LIVRE V, CHAPITRE II
encore pour chacune desforrpes particulières, sous lesquelles se manifeste cette fonction: Considérons celle de nos facultés pour laquelle cette assertion est la plus évidemment juste: la mémoire. C'est, en apparence du moins, celle qui semble la plus sujette à décliner avec l'âge ; celle que certaines maladies attaquent la toute première. C'est, chose assez étrange, celle dont nous faisons le plus volontiers bon marché. Tel qui se sentirait blessé au vif, si on lui reprochait un manque de jugement, d'intelligence, d'imagination..; avouera, sans croire faire acte d'humilité, qu'il n'a pas bonne mémoire : comme s'il était possible de raisonner, de juger, sans le souvenir et l'expérience des jugements antérieurs ! Ce que nous aurons reconnu comme vrai quant à la mémoire, sera évident quant aux autres facultés.
Nous ne savons en aucune façon pour le moment, et nous ne saurons probablement de longtemps pas , comment est construit l'organe de la mémoire, ou bien moins encore comment il fonctionne. Mais du moins pouvons-nous, dans dé certaines limites, nous en faire une idée approximative, et surtout savoir à peu près aussi comment nous nous en servons.
Nous pouvons le concevoir comme une sorte de tableau sensibilisé, tel que le cliché. du photographe, où viennent se graver, et se superposer en un ordre admirable, sans jamais se confondre> des milliers et des milliers d'images de tous les genres possibles: sons de toutes espèces, dépuis le bruit jusqu'à la mélodie et l'harmonie, jusqu'aux sons articulés ; couleurs de toutes espèces, associées sous toutes les formes possibles, depuis le laid et le hideux jusqu'au beau et au sublime...
Et maintenant est-ce ce merveilleux orgaâe qui se souvient? Ou est-ce I'élément animique, considéré désormais comme l'unité constituant le moi de l'être vivant, qui se souvient à l'aide de l'organe?
Si nous nous donnions plus la peina de nous observer nousmêmes pendant que nous pensons ; si nous songions plus sou* vent à analyser nos actes élémentaires, le caractère absurde de la première question nous paraîtrait tellement saillant que l'esprit le plus systématique n'oserait jamais là poser.
Le jeu de la mémoire, remarquons-le d'abord, est fort loin d'être simple, comme chacun est porté à le croire. Le rappel le plus élémentaire, la seule recherche d'uft mot est commandée par la volonté et accompagnée d'un effort plus ou moins énergique, parfois très fatigant. Et le rappel d'une phrase, ou d'un discours entier, exige non seulement l'action continue de la volonté, mais encore le concours de toutes nos facultés réunies ; c'est ce qu'il est, je pense, inutile de prouver. A un point de vue tout à fait physiologique, l'unité et la simultanéité d'action de tous les organes spéciaux qui concourent à la pensée, sont un fait absolument incontestable. Et à ce seul point de vue déjà il est absurde de dire que c'est l'organe de la mémoire qui se souvient. Mais là n'est pas la question qui nous occupe.
. Comment procédons-nous dans la recherche d'un simple mot (nom propre, terme technique, qualification....) que nous avons depuis longtemps perdu de vue? A peu pçès (peut-être tout à fait) comme lorsque nous cherchons un volume égaré dans notre bibliothèque. En tout premier Heu, nous savons que ce volume, tout au moins, s'y est trouvé, s'il ne s'y trouve encpre ; nous tâchons de nous rappeler sa forms, sa couleur , nous parcourons tous ceux des rayons, et nous n'arrêtons pas même un instant le regard sur la plupart d'entre eux, car nous savons qu'aucun n'est celui que nous cherchons ; par moment nous croyons le tenir, mais nous reconnaissons l'erreur ; puis, au moment où nous désespérons, le regard se fixe à la vraie place: nous reconnaissons d'emblée l'objet de notre perquisition. Dans le rappel d'un mot, d'une date, d'un fait quelconque, il se présente souvent deux autres phéno-