, serait peut-être la règle, si nous savions mieux nous diriger, si des circonstances, souvent d'ailleurs, hélas! bien indépendantes de nous, ne venaient? à chaque instant briser notre moral, et avec lui l'énergie de résistance organique. Mais il est bien clair qu'ici c'est l'exception qui fait la loi et qui nous autorise à dire que, physiologiquement