LIVRE V, CHAPITRE
mais nous avons certainement du temps la notion pure et indépendante de tout phénomène qui lui sert de mesure. Nous avons non seulement la mesure comparative de deux intervalles de temps égaux ou inégaux, mais nous pouvons même arriver à avoir la mesure exacte des intervalles. Sans parler du rhythme musical, qui est en définitve la division idéale du temps sous sa forme la plus élevée et la plus poétique, je ferai remarquer qu'avec un peu d'exercice nous parvenons facilement, et .par un acte tout mental, à diviser une minute, par exemple, en ses soixante secondes; nous pourrions ainsi avec patience, et sans le secours d'aucune montre, arriver à compter une heure entière avec une approximation remarquable (au deux-centième près, et souvent plus juste encore). Cette mesure est chez nous indépendante de tout phénomène réel. de succession; les battements du pouls, par exemple, si nous y faisions attention, ne feraient que fausser notre mesure : nous créons en un mot, dans notre imagination, dès intervalles indépendants de toute réalité objective, nous les mesurons, et cette mesure coïncide (à peu près) avec le phénomène réel de la marche d'une montre.
Et maintenant la mémoire du temps est-elle une faculté organique et psychique à la fois, comme celle des images? En d'autres termes, nous faut-il un organe pour nous donner cette mémoire? Cette question, ce me semble, est presque aussitôt résolue que posée.
Que nous regardions l'organe de la mémoire comme un tableau, où se sont gravées successivement toutes les images acquises, ou, ce qui est peut-être plus approché encore de la vérité, que nous le considérions, comme un milieu sonore, où toutes les impressions possibles, venant du dehors ou du dedans, excitent des vibrations spéciales qui peuvent durer, coexister et se superposer sans se troubler, peu importe. Toujours est-il que les images conservées dans ce merveilleux appareil y sont toutes et constamment au présent, puisque
nous pouvons les y lire quand il nous plaît. Rien, rien absolument dans cet appareil, quelle que soit sa structure réelle, ne peut donc renfermer, nous ne dirons pas la mesure exacte des intervalles de temps écoulé, mais même le simple sentiment de la durée. Aucun organe, aucun instrumentai merveilleux qu'il soit, ne saurait emprisonner, emmagasiner le temps; peindre sous forme d'images, nécessairement au présent, les intervalles qui séparent le passé du présent.
Nous pouvons nous figurer un corps en mouvement, un oiseau qui vole, un train de chemin de fer lancé à toute vitesse; et il se peut qu'un organe soit nécessaire pour celte opération de l'imagination ; mais l'idée du temps, qui pour nous s'attache aussitôt à cette figure, ne saurait relever d'un organe qui ne fait que nous montrer en réalité le mobile arrêté à chaque instant dans une suite continue de positions différentes.
En un mot donc, que la notion du temps soit innée ou un résultat de l'expérience, elle constitue, avec la mémoire des intervalles, avec la mesure de ces intervalles, un phénomène purement psychique: elle appartient en propre à I'élément atomique, et ne relève point de la structure organique. Et soit dit sous forme de digression, la seule notion du temps est une pleine réfutation de toutes les théories matérialistes : car elle ne peut appartenir ni à la matière, ni à la force, ni à aucune des manifestations de ces éléments réunis.
Suit-il maintenant de là que cette notion, sous sa forme ordinaire, soit la seule correcte et soit la seule que nous puissions concevoir? Je vais citer à l'instant des faits qui tendent à prouver le contraire. S'ensuit-il aussi que tout ce qui est relatif à notre intuition du temps ne subisse aucune influence de la part de notre organisme? Eh 1 non. Nous ne savons que trop que de ce côté aussi nous sommes sujets à déchoir, et cruellement ! Pour que la conscience et la mesure du temps restent correctes, il nous faut encore le concours