LIVRE I, CHAPITRE II
question seulement des hommes incultes, mais de tous ceux qui ne s'occupent point habituellement des sciences naturelles, — quel que puisse être, d'ailleurs, leur degré de culture intellectuelle, Findesti uctibililé quantitative des éléments qui constituent les corps n'est nullement un fait évident par lui-même . Lorsque, par exemple, le cadavre d'un être vivant /d'un homme, d'un animal, d'une plante, se décompose, et finit par ne. laisser qu'un peu de poussière que le vent balaie; lorsqu'un morceau de fer se rouille lentement à l'air, tombe en poudre et se disperse; lorsque l'eau abandonnée à ellemême dans un vase ouvert diminue de volume et finit par disparaître, bien des personnes, peut-être la très grande majorité , inclinent à croire qu'il y a eu quelque chose qui a réellement disparu , qui s'est anéanti. Combien n'y en a-t-il pas qui se demandent avec crainte si l'eau qui est à la surface de la terre ne se desséchera pas à la longue. Et si nous passons à un ordre de faits plus élevés, combien n'y en a-t-il pas qui affirment qu'il peut y avoir des êtres vivants doués d'âmes périssables? Cette idée d'un anéantissement possible de ce qui est ne répond pourtant point à l'un de nos instincts; il s'en faut bien. Et, chose extrêmement remarquable, contrairement à ce qui arrive d'ordinaire, c'est l'éducation scientifique qui réveille ici un instinct réel, et finit par le rendre inébranlable. L'homme, en effet, qui observe la nature, qui étudie ses phénomènes, remarque peu à peu que rien de ce qui est ne rentre jamais dans le néant, que rien n'en sort spontanément; il arrive enfin à se convaincre, en un mot, que le jugement de la majorité est un des plus erronés qui se puisse concevoir. Pour lui, l'affirmation : nihil ex nihilo, nihil in nihilum, devient un axiome : aucun des éléments, quels qu'ils soient , qui composent les corps , ne peut s'anéantir. Cette conviction ne relève pas simplement de l'observation des faits, car mille faits semblables ne nous prouveraient pas qu'un mille et unième fait ne puisse être con-
traire. Elle relève du senliment plus ou moins clair, mais toujours énergique, que nous avons de notre propre individualité et de sa persistance : sentiment que, dans l'élude de la nature, nous transportons à notre insu hors de nous , et qu'alors, avec bonheur, nous voyons sanctionné par l'observation. -Cet instinct et la conviction qui en dérive sont un des dons les plus précieux qu'une Providence bienveillante ait pu faire à l'être de raison.
Mais si une éducation scientifique nous met à l'abri de Tidée d'une destructibilité possible et fatale de ce qui est, a-t-elle la même action préservatrice contre l'idée d'une transmutabilité?
Non, si l'on part des apparences. Oui, si l'on part d'un examen plus approfondi des jugements divers.
Lorsqu'on parcourt superficiellement les ouvrages modernes des sciences générales, ou les articles critiques concernant ces ouvrages, que donnent nos revues périodiques, on y voit apparaître à chaque page l'idée de la transformation , de la transmutation, des manifestations variées d'un élément connu. La lumière, la chaleur, l'électricité, la vie, la pensée (je parle ici des ouvrages où l'on a du moins le courage de s'exprimer clairement) y sont présentées comme des modes, des transformations delà matière. Il semble, au dire de bien des auteurs, que ce soit cette idée qui constitue la grande synthèse moderne; et l'on est porté à conclure que l'étude des sciences naturelles conduit directement au panthéisme. C'est pourtant là une des plus grosses erreurs que l'on puisse commettre. En y regardant de plus près, en effet, on reconnaît aisément qu'il n'est nullement question, dans cette prétendue synthèse, de transformations proprement dites d'un élément en un antre, mais qu'il ne s'agit que des mouvements divers d'un même élément, et des changements d'un de ces mouvements en un autre. En un mol, on ne tarde pas à se voir en plein matérialisme.