LIVRE V, CHAPITRE II
faite avec les fonctions psychiques et physiques que doit remplir l'être ici-bas. Entre cette forme et le caractère moral de l'être vivant il existe une connexion tellement intime que l'un se connaît par l'autre. La douceur, la férocité, la lâcheté, la ruse, le courage, se traduisent chez l'homme, comme chez l'animal, par une apparence propre, sur laquelle aucune méprise n'est possible pour l'œil exercé. L'animal , chez qui une Providence bienveillante a substitué l'instinct , c'est-àdire une somme de connaissances spéciales , innées, à la connaissance que nous n'acquérons que par une expérience répétée, l'animal reconnaît, en général, un ami ou un ennemi au premier coup d'œil. Dans les classes supérieures des êtres organisés , le jeu de la physionomie , c'esl-à-dire la forme en ce qu'elle a de variable, peint à tout moment l'état passionnel de I'élément animique; au seul aspect de la figure nous reconnaissons la passion qui règne en ce moment chez l'être que nous aimons , chez celui que nous méprisons. Et ici en* core, l'animal lui-même ne s'y méprend pas : il sait quand il doit fuir ou non son ennemi. A l'intonation seule de la voix du jaguar, le paisible ruminant des savanes devine si son redoutable persécuteur est en chasse ou s'il est repu. Entre l'état passionnel, habituel ou passager, de l'être vivant, et les formes constantes ou passagères de son organisme, il existe, en un mot, une connexion si continue et si intime, qu'elle constitue un rapport évident de cause à effet. Les formes physiques de l'être ne sont, à dire vrai, que des pensées réalisées à l'aide des éléments du monde inanimé. Soutenir qu'une force vitale, mais nécessairement aveugle, agissant simplement d'après des lois fixes établies dès l'origine des choses , puisse travailler à l'avance pour l'âme , en prévision de tous ses besoins , de l'exercice de toutes ses facultés, c'est donner pleinement gain de cause au pandynamisme le plus radical. Si les forces et la matière étaient assez intelligentes pour agir toujours d'après le meilleur plan en faveur
de Fêtre animique, elles seraient assez intelligentes aussi pour penser ; et cet être animique deviendrait une absurde superfétation. *
L'idée bizarre d'une distinction entFe la vie, considérée comme cause des phénomènes organiques, et l'âme, considérée comme principe pensant, a une origine multiple, mais très facile à apercevoir.
Au point de vue historique, elle est en vérité fort triste h constater. Bien des médecins , des physiologistes , des anatomistes, n'ayant jamais rien trouvé au bout de leur scalpel (je me sers d'une expression consacrée), ont été de tous temps portés à nier l'existence de ce qu'ils ne pouvaient palper, ou du moins à affirmer que ce qui échappe aussi complètement à nos sens ne saurait donner lieu à des phénomènes essentiellement visibles. Mais à une époque de foi aveugle , où, non seulement les assertions dogmatiques les plus impossibles, mais les idées superstitieuses elles-mêmes trouvaient dans l'autorité du jour un auxiliaire fidèle et l'appui d'une contrainte féroce et brutale, il eût été fort dangereux d'afficher publiquement un doute sur ce qui était considéré généralement comme sacré. Aujourd'hui même, cela n'est pas pFudent; et en tous cas, c'est chez un médecin un mauvais procédé pour se faire une clientèle. L'invention de la vie et de l'âme, considérées comme éléments radicalement distincts, était une solution qui mettait chacun en parfaite sécurité. Le sceptique s'emparait de la vie, dont il faisait désormais ce qui lui plaisait : une force, un fluide nerveux, un mouvement vibratoire , un ensemble de phénomènes qui résistent à la mort. ... ! Il concédait volontiers une âme à l'homme, et en abandonnait le soin aux médecins spirituels,, à condition qu'elle ne se mêlât plus des affaires du physiologiste. Grâce à cette habile flatterie faite au roi de la créalion, et surtout aux puissances du jour, il pouvait sans crainte, et sous une même rubrique, classer les bimanes, les quadrumanes, les